CONTRE LES GAULOIS D’ITALIE
A moins qu'cn lisant de simples descriptions de batailles, on ne croie roir l'économie et la conduite de toute une guerre» Or, rien ne serait plus mal fondé.
POLYBR.
$ I. Intérêt du sujet : extrait historique de Polybe : critique de ce document.
Il est bien certain que tout se relie ensemble dans l’histoire d’un peuple. Avant donc de suivre Jules César en Gaule Celtique , nous devons jeter un coup d’œil rétrospectif sur la guerre de Gaule Cisalpine , contrée où jadis et en même temps que la puissance romaine commençait à se former, des émigrations de Gaulois aborigènes de la Celtique étaient venues s’établir, ainsi que nous l’avons rappelé dans notre notice géographique. En Italie, les Gaulois et les Romains, ces deux peuples guerriers, ne tardèrent pas à se rencontrer ; et, après une longue
lutte, les Romains parvinrent enfin à expulser les Gaulois de la Péninsule ou à les asservir , l’an de Rome 530, quatre ans avant l’invasion d’Annibal. On vit bien encore, après cette époque, quelques corps de Gaulois Cisalpins combattre sous les ordres de ce grand guerrier, mais après lui la population gauloise abandonna l’Italie, ou fut absorbée par la puissance romaine dans la Gaule Cisalpine , réduite en province et colonisée de Romains.
La guerre de nos aïeux contre l’invasion romaine franchissant le haut Rhône et la ligne des Cévennes , cette guerre de notre race attaquée dans ses foyers, et qui est pour nous d’un si grand intérêt, n’est généralement connue dans l’histoire que par l’intermédiaire de Jules César, l’ennemi des Gaulois , l’envahisseur sanguinaire de leurs foyers , auteur évidemment trop intéressé lui-même au récit de cette guerre pour avoir pu être impartial. On ne doit donc négliger aucun document accessoire qui puisse servir à contrôler et à éclairer le récit des Commentaires de la guerre de Gaule. Un aperçu de ce qui a fait précédemment succomber les Gaulois en Italie, sous l’invasion romaine franchissant les Apennins, pourra sans doute nous aider à reconnaître clairement ce qui a fait succomber la race tout entière chez elle , devant ces mêmes Romains conduits par Jules César. Les deux guerres, en effet, se rattachent l’une à l’autre naturellement, comme deux périodes d’une même et longue guerre de deux peuples , sur une première et sur une seconde ligne de défense. Il y a donc tout intérêt à considérer la
première lutte Je la race gauloise contre le peuple romain, pour mieux juger Je la seconde; car, comme nous ne pouvons manquer ni de voir les mêmes causes reproduire les mêmes effets, ni de voir intervenir les mêmes moyens, de part et d’autre, dans ces deux luttes des mêmes ennemis, ce qui , au sujet d’événements comparables, sera obscur dans l’histoire de l'une, pourra être plus clair à voir dans l’histoire de l’autre.
Les résultats de toute lutte des peuples, à main armée, dépendent de trois éléments de force qui composent la force totale de chaque peuple. Ces éléments, qui interviennent ensemble dans la lutte, mais qui sont très-distincts entre eux , doivent être , croyons-nous , soigneusement distingués dans l’histoire, si l’on désire expliquer le passé et prévoir l’avenir : nous voulons parler des qualités natives, de la politique et des moyens militaires de chacun des deux peuples qui combattent. La guerre des Gaulois Cisalpins contre les Romains va nous permettre d’apprécier l'importance de chacun de ces trois éléments de force ; ils vont entrer enjeu tous les trois ensemble dans la lutte ; et il nous sera facile de distinguer l’effet propre de chacun d’eux , car cette guerre a été rapportée par un grand historien, par Polybe.
Polybe est un historien militaire et politique aussi compétent , on peut le. dire , que Jules César. Il offre , comparativement à César, l’avantage précieux de n’avoir personnellement aucun rôle à jouer dans l’histoire '.
