‹ Jules César en GauleChapitre 24 sur 34 · I. . lt · texte numérisé non relu

I. . lt

Quand on lit Vdgèee avec attention, il est bien facile de reconnaître que tout ce qu’il vient de nous rapporter n’était nullement nouveau de son temps , c’est-à-dire quatre siècles et demi après la guerre de Gaule; au contraire, souvent il s’appuie sur la coutume militaire des anciens et demande qu’on y revienne. Mais une probabilité ne saurait nous suffire. Nous allons donc tâcher de démontrer que, en général, toutes les machines de guerre dont il vient d’être question étaient connues des Romains, au temps de César, et que scs légions en ont fait usage dans la guerre de Gaule. Nous nous bornerons à établir ces deux points; car, cela admis, on voit assez quels terribles ravages de tels moyens de destruction ont dû exercer dans une bataille parmi les masses de Gaulois armés à la légère, et quels avantages cela donnait à l’armée de Jules César en Gaule.

Folard, qui a traité avec de grands développements la question de l’attaque et de la défense des places chez les anciens *, a fait beaucoup de recherches concernant leurs grandes machines de jet ou batteries., comme il les appelle, de même que dom Thuillier dans sa version de l’histoire de Polybe. Les auteurs latins , et César en particulier, désignent toutes ces machines indistinctement sous le nom générique de tonnenta i .

(1) fftsforrede Polybe, traduite par dom Thuillier, avec un commentaire par Folard; Amsterdam, 1753, t. Iî, p. 141 et suiv.;t. III, p. 1 et suiv.

(î) Tormenta. pour torquimenta, de torquerc, tordre ; comme momenlum t pour movimentum, de moverc, mouvoir.

Folard s’est occupé uniquement des machines employées par les anciens à l’attaque ou à la défense des places, et qui correspondent à nos batteries de siège; ce ne sont pas celles-ci qui nous intéressent le plus, et leur examen nous entraînerait trop loin avec cet auteur; nous allons donc nous contenter de lui emprunter l’indication d’un texte important au sujet de l’invention de ces sortes de machines, et de dire un mot sur leur emploi chez divers peuples. Mais celles que Yégèce nous a fait connaître ci-dessus, qui étaient installées sur des roues, comme nos batteries de campagne , et que les anciens employaient sur les champs de bataille, celles-là nous intéressent beaucoup. Ainsi, à leur égard, nous insisterons pour démontrer positivement, par plusieurs textes, que déjà César les a employées dans toutes ses guerres, notamment dans celle de Gaule.

Folard fait avec raison remonter aux anciens peuples de l’Asie l’invention des grandes machines de jet employées dans l’attaque et la défense des places avant l’invention de la poudre. On en trouve la preuve dans un texte de la Bible que nous allons citer après lui, en le complétant, pour donner, à cette occasion, un aperçu général des armes usitées avant l’époque appelée, dans l’histoire profane, temps historiques.

« Ozias (ou Azarias) lit préparer pour eux, c’est-à-dire • pour toute son armée, des boucliers, et des lances, et « des casques, et des cuirasses, et des arcs, et des frondes « à lancer des pierres. Et il fit exécuter dans Jérusalem

« (les machines de divers genres, qu’il plaça sur les t tours et aux angles des murs, pour lancer des traits « et de gros blocs de roche »

On ne peut méconnaître dans ce texte l’indication de remparts construits en ligne brisée, flanqués de tours aux sommets des angles 1 2 et munis de machines a lancer des traits et des pierres. Voilà donc déjà, avant l’ère de Rome, avant l’ère des Olympiades, les Hébreux faisant usage de toutes les armes perfectionnées que nous trouvons plus tard employées par d’anciens peuples, considérés comme les maîtres dans l’art militaire. Qui donc peut dire où remonte l’invention de toutes ces armes? Car l’épée, dont il n’est pas fait mention dans le texte ci-dessus, se retrouve partout dans l'histoire du peuple hébreu, à commencer au sacrifice d’ Abraham.

Les Grecs paraissent avoir employé, pour la première fois, les machines à lancer des traits et des pierres, trois siècles et demi après le règne d’Üzias, à la fin de la quatrevingt-quatrième olympiade, au siège de Samos par Périclès.

L’histoire de Polybe fut connue de tous les Romains dès qu’elle parut : car Polybe écrivait à Rome, dans la

(1) Præparavit quoque eis Ozias, id est, cuncto exercitui , clypeos et hastas, et galea $. et loricas. arcusque , et fundas ad jaciendos lapides. Et fecit in Jérusalem diversi generis machinas, quas in turnbus collocavit, et in angulis murorum, ut mitterent sagittas , et saxa grandia. ( Paralip ,, II, xivi, 14 et 15.)

