XX1III, XXXIV
(î) Ateguam brachia circumducere cæpü [De bell. Hisp., ri.)
(S) Brachiumque ab eo loco us que ad eum unde egressus erat jubet dirigé aemuniri . . . \ De bell. Afr., xxxtiii.) — Brachia erigere.. . [De bell. Afr li.)
(4) Brachiis perfectis, promotisque eo us que... {De bell. Afr., lvi.) — (5)C<w-
tellum quod rex muniverat, brachiisque cum opéré castrorum conjunxeral . . .
[De bell. Alex., xxx.) — (6) Sallustb, Jug., lxxvi. — (7) Ibid., xcn.
MOYENS MILITAIRES
« multitude immense d’hommes, armés principalement « de torches, y jetèrent le feu ensemble; et dans le court « espace d’une heure, l’incendie dévora tout à la fois la « jetée et la tranchée, ouvrages qui avaient coûté tant « de jours à établir *. »
Lucain, dans son poëme historique où il a fait le tableau du siège de Marseille, ne pouvait manquer d’y placer des vineœ. En effet, on lps trouve là, et l’on y peut même apercevoir assez clairement que ce moyen militaire n’était autre qu’une véritable tranchée, comme nous l’entendons aujourd’hui. Le poëte nous montre d’abord les tours mobiles qui s’avancent , battues par les machines de la place. Puis vient une masse de soldats, formés en tortue (les boucliers levés au-dessus des têtes, et serrés avec ordre comme des écailles) ; déjà le tir des machines ne peut plus plonger sur eux, mais les assiégés roulent à bras nus des roches qui les écrasent et rompent la tortue.
t Et déjà, dit Lucain , la tranchée ( vinea ) bordée 1 2 de « terre bien unie fait des progrès. Sous l’abri de son « parapet, cachés et baissant la tête, (les soldats) se « préparent le moyen d’aller, ou miner les remparts et « les faire crouler à l’aide du fer, ou tâcher, à coups de
(1) Quum agger promotus adurbem , vineæque tantum nonjam mjunctæ met* ni b us estent dum opéra interdits fiunt inlenlius, quam nocte custodiuntur, patefacta repente porta , ingens multitudo, faetbus maxime armata, ignés conjecit : horxque momento simul aggerem et ctnia*, tam longs temporis opus incendtum hansit. (Titb-Live, Hist., V, vii.)
(2) Adoperta, ad-operta, couverte aupns.
* bélier d’autant plus puissants que la masse est sust pendue, de briser l’assemblage compacte du mur et de « détacher quelqu’une des pierres qui supportent les « autres. Mais les claies (du parapet) battues en dessus, « et par des matières enflammées, et par de lourds c fragments (de roche), et par une grêle de gros traits,
* et par des pieux de chêne durcis au feu, s’affaissent. « Et les soldats, après .avoir en vain creusé leur ouvrage,
* accablés de fatigue, s’en retournent à leurs tentes. »
Tune adoperta levi procedit t inta terra.
Sub cu/'hj pluteis et tecta fronte latentes ,
Moliri nunc imaparant et verlere ferro Mania; n une aries suspenso fortior ictu Incussus, densi compagem solvere mûri Tentât, et impositis unum subducere saris.
Sed super, et ftammis, et magna fragmine molis,
El sudibus crebris, et adusti roboris ictu Perçusses cedunt crates. Frustraque labore Exhausto, f et tut, repetit tenloria miles.
Phart., III.
Le même poëte, en décrivant la marche de César après le passage du Rubicon, s’exprime ainsi au sujet de l’attaque de la place de Corfinium défendue par Domitius : « Déjà César élève les tours, ces masses énor» « mes qu’on va mouvoir : déjà la tranchée (vinea) a < rampé à couvert jusqu’au sein des murailles. »
Et jam moturas ingentia pondéra turres Erigit : et mediit subrepsit vinea mûris.
Phart., II.
On trouve encore Tacite employant le mot vineœ dans son acception militaire, et toujours au même sens que
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César. Ce grand historien nous fournit, de plus, une appréciation de l’avantage qu’une armée romaine possédait dans ses machines, et dans la méthode usitée à l’attaque des places.
Fendant la guerre civile suscitée par Vespasien pour arracher l’empire à Vitellius, le sénateur Antonius Primus (Toulousain d’origine), qui commandait les Flaviens dans le nord de l’Italie, venait de remporter une victoire sur les Vitef lieru , près do Crémone. Or, comme c’était la règle militaire que, dans une ville prise d’assaut, tout le butin (choses et personnes) appartînt au soldat qui s’en saisissait, les soldats d’ Antonius Primus lui demandaient avec emportement d’aller , le soir même , assaillir Crémone, cette riche colonie romaine. Le général leur rappelle que si la bravoure convient au soldat, la prudence est un devoir du chef. Il leur déclare que : i Les portes fussent-elles ouvertes, il n’entrerait dans la « ville ni avant d’avoir pu la reconnaître, ni sans qu’il « fit jour. Iront-ils entreprendre , leur dit-il, Y attaque « d'une place forte sans qu’on puisse rien voir, ni par « quel point il convient d’attaquer, ni quelle est la « hauteur des remparts? Sans qu’on puisse apprécier « s’il convient d’avancer avec des machines et des traits, « ou bien au moyen d’ouvrtfges et de tranchées (vineisj? * Peu après, s’adressant en particulier à quelques sol- « dats, il leur demande s’ils ont apporté avec eux des « cognées , des dolabres et tout ce qu’il faut pour atta- « quer une place de vive force? Sur leur signe de tête
« négatif : Où sont donc, dit-il, les mains capables d’oti- « vrir et de saper des murailles avec des épées et des « javelots? Et s’il est nécessaire d’établir une jetée (agge- « reni), nécessaire de se mettre à couvert par des para- « pets (pluteis) et des claies (cratibus), irons-nous, comme t une foule imprévoyante, rester là impuissants, réduits « à admirer la hauteur des tours et la force des défenses « des autres? Mieux vaut donc retarder d’une nuit, « amener les batteries ( lormentis ) et le matériel néces- « saire, porter avec nous la force et la victoire 1 * 3 . »
Tacite parle encore des vineœ , au sujet du siège de Jérusalem par Titus. Après avoir signalé les qualités militaires du peuple juif, la force naturelle de la position de Jérusalem, la perfection de ses remparts, tracés en ligne brisée de manière à être partout flanqués , la force du temple lui-même, les approvisionnements de la place pour un long siège, l’auteur ajoute : « Contre une telle place t et une telle nation , Titus César, voyant que les condi- « tions locales ne permettaient point les attaques de vive « force et par surprise, résolut d’attaquer au moyen des « jetées et des tranchées *. »
(l) Non, sipateant portæ. nist explora to.nisi die , inlrandum. An oppugnationem inchoaturos, adempto omni prospecta, quis xquus locus, quanta altitudo mœnium? Tormentisne et telia, an openbus et vineis, aggredienda urbs foret? Mox convenus ad stngulos, num secures dolabrasque, et cætera expugnandis urbibus, xecum attuhssent, rogitabat. Et quum abnuerent : Gla-
ditsne, inquit, et pilis perfnngere ac subruere muros ull.r manus possunt f Si nggerem struere, si pluteis cratibusque protegi necease fuerit , utvulgus improvtdum irriti xtabimus, altitudinem turrium et aliéna muniment a mirantes ? Qum potius mora noctis umus, advectis tormentis machimsque, vim vietonamque nobiscum ferimus. {Tacitb, Hist., 1 1 1.)
(3) Quando impetus et subita belli locus abnneret, aggeribus vineisque cortare statut*. (Tacitb, HtsL , V.)
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Pendant les deux siècles et demi qui se sont écoulés depuis l’époque de Tacite jusqu’à celle de Végèce, le mot vineœ, dans son acception militaire , est tombé en désuétude, au témoignage de Végèce lui-même. « Les anciens, « dit-il, appelèrent vineœ ce que maintenant, parmi nos « soldats comme parmi les barbares , on appelle cau- « «œ 1 . » La chose elle-même parait être aussi tombée en désuétude à l’attaque des places fortes durant ce même laps de temps 2 ; du moins nous n’avons rien su trouver concernant les vineœ ou les causiœ dans Àmmien Marcellin, auteur contemporain de Végècc et qui rapporte nombre d’attaques de places.
« La vinea ou causia, dit Yégèce, est une machine « qui consiste dans un assemblage des bois les plus légers , « présentant sept ou huit pieds de hauteur, sept ou huit « de largeur et seize de longueur. Son toit est composé * de planches et doublé de claies pour qu’il résiste mieux. « Ses flancs sont aussi garnis de claies, pour parer les « coups de pierres et de traits. En outre, pour qu’on « ne puisse pas l’incendier en lançant du feu, elle est « recouverte à l’extérieur de cuirs crus et frais, ou de « couvertures de laine. Lorsqu’on a exécuté plusieurs « de ces machines , on les réunit à la file , et , sous « ce couvert , les assiégeants , en sûreté , pénètrent
(1) Fine»» dixtrunt veterei, quai nu ne mililari barbaricoque usu cautia, vocant. (Variantes dans la leçon : causias , caulias, cauctat, cattut.)
(2) Cela ne doit pas nous étonner, si nous considérons quel désurdre militaire était survenu dans l’empire romain,
* jusqu’aux fondations du rempart pour les saper *. » On voit que cette vinea ou causia dont parle Yégèce était une machine du même ordre que la tortue et le muscule. Cela ne peut donc résoudre les difficultés indiquées ci-dessus. D’un autre côté, plusieurs commentateurs de César ont fort bien vu qu’on, ne peut non plus se rendre compte, par ce moyen, d’un fait du siège d’Avaricum, où César, ainsi que nous le verrons dans l’examen de ce siège, tint ses légions cachées dans l’intérieur des vignes militaires , inlra vineas (l) 2 . Inlra vineas, dit César, non sub vineis, comme s’exprime ici Végèce : nuance de langage qui déjà indique une différence dans les objets dont parlent ces deux auteurs.
Sallustc rapporte un fait du même genre dans la guerre de Marius contre Jugurtba. Voici comment il s’exprime : « Dès que Marius fut informé de ce que le Lit gurien avait fait 3 , à l’instant même, bien qu’il eût eu
(l) E lignis levioribus machina colUgatur, alla pedibtis octo (alias septem), lata pedibus septem ( alias octo), longa pedibus scxdecim, Hujus tectum munitions duplici , tabulalis cratibusque, contexitur. Latera quoque vint in e piuntur , ne saxorum telorumque impetu penetrentur. Extrmsecus autem, ne «mmmo concremetur inccndio, crudis ac recenltbus coriis, t el centonibus , ope ritur. Iit.v , quum plures factæ fuerint ,junguntur in ordinem , sub quibus subsidentes tuti ad subruenda inurorum pénétrant fundamenta. (Vbgkck, IV, xv.)
(2} En effet, un xcagon, dénué de toute cloison transversale, nous représenterait très-approximativement la forme et les dimensions d’une de ces vineæ dont parle Végfcce. Or, à trente soldats armés par chaque rtnro, il eût fallu environ quatre cents de ces machines pour cacher deux légions seulement. En eut-on pu faire un si grand nombre au siège d’Avaricum? Quand on les eût approchées du mur, les légions y eussent-elles été bien cachées? L’ennemi eût-il pu croire qu’il n'y avait rien là-dessous?
(3j Marius assiégeait, en Numidie, un fort situé sur un rocher escArpé qui s’élevait au milieu d’une plaine. Ce lieu ne permettait d’employer
MOYENS MILITAIRES
* toute la journée les Numides sur les bras , exhortant « les soldats, et, de son côté, s’élançant hors de la tranc chée ( extra vineas egressus ), il s’avance à l’assaut en « formant la tortue, et en même temps il effraye de « loin l’ennemi à coups de machines, d’arcs et de « frondes » Comment se figurer l’armée de Marius dans l’intérieur des vineœ ou causice décrites par Végèce?
Ajoutons, dans la même pensée de critique, un texte de César , qui nous montre près de Dyrrachium Pompée établissant des vineœ par devant des retranchements de quinze pieds de hauteur, pour couvrir cette partie de son camp *. Comment comprendre l’utilité des vineœ de Végèce par devant ce retranchement de quinze pieds de hauteur? Au contraire, des lignes fortes, semblables aux nôtres, y ont pu faire l’office d’un chemin couvert.
ni la jetée, ni les tours mobiles; le consul fit ouvrir la tranchée pour tenter de parvenir ainsi, par le versant du petit mont, jusqu'au mur du fort. Les Numides, sortant du fort jour et nuit, venaient attaquer les travailleurs, jeter du feu, des pierres dans la tranchée, la bouleverser: on n’avançait pas; on perdait nombre d’hommes des plus braves. Ce fut dans cet embarras que Marius eut recours à un stratagème proposé par un soldat ligurien; il mit sous ses ordres quatre centurions et cinq trompettes, pour grimper au sommet du rocher, par derrière, et jeter l’alarme dans le fort, nu moment où lui-méme, de son côté, donnerait l’assaut. Dans le passage que nous citons, Marius vient d’étre informé que le Ligurien est parvenu avec ses hommes au sommet du rocher. (Sallustb, Jug., xcxi, xciv.)