(I) Polybe ûorissait à Home un siècle avant l'invasion de la Gaule
JULES CËSAH EN liAULK.
S5li
Quand Polybe arriva en Italie , les Gaulois Cisalpins venaient de succomber assez récemment pour que les faits fussent encore bien connus du public, outre que cet historien eut à sa disposition les documents officiels, comme il le dit lui-même , ou le donne à entendre dans plusieurs occasions. Or, nous avons la bonne fortune nationale de trouver dans Polybe un résumé de l’histoire de nos aïeux en Italie. Il le présente à l’occasion de cette entreprise prodigieuse d’Annibal, qui arrive avec ses Africains, à travers les neiges des Alpes du Nord de la Péninsule, et y pénètre par la Gaule Cisalpine. Dans ces quelques pages , œuvre d’un historien compétent, fidèle, aussi impartial qu’il était possible de l’être à Rome,
par Jules César. Il naquit & Mégalopolis , ville du Péloponèse , dans l’Arcadie, l'an de Rome 548. Son père , Lvcoras, joua un rôle politique dans la Ligue Achéenne, où il succéda à Philopœmen comme général. Polybe eut pour maîtres, dans la politique son père, et dans la guerre Philopœmen, le dernier des grands hommes de là Grèce, dit Plutarque: un illustre guerrier qui , sur ses vieux jours, fut surpris dans un dernier accident de guerre, fait prisonnier, emmené par l’ennemi et tué captif, mais vengé. Lorsqu'on rapporta ses cendres àMégalopolis, ce fut Polybe, jeune encore, qui porta dans ses mains l’urne vénérée. Quand les Romains, de proche en proche, envahirent la Grèce par la politique et la guerre, Polybe fut un des mille Achéens que les envahisseurs firent déporter à Home (comme suspects d’avoir eu du penchant à secourir Persée, le dernier roi de Macédoine), et qu’ensuite ils répartirent dans différentes bourgades de l'Italie. Polybe avait alors trente-sept ans. Il resta à Rome, dans la maison des Scipions, où il initia à la politique et à l’art militaire des Grecs les deux petits-fils adoptifs de Sripion l’Africain, l’un desquels, Scipion Emilien , allait bientôt (avec Polybe à se s côtés) réduire le peuple héroïque de Numance par un blocus célèbre. et ensuite détruire Carthage, d'ou il rapporta le nom historique de second Africain. Après sa mort, dans les circonstances politiques connues, Polybe se retira en Grèce, où il vécut encore six ans, et mourut, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, des suites d’une chute de cheval.
COUP D IEU. UK l'UOSP EUT 1 F.
Polybe ne cache rien : avec lui et par lui , on voit tout : la politique, les moyens de guerre et les qualités natives des troupes, d’un côté et de l’autre.
Nous allons donc pouvoir apprécier historiquement, dans de grands exemples fournis par nos aïeux en Italie, les qualités bonnes ou mauvaises de notre race gauloise, les fautes de sa politique, l’infériorité excessive des moyens de guerre dont elle conservait l’usage. Quand nous aurons bien étudié ecs faits et leurs conséquences dans l’histoire de Polybe, nous saurons où il faut regarder dans les Commentaires : regarder avec soin, car César n’y montre clairement ni la politique, ni les moyens de guerre, ni les qualités militaires de ces deux mêmes peuples ennemis, qui ont combattu en Italie et qui se retrouvent en face l’un de l’autre , sur le territoire national de la Gaule. César se. contente uniquement de nous montrer, et d’assez loin, ses propres succès glorieux. Cela lui suffisait pour atteindre son but, mais ne nous suffit point, à nous descendants des Gaulois, à nous qui voulons voir nos aïeux.