(2) Tacite, dans un passage que nous aurons l'occasion de citer plus loin, attire de nouveau l'attention sur ce perfectionnement militaire qu'offraient les remparts de Jérusalem.

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maison des Sci pions, au temps de Scipion Émilien, c’est-à-dire à la fin du sixième et au commencement du septième siècle depuis la fondation de la Ville, un siècle avant Jules César. Or Polybc , dans son histoire , parle souvent de machines à lancer des traits et des pierres, sans même les décrire, comme si de son temps elles étaient déjà connues de tout le monde, à Rome et ailleurs. Il dit que Philippe (dernier roi macédonien de ce nom), au siège de Thèbes en Phthiotide, avait cinquante catapultes et vingt-cinq machines à lancer des pierres. Tout porte à penser qu’ici il s’agit des deux mêmes espèces de machines que Végèce a indiquées cidessus; mais quePolybe en parle sans donner aucun nom particulier à celle que Végèce appelle onagre , et en appelant catapulte celle que Végèce appelle baliste *.

Citons encore de Polybc quelques traits de son histoire du siège' de Syracuse par les Romains (l'an de Rome 542), où nous trouverons des détails concernant le jeu de diverses machines usitées alors dans les sièges.

« Tout étant prêt, dit Polybe, les Romains pensaient « à attaquer les tours. Mais Archimède avait aussi, de « son côté, disposé des machines pour lancer des traits « à quelque distance que ce fût. Les ennemis étaient en- « core loin de la ville, qu’avec des balistes et des cata-

(1) De là, et d'autres textes encore, résulte la difficulté de spécifier le sens des mots ba liste et catapulte. Nous croyons que chacun de cea deux mots était une expression générique pouvant indiquer l’uno ou l'autre, ou les deux espèces de machines, comme le mot latin tormenta.

ir,B

JULES CÉSAR EN GAULE, pultes plus grandes et plus bandées, il les perçait de tant de traits qu'ils ne savaient comment les éviter. Quand les traits passaient au delà, il en avait de plus petites et proportionnées à la distance : ce qui causait une si grande confusion parmi les llomains, qu’ils ne pouvaient rien entreprendre ; de sorte que Marcellus, ne sachant quel parti prendre, fut obligé de faire avancer sans bruit ses galères pendant la nuit. Mais, quand ils furent vers la terre à portée du trait, Archimède inventa un autre stratagème contre ceux qui combattaient de leurs vaisseaux. Il fit percer des trous dans la muraille à hauteur d’homme et de la largeur de la main. Par là, on tirait des flèches et de petits scorpions qui mettaient hors de combat les soldats romains. De cette manière, soit que les ennemis fussent éloignés ou qu'ils fussent proche, non-seulement il rendait tous leurs projets inutiles , mais encore il en tuait une

grande partie Telles des machines jetaient des

pierres qui ne pesaient pas moins de dix talents ‘, et

d’autres des masses de plomb d’une égale pesanteur

Tel fut le résultat du siège par mer.

« Appius, ayant souffert des mêmes difficultés, s’était aussi désisté de son entreprise. Quoique son armée fût encore bien loin de la ville , elle était accablée des pierres et des traits que lançaient les balistes et les

(1) Le (alsnt d’Athènes équivalait h 26 kil. 107 gram. Ces piérres étaient donc du poids de 260 kilogrammes.

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« catapultes...., et lorsque les Romains s’approchaient « île la ville, repoussés par les traits qui leur étaient

• jetés à travers la muraille, ils faisaient des efforts su- « perflus. Si, couverts de leurs boucliers, ils avançaient « avec violence, ils étaient assommés des pierres et des

* poutres qu’on leur faisait tomber sur la tète.... Ce « consul s’étant donc retiré dans son camp et ayant as- « semblé son conseil, on y résolut de tenter toutes sortes « de moyens pour surprendre Syracuse, à l’exception « d’un siège en forme....

« Tant un seul homme et une seule science ont de « force dans quelques occasions, quand on sait les em- « ployer à propos 1 . »

Il résulte de là que, six siècles environ avant l’époque où Végèce écrivait, lesarmées romaines avaient éprouvé, sur terre et sur mer, la puissance des diverses machines de jet que cet auteur militaire indique dans l’armement des légions. Or les Romains n’étaient pas un peuple pour qui la leçon d’Archimède pût être perdue, et même qui pût différer d’en faire son profit. Jules César non plus, qui connaissait indubitablement l’histoire de Polybe, n’était pas homme à négliger, dans ses guerres ambitieuses contre les barbares , des moyens qui avaient été employés avec tant de succès contre les Romains euxmêmes.