(1) Marius ubi ex nuntiis , quæ Ligus egerat, cognovit , quanquam toto die intentos prælio Numidas habiterai, tum vero cohortatus milites, et ipse extra vineas egressus, testudine acta succederc et simul hostem tormentis, sagittariis que et funditoribus eminus terrere. (Sallustk, Jug., xciv.)
(2) Et in altiiudinem pedum xv effectif operibut, vineis eam partem castrorum obtexit. [De bcll. Civ., III, liv.)
Et même un texte d’IIirtius dit que César, ayant à combattre dans Alexandrie la population de la ville, et cherchant à diviser les forces de l’ennemi afin de les combattre séparément, forma le projet de couper cette ville en deux parties, au moyen de travaux et de vineœ poussées tout au travers Comment séparer deux parties d’une ville, l’une de l’autre, par les vineœ de Yégèce? Au contraire, une tranchée est un moyen simple et parfait pour obtenir ce résultat.
Laissons donc de côté, pour un instant, ces vineœ décrites par Végèce quatre siècles après la guerre de Gaule.
Quant à Folard, bien qu’il soit un auteur militaire, et qu’il se soit attaché à poursuivre Vidée que déjà les anciens employaient les tranchées à l’attaque des places , il ne cite point Végèce, le seul auteur militaire ancien qui ait traité techniquement de l’attaque et de la défense des places. Parmi les autres auteurs latins, Folard s’appuie sur quelques-uns de. ceux dont nous avons nous-môme cité les textes plus haut; il ne s’appuie pas positivement sur ces textes, mais sur le sens général de la version qu’en donnent les traducteurs, et sur le mot tranchée employé une fois dans la version de Perrot d’Ablancourt. Folard ne va donc pas jusqu’à dire précisément quel est le mot latin qui désigne la tranchée. Il dit, d’une
(1) Cxsar studebat maxime ut quam angustissimam partem oppidi palwi, a mendie interjecta, efficiehat. hanc operïbiu vineixque agendii a reliqua parte urbis exchideret. [De bell. Alex i.)
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part : * Le mot agger signifie une tranchée toute semblable « aux nôtres 1 IJ agger signifie la communication et les
• parallèles Il dit , d’autre part : « Le mot vinea
i signifie tantôt une galerie creusée dans la terre et cou-
• verte de blindes , tantôt un fossé tout ouvert , semblable
• à nos parallèles Il faut entendre aussi par vinea
« une tortue ou galerie , porticus , composée d’une char- « pente légère qu’on avançait sur le bord du fossé, dans « l’attaque des places où les machines n’étaient pas en « grand nombre 2 .... Mais il faut une grande expérience « de la guerre et une grande intelligence de la milice des « anciens, pour entendre la vinea selon le sens qu’il
« convient de lui donner Et l’on ne doit pas s’éton-
« ner si nos traducteurs tombent si souvent dans des « fautes énormes*. »
Polybc a traité de la milice des Romains (c’est-à-dire du règlement de leurs années) : nous recourons à cette partie de son histoire. Nous n’y trouvons absolument rien qui puisse bous aider, comme l’affirme Folard, à eiiten-
(1) Ainsi Folard, préoccupé do l'idée de tranchées, en voit même dans V agger . bien que Végèce dise ci-dessus : Vagger est élevé [ extollitur ) avec de la terre et des bois de toute sorte ; bien que, de fait. César en aitélevé àquarante , à soixante, à quatre-vingts pieds (vingt-trois mètres) de bsuteur (De bell. Oall., VIII, xli).
(i) Folard tombe ici évidemment dans une erreur de fait touchant les occasions dans lesquelles on employait le porticus ; car le seul siège au sujet duquel il soit parlé de l'emploi du porticus est celui de Marseille ; et précisément, César lui-méme va nous dire que, dans la place de Marseille, les machines étaient en très-grand nombre et d'une puissance extrême.
(3) Traité de l’attaque et de la défense des places des anciens, art. tx.
dre en aucun sens ce que c’était que la vinea. Ainsi , que tirer de cette confusion de toutes choses faite par Folard, sinon, en vérité, une conclusion contraire à la sienne, h savoir que, pour interpréter la description de l’attaque des places qu’on trouve dans les auteurs latins, il n’est point indispensable d'avoir une grande expérience de la guerre moderne ; il n’est point nécessaire d’avoir une grande intelligence de la milice des anciens; mais qu’il est indispensable d’avoir une certaine habitude de la langue latine, de rapprocher patiemment tous les textes qui fournissent des indications à ce sujet, et de tenir compte de tous ces textes à la fois? Voilà ce qui paraît avoir manqué à Folard; car il poursuivait une idée juste, il avait l’esprit vif, et il a beaucoup travaillé.
Ainsi, de ce premier aperçu historique, de tout l’ensemble des textes précédents, nous concluons :
1° Que les vincœ étaient un moyen militaire de premier ordre , parmi ceux qu'employaient les Romains à l’attaque des places ;
2° Que les vineœ étaient usitées chez ce peuple longtemps avant César, à l’époque où Camille était dictateur, avant la prise de Rome par les Gaulois ; et qu’elles paraissent être tombées en désuétude environ à l’époque du partage de l’empire ;
3* Que la machine décrite par Végèce, sous le nom de vineœ ou causiez, est du même ordre que la tortue et le muscule des anciens; qu’elle ne peut nullement être ce moyen principal employé par les Romains à l’attaque des
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places, et dont parlent César, Salluste, Tite-Live, Tacite, sous le nom de vineœ;
4° Que Folard, tout en attirant avec juste raison l’attention des savants sur les procédés suivis parles anciens à l’attaque des places, et sur leur similitude fondamentale avec les procédés suivis par les modernes, n’est point parvenu à débrouiller la question , à démontrer positivement par des textes ce qu’était Yagger des anciens, et ce qu’étaient leurs vineœ.
11 nous reste à démontrer que ces vineœ. étaient des tranchées , des lignes fortes , ou simplement des lignes , comme on les appelle de nos jours en matière militaire ; et qu’elles étaient employées par les anciens, à l’attaque des places ou des positions fortes, dans les mômes conditions d’exécution qu’aujourd’hui, du moins en ce qui est important et fondamental.
Commençons la démonstration par le nom môme ; car nous ne pouvons le négliger, puisque, à côté des vignes {vineœ), se trouvent la tortue, le bélier , le petit rat, le hérisson, etc., testudo, aries, musculus, ericius, tous noms significatifs, indiquant divers objets connus, avec chacun desquels le moyen militaire qui porte le même nom offre quelque ressemblance.
Vineœ , ce sont des vignes. Le moyen militaire qui porte ce môme nom exige (à ne consulter que les vers do Lucain cités plus haut) qu’on remue de la terre péniblement ; le plus grand travail des vignes qui nous donnent
le vin, c’est la tranchée qu’on pratique pour les planter, ou, comme on dit, pour faire des vignes, pour proviguer : expressions analogues aux expressions latines vineas agere, vineas pro ferre. Ce nom latin vinetr, en français vignes, s’accorde donc parfaitement avec l’idée que le moyen militaire auquel on l’a l’appliqué est une tranchée.
Prenons le mot employé du temps de Végèce, et les variantes de la leçon des manuscrits : ce sont causiœ , cautiœ , cnuciœ , catti.... Tous ces mots-là (et avec eux beaucoup de nos mots français) proviennent d’un même radical, de cavum, qui signifie un trou, un trou où l’on peut se cacher, se mettre à l’abri d’un péril : creuser, faire un trou, cavare; aller dans son trou, se tenir dans son trou , prendre garde , prendre des précautions, cavere ; précaution, caution, précautionné, cauteleux, cautum , cautio, caulor, cautus..., tous ces mots viennent de cavum. De ce radical cavum, si on ôte la terminaison, il reste cav , ou eau; eau est la première syllabe des trois premiers mots ci-dessus; ils indiquent donc un trou dans le sol , une tranchée. Catlus, c’est un chat ; mais ce mot n’est que le surnom du chat, qui s’appelle felis : pour le nommer on dit felis caltus. Le chat est l’animal de la cave: c’est l’animal de précaution par excellence , cautus, ou ca lus. Le surnom du chat vient donc, aussi bien que les autres mots ci-dessus, du radical cavum, qui implique deux idées, à savoir : l’idée d’une cavité dans le sol, ou d’une tranchée, et l’idée de précautions à prendre, comme en prennent les chats. Or,
MOYENS MILITAIRES
s’il est, dans l’attaque des places par voie de tranchées un rôle militaire qui puisse rappeler dans la pensée les précautions et les mouvements du chat, c’est assurément le rôle des sapeurs qui mènent une tête de sape, surtout celui du premier , qui travaille avec tant de précautions, le corps baissé derrière son mantelet.
Ceci nous conduit donc à voir dans la causia décrite par Végèce un mantelet de tête de tranchée. Il était fait du bois le plus léger, e lignis levioribus , dit Végèce, ce qui s’accorde avec cette destination ; car il faut le porter en avant à chaque instant.
Ainsi, nous pouvons écarter l’acception du mot vinca dans le sens de Végèce : ce qu’il appelle vinea ou causia, nous pouvons l’appeler en français une cache, y voir un mantelet de sape, et résoudre ainsi une grave difficulté de notre sujet, en mettant Végèce d’accord avec tous les autres auteurs latins et avec notre thèse *.
Cette difficulté était, en effet, très-grave : d’une part, tous ces auteurs, César en tête, quand ils décrivent l’attaque des places , font jouer un rôle de premier ordre aux vinca’, que nous cherchons à connaître. D’autre part, Végèce décrit, sous ce même nom, un objet, un moyen, qui. parait assez faible quand on le considère avec ré-
(1) Dans le langage ordinaire, ce nii'me mot, causia, a été employé par Plaute pour désigner un 6onnef ou chapeau de pécheur ( Dictionnaire de MM. L. Quicherat et A. Daveluy). C'était pareillement dans la langue grecque le nom d’un large chapeau, en usage chez les Macédoniens ( Dictionnaire de M. Alexandre).
flexion, et il nous dit : « Voilà ce que les anciens appelaient vineœ. » Comment concilier ces auteurs graves avec Végèce, le seul auteur qui ait parlé techniquement du sujet? Tous les commentateurs sont venus se heurter à cette difficulté et s’y arrêter. Comment comprendre, ont-ils dit, que dans ces vineœ décrites par Végèce on ait pu cacher des légions romaines, ainsi que le rapporte César, ainsi que le rapporte Salluste? Et nous avons vu encore beaucoup d’autres textes, dont il n’était guère plus facile de se rendre compte.
Pour concilier ainsi Végèce avec tous les autres auteurs latins , au sujet du rôle de premier ordre qu’ont joué les vineœ dans l’attaque des places, chez les anciens, il suffit d’admettre que, dans Végèce, le nom de la partie soit donné au tout , comme cela est fréquent. Car nous disons chaque jour : une voile, pour indiquer un navire; ou bien, mettre à la voile, lever l’ancre, pour dire que le navire part. César s’exprime de même : pour dire qu’un navire est dirigé à tel point, il dit que les voiles y sont dirigées*. En admettant cette manière de parler, l’expression latine, vineas agere, pousser les vinecr, signifierait, au sens de Végèce, pousser la tète des vineœ, et, au sens des autres auteurs, pousser les vineœ, ce qui revient au même fait indiqué de deux manières. Du reste, ces deux manières équivalentes d’exprimer le même fait rnili-
(1) Curio pronuntiari onerariix navibu» jubet : te in hostium habiturum Joco, qui non exvettigio ad castra Comeliana vêla direxisset. (De bell. Cw., II, xxv.)
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taire sc retrouvent au même sujet dans notre langage commun; nous disons indifféremment : pousser la sape (la tête de tranchée), ou pousser la tranchée, ce qui indique le même fait. Cette simple remarque nous parait devoir suffire, avec un peu de réflexion, pour qu’on nous accorde enfin qu’il ne reste plus maintenant devant nous que le fond même de la question à éclairer par des textes positifs.
Terminons d’abord la définition des mots techniques, au sens que nous leur donnerons dans la version du texte de César.