Voici le résumé historique de Polybe. Nous empruntons à la traduction de Dom Thuillier 1 les citations intéressantes qui jettent sur cette guerre deGaule Cisalpine une si vive lumière : nous les abrégeons autant que possible en élaguant quelques détails accessoires , et si nous ne
(1) Ouvrage cité, t. III, p. 151 et suiv., ou bien. Histoire de Polybe , II, m, IV , v. Nous mettons en noto les passages les moins importants, do manifere que l’on pourra, h volonté, ou lire tout ce résumé de l’histoire des Gaulois Cisalpins, ou se contenter d’en lire ce qui est dans le texte.
les abrégeons pas davantage, c’est que nous avons craint d’y amener de l’obscurité. Nous aurons, du reste, bien peu de réflexions à y ajouter, car les faits eux-mêmes parlent assez clairement.
• C'est du pied des Alpes et du côté du Midi que com- «mencent les plaines occupées par les Gaulois, plaines «situées dans la partie la plus septentrionale de l’Italie, « et qui , par leur fertilité et leur étendue , surpassent « tout ce que l’histoire nous a jamais appris d’aucun pays «de l’Europe. Elles sont en forme de triangle. La jonc- «tion des Apennins et des Alpes auprès de la mer de «Sardaigne, au-dessus de Marseille, fait la pointe du « triangle. Les Alpes bordent le côté du septentrion à la « longueur de 2,200 stades, et au midi sont les Apennins, «qui s’étendent à 3,600. La base de ce triangle, c’est la « côte du golfe Adriatique, et cette côte qui s’étend de- «puis Séné' jusqu’à l’extrémité du golfe , est longue de «plus de 2,500 stades; en sorte que ces plaines ne ren- « ferment guère moins de 10,000 stades dans leur cir- « conférence
«Je ne dis rien du nombre d’hommes dont ce pays est « peuplé, ni de la grandeur et de la beauté de leurs corps, « ni de leur courage dans les actions de la guerre ; on en « doit juger par ce qu’ils ont fait. Les deux côtés des Al- « pes, dont l’un regarde le Rhône et le septentrion , et « l’autre les campagnes dont nous venons de parler, ces
(1) Scna, Sena gallica, aujourd'hui Siuigaglia, près d’Ancdne*
COUP D'Œl L RÉTROSPECTIF. 259
* deux côtés, dis-je, sont habités, le premier par les Gau- «lois Transalpins, et le second par les Taurisques, les « Agones , et plusieurs autres sortes de barbares. Ces « Transalpins ne sont point une nation différente ; ils ne « sont ainsi appelés que parce qu’ils demeurent au delà « des Alpes
* Le Pô , que les poètes ont tant célébré sous le nom « d’Eridau, prend sa source dans les Alpes, à la pointe du «triangle dont nous avons parlé; delà, il se dirige d’a- «bord vers le midi, et se répand dans les plaines; mais « à peine y est-il entré , qu’il se détourne du côté du le- « vant, et va par deux embouchures se jeter dans la mer «Adriatique...
«Vers la source de ce fleuve étaient les Lacns et les « Lébicéens ; ensuite les Insubriens, nation puissante et « fort étendue : après eux, les Cénomans ; auprès de la « mer Adriatique, les Véncles, peuple ancien, qui avait à « peu près les mêmes coutumes et le même habillement «que les autres Gaulois, mais qui parlait une autre «langue. Ces Vénètes sont célèbres chez les poètes tra- « giques , qui en ont débité force prodiges. De l’autre « côté du Pô, autour de l’Apennin , les premiers qui se «présentaient étaient les Âniancs, ensuite les Boïens ; « Après eux , vers la mer Adriatique, les IJngonois , et «enfin sur la côte les Sénonois. Voilà les nations les plus « considérables qui ont habité les lieux dont nous avons «parlé.
« Tous ccs peuples étaient répartis par villages qu’ils
JULES CKSAlt EN GAULE.