Du reste, cherchons dans les Commentaires.

(1) Poi.TSE,VIII , III.

Voici d’abord, dans la guerre contre les Belges, un passage où César emploie les machines, tormenta, sur un champ de bataille. Il a rangé son armée devant son camp, sur le plateau d’une colline dont les versants peuvent être gravis par l’ennemi, de front et des deux côtés ; là, pour se couvrir, César fait mener sur la colline, tout le long de chaque flanc de son arrivée, deux fossés, * qu’il « termine en avant par deux redoutes, où il place des « machines, afin que son armée rangée dans cette posi- « tion ne soit point , durant le combat, exposée à être « entourée par les ennemis sur ses flancs découverts*. »

César opère sa première descente en Bretagne (en Angleterre). Les Bretons se présentent sur la plage pour l’empêcher de débarquer. César fait avancer par côté des vaisseaux longs, * portant des frondeurs, des machines, « des archers pour repousser et écarter de là les enne- « mis.... et à l’effet tout nouveau pour eux de ce genre « de machines, les barbares troublés restent immobiles, « puis un instant après lâchent pied *. »

Dans la guerre contre les Bellovaques (Beauvoisis) , César, sur le plateau d’une longue colline, « fait mar- « cher les légions en ordre jusqu’à l’extrémité : là, il « les range en bataille, dans une position d’où , avec

(1) Et ad extremas fossas castella constituit , ibique tormenta coltocavit : ne, quum aciem instruxuset , hostes a lateribus apertix suos pugnantes etreumvetitre possent. (De bello Gallico, II, vin.)

(2) Atque inde fundis , tormenlis, sagittis hottes propeUi ac removerijussit ... et inusitato genere tormentorum permoti barbari constiterunt, ac paullummodo pedem retulerunt, (Ibid., IV, xxv.)

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ICO

« les machines , on pouvait lancer des traits dans les « masses des ennemis \ »

Chez les Cadurces (Quercy), au siège d’Uxellodunum, place forte située sur une montagne, César, d’un versant opposé à cette montagne , a fait établir une chaussée de soixante pieds de hauteur, et sur la chaussée une tour de six étages ; étant ainsi parvenu à dominer une source qui se trouvait au pied du mur de la place et où les assiégés prenaient leur eau, « il fait battre du haut de la « tour par ses machines les abords de la source. Les « assiégés ne pouvant plus aller à l’eau qu’au péril de « la vie, non-seulement les troupeaux et les bêtes de « charge , mais encore un grand nombre d’hommes « étaient consumés par la soif *. »

Voilà quelques exemples particuliers des avantages que les machines donnèrent à César dans la guerre de Gaule. Nous en rencontrerons d’autres exemples dans le cours de ce travail. Nous retrouverons toutes les machines décrites par Végèce : tormenta, scorpiones, plumbatœ , fustil>ali, etc., avec les mêmes noms, ou sous d’autres noms, mais avec des indices suffisants pour constater l’identité des machines.

Si l’on examine les autres guerres de. Jules César, on

(1) 76», legionibut inUructit, ad ultimum jugum pervenit : aciemque eo loco construit, un de tonnento irnssa te'a in hostium cuneos conjici postent. (De btllo Gallro, VIII, xv.)

(*2) Ex ea ( turre ) quum teîa tormentis jacerenlur ad fontis aditus t nec *ine jtericulo possent adaquari oppidani, non tantum pecora atque jumenta, sed etiam magna hominum multitudo si U connumebatvr. (Ibid., VIII, xli.)

voit partout les légions ayant leurs machines avec elles. On les voit s’en servir en Italie 1 * * * , en Grèce *, en Afrique ®, en Espagne*. Citons seulement deux passages du Commentaire sur la guerre d’Afrique, où l’on voit positivement que , dans l’armée de Jules César, c’était la coutume militaire que les légions eussent avec elles toutes les machines et tous les accessoires dont parle Végèce. Peu de jours après sa descente en Afrique, n’ayant encore avec lui qu’un tiers de ses légionnaires, et quelques hommes armés à la légère tirés des équipages de ses vaisseaux , César a établi son camp auprès de Ruspina 5 , oppidum situé à trois kilomètres d’un port. Il y est serré de près par Scipion, Labiénus et Pétreius, aidés de troupes numides envoyées par le roi Juba. César, afin d’assurer ses communications avec Lilybée, port de Sicile 6 , où il veut renvoyer ses vaisseaux pour y embarquer un second corps de troupes , a fait mener deux retranchements qui relient le port de Ruspina à Y oppidum et à son camp. Yoici ce qui s’y passe, d’après le récit d’Hirtius.