Pour nous, le mot t'ineœ, dans l’acception militaire, signifie toujours et uniquement des tranchées, en général , qu’elles soient poussées obliquement et en ligne brisée, pour avancer du camp vers la place; ou bien qu’elles soient, d’un point des précédentes, poussées parallèlement au rempart (comme celles qu’on appelle aujourd’hui des places d’armes) , pour y établir des batteries, y disposer des archers, des troupes de garde, etc. Ainsi nous emploierons le mot français correspondant, vignes , dans l’acception militaire, de notre mot lignes.
Le mot porticus, dans le langage ordinaire, indiquait les places les plus élevées du cirque, les places de derrière, c’est-à-dire le haut de l’ensemble des gradins. Si nous imaginons une grande tranchée circulaire, établie autour d’une tour, l’ensemble de cette tranchée offrira l’aspect d’un cirque : où le revers de la tranchée représentera les gradins, et oùTe parapet représentera les places de der-
rière, le haut de ces gradins, c’est-à-dire le porticus. L’identité du nom et la ressemblance des choses nous montrent donc, dans le porticus militaire indiqué par César, le parapet de la tranchée : nous prendrons ce mot dans ce sens.
Nous devons rappeler ici que le mot craies n’a pu être déterminé avec exactitude. 11 représente toujours des objets faits de bois pliant, vitninea ; mais dont la forme peut être ou celle d’une fascine, ou celle d’une claie ordinaire, ou celle d'un gabion : sous cette réserve, nous traduirons le mot craies par nos mots fascines ou claies.
$ III. — Démonstration de deux sièges de places faits par Jules César
en Gaule.
Examinons, au préalable, l’emploi des vignes dans un cas très-simple que César nous fait connaître.
Le procédé des vignes fut encore employé par les Romains, en Gaule, pour approcher d’une position forte occupée par l’ennemi , pour tenter sous ses yeux de franchir un passage difficile.
Labiénus eut recours à ce moyen près de Lutèce, sur la rive gauche de la Seine, pour franchir, en face des Gaulois, un ruisseau marécageux qui venait de loin se jeter dans le fleuve. Il s’agit ici, très-probablement, de la Bièvre, à l'endroit, où ce ruisseau coule au pied de la montagne Sainte-Geneviève, laquelle aurait été alors occupée par le vieux et héroïque chef gaulois Camur logène. C’est l’endroit du cours de la Bièvre que recouvre
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aujourd’hui la gare du chemin de fer d’Orléans. Cela intéresse les Parisiens : présentons le récit de César. < Agendicum (Sens), Labiénus, à la tête de quatre « légions, se dirige sur Lutèce, ville des Parisiens, située « dans une ile de la Seine. Les ennemis, informés de « sa marche, se rassemblent en grand nombre des cités « voisines. Le commandement général est déféré à Ca- * mulogène. Celui-ci, après avoir bien reconnu qu’un « ruisseau marécageux, provenant de fort loin et se « jetant dans la Seine , présentait partout beaucoup « de difficulté au passage, établit ses troupes sur ce « point et résolut d'empêcher les Romains de passer. t Labiénus se mit d’abord à pousser les vignes, à com- « hier le marais de fascines et de toute sorte de remblais, « et à tâcher d’établir un chemin. Mais ensuite, s’étant « aperçu que cela présentait trop de difficulté , il « décampe en silence, à la troisième veille (minuit) 1 , par « la même route qu’il avait suivie en venant, et par- « vient devant Metodunum (Melun), ville des Sénonais, t située dans une île de la Seine, comme Lutèce. Là, « trouvant des barques, il passe la rivière avec quelques « soldats, surprend la ville dégarnie de ses défenseurs, « s’en empare sans résistance , rétablit le pont , fait « passer son armée, et descend vers Lutèce le long du « fleuve. »
(1) Labiénus primo vineas agere, craltbus atque aggere paludem explere , atque iter munire conabatur. Postquam id difficiliu» confieri animadverht,
iilentio e castris III vigilta egressus (VII, lviii.) Rapprocher de ceci
un passage de la guerre d’Espagne. (De bell. Htsp., v.)
Ainsi, dans cette occasion, la méthode des vignes militaires a échoué devant un petit marais. C’est là, disonsle en passant, une preuve de plus pour démontrer l’importance du rôle stratégique qu'ont joué les marécages dans la guerre de Gaule.
Mais remarquons surtout la similitude fondamentale que ce fait constate entre les vignes militaires des anciens et nos propres lignes militaires, auxquelles pareillement les marais présentent de si grandes difficultés. Cette similitude dans les conditions mêmes du terrain qui s’opposent à l’emploi de la méthode suivie aux deux époques, à l’attaque des positions fortes, est bien plus importante que les ressemblances dans les petits détails du procédé. C’est la similitude fondamentale, celle-là seule, qui offre un grand intérêt historique.
C’est elle aussi qui nous donne l’assurance qu’ici nous ne nous engageons point dans une voie d’erreur. En effet, si nous voyons constamment César, quand il veut attaquer une place, en faire l’investissement tout comme Vauban (et nous en verrons un mémorable exemple décrit en détail) ; puis reconnaître la place avec le plus grand soin, déterminer le point où il se propose de diriger l’attaque et faire ses préparatifs; si ces préparatifs exigent énormément de bois de toute sorte à couper dans les environs, beaucoup de fascines ou de claies spéciales, beaucoup de menu bois; si nous voyons César, muni de ces matériaux, entreprendre les ouvrages, les pousser peu à peu vers la place, en y faisant travailler jour et
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nuit, en y établissant de fortes gardes, en s’y tenant de sa personne pour animer les travailleurs et indiquer luimême la direction à donner aux ouvrages; si l’ennemi fait des sorties pour ruiner les ouvrages, les incendier; si dès que ces ouvrages sont parvenus au rempart la défense ne peut plus persister; comment ne pas reconnaître, à tous ces signes généraux, l’identité de la méthode d’attaque des places usitée par César et par Yauban? Or, dans César, dans Salluste, on ne trouvera pas un seul mot, croyons-nous, qui soit en désaccord avec ce tableau général;. et un tel ensemble est tout ce qu’on peut espérer de rencontrer dans les documents historiques. Car, assurément, un récit historique ne pouvait expliquer en détail ce que tous les soldats, tous les Romains connaissaient. De même, aujourd’hui, dans l’histoire d'un siège , assurément aucun écrivain ne songerait à décrire les tranchées exécutées à l’attaque de la place. Mais il est naturel, au sujet des difficultés que présente durant l’hiver un siège où l’on exécute des tranchées, que le narrateur parle de la bouc dans laquelle les soldats sont obligés de travailler, du froid qui est si pénible à endurer dans de telles conditions ; et nous trouverons tout cela mentionné dans un récit de César.
On a vu d’ailleurs précédemment que le mot vineœ, en langage militaire, dans tous les auteurs où nous avons su le trouver (sauf dans Végèce), supporte l’épreuve d’être traduit par nos mots français tranchées ou lignes , pris
dans la môme acception spéciale, et que la version des textes qui en résulte offre un sens très-naturel.
Or, si l'on veut entendre par ce même mot, vinccr, la machine que Végèce a nommée ainsi et qu’il a décrite : comment alors se rendre compte, dans le cas où s’est trouvé Labiénus près de Lutèce, de la difficulté insurmontable qu’un simple marais aurait présentée à l’emploi d’une telle machine? Car il est assez clair que, sous cet abri, il n’aurait été guère plus difficile de s’avancer à travers lé marais, en le comblant peu à peu devant soi, que de s’avancer sur terre ferme. Tandis que, pour ouvrir une tranchée, un simple marécage peut tout naturellement être un obstacle insurmontable.
Ainsi, déjà nous pourrions considérer tout ce que les auteurs anciens disent en général des vignes militaires, comme s’appliquant naturellement à des lignes militaires semblables aux nôtres.
Mais, de plus, nous avons cette bonne fortune que des accidents survenus en Gaule, dans des sièges importants décrits par César, vont nous montrer avec évidence, grâce au choix toujours si parfait des expressions qu’il emploie, beaucoup de détails concernant la direction, les dimensions ou d'autres éléments descriptifs des vignes militaires exécutées à ces sièges; de sorte qu’il sera trèsfacile d'y reconnaître nos propres lignes militaires du temps présent.
Maintenant représentons-nous d’avance le tableau
général du siège d’une ville, en appelant chaque chose par son nom ancien, afin qu’ensuite nous puissions clairement discerner tous les détails du récit de César. Indiquons d’abord les grands traits caractéristiques du tableau.
La jetée est poussée tout droit, du camp au rempart : c’est le moyen principal , la base de l’attaque. Dans le siège que nous considérons , la tête de la jetée est déjà fort engagée sous le tir de la place ; dès qu’elle sera parvenue au rempart, la ville sera prise infailliblement, chacun le sait (car les forces de l’assiégeant sont beaucoup plus grandes que celles de l’assiégé 1 , et les conditions du combat seront à peu près égales) ; les assiégés concentrent leurs efforts sur la tête de la jetée; la lutte y a lieu jour et nuit, par devant, par-dessus, par-dessous, à coups de pierres, de traits, de matières enflammées; on fait des sorties, on creuse des mines pour l’incendier : les assiégeants s’exposent à tout pour la garantir : car tout dépend de là, pour les uns comme pour les autres.
Les t lignes, moyen indispensable à l’exécution de la jetée, cheminent aux deux flancs en ligne brisée, et la dépassent de beaucoup en avant, pour protéger et prolonger ce grand ouvrage.
(1) Vauban admet, comme règle générale, que les force» de l'assiégeant doivent être dans la proportion de six ou sept fois les force» de l’assiégé. Nous ignorons quelle était, en pareil cas, la règle de conduile des anciens.
La tortue est sur la jetée , dont elle façonne la tête; dont elle nivelle la voie pour la tour qui la suit.
• La tour s’avance peu à peu, en protégeant tout par le tir de ses batteries et en balayant le rempart que la tortue va bientôt pouvoir ou battre en brèche au moyen du bélier suspendu à la voûte de sa carapace, ou démolir par le haut au moyen de son grappin.
Le muscule est caché dans les vignes ; il en sortira par quelque coin , au moment propice , pour se glisser au pied du rempart, y faire son trou, et en miner la base.
Les caches de Végèce sont poussées eu tête des vignes, en tête de sape; les chats y fouillent sans cesse la terre pour avancer vers la proie.
Telle est l’idée générale, la première idée qu’on peut se faire de l’attaque d’une place chez les anciens : opération militaire entreprise par une très-grande armée contre une autre relativement très-petite , mais qui a pour elle l’avantage de la position; avantage de l’assiégé que les ouvrages de l’assiégeant ont pour but de faire cesser.
Examinons avec plus d’attention les deux moyens prin* cipaux , la jetée et les vignes , afin que, s’il se présente dans le récit de César quelque objection à notre thèse, elle ne puisse demeurer inaperçue.
La reconnaissance de la place ayant été faite avec soin , — César n’y manque jamais (perspecto urbissitu , dit-il), — le point d’attaque étant déterminé, on choisissait vis-àvis de ce point le lieu le plus convenable pour y construire la tour et y commencer la jetée.
De ce lieu on dirigeait la jetée droit au point d’attaque, et autant que possible au niveau de la crête du rempart. Si la crête du rempart se trouvait très-élevée, par rapport au point d’origine de la jetée, le plan supérieur de la jetée eût été trop incliné pour qu’on eût pu y faire avancer la tour. Dans ce cas difficile la hauteur de la jetée pouvait être réduite et celle de la tour augmentée en compensation ; alors, tant que la somme des hauteurs propres de la jetée et de la tour pouvait parvenir à dominer sur la position de l’ennemi, le moyen était praticable, surtout en s’aidant du bélier et du grappin pour faire brèche. La jetée était formée de bois de toute sorte et de matériaux terreux. Devant Massilia, la jetée ayant été incendiée et le bois manquant, les légions eurent recours à l’argile moulée en briques, qu’ils firent simplement sécher.