JüO
> ne fermaient point de murailles. Ils ne savaient ce que t. c’était que meubles : leur manière de vivre était simple; « point d’autre lit que de l’herbe , ni d’autre nourriture i <[tie de la viande : la guerre et l’agriculture faisaient « toute leur étude , toute autre science ou art leur était
• inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en trou- « peaux, les seules choses qu’on peut facilement trans- « porter d’un lieu en un autre à son choix , ou selon les «différentes conjonctures. Ils s'appliquaient surtout à « s'attacher un grand nombre de personnes , parce qu’on « n’y était puissant et formidable qu’à proportion des « clients dont on disposait à son gré.
« D’abord ils ne furent pas seulement maîtres du pays, « mais encore de plusieurs voisins qu’ils se soumirent par « la terreur de leurs armes. Peu de temps après , ayant « vaincu les Romains et leurs alliés en bataille rangée, cl
• les aijant mis en fuite , ils les menèrent battant pendant « trois jours jusqu’à Rome , dont ils s'emparèrent , à l'ex- « ccplion du Capitole. Mais les Venèles s’étant jetés sur « leur pays, ils s'accommodèrent avec les Romains, leur « rendirent leur ville . et coururent au secours de leurs « foyers. Ils se firent ensuite la guerre les uns aux autres. « Leur grande puissance excita aussi la jalousie de quel- « ques-nns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués «île se voir à beaucoup d’égards au-dessous d’eux, ils «s’assemblèrent, prirent les armes, et firent souvent des « excursions dans leur pays.
« Pendant ce tcmps-là ; les Romains s' étaient relevés de
COUP D’Œil. KKTKOSPECTIF. «1
« leurs pertes, et avaient pour la seconde fois composé avec » les Ijatins
« Mais de nouveau, dix ans après 2 , les Gaulois revin- « rentavec une grande armée pour assiéger Arrctium \ « Ixs Romains accoururent pour secourir les assiégés , et € livrèrent bataille devant la ville;’ mais ils furent vain- « eus , et Lucius qui les commandait y perdit la vie. « M. Curius, son successeur, leur envoya demander les « prisonniers; mais contre le droit des gens, ils mirent à
(1) Suite du récit de Polybe. — * Trente ans après la prise de Rome , « les Gaulois s’avancèrent jusqu’à Albe, avec une grande armée. Lrs « Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes de leurs « alliés , n’osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après, les Gaulois « étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui s'y atten- « daient, assemblent leurs alliés, s’avancent avec ardeur, et brûlent d'en c venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois, il yeutdiffé- * rents sentiments parmi eux sur ce qu’il y avait à faire; mais la nuit « venue, ils firent une retraite qui approchait fort d’une fuite. Depuis c ce teinps-!à, ils restèrent chez eux, sans remuer, pendant treize ans.
c Ensuite, voyant les Romains croître en puissance et en force, il* « conclurent avec eux un traité de paix , auquel, pendant quatre ans, « ils ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d’une guerre de la part « des peuples de delà les Alpes , et craignant d’en être accablés, ils leur « envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la liaison qu’il c y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà des Alpes, qu’ils leur firent totn- « ber les armes des mains. Ils leur persuadèrent ensuite de les reprendre € contre les Romains, et s'engagèrent de courir avec eux tous les ris- « ques de cette guerre. Joints ensemble, ils passent par la Tyrrhénie , < gagnent les peuples de ce pays à leur parti, font un riche butin sur les « terres des Romains, et en sortent sans que personne fasse mine deles inquié « ter
« Quatre ans après cette expédition, les Samnitcs et les Gaulois, joi - « gnant ensemble leurs forces, donnèrent bataille aux Romains dans le « pays des C’amertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, « irrités par cet échec , revinrent peu de jours après avec toutes leurs « troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille les Gaulois c perdirent la plus grando partie de leurs troupes, et le reste fut « obligé de s’enfuir à vau-de-route dans leur pays.
(2) C’est-à-dire, après la défaite rapportée ici en note.
(3) Aujourd’hui Arezzo on Toscane.