« César fait débarquer et transporter au camp toutes

« les machines Il fait établir des ateliers pour tra-

* railler le fer; il prend soin qu’on fasse beaucoup de « flèches et de traits; il fait couler des halles, il fait pro-

(1) De bcllo Civ., I , xvn. — (2) Ibid., III, li.lvi.— (3 )Dc bello Afr., xxix.

— (4) De bello II isp., xiil.

(5) Ruspina , oppidum de l’ancien territoire de Carthage, situé au

sud et tout au plus à une journée de marche d'Adrumète (aujourd'hui

llammamet), place maritime de la côte orientale de Tunisie.

(6) Lifybæum , aujourd'hui Marsala.

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« vision de pieux ; il envoie en Sicile des lettres et des i messagers, pour qu’on lui fournisse des bois de toute « sorte, du bois mince à faire des claies et du gros à « faire des béliers , chose dont on manque en Afrique ; « pour qu’on lui envoie, en outre, du fer et du plomb.... » Quant aux scorpions, aux catapultes et autres armes « de jet, qu’on a coutume de disposer pour repousser de « loin l’ennemi, il en avait une grande quantité '. »

Or, dans ce meme camp où l’on est si actif, où l’on est déjà si bien muni de machines de guerre et de tout ce qui sert à forger, à fabriquer des armes, à exécuter les travaux de retranchements, où il ne manque rien de tout ce qu’exige le combat, aucun soldat n’a encore avec lui ce qui est à son usage personnel. Car, dit Hirtius, « César « avait fait transporter son armée de Sicile sans permet- « tre que, outre les légionnaires eux-mêmes et les armes, « aucun vase, aucun esclave, ni rien de ce dont le soldat « a coutume de se servir, fût chargé sur les vaisseaux *. »

(1) Tela tormentaque ex navibux in castra comporlare:.... officinas ferrarias instruire-, sagittasque et tela uti fièrent complura curare; glandes fundere : sudes comparare; litteras *n Siciiiam nuntiosgue mittere, ut sibi craies matericmque congererent ad arietes, eujus inopta in Africa exset ; prxterea ferrum

plumbumque mitleretur Scorptonum, catanultarum crterorumque telo -

rum. quæ ad defendendum soient parari, magnam copiam habebat. [De bello Afr. t xx et xxxi.)

(2) Jta ex Sicilia exercitum transportaverat, ut præter ipsum militem et arma,neque vas, neque mancipium. neque ullam rem, qux usumiliti este consuevit, in navet imponi pateretur ( Ibidem , xlvii.) Ceci est dit à l’occasion d’une grêle effroyable qui tomba sur la contrée de Ruspina quelques jours plus tard, à environ dix heures du soir. Les feux furent éteints, le camp fut noyé, bouleversé; tous les vivres furent perdus. Lessoldats, le bouclier sur la tête, erraient çà et là dans les ténèbres. Les pointes des pila de la cinquième légion prirent feu spontanément, dit Hirtius. Il en jaillissait sans doute des aigrettes électriques.

Du reste, on voit en Gaule les légions exécuter toute sorte de travaux : on les voit même construire des vaisseaux, et en grand nombre 1 . On les voit, sur une terre inconnue où elles viennent de mettre le pied (en Angleterre) , employer à réparer des vaisseaux maltraités par une tempête le bois et le bronze de ceux qui ont le plus souffert, et exécuter ce travail complexe, difficile, sans autres ressources que leurs propres moyens, leur matériel ordinaire de légion ®.

Les machines de guerre et les accessoires dont parle Végèce étaient donc bien déjà, du temps de Jules César, considérés comme faisant partie des armes de la légion, inhérents à elle, et devant l’accompagner toujours, partout, ainsi que le dit cet auteur.

Donc, en résumé, nous devons admettre comme suffisamment démontré, que Jules César, dans la guerre de Gaule, avait des légions d’une force numérique d’environ six mille combattants, parfaitement organisées, et munies du matériel que nous venons d’examiner.

(1) De bello Gallico, V, u et xt (2) Ibid., IV, xxxi.

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