Les vignes militaires des anciens étaient beaucoup plus grandes que les tranchées usitées pour planter la vigne à raisin, peut-être même plus grandes en largeur et en profondeur que les lignes militaires usitées de nos jours. Ces vû/nes des anciens étaient établies, configurées comme nos propres lignes et poussées de même. Elles présentaient des branches obliques, pour avancer vers la place sans se découvrir; elles présentaient des branches parallèles, pour couvrir sur les côtés ou flanquer et la jetée, et
(1) Ce fut le cas à UxelUdunum , pour parvenir à faire battre par les machines les abords de l’eau nécessaire aux malheureux assiégés. (Debell. Gall VIII, xu.)
tout l’ensemble des ouvrages. Non-seulement les vignes couvraient la jetée sur ses deux flancs, mais encore par devant, en prenant toujours l’avance, de proche en proche : de sorte que l’on était toujours à couvert pour prolonger la tête de la jetée. 11 nous sera fortuitement démontré, par César lui-même, que les bois nécessaires à la jetée y arrivaient par la voie des vignes : peut-être aussi y arrivaient-ils par la jetee elle-meme, a travers le pied de la tour et la tortue. Les matériaux terreux étaient fournis sans doute par le déblai énorme de ces mêmes vignes.
Siège d'Avaricum *.
* César (est-il dit dans les Commentaires ) se dirige
« sur Avaricum , la place la plus considérable et la plus « forte du pays des Bituriges
« Vercingétorix, après une telle suite de revers éprou- « vés par les siens, à V ellaunodunum (Château-Landon), « à Genabum (Orléans), à Noviodunum (Nouan-le-Fu- « zelier), assemble le conseil, fait comprendre qu’il < faut conduire la guerre d’une tout autre manière qu’on « ne l’a fait jusqu’à ce moment, et tendre par tous les « moyens à ce but unique : couper les vivres et le four- « rage aux Romains
• Tous ayant approuvé cet avis, en un seul jour plus
(1) Aujourd'hui Bourges, en Berry.— Voir les Commentaires, Iit. VII,
MOYENS MILITAIRES
« de vingt villes des Biluriges sont incendiées. On en fait « autant dans les autres cités \ De tous les côtés on aper-
« coit les incendies Dans le conseil des cités, on dé-
« libère à l’effet de choisir entre ces deux partis à pren- « dre : incendier ou défendre Avaricum. LesBituriges qui « font partie du conseil supplient tous les autres mem- « bres de ne pas les contraindre à mettre le feu , de leurs « propres mains, à la plus belle ville de presque toute la « Gaule, qui fait et la force et l’ornement de leur cité.
• Ils exposent que la nature du lieu rendra facile la dé- « fensc de leur ville, attendu que, entourée presque to- « talement par une rivière et un marais, elle n’est acces- « sible que d’un seul côté et dans un espace très-restreint. « On leur accorde la grâce qu'ils demandent , Vercingéto-
• rix conseillant d'abord de prendre l'autre parti, puis
« cédant à leurs prières et à la commisération pour le « peuple *. On choisit, pour rester dans la place, ceux < qu’on juge les plus aptes à la bien défendre.
« Vercingétorix, après avoir suivi César de près , en « restant un peu en arrière à chaque étape, prend posi- € tion dans un lieu couvert par des marais et des forêts, « à environ quinze mille pas (22 kilomètres) de distance « A' Avaricum. Là, des hommes sûrs venaient l’informer
(1) On se rappelle que, dans les Commentaire» , le mot civita $ (cité, réunion de citoyens), indique toute la circonscription territoriale de chaque petit peuple de la Gaule, non simplement une grande ville, comme nous l’entendons dans le langage ordinaire.
($} Datur petentibus venta , dittua dente primo Vercïngelorige, post concsdente, et precibut iptorum, et mitericordiæ vulgi.
« à toute heure do ce qui se faisait devant Avaricum, et « il donnait ses ordres en conséquence. 11 surveillait « ceux des Romains qui allaient faire pâturer, ceux « qui allaient au blé, et, lorsqu’ils se trouvaient dis- « persés au loin , ce qui arrivait nécessairement , il « les attaquait et leur faisait éprouver de grandes pertes, « malgré toute la prudence qu’y pouvaient apporter « les Romains, comme de changer d'heures et de chemins.
« César, après avoir établi son camp devant cet endroit « de la place, que la rivière et le marais ne couvraient « point, et oii l’on pouvait s’avancer , comme nous l’a- « vous dit plus haut, dans un espace étroit, fit commen- « cer à préparer la jetée , à pousser les vignes, à établir * deux tours; car la nature du lieu ne permettait pas « l’ïnueslïssemenl de la place. Au sujet du blé, il lui fallut « sans cesse presser les Boïcns 1 et les Eduens. Ces der- « niers, n’y mettant aucun empressement, ne lui venaient « pas beaucoup en aide ; les autres, n’ayant pas de gran- « des ressources , attendu l’exiguïté et la faiblesse de « leur cité, furent bien vite au bout de leurs moyens.
(1) Les Boïcns, Bon : peuple aborigène de la Gaule et dont on ne connaît pas bien le territoire primitif, mais qui a joué un rôle historique important. Il lit partie des premières émigrations gauloises en Italie, où il s’établit sur la rive droite du Pô, dans la région de Bologne. Vaincu par les Romains (comme nous l’allons voir ci-après), il repassa les Alpes au nord, pour aller s'établir sur le Danube, sur le Rhin, dans la N’orique ; d’où il rentra en Gaule en se joignant à l’émigration des Helvètes, succomba avec eux; et alors, avec le consentement de César, à la demande des Eduens, ce qu’il restait do ce peuple aventureux et brave fut placé chez les Eduens, dans le Bourbonnais , nom de province qui conserve la marque de celui des Boiens.
« L’armée eut donc à souffrir d’une détresse extrême de « blé par suite des faibles ressources dos Boïens, de la « négligence des Eduens , et de l'incendie des habitations « du pays; au point que, pendant plusieurs jours les sol- « dats manquèrent de blé, et, pour apaiser leur faim, eu- « rentrecours aux troupeaux, qu’ils allaient chcrchcrdaus « les habitations rurales lointaines. Néanmoins , jamais « on ne les entendit prononcer aucune parole indigne de « la majesté du peuple romain et de leurs victoires pré- « cédantes. Bien plus , lorsque César appelait aux otit vrages chaque légion à son tour, et disait aux soldats « que, si la disette leur était trop cruelle à supporter , « il abandonnerait l’attaque de la place, tous lui daman- « daient de n’en rien faire....
« Comme déjà les tours approchaient dti rempart , « César apprit, par des hommes du pays tombés entre ses
• mains, que Vercingétorix avait changé de position pour « se rapprocher d'Avaricum, et que, de sa personne,
• avec sa cavalerie, il était allé se placer en embuscade à « l’endroit où il pensait que les Romains viendraient <■ faire pâturer le lendemain. I nformé de cette disposition « des ennemis, César partit au milieu de la nuit, en si- « lence, et arriva le matin à leur camp ‘.... César, après « avoir calmé l’indignation des soldats, les ramena du
(l) Les détails de cette petite expédition, qui ne jettent aucune lumière sur le siège d'Araricum, ont été reportés plus loin, où ils servent h éclairer une discussion importante. Il nous suffit ici de savoir que l'expédition échoua, au grand mécontentement des soldats de César.
» même jourau camp, et se mit adonner tous ses soins « aux choses qui concernaient l’attaque de la place.
« Vercingétorix , à son retour auprès des siens , fut « accusé de trahison, au sujet de ce qu’il avait déplacé « son armée pour la rapprocher des Romains ; de ce qu’il « s’était éloigné avec toute la cavalerie ; de ce qu’il avait « laissé tant de troupes d’infanterie sans chef ; de ce que,
* lui s’éloignant, les Romains étaient survenus telle- « ment à propos et à l'instant même : tout cela n’ayant « pu arriver par hasard, ni sans quelque entente avec « l’ennemi....
« Toute la multitude des Gaulois, heurtant les armes « à leur manière , et comme ils ont la coutume de faire « en faveur de quelqu’un dont ils approuvent le discours,
* s’écrie que Vercingétorix est un grand chef, qu’on « ne doit pas douter de sa fidélité, qu’on ne saurait s’en-
* tendre mieux que lui à diriger la guerre. Ils arrêtent
« que dix mille hommes d’élite , tirés de toutes les « troupes, seront envoyés en renfort dans la place *
Lacune dans les Commentaires.
« Le courage sans égal des Romains se heurtait à toutes f sortes d’inventions des Gaulois ; car c’est la race la « plus industrieuse et la plus adroite à imiter et à exé- « cuter tout ce qu’elle voit faire. En effet, ils empê- « chaicnt de faire usage des grappins, qu’ils saisissaient » au moyen de nœuds coulants, et alors ils les empê-
MOYENS MILITAIRES
« chaient de mordre au mur et les amenaient à eux « avec des machines. Ils creusaient des mines, et « venaient arracher par-dessous les matériaux de la « jetée : ils savaient d’autant mieux employer ce moyen € qu’il y a chez eux de grandes exploitations de fer, où « l’on connaît et pratique toutes sortes de mines. Quant « au rempart, ils y avaient élevé sur toute son étendue « des étages de tours de bois qu’ils avaient recouvertes « de cuirs frais. En outre, dans des sorties fréquentes , « exécutées de jour et de nuit, ils venaient mettre le feu • à la jetée ou attaquer les soldats occupés aux travaux. « Et aussi , plus les tours des Romains s’élevaient par « l'exhaussement quotidien de la jetée, plus ils aug- « mentaient la hauteur des leurs, en ajoutant des « allonges aux poutres verticales 1 2 . Et encore , au « moyen de pièces de bois taillées en pointe et durcies « au feu , et en jetant de la poix bouillante et des blocs « de pierre d'un poids énorme, ils arrêtaient l’exécution « des galeries de mine à ciel ouvert , et empêchaient d’a- « vancer vers le rempart \
(1) Ce passage a bien embarrassé tous les commentateurs, comme on peut le voir dans plusieurs notes : ils ont même proposé de changer la leçon. Voici le texte de César : Et no*trarum turnum alltludinem, quantum hat quotidianus aggrr expresserat, commissis suarum turrium malt *, adæquabant. Nous croyons qu’on peut conserver la leçon et que notre version est rigoureuse. Quant au fait qu’elle indique, c'est ce que nous voyons exécuter aujourd'hui partout dans Paris, aux échafaudages des maisons en construction, et sur plus d'un point sans doute, par les descendants de ces vaillants Bituriges.
(2) Et apertoi cuniculos prrusta et præaeuta materia, et pice fervefacta, et maximi pondent taxis morabantur , mœnibusque approptnquare prohibebant .
« Or tous los murs gaulois sont faits à peu près de • la manière suivante. Sur toute la ligne où doit être « élevé le mur des poutres sont couchées sur le sol « perpendiculairement à cette ligne, et à des intervalles « égaux de deux pieds do distance entre elles. On les « assujettit en place fortement du coté de l’intérieur, et « on les garnit de beaucoup de remblai. Mais, sur le front « du mur, on remplit les intervalles dont nous avons « parlé avec de grosses pierres (de taille). Quand tout « cela est en place et bien ajusté ensemble, une seconde « assise est établie par-dessus, en conservant ces mêmes « intervalles et sans que les poutres se touchent (d’une « assise à l’autre), mais de manière que les poutres (supé- « rieures), placées ù la même distance, portent juste « chacune sur chaque pierre de taille intermédiaire (en « dessous). Ainsi de suite, tout l’ouvrage est entre- « mêlé de la même manière, jusqu'à ce que le mur ait « atteint la hauteur voulue 1 . Un tel ouvrage non-
(l) Sic deinceps omne opus contexitur. Ainsi de suite tout l'ouvrage est entremêlé. Le sens de ce verbe contexitur est important à constater. César va l’employer de nouveau dans le récit du siège de Marseille, au sujet du porticus, qu’il ne décrit point et que nous avons intérêt à connaître. Ici il l’applique à un ouvrage connu par sa description même, et le sens du mot ne peut être douteux. Voilà un rempart entremêlé de pièces de bois, c’est-à-dire en latin contextus mateaa tnurut. De mémo donc, si une certaine partie des vigne* militaires était composée de terre et de menus bois entremêlés, on pouvait dire aussi bien de cet autre ouvrage : contextes vimimbus vinex. C'est l’expression que César emploie au sujet de cette partie des vignes militaires qui était, comme nous le verrons, la plus exposée au tir du rempart, et qu'il désigne sous le nom de porticus. On le voit, le sens de ce verbe et celui de ce nom s'accordent pour nous montrer dans le porticus de César un parapet de tranchée de la même nature que celui des tranchées modernes.
MOYENS MILITAIRES
« seulement n’est point difforme dans l’aspect et le « mélange qu’il présente : les poutres et les pierres « alternant par rangées régulières en lignes droites; « mais encore il est éminemment convenable dans « l’application à la défense des villes, attendu que tout « à la fois la pierre garantit du feu et le bois garantit « du bélier : car on ne saurait ni rompre ni arracher ce « système de poutres de quarante pieds, qui sont pres- « que toutes arrêtées solidement du côté de l’intérieur.