9G3 JULKS CKSAK EN GAULE.
« mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains,
« outrés, sur-le-champ se mettent en campagne, lesSé- « nonois se présentent, la bataille se donne, les Romains « victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le « reste, et se rendent maîtres de tout le pays.
« C’est dans cet endroit de la Gaule qu’ils envoyèrent « pour la première fois une colonie, et qu’ils bâtirent « une ville nommée Séné, du nom des Sétionois, qui l’a- « vaient les premiers habitée. Nous avons dit où elle est « située, savoir près de la mer Adriatique, à l’extrémité « des plaines qu’arrose le Pô.
« La défaite des Sénonois fit craindre aux Bolens qu'eux- « mêmes et leur pays n’eussent le même sort. Ils levèrent « une armée formidable, et exhortèrent les Tyrrhéniens « de se joindre il eux. Le rendez-vous était au lac Oad- « mon , et ils s’y mirent en bataille. Presque tous les « Tyrrhéniens y périrent , et il n'y eut que quelques « Boiens qui échappèrent par la fuite. Mais l’année sui- « vante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant enrô- « lé toute la jeunesse , ils donnèrent bataille aux Ro- « mains. Ils y furent entièrement défaits , et contraints , « malgré qu'ils en eussent , de demander la paix aux « Romains et de faire un traité avec eux 1 .
(1) Suite. — « Tout ceci se passa trois ans avant que Tyrrhus entrât
< dans l'Italie, et cinq ans avant la déroute des Gaulois à Delphes. Do « celte fureur de guerre, que la fortune avait soufflée aux Gaulois, les
< Romains tirèrent duux grands avantages. Le premier fut, qu’accou- « tumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir ni « rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est
« Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ees dé- « faites, les Gaulois restèrent tranquilles, et vécurent en « bonne intelligence avec les Romains. Mais après que le « temps eut fait sortir de ce monde ceux qui avaient été « témoins oculaires de leurs malheurs, la jeunesse, qui « leur succéda, gens brutaux et féroces, et qui jamais « n’avaient ni connu ni éprouvé le mal, commença à se « remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha t querelle avec les Romains pour des bagatelles , et en- « traîna dans son parti les Gaulois des Alpes. D’abord le « peuple n’eut point départ à ces mouvements séditieux; « tout se tramait secrètement entre les chefs. I)c là vint « que les T ransalpins s'étant avancés avec une armée jus- « qu’àAriminium 1 , le peuple, parmi leslioïens, ne voulut « pas marcher avec eux. 11 se révolta contre ses chefs , « s’éleva contre ceux qui venaient d’arriver, et tua ses « propres rois, Atis et Galatus. Il y eut même bataille « rangée , où ils se massacrèrent les uns les autres. Les « Romains, épouvantés de l’irruption des Gaulois, se « mirent en campagne ; mais apprenant qu’ils s’étaient « défaits eiLK-mômes, ils reprirent la route de leur pays.
« Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lepidus, « les Romains partagèrent entre eux les terres du Pice-
« pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre « avantage fut, que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de « réunir toutes leurs forces , contre Pyrrhus d’abord , pour défendre « l’Italie, et ensuite contre les Carthaginois , pour leur enlever la Si- « cile.
(1) Aujourd’hui Rimini.
in 4 JULES CÉSAR EN GAULE.
« nuni, d’où ils avaient chassé les Sénonois. Ce fut C. Fla- « minius qui, pour capter la faveur (lu peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu’on peut dire qui a été la prin- « cipalc cause de la corruption des mœurs des Romains,
« et ensuite de la guerre qu’ils eurent avec les Sénonois.
» Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans « la querelle, surtout les Bciiens qui étaient limitrophes
• aux Romains. Ils se persuadèrent que ce n’était plus « pour commander et pour faire la loi que les Romains « les attaquaient , mais pour les perdre et les détruire « entièrement. Dans cette pensée , les / nsubriens et les i Boïens, les deux plus grands peuples de la nation, se « liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui habi-
* taient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait « ( lésâtes , parce qu’ils servaient pour une certaine solde , « car c'est ce quesignifie proprement ce mot '. Pour gagner « leurs deux rois, Concolitan et Ancroeste, et les gagner
(l) César ne parle qu’une seule fois de l’arme des Gaulois qu’on appelait gxsum ; c'est a l’occasion de l’attaque du camp do son lieutenant Galba à Octodurux ( Martigny, en Suisse, canton du Valais). Il dit que les Gaulois lançaient des gxsa dans le camp de Galba : gæsaquetn vallum conjicere (De bello Gall. III, iv). Virgile, né au pied des Alpes du côté de l’Italie, appelle les gxsa l arme des Alpes : alpina g.vsa (Æn., VIII). Ici Polybe place les Gétaiet , les Gaulois armés de gx*a, le long des Alpes et du Rhône. On peut considérer comme une trace de l’ancien nom, Gâtâtes, le nom de Gex, que présentent une petite ville et le pays environnant, situé au versant des monts Jura sur le Rhône, depuis sa sortie du Léman jusqu'au fort de l’Ecluse. Tout cela peut donc s’appliquer en particulier aux Gaulois qui occupaient anciennement le pays suisse. Il est remarquable que le peuple de ce pays ait conservé jusqu’à ces derniers temps l’habitude d'aller combattre pour l’étranger, comme les anciens Gêsates ; tant la tradition est forte chez les peuples, tant les précédents se lient à la suite de leur histoire.
COyp D'ŒIL RÉTROSPECTIF. ifô
• à armer contre les Romains , ils leur font présent d'une « somme considérable ; ils leur mettent (levant les yeux la
• grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent « par la vue des richesses immenses qu’une victoire ga- « gnée sur lui ne manquera pas de leur procurer ; ils leur « promettent solennellement de partager avec eux tous « les périls de cette guerre 1 . . . .
« Huit ans après le partage des terres du Picenum , « les Gésates et les autres Gaulois franchirent les Alpes « et vinrent camper sur le Pô. Leur armée était nom- » breuse et superbemeut équipée. Les Insubriens et les
• Boiens soutinrent aussi constamment le parti qu’ils
(i) Suite du récit. — « Ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, « qui, ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate « couture, et avaient pris d’emblée la ville de Rome; qui en étaient res- € tés les maUres et de tout ce qui était dedans pendant sept mois, et qui après « avoir cédé et rendu la ville , non-seulement sans y être forcés, mais même < avec reconnaissance de la part des Romains, étaient retournés sains et « saufs et chargés de butin dans leur patrie.
« Cette harangue échauffa tellement les esprits que jamais on ne vit « sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de c soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit déco soulèvement, « on tremble à Rome pour l'avenir ; tout y est dans le trouble et dans « la frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de « munitions, on mène l’armée jusque sur les frontières, comme si les « Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu’ils ne fussent pas encore « sortisdu leur.
< En Espagne la puissance des Carthaginois s’étendait et s’affermis- « sait de plus en plus pendant tous ces mouvements, sans que les Roc mains pussent y mettre obstacle. Les Gaulois les pressaient l’épée k dans les reins; comment veiller sur ce qui se passait dans un royaume « éloigné? Ce qui leur importait le plus était de se mettre en sûreté contre « les Gaulois ; ils y donnèrent tous leurs soins. Après avoir mis des bornes « aux conquêtes des Carthaginois par un traité fait avec Asdrubal, ils « ne pensèrent plus qu’à finir une bonne fois avec l’ennemi le plus « proche.
« avaient pris. Mais les Vénètes et les Cénomans se ran- « gèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs « gu'on leur avait envoyés : ce qui obligea les rois gaut lois de laisser dans le pays une partie de leur armée pour « le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite et pren- « nent leur route par la Tyrrhénic, ayant avec eux cin- « qualité mille hommes de pied, vingt mille chevaux et « autant de chariots.