« Tous ces obstacles entravaient l’attaque de la place , * les soldats, toujours dans la boue, au froid, sous des « pluies continuelles, n'avançaient que bien lentement ' ; « néanmoins, par un travail sans relâche, ils surmontè- « rent toutes ces difficultés, et en vingt-cinq jours, ils « élevèrent une jetée de trois cent soixante pieds (lOimè- « très) de largeur, et de quatre-vingts pieds (23 mè- « très) de hauteur. Comme cette jetée arrivait presque à « loucher le rempart, et que César, selon son habitude , veilt lait dans les ouvrages , encourageant les soldats, afin que « les travaux ne fussent pas interrompus un seul instant, « un peu avant la troisième veille (minuit), on s’aperçut « que la jetée fumait : les ennemis y avaient mis le feu en- « dessous par une mine. En même temps une clameur « partait de tout le rempart , et ils s'élancaient par « deux portes sur les deux flancs des tours. Les uns, du
(l) lis tôt rebus impedila oppugnatione, milites qttum toto tempore luto , frigore , et assiduis tmbnbus tardarentur
« haut du mur, lançaient de loin sur la jetée des torches « enflammées et du bois sec; les autres versaient de la poix
* fondue et toutes les matières de même nature qui peuvent
* servir à activer le feu de sorte que l'on ne savait « guère quel parti prendre , où il était le plus urgent de « courir, à quoi il fallait porter du secours. Toutefois, « comme César avait réglé le service de telle manière que « toujours deux légions veillassent devant le camp , et qu'il « y eut beaucoup de soldats à tour de rôle dans les tra- « vaux *, il arriva promptement que les uns firent tête « à la sortie, que les autres ramenèrent les tours en « arrière et coupèrent la jetée, en même temps que toute « la foule accourait du camp pour éteindre le feu.
* Déjà le combat avait duré de tous les côtés pendant « le reste de la nuit, que toujours les ennemis repre- « naient l’espoir de vaincre, d’autant plus qu’ils voyaient « les parapets des tours consumés et qu’ils s’aperce- « vaient bien de la difficulté d'aller à découvert y porter t du secours ; toujours, de leur côté, des troupes fraî- « ches venaient relever celles qui étaient fatiguées, tous « étant bien persuadés qu’il s’agissait en cet instant du
(1) Quum is ;aggerj murum hostium pene contingeret, et Cæsar ad oput
consuetudine ex cubaret, milite» que cohnrtaretur, ne quid omnino tempus ab opéré intermitteretur, paulo ante III vigiliam est animadversum fumare aggerem, quem cunicülo hotte » succen devant. Eodemque tempore toto muro clamore sublato, duabus portis ab utroqu-e latere turrium eruptto fiebat. Alii faces atque aridam materiam de muro in aggerem eminus jaciebant : picem alii, reliquasque res quibns ignts incitari polest , fundebant
(2) Tamen quod instituto Cæsaris duæ semper legiones pro castris excubabant , pluret que partit is temporibus in opéré erant, celeriter factum est ...
MOYENS MILITAIRES. 2S1
* sort de toute la Gaule : il se passa alors sous nos yeux « un fait qui nous parut digne de mémoire et que nous t ne croyons pas devoir passer sous silence. Devant une t porte de la place était un Gaulois à qui l’on faisait « passer de main en main des masses de suif et de poix « qu’il lançait lui-même dans le feu en face d’une des « tours. Un scorpion le perce au flanc droit, et il tombe « mort; un de ceux qui étaient le plus près, fait le pas « par-dessus son corps, et le remplace au même service. « A celui-ci , tué de la même manière que l’autre d’un
* coup de scorpion, il en succède un troisième; à ce « troisième un quatrième; et jamais cette place ne fut « laissée vide par les défenseurs jusqu’à ce qu’on eut « éteint l’incendie de la jetée, repoussé les ennemis de t toutes parts, et qu’enfin le combat dut se terminer.
« Le lendemain, les Gaulois, voyant qu’ils avaient « tenté tous les moyens sans aucun succès, prirent la
* résolution d’abandonner la place, conformément aux
* instances et aux ordres de Vercingétorix '. Ils comp- « taient pouvoir exécuter ce projet à la faveur de la nuit
* sans éprouver de grandes pertes, se fondant sur ce t que le camp de Vercingétorix n’était pas bien éloigné « de la place , et sur ce que le marais, qui se prolon- « geait fort loin entre eux et les Romains, retar- « derait ceux-ci dans la poursuite. Déjà ils se prépa-
(1) Cantilium ceperunt tx oppido profugtrt, hortante et jubente Vercmgetorige.
« raient à exécuter leur projet pendant la nuit, quand « tout à coup les mères de famille sortant des maisons « accoururent, et se jetèrent en larmes aux pieds de leurs t maris, leur demandant avec toutes sortes de snppli- « cations de ne pas les abandonner à la cruauté des « ennemis, elles et les enfants, fruit de leur union, « qui ne pouvaient, à cause de la faiblesse naturelle de t leur âge, les suivre dans la fuite. Voyant que les « hommes persistaient dans leur dessein, car d’ordinaire « dans un danger extrême la crainte est impitoyable,
• les femmes se mirent à signaler la fuite aux Romains « par des cris et des gestes. Les Gaulois alarmés, crai- « gnant que la cavalerie romaine n’allât se poster sur « leur chemin, renoncèrent à leur projet.
t Le lendemain , après que César eut fait pousser en « avant la tour , et qu’il eut indiqué la direction à donner « aux ouvrages , conformément à son plan', une grande « pluie étant survenue , il pensa que ce mauvais temps « pouvait ne pas lui être inutile pour quelque entreprise, « attendu qu’il remarquait çù et là sur le rempart que
• la garde était faite avec un peu moins de précaution. « Il commanda aux siens d’apporter aussi de leur coté « moins d’activité dans les travaux , et leur montra oe « qu’il s’agissait d’exécuter. Exhortant alors les légions
• cachées dans l'intérieur des vignes en tenue de combat à
(1) Postrro dte, Crsar. promota litrri, dirtclisque opert6u», quæ facert irofi- Itifrul, maytio coorio imbri
MOYENS MILITAIRES. î-23
« saisir enfin la victoire, qu'ils méritaient bien de rem- « porter après tant de travaux, il proposa des prix pour « ceux qui monteraient les premiers sur le rempart,
« et donna le signal aux soldats. Ceux-ci subitement de
* tous côtés s'élancèrent et occupèrent rapidement tout le « rempart
« Les ennemis, qui ne s’attendaient à rien de sembla- « ble, eflrayés, chassés du rempart et des tours, se « formèrent en coin , sur la place publique et sur les « autres lieux découverts, dans l’intention de combattre « ainsi quand on viendrait à eux. Dès qu’ils virent que
* pas un seul des Romains ne descendait sur le terrain ,
* mais que de tous les côtés sur le rempart ils se répan-
* daient à l’entour d’eux, alors, craignant de se voir « fermer toute issue, ils jetèrent leurs armes et gagnè- « rent sans s’arrêter les quartiers les plus reculés de la « ville. Là, une partie de ces Gaulois s’obstruant à < eux-mêmes l'issue étroite des portes, furent tués
* par les légionnaires; les autres qui avaient déjà
* franchi les portes furent tués par les cavaliers; pas
* un soldat ne se préoccupa du butin. C’est ainsi que, « poussés par le ressentiment des meurtres de Genabum
* et du labeur des ouvrages, les Romains n’épargnèrent
* ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. —
(1) Legionex iiîlrà bi ne as in occullo expedita» cohortatus, ut aliquando pro tant ii laborilus fruchim vüloriæ perciperent , iis qui primum murum ascendissent præmia propotuit t militibusque signum dédit. Illi subito ex omnibus partibus evolaverunt, murumqut celeriter complerunl .
iU JULES CÉSAR EN GAULE.
« Non œlate confectis, non mulicribus, non infantibus « pepercerunt. — Finalement , de tout ce monde , qui « était d'environ quarante mille hommes, à peine huit « cents, qui s’étaient élancés hors de la ville dès qu’ils « avaient entendu les premiers cris, parvinrent sains et « saufs auprès de Vercingétorix 1 .
« Le chef gaulois accueillit ces fugitifs dans son camp, « à une heure avancée de la nuit, en silence, de crainte « que, si on les voyait arriver tous à la fois, le sentiment « de compassion ne fit naître quelque émotion parmi « la multitude. Dans cette pensée, il eut soin d’en- « voyer ses amis et les chefs des cités se placer à divers « points de la route , pour diviser par groupes ceux qui « arrivaient et les faire conduire auprès des leurs , aux
(1) César dit, au commencement du ce septième livre, qu’une conspiration contre les Romains avait été ourdie, ou milieu des bois, par les princes de la Gaule, et que les Carnutes s’étaient chargés de prendre l'initiative de l’insurrection. Cela lût-il vrai, qu'ici César évidemment ne peut s’appuyer que sur le témoignage d’un délateur. Il ajoute: < Au « jour fixé, à un signal donné, des Carnutes , conduits par deux hommes € qui n'avaient rien à perdre, Cotuatus et Conetodunus, accourent à c Genabum; ils mettent à mort des citoyens romains qui s'y étaient c arrêtés pour affaires de commerce, entre autres C. Furius Cotta, chc- « valier romain distingué, chargé par César de pourvoir àl’approvision- « nement de blé, et ils pillent leurs biens (VII, ni.) » Tels furent, au dire de César, les meurtres de Genabum qui lui servent ici à pallier les massacres d’Avaricum. Déjà cependant pour ces mêmes meurtres exécutés par des conjurés de l’extérieur accourus à Genabum, César a pillé, brûlé cette ville, et livré 1 a population captive à ses soldats, pour en disposer comme ils l’ont voulu { præda ). N’était-ce pas assez de vengeance? Fallait-il encore que les Rituriges expiassent ces mêmes meurtres dont s’étaient rendus coupables quelques Carnutes, et les expiassent d’une manière aussi cruelle? Voilà un premier aperçu de cette bonté de César, tant célébrée, et de la valeur des motifs qu’il présente pour couvrir le jeu réel des moyens de son ambition.
MOYENS MILITAIRES. 225
« places attribuées à chaque cité dès l’établissement du « camp.
« Le lendemain, convoquant le conseil, il consola les « siens et les exhorta à ne point se laisser abattre, ni « troubler par ce malheur, leur faisant considérer que « les Romains avaient obtenu la victoire, non par le « courage et en ligne de bataille, mais grâce à un « certain art et à la science de l'attaque des places, chose
• dont eux-mêmes ( Gaulois ) n’avaient aucune expé- « rience ’ ; que , de son côté , il n’avait jamais été « d’avis qu’on défendît Avaricum , et qu’ils lui en « devaient eux-mêmes le témoignage; mais que l’im-
• prudence des Bituriges et le trop de condescendance « des autres cités avaient amené ce funeste résultat; « que néanmoins il comptait le réparer promptement « par de plus grands avantages; qu’en effet, il allait met- « tre tous ses soins à faire entrer dans l’union les cités » qui restaient encore séparées de tous les autres Gau- « lois, et à constituer un seul gouvernement pour toute la « Gaule , union à laquelle même l’univers entier ne « puisse foire la loi; et qu'il regardait ce résultat comme « déjà presque obtenu 1 2 . »
Saluons d’abord, dans ces dernières lignes, la première apparition de notre unit*! nationale.
(1) Le texte de ce passage nous sert d’épigraphe ci-dessus.
(2) Nam quai ab rtliquis Gallis eivitat'S iiasentirent, lias sua diUgcntia aijuncturum, atquc unum consilium tolius Galliœ eflrecturum, ctyui <■onsen.su ne orbis guidem ter rarum posait obsùtere; idquc se prope jam effeclum habere.
C’était l’application à toute la race gauloise du principe de solidarité, et l’appréciation de la force nationale qui en devait résulter contre l’étranger : politique juste, noble et grande, au moyen de laquelle Vercingétorix fut sur le point de sauver la Gaule. Nous verrons plus tard ce qui lit échouer cette politique nationale *.
Nous ne voulons pas insister sur la ressemblance générale du tableau de ce siège avec celui d’un de nos sièges modernes : nous nous contenterons de rappeler l’attention sur quelques traits caractéristiques.
Cette description du siège d’ Avaricum montre que César, dans la guerre de Gaule, procédait à l’attaque des places par la voie de tranchées semblables aux nôtres; il n’y a pas à en douter; l’expression employée à ce sujet par César lui-même est formelle : « En s’avançant vers « le rempart, dit-il, par des galeries de mine à ciel • ouvert. — Aperlos cuniculos morabantur mœnibusque « appropinquare prohibcbanl. »
Nous voyons à Avaricum les légions sous les armes se
(1) Remarquons la similitude complète de cette appréciation militaire de la nation gauloise, que César prête à Vercingétorix, avec l'appréciation militaire de la nation française par le grand Frédéric, dont on se rappelle la parole célèbre : « Si j’avais l’honneur d’être roi de France, je « voudrais qu'il ne se pût pas tirer un seul coup de canon en Europe « sans ma permission. * On voit donc que, longtemps avant le vainqueur de Rosbach, déjà le vainqueur d’Avaricum avait porté sur la vaillance de la race gauloise le même jugement, où du reste la flatterie ne fait qu’aviver la vérité.
Enfin, par une coïncidence bien singulière, c’est au siège d'Araricwm qu’apparaît dans l’histoire notre centralisation politique, et c’est auprès de la même ville que se trouve la pyramide qui marque le centre du territoire national.
MOYENS MILITAIRES
tenir cachées dans les tranchées; et puis, subitement, s’élancer de tous les points de ces tranchées, et occuper rapidement tout le rempart. Or César avait avec lui dix légions ; l’expression qu’il emploie ici est générale; ne dût-on l’appliquer qu’à trois ou quatre légions seulement, ce seraient dix-huit ou vingt-quatre mille hommes sous les armes, se tenant cachés dans les travaux de César. Quel gigantesque système de travaux ce récit nous démontre avoir été établi devant Avaricum! Pour que de telles masses de troupes aient pu s’approcher ainsi du mur de la place par la voie des tranchées, et s’y tenir cachées jusqu’au moment du signal, sans que les sentinelles du rempart les aient aperçues, il faut nécessairement : 1° que ces tranchées aient été creusées dans le sol depuis le camp jusqu’au mur de la place; 2° qu’elles aient suivi, dans leur détail, une direction sinueuse en ligne brisée, sans que jamais du rempart un homme ait pu apercevoir ceux qui y cheminaient, c’està-dire, pour employer le mot spécial, sans que jamais, du mur gaulois, les vignes militaires de César aient pu être enfilées. Or ce sont là les deux caractères principaux de nos tranchées militaires actuelles.
Les Gaulois, de leur côté, se trouvaient à couvert par un mur très-solide ; mais ce mur paraît avoir été fort peu élevé, puisque les soldats romains y sont montés de tous côtés et l’ont couvert en quelques instants, ex omnibus partibus evolaverunt, murumque celeriter complerunt. Les Gaulois, il est vrai, augmentèrent la hauteur de cette forti-
JULES CËSÀK EN (JAULE.
fieation en établissant par-dessus leur mur un retranchement en charpente, un échafaudage semblable aux tours de bois; ils augmentèrent encore la hauteur de ces tours de bois au moyen de poutres d’allonge verticales. Mais tous ces échafaudages pouvaient évidemment être traversés sans grand effort par des soldats romains, accompagnés d’ouvriers légionnaires; et il ne semble pas possible de s’expliquer autrement l’invasion générale si rapide de tout le mur de la place : fait important que César, suivant son habitude, laisse dans l’obscurité, amie du merveilleux.
11 nous montre les Gaulois faisant des sorties pour incendier la jetée , attaquant les travailleurs dans les ouvrages, ruinant les tranchées au moyen de pieux dont la pointe a été durcie au feu, y jetant de la poix bouillante, des blocs de pierre, et arrêtant ainsi les travaux d’approche de la place : tout cela ne ressemble-t-il pas (sauf l’emploi des armes à feu) à une attaque de nos tranchées modernes?
Nous voyons nos aïeux pratiquant des galeries de mine pour aller sous terre fouiller dans la jetée, y organiser l’incendie; nous les voyons faisant des sorties nombreuses avec la fureur du désespoir, montrant un courage héroïque. Mais comment exécuter de puissantes sorties sans armes de main comparables à celles de l’assiégeant ? Comment résister à une telle attaque au moyen seulement du feu et des outils qui servent ou à bâtir des maisons, ou à cultiver le sol, ou à fouiller le sein de la terre pour en extraire du minerai?
MOYENS MILITAIRES
■tia
On peut donc dire en résumé que Jules César a attaqué la place comme un Vaubau ; mais il n’est pas non plus difficile de reconnaître que Vercingétorix a fait, pour en retarder la prise, pour sauver ses défenseurs et sa population, tout ce qu’un Vauban eut pu conseiller.
Et, en cela, le chef des Gaulois, bien qu’il ait rencontré encore des difficultés d’un autre ordre (dans l’insubordination et la méfiance de ses troupes, dans le cri de la nature chez les femmes gauloises), paraît avoir réussi mieux peut-être que ne le dit César, car voici un texte qu’on trouve dans Eu trope, parlant d’après Suétone : « Laquelle place , après un long siège , après « beaucoup de défaites éprouvées par les Homains , fut enfin « prise un jour de pluie et détruite... On dit qu’il s’y « trouvait quarante mille personnes, dont à peine quatre- * vingts s’échappèrent et parvinrent à gagner le camp « des Gaulois établi dans le voisinage '. »
Siège de Massilia 2 .
Pour compléter l’étude de l’attaque des places de la Gaule par César, considérons maintenant ses légions,
(1) Quod ( oppidum ) diu oppugnatum tandem , post multos Romanorum clades, pluvio die..,, captum atque deletum est. Quadraginta milita horninum tbi fuisse referunt; e quibus vixXXC hommes, per fugam eîapsi, ad castra proxima Gallorum venerunt . (Eutrop., De gestis Rom., lib. VI, Bellum Gallicum.) Le nombre des Gaulois qui s’échappèrent, si on l’écrit en toutes lettres, serait octoginta ; César dit octinginli; une erreur de copiste a pu, on le voit, se glisser ici, et expliquerait la différence des textes à l’égard de ce nombre.
(2) Marseille. — Voir les Commentaires sur la guerre Civile, livre II, chap. i, ii, vin, îx, x, xi, xii, xiii, xiy, xv, xxii.
non plus à l’attaque d’une ville faible, n’ayant à leur opposer qu’un simple mur peu élevé, l’intelligence native et l’intrépidité de ses défenseurs; mais bien à l’attaque d’une puissante place, Massilia la phocéenne, où la force des remparts et les puissantes machines, toute la science, tout l’art, tout le génie militaire de la Grèce se trouvent réunis. Les Ioniens émigrés de la côte d’Asie, après être venus choisir la meilleure place au bord de la mer des Gaules, eurent aussi un jour à se défendre, eux et leurs trésors, contre les légions de César. César lui-même a décrit le siège de Massilia , et cette nouvelle description d’un siège, par un tel auteur, ne peut manquer de jeter encore plus de lumière sur divers points de la méthode suivie à cette époque dans l’attaque des places.
« Lo lieutenant C. Trebonius, qui avait été laissé « pour faire le siège de Massilia (dit-il), commença à « pousser la 'jetée, les vignes et les tours vers la place, de t deux points à la fois. De l’un, il était tout proche du port « et des établissements de la marine; de l’autre, il « poussait l’attaque à l'endroit de la place où l’on se pré- « sente en arrivant par terre [de Gaule et d’Espagne], « proche de cette partie de la mer qui mène à « l’embouchure du Rhône Car Massilia est baignée
(1) Duabus ex j>arfibu« aggerem, vineas turresque ad oppidum agere instituit. üna erat proxima portui navalibusque : altéra, ad partem qua est adttus [ex Oallia atque Hispania ad id mare quod adigit ] ad ostium Rhodani. On peut voir dans les notes des commentateurs que ce texte les a tous embar-
MOYENS M ILITATRES. 331
« par la mer sur presque trois côtés de la place. « C’est par le quatrième côté restant qu’elle commu- « nique avec la terre. Et encore dans cet espace, l’cn- « droit qui correspond à la citadelle, fortifié par la « nature du lieu et par une grande dépression du ter- « rain, eût exigé une attaque longue et difiicilc. Tour « parvenir à exécuter ces ouvrages, C. Trebonius re- « quiert de toute la Province une multitude d’hommes « et de bêtes de charge ; il fait amener toutes les sortes « de bois menus et gros qui lui sont nécessaires. Quand « il se trouve approvisionné de ces matériaux, il éta- « blit une jetée de quatre-vingts pieds (23 mètres) de « hauteur.
« Mais tels étaient d’ancienne date dans la place les « approvisionnements de tout genre pour la guerre, « telle était la multitude des armes de batterie, qu’au- « cunes vignes garnies de menus bois 1 ne pouvaient ré-
rassés, à tel point qu’ils proposent de changer la leçon. On peut, ce nous semble, la conserver, môme en admettant une incise, comme dans nombre d'éditions estimées, mais en restreignant l’incise, comme on le voit ci-dessus dans notre version comparée au latin. Du reste, le sens de notre version s’accorde avec le terrain dont parle César.
(1) Contestas viminib us vineæ . — Virgile dit (-En. VI): « Littora prxtexunt puppes. Les navires bordent le rivage. » Ainsi, l’expression prætexta puppibus littora, indiquerait un rivage bordé de navires; de môme que l’expression prétexta purpura tunica , indique une tunique bordée de pourpre. Mais, dans ces deux cas , la bordure est à l’extérieur (præ) de l’objet bordé (tunica) ; si elle fût entrée dans la composition môme de l’objet, nul doute qu’il eût fallu dire conte.rta. C’est ainsi que, précédemment, au sujet de ce mur gaulois dans la composition duquel il entrait de grandes pièces de bois, César s’est servi de l’expression contexitur y que nous rendons par nos mots français entremêle ou garni. Voici un autre exemple
23î JULES CÉSAR EN GAULE.
« sister n leurs coups. En effet, des solives de douze « pieds (3”, 48), armées d’une pointe en fer et lancées « par les plus grandes balistcs, traversaient quatre van- « gées de claies et se plantaient encore dans la terre. « C’est pourquoi on recouvrait le parapet 1 avec des « bois d'un pied d'épaisseur, joints ensemble; et « derrière cet abri les matériaux de la jetée étaient por- « tés en avant à bras d'hommes. En tête (de la jetée) « cheminait une tortue de soixante pieds (17”, 40), pour « niveler le terrain ; elle était faite aussi des plus forts « bois, et recouverte de tout ce qui pouvait la garantir « du feu et des pierres lancés par les assiégés \ Mais la
César, près d'Ilerda, voulant passer le Sycoris grossi par des pluies, fit construire par ses légionnaires des barques d’une espèce remarquable : « On faisait d'abord, dit-il, la quille et la membrure avec des bois légers ; « et pour achever le corps des barques, on faisait le bordaye avec des c bois menus, qu’on recouvrait de cuirs. Carinx primum ac statumina < ex levi materia fiebant : reliquum corpus naciurn, viminibus contextum , coriis € integebatur. (De bcll. Civ., I, liv.) »
(1) Porticus integebatur. — Nous avons exposé ci-dessus les raisons qui nous font admettre que le mot portions indique un parapet de tranchée. Toutefois, à bien considérer l'ensemble du texte (que nous donnons ci-après), il ne nous paraît pas absolument démontré que ce mot, dans la pensée de l'auteur, doive être appliqué au môme objet que l’expression contexte vimimbus vineæ. Dans le cas où ce doute serait fondé, le mot portions indiquerait-il un mantelet de tête de sape , l'objet appelé vinra ou causia par Végèce? Du reste, ceci ne paraît être que d’un intérêt secondaire.
(3) Sed tanti erant antiquitus in oppido omnium rerum ad bellum apparatus, tantaque multitudo tormentorum, ut eomm vim nulle contextæ viminibus vineæ sustinere possent. Asseres enim pedum XII, cuspidibus præfixi , atque hi maximis balistis mûri, per IV ordines cratium (in terra) defigebantur. Itaque pedalibus lignis conjujxctis inter se porticus integebatur atque hao agger inter manus proferebatur. Anteccdebat testudo pedum LX, xquandi loci causa, [facta item] ex fortissimis ligyiis , involuta omnibus rebus t quibus ignis jactus et lapides defendi postent .
MOYENS MILITAI RES. Î33
« grandeur des ouvrages à exécuter,' la hauteur du rem- « part et des tours, la multitude des machines de guerre,
* faisaient que tout traînait en longueur. De plus, les « Albici 1 qui étaient dans la place exécutaient de fré- « quentes sorties et portaient le feu il la jetée et aux « tours. Nos soldats les repoussaient facilement, et les « rejetaient dans la place, non sans leur avoir à ces « occasions fait éprouver de grandes pertes....
« Dans ces fréquentes sorties de l’ennemi, les légion- » naires qui exécutaient les ouvrages à l’attaque de « droite, remarquèrent qu’il pourrait leur être d’un « grand secours de construire tout près du mur une tour
* en briques, pour leur servir de redoute et de refuge. « N’ayant d’abord en vue que les sorties subites, ils firent « cette tour peu élevée et peu grande. Ils s’y retiraient ; « ils y tenaient ferme au cas où il leur avait fallu reculer « devant des forces supérieures ; ils s’élançaient de là « pour repousser et poursuivre l’ennemi. Les dimensions « de la tour étaient de trente pieds (8“,70) en tous sens, « mais l'épaisseur des murs était de cinq pieds (i“,4o). « Par la suite toutefois, l’expérience étant le grand « maître pour le perfectionnement de toutes choses, on
* fut amené à penser que cette tour en briques pourrait
(i) Peuple client de la cité de Afanilia et qui était probablement le même que les Albitnset ou les Albiæci de Strabon, dont il est fait mention ci-dessus dans notre notice géographique (p. 88). On pense généralement que ces Albici occupaient la partie la moins élevée du département des Basses-Alpes, la région de Hier.
« être d’une grande utilité si on l’élevait a la hauteur « d’une tour ordinaire. On y parvint de la manière « suivante.
« Quand on eut élevé la tour à la hauteur convenable « pour recevoir un plancher, les soldats établirent ce * plancher sur les parois, de manière que les extré- « mités des poutres restassent couvertes par une petite « épaisseur de la maçonnerie , afin de ne laisser aucun « point saillant qui pût donner prise au feu de l’ennemi. « Au-dessus de cet étage, ils continuèrent d’élever la con- « struction en briques , autant que l'abri du parapet et des « vignes le permit. A cette limite, ils placèrent deux « poutres transversalement, non loin des extrémités des « parois (non loin des angles de la construction) , pour « supporter la charpente destinée à couvrir la tour; « puis, en traverser ces poutres ils placèrent directe- « ment les solives (du toit), qu’ils fixèrent en place < avec des chevilles '. Ils laissèrent à ces solives un « petit excédant de longueur qui faisait saillie en « dehors de la construction, pour avoir moyen de sus- « pendre extérieurement un abri, afin de parer les coups « et d’en renvoyer, pendant qu’à l’intérieur les murs se- « raient élevés sous cette charpente ; et ils recouvrirent « de briques et de terre grasse le plancher placé en « dessus, pour le garantir du feu des ennemis ; et par-
(Il Chevilles: c'est le sens que nous croyons devoir donner ici au mot axibu*.
MOYENS MILITAIRES. 235
« dessus le tout ils étendirent des couvertures, afin que
• ni les traits lancés par les machines ne pussent briser le « plancher, ni les blocs de pierre lancés par les catapultes « enlever le briquetage. Ils firent avec des câbles trois « stores * de la longueur des parois de la tour, d’une lar- « geur de quatre pieds ( 1 1 G) ; et, des trois côtés de la
• tour que l’ennemi pouvait voir, ils fixèrent ces stores
• aux extrémités proéminentes des solives, pour les lais- « ser pendre par-devant eux et à l’entour. L’expérience « faite sur d’autres points leur avait appris que ce genre « d’abri, celui-là seul, était à l’épreuve de tous les traits, « même de ceux des machines. Dès que la partie de « la tour qui se trouvait terminée fut ainsi couverte « et à l’épreuve de tous les coups des ennemis, ils trans- « portèrent les abris (des vignes) à d’autres points des « ouvrages ; et prenant appui sur la travée du premier « étage, ils commencèrent à soutenir le toit de la tour « et à le soulever tout d’une pièce, à plusieurs reprises, « tant cpie la hauteur des stores le comportait, s’arrêtant « au point juste. Cachés et en sûreté sous ces abris, ils t élevaient plus haut les parois de briques; puis, s’y « reprenant de la même manière, ils se donnaient de nou- « veau l’espace nécessaire pour bâtir. Lorsqu’il paraissait « à propos de placer un nouveau plancher, ils en établis- « aient encore les bois comme pour le premier, de ma-
(1) Stortas : mot usuel aujourd'hui parmi nous, au même sens qu'en latin, et provenant d'un mot grec qui signifie étendre, étaler.
338 JULES CÉSAIl EN GAULE.
« nière que les extrémités fussent recouvertes en dehors « par les briques; et, de cette travée, ils élevaient de « nouveau le plancher du haut et les stores. C’est ainsi «que sans crainte, sans recevoir aucune blessure, ni « courir aucun danger, ils élevèrent la tour jusqu’il la « hauteur de six étages; et tout en construisant, ils lais—
« sèrent aux points qui parurent convenables des ouver- « turcs pour le tir des machines.
« Quand les soldats cnircnt pouvoir compter sur cette « tour pour défendre les ouvrages exécutés dans ses envi- « rons, ils entreprirent de faire, avec des bois de deux
• pieds (0 m , 58) d’épaisseur, un muscule de soixante pieds « (17 m ,40) de longueur, pour le pousser de la tour de bri- « ques auprès d’une certaine tour des ennemis et du rem- « part. Voici quelle était la configuration de ce muscule. « On place d’abord sur le sol deux poutres d’égale « longueur, à quatre pieds (1 œ , 1 6) de distance entre « elles, et l’on y encastre des colonnettes de cinq pieds
* (t"‘,4o) de hauteur. On réunit ces colonnettes entre « elles (d’une poutre il l’autre) par des chevrons incli- « nés en pente douce (comme aux deux versants d’un « toit), de manière à pouvoir y placer des poutres pour « couvrir le muscule. Là-dessus on pose des poutres de « deux pieds d’épaisseur, et on les relie avec des lames de « fer et des clous. Au bord du toit du mu seule et aux ex- « trémités des poutres, on cloue des règles carrées de « quatre doigts d’épaisseur, pour retenir les briques « qu’on doit ranger sur le muscule. Ainsi configuré u
« crête et régulièrement établi , dès que les poutres se
• trouvent placées sur les chevrons, le muscule est recou- « vert de briques et de terre grasse pour le garantir « du feu, qu’on pourrait y jeter du mur ; par-dessus les « briques , on étend des cuirs frais, pour que de l’eau « lancée au moyen de tuyaux ne puisse délayer les bri- « ques * ; et ces cuirs eux-mêmes , pour les garantir à « leur tour du dégât qu’y pourraient produire le feu et « les pierres , sont recouverts avec soin de couvertures « en laine.
« Les soldats exécutent complètement cet ouvrage tout
* entier, sous le couvert des vignes, au pied même de la tour « (de briques) ; et tout à coup, les ennemis ne s’attendant à « rien , au moyen d’apparaux de marine et de rouleaux « placés sous le muscule, ils le poussent vers la tour des « ennemis, pour le joindre à l’édifice 1 .
« Effrayés du danger, à l’instant les défenseurs de la « place, munis de leviers, avancent les plus gros blocs « de pierre qu’il leur est possible de mouvoir, les roulent « et les précipitent du rempart sur le muscule. La force « du bois résiste au coup ; et tout ce qui tombe glisse du « faîte du muscule. Voyant cela, ils ont recours à un c autre moyen : ils remplissent des barriques de copeaux
(1) On voit ici que ces briquettes étaient simplement desséchées , non point cuites comme les briques ordinaires.
(2) Hoc opus omne tectum vinei» ad ipsam turrim perficiunt , iubitoque in opinanlibus hostibux, machinations navali , phalangis xuhjectis. ad turrtm hostium admovent. ut ædificio jungatur.
« de pin et de résine; ils y mettent le feu et les font rou- « 1er du rempart sur le muscule. Elles tombent en tournant « sur le muscule et de son toit de briques à terre; on les « écarte de l’ouvrage au moyen de longues perches et de « fourches, sans se montrer au dehors. En meme temps, « sous le muscule , les soldats, munis de leviers, arrachent « les pierres du pied de la tour des ennemis, celles qui « touchent à ses fondations. De la tour de briques, nos
* soldats défendent le muscule à coups de traits et de « machines ; ils écartent l’ennemi du rempart et de ses « tours. Ils ne lui permettent plus de défendre le rempart. « Dès qu’on eut arraché un certain nombre de pierres de « cette tour qui était proche, tout à coup une partie de « la tour s’écroula. La partie restée sur pied, ébran-
* lée à la suite de l’autre, penchait en avant.
« Alors les ennemis, tout émus de l’écroulement subit « de leur tour, troublés par ce malheur inattendu, cons- « ternés de la colère des dieux, redoutant le pillage de leur « ville, quittent les armes, ceignent leur front de ban- « dclettes, et tous s’élancent au dehors par une porte, les « bras tendus vers les lieutenants et vers l’armée. A ce « nouvel aspect des choses, toute l’activité militaire « s’arrête; les soldats, abandonnant l’attaque, s’appro- « cheut dans le désir d'entendre et de connaître ce qui va j être dit. Dès que les ennemis parviennent auprès de « l’année et des lieutenants, ils se jettent tous aux pieds « des Romains, en suppliant qu’on attende l’arrivée de t Césarj et en disant qu'ils voient bien que leur ville est
MOYENS MILITAIRES
« prise, que les ouvrages sont achevés , que leur tour est « sapée; que , en conséquence, ils ne songent plus à se dé fen- « dre 1 ; que rien désormais ne saurait empêcher qu’à « l’arrivée de César, s’ils ne font pas ce qu’il ordonnera, « au moindre signe de lui, leur ville ne soit à l’instant « livrée au pillage...
« Les lieutenants, touchés de ces supplications, ru* « mènent les soldats des travaux , cessent d’attaquer la « place, laissent des gardes dans les ouvrages. On fait, « par compassion, une espèce de trêve : on attend l’ar- « rivée de César. Aucun trait n’est lancé, ni du rempart,
* ni par les assiégeants : tous ceux-ci se relâchent de « soin et d’activité comme si l’affaire était terminée.
« Quelques jours plus tard, comme les Romains s’a- « bandonnaient à l’oisiveté et à l’insouciance , tout à « coup, à l’heure de midi, alors que l’un s’était écarté, t que l’autre, après un labeur de si longue durée, se « livrait au repos dans les ouvrages mêmes, et que
* d'ailleurs toutes les armes se trouvaient remises aux « dépôts et rangées à couvert, les Massiliens s’élancent « des portes et courent mettre le feu dans les ouvrages, « par un grand vent qui les seconde. Le vent porte le feu « çàetlà si vite, qu’en même temps la jetée, les parapets > « la tortue, la tour ( mobile ) et les armes de batterie sont « en flammes, et que tous ces objets sont consumés
( 1 ) Çaptam suam urbem videre, opéra perfeda , turrim subrulami ilaqile a defensione desisterc
« avant qu’on ait pu reconnaître de quelle manière « l’accident était survenu. Les soldats qui sont de garde, « tout émus de ce désastre subit , saisissent des armes « où ils en peuvent trouver. D’autres accourent du camp. « On charge les ennemis ; mais les flèches et les traits lan- ■ cés par les machines du rempart empêchent de les pour- « suivre dans leur fuite. Ils se rallient sous le rempart; » et là ils incendient librement le muscule et la tour de € briques. Ainsi périt en un seul instant l’œuvre de plu- « sieurs mois, par la perfidie des ennemis et le déchaînc- « ment des éléments *. >
Résumons en deux mots le reste du récit de ce siège.
Le lendemain, par un temps semblable, les Massiliens tentèrent d’incendier de même la tour mobile et la jetée à l’attaque de gauche; mais les Romains s’y tenaient sur leurs gardes, et la sortie fut repoussée.
Du côté des ouvrages incendiés, les légions manquant du bois nécessaire pour les rétablir, eurent encore recours aux briques d’argile desséchées, et exécutèrent par ce moyen une jetée d’un genre nouveau et inconnu jusque-là , dit César. Cet ouvrage exceptionnel, dont il est difficile de se bien rendre compte, faute d’explication suffisante dans le récit de César, paraît avoir été exécuté pour remplacer tout à la fois les vignes et la jetée ordinaires. Il consistait en deux murs parallèles de
(1) Ce fut probablement un jour de mistral que choisirent les habitants de la rieille Marseille, pour l’exécution de ce coup de main.
MOYENS MILITAI U ES. 241
six pieds d’épaisseur, recouverts d’un pont chargé de fascines et de terre grasse. Cela constituait, on le voit, une galerie d’approcheblindée. On y laissa, en divers points, des ouvertures latérales, afin que les soldats pussent se porter au dehors, en cas d’attaque. Si, dans ce nouvel ouvrage, on mit à profit ce qu’il restait des vignes précédemment exécutées, il dut être assez facile de parvenir de la même manière jusque sous le rempart, et là on put élever de même une nouvelle tour en briques. Quoi qu’il en soit, quand les Romains se furent ainsi approchés de la place, au point de pouvoir lancer à la main des javelots sur le rempart, les malheureux habitants, décimés d’ailleurs par la famine et la peste, se rendirent à César lui-même, qui revenait alors de son expédition d’Espagne contre Àfranius et Petreius. Il enleva tout auxMassiliens, sauf ce qu’ils mettaient au-dessus de tout, la liberté, dit Florus *.
Ce siège de Marseille nous fait connaître plusieurs détails des moyens employés par les légions de César à l’attaque des places : les uns que nous n’avions point aperçus devant Avaricum, sont importants à constater ici; les autres que nous connaissions déjà, s’y présentent sous un nouveau jour qui nous permettra de les mieux distinguer.
Nous voyons d’abord que les vignes de l’assiégeant pré-
(l) Mo.t dedentibua scsi ablata amnia, firttcr fuam poliorcm omnibus habebant, Ubertatem. (Flor., IV, il.)
2i2 JULES CÉSAR EX GAULE.
sentaient, du côté de la place, un rebord saillant, exposé à être percé transversalement par le tir du rempart, et dans la composition duquel entraient des menus bois, des fascines, des claies, contextœ viminibus vineæ; c’est-àdire que les vignes militaires des anciens étaient bordées d’un parapet comme nos lignes modernes, et que, pour établir ce parapet, on employait jadis les mêmes matériaux qu’ aujourd’hui.
En outre, devant Massilia , au parapet des vignes, quatre rangées de claies étaient traversées à la fois par les énormes traits que lançaient les machines du rempart; donc (ctFolard l’a fait remarquer avant nous'), ces rangées de claies étaient parallèles au rempart; donc les vignes elles-mêmes présentaient des branches parallèles ou des places d’armes , comme nos lignes modernes.
On recouvrit le parapet de fortes pièces de bois qui pussent résister au tir de la place , et par ici on portait en avant, à bras d’hommes, les matériaux de la jetée ; les bois nécessaires pour prolonger la jetée arrivaient donc en tête par la voie des vignes ; et il ne parait pas qu’ils fussent toujours portés en avant à bras d’hommes, puisque César signale ce détail dans le récit.
Dans ces mêmes vignes et près du rempart, on établit avec des briques un réduit , une redoute , qui ressemblait beaucoup à celles qu’on voit dans les places d’armes «le Vauban*.
(1) Ouvrage cité page 167.
(2) Ouvrage cité page 89.
MOYENS MILITAIRES
Cette redoute des légionnaires fut élevée dans les vignes mêmes et probablement dans une place d’armes : sa base carrée était de trente pieds en tous sens ; donc la largeur de la place d’armes était au moins de trente pieds (8 met 70) en cet endroit. Pense-t-on qu’elle fût moindre ailleurs? Considérons la profondeur : elle dut être proportionnée à la largeur commune et être égale partout : le récit nous permet de la déterminer approximativement. En effet, pour transformer la redoute de briques en une haute tour, on éleva la construction d’abord d’un étage de plain-pied, lequel (avec sa travée et le plancher sur tête) fait au moins environ 2 mèt. 40 de hauteur; puis on éleva encore la construction d’une portion d’étage , qui fait bien (avec l’épaisseur du toit mobile de la tour et son blindage en dessus) 1 mèt. 00 de hauteur à ajouter : voilà donc en somme 4 mètres. Or, tout cela fut exécuté dans la profondeur des vignes, et à couvert pour l’œil des assiégés, quantum tectum plutei ac vinearum passum est. Mais, de plus, la tour de briques était très-rapprocliée du rempart , puisque les assiégés eussent pu, dit César, y lancer de l’eau; donc leurs regards plongeaient assez bas par derrière la crête du parapet et à une distance horizontale de 8 mèt. 70, où se trouvait le bord postérieur du toit de la tour de briques. Admettons que la hauteur du parapet au-dessus du sol ait suffi pour masquer toute la face supérieure du toit, nous arrivons à reconnaître ainsi que la profondeur commune de cette place d’armes était d’environ 4 mètres ; ce qui ne peut
être ruotivé que par une largeur commune d’environ 8 mèt. 70 ou trente pieds. On put donc facilement y établir la tour de briques, ainsi que César le rapporte.
D’ailleurs, la construction même du muscule, auprès et devant la tour de briques, nous montre qu’on pouvait amener par la voie des vignes d’approche, jusqu’au pied du rempart, de grandes pièces de bois, même des poutres de soixante pieds (17 mèt. 40), etde deux pieds (0 m. 58) d’épaisseur. Or, comment transporter ainsi de pareilles pièces de bois autrement que sur de gros chars ? Voilà donc des tranchées où l’on pouvait circuler comme sur les grandes routes.
Ce même muscule fut construit sans qu’on pût l’apercevoir du rempart ; hoc opus omne tectum vineis ad ipsam turrim perficiunt , subitoque inopinantibus hoslibus : donc les vignes étaient poussées au rempart obliquement et sans que l’œil des assiégés pût y plonger d'enfilade, comme sont poussées aujourd’hui nos tranchées.
Du reste, d’autre part , l’énorme déblai qui devait résulter de l’exécution de telles vignes était nécessaire pour constituer partiellement le volume encore plus énorme de la jetée, laquelle présentait 23 mètres de hauteur.
Ainsi, on le voit , tout se tient et tout s’accorde dans le récit de César pour nous montrer devant Massilia , comme devant Avaricum , un immense système de lignes semblables aux nôtres, et présentant de même des branches parallèles au rempart, ou des places d'armes , et des
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branches obliques , on des tranchées proprement dites.
L’incendie des ouvrages de l’attaque de droite nous montre tous les objets construits entièrement en bois, ou du moins en proport ion telle que le feu put y prendre et les détruire par un grand vent. Cette catégorie d’objets comprenait la jetée , les parapets des vignes, la tortue, la tour mobile , les machines de batterie, le muscule et la tour de briques.
On voit que les vi gnes elles-mêmes n’y sont point comprises ; donc il ne peut être question , dans le récit de César, des vineœ ou causiæ décrites par Végète, lesquelles étaient construites en bois. On voit au contraire, par ce même texte, que les vignes des légionnaires étaient bien semblables à nos propres lignes militaires, où, en effet, les parapets seuls sont susceptibles d’être détruits par le feu.
Il n’est pas non plus fait mention nominativement du porticus, qui présentait beaucoup de bois , et dut aussi être consumé : cela confirme l’acception dans laquelle nous avons pris ce mot, acception qui fait rentrer l’objet dans les parapets, dont la destruction est mentionnée par César.
Les troupes qui exécutèrent une sortie pour aller incendier les ouvrages des Romains, leur coup fait, se réfugièrent sous le rempart, et le tir des machines delà place arrêta à distance les légionnaires qui les poursuivaient. Or Yauban avertit, pose en maxime de siège que, en pareille occasion, l’on ne doit jamais oublier de bien
prendre garde au tir de la place, attendu que l’assiégé a prévu l’approche de ceux qui repoussent sa sortie, qu’il les voit arriver sous son tir et qu’il se tient tout prêt. Voilà donc encore une ressemblance de plus dans l’attaque des places aux deux époques que nous considérons.
Ainsi, en résumé et pour conclure, nous pensons avoir démontré que, dans l’attaque des places en Gaule , les légions de Jules César procédaient en suivant une méthode qui ne di Serait point de la méthode savante qu’on suit de nos jours, du moins en ce qui est essentiel, en ce qui rend inévitable la prise d’une place, dans les conditions ordinaires, et permet d’en prévoir la date, par le calcul du temps nécessaire pour l’exécution des ouvrages réguliers que le siège d<j cette place exige. « Nous « voyons bien que notre ville est prise, ont dit les mal- « heureux habitants de Massilia , que les ouvrages sont « achevés, que notre tour est sapée (la brèche faite) : en « conséquence, nous ne songeons plus à nous défendre. — « Captam suam urbem videre, opéra perfecta, turrim sub- « rutam : itaque a defensione desistere. •
Voici, pour terminer ce qui concerne l’attaque des places et positions fortes, le tableau des moyens semblables ou équivalents chez les anciens et chez les modernes.
Vineæ
Agger
Turret ambulatoriæ „ , , l aries
Muscultit Cuniculus
vignes
jetée
tours mobiles
(bélier ) tortue ! . f
(grappin^
musculc
galerie de mine
lignes.
cavaliers de tranchée, batteries à ricochet.
batteries de brèche.
mine.
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Nous verrons à Alesia César se retrancher dans scs lignes d’une manière formidable.
Jamais aucuns soldats du monde, à aucune époque, n’ont creusé et remué la terre, n’ont taille le bois, à l’égal des soldats de César : ce fut là son grand moyen, sa grande force. De cette manière il fit la guerre, non en faisant tuer beaucoup de ses soldats , mais en les faisant tous beaucoup travailler, et parvint sans grand danger à tuer beaucoup d’ennemis. Et assurément, à l’époque moderne, il n’y eut dans la pensée de Vauban aucune de ces idées simples et droites , d’où résulta sa puissance comme preneur de places fortes , qui n’ait déjà été formulée dans la pensée de Jules César.
Quant aux moyens de guerre maritime, nous devons rappeler que les légions étaient capables de construire elles-mêmes des vaisseaux, de les réparer au besoin avec leurs seules ressources d’outillage , et de les manœuvrer à la mer.
Les légions sur mer montaient des bâtiments faisant route à la voile, mais pouvant aussi, dans le calme ou dans un combat, manœuvrer à la rame et évoluer ainsi rapidement. Ces bâtiments étaient très-longs; c’était là leur caractère distinctif, et on les appelait simplement vaisseaux longs, naves longcc. Ils étaient pontés, naves constratœ; ils étaient munis d’armes de batterie, de grappins et autres moyens de combat et d’abordage.
Quelques-uns présentaient jusqu’à cinq rangs de rames ; mais on ne sait pas bien aujourd’hui comment ces rames étaient installées et de quelle manière les rameurs pouvaient les manœuvrer. Les bâtiments à trois rangs de rames, naves triremes, paraissent avoir été les meilleurs pour le combat, ceux qui réunissaient le plus utilement ces deux conditions importantes : d’être déjà par leurs proportions d’une puissance considérable, et de rester encore par rapport aux forces de l’homme très-maniables à la mer. Les navires de guerre les plus redoutables étaient ceux qu’on appelait naves roslratœ, naves œraUv, parce qu’ils présentaient à l’avant un bec ou éperon d’atrat'n , pour éventrer et couler bas les navires ennemis en les perçant de cet éperon par le travers, absolument comme on commence à procéder de nos jours. Et, en effet, pendant que se poursuivait , ainsi que nous l’avons vu, le siège de la ville riche et savante du golfe de Gaule, on se battit plusieurs fois sur mer , et un spectateur qui eût été alors placé au sommet du mont voisin dont le pied constitue le cap de laCroisette, eût pu apercevoir au large les vaisseaux de cette malheureuse ville, hélas! trop riche, sombrant sous l’éperon des longs vaisseaux de D. Brutus; tout comme, de nouveau et de nos jours, on a vu sombrer des vaisseaux américains sous l’éperon du Monilor.
Nous pouvons maintenant apprécier du point de vue historique, et avec l’impartialité que l’histoire doitàcha-
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que peuple, quelle fut au vrai la position de nos aïeux dans la guerre de Gaule. 11 suffit pour cela de jeter un coup d’œil sur l’ensemble des moyens de guerre, avec lesquels César vint envahir leur pays. César vint en Gaule avec une armée composée de légions, dont chacune était munie des armes de main offensives et défensives que nous connaissons; dont chacune était parfaitement organisée, accompagnée de sa cavalerie cuirassée, de ses armes de batterie, de sa compagnie d’ouvriers, avec les outils et les équipages, de manière à constituer, suivant l’expression de Végèce, une cité armée el mobile , et toujours prête à se mouvoir immédiatement (comme nous en serons témoins au début de la guerre de Gaule), et toujours prête il attaquer les cités entourées de murailles par des moyens irrésistibles, et meme à courir les mers sur des navires armés d'un éperon.
Quelle puissance dans une légion ! quelle armée dans dix légions et Jules César à leur tête ! Qui pourra lui résister? Nous verrons par qui et comment toute cette puissance a été paralysée en Gaule. Et néanmoins César triomphera de la Gaule ; mais il aura appelé à son aide d’autres moyens, ses moyens politiques.
Ce qui nous conduit à jeter encore, au préalable, un coup d’œil sur le commencement de la guerre de nos aïeux avec les Romains, où nous verrons les moyens politiques employés par ceux-ci contre les Gaulois d’Italie.