« Sur la nouvelle que les Gaulois avaient passé les « Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l’un « des consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par « cet endroit. Un des préteurs fut envoyé dans la Tyr- « rhénic. Caius Atilius, l’autre consul, était allé devant « dans la Sardaigne.
« Tout ce qui resta dans Rome de citoyens était consterné « et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur « n’a rien qui doive surprendre. L’extrémité où les Gau- « lois les avaient autrefois réduits était encore présente à « leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils as- « semblent ce qu'ils avaient de troupes, ils font de nou- « relies levées, ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts; « ils font venir des provinces de leur domination les re- « gistres où étaient marqués les jeunes gens en âge de porter • les armes, afin de connaître toutes leurs forces.
« On donna aux consuls la plus grande partie des trou- « pes et ce qu’il y avait de meilleur parmi elles. Des vi- « vres et des munitions; on en avait fait un si grand amas « que l’on n’a point d’idée qu’il s’en soit jamais fait un
« pareil. Il leur venait, des secours, et, de toutes sortes « et de tous les côtés. Car telle était la terreur que l’ir- * ruplion des Gaulois avait répandue dans l'Italie, que ce « n'était plus pour les Romains que les peuples croyaient « porter les armes; ils ne pensaient plus que c'était à la « puissance de celle République que Ion en voulait; c’était « pour eux -mêmes , pour leur patrie, pour leurs villes « qu’ils craignaient; et c’est pour cela qu’ils étaient si « prompts à exécuter tous les ordres qu’on leur donnait 1 .
(1) Suite. — c Faisons le détail des préparatifs de cette guerre et des « troupes que les Romains avaient alors. 11 partit avec les consuls « quatre légions romaines, chacune de cinq mille deux cents hommes « de pied et de trois cents chevaux : il y avait encore avec eux , du « c6tê des alliés, trente mille fantassins et deux mille chevaux; plus de « cinquante mille hommes d'infanterie cl quatre mille chevaux, tant « des Sabins que des Tyrrhéniens, que l'alarme générale avait fait ac- * courir au secours de Rome, et que l'on envoya sur les frontières de « la Tyrrhénie avec un préteur pour les commander. Les Ombriens et « les Sarsinates vinrent aussi de l’Apennin, au nombre de vingt mille, c et avec eux autant de Vénètes et de Cénomans, que l’on mit sur les fron - « titres delà Gaule , afin que se jetant sur les terres des Boïens , ils détachas - « senties autres et rappelassent chez eux ceux qui en étaient sortis. Ce furent « lk les troupes destinées à la garde du pays. A Rome on tenait prêt, de « peur d’être surpris, un corps d’armée, qui dans l’occasion tenait lieu c de troupes auxiliaires, et qui était composé de vingt mille piétons « romains et de quinze cents chevaux, de trente mille piétons des al- € liés et de deux mille hommes de cavalerie. Les registres envoyés au « sénat portaient quatre-vingt mille hommes de pied et cinq mille che- « vaux parmi les Latins, et chez les Samnites, soixante et dix mille « piétons et sept mille chevaux. Les Iapyges et les Mésapyges fourc nissaient, outre cela, cinquante mille fantassins et seize mille cava- « liera ; les Lucaniens trente mille hommes de pied et trois mille che- « vaux; les Afarsrs, les Marucintent , les Férentiniens et les Fesftntens « vingt mille hommes de pied et deux cents chevaux. Les Romains et t les Campaniens faisaient ensemble deux cent cinquante mille hommes « d'infanterie et vingt-trois mille de cavalerie. Do sorte que l’armée « campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes « de pied et de six mille chevaux : et ceux qui étaient en état de porter
« A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans la Tyr- « rhénie, qu’ils y firent le dégât sans crainte et sans que
* personne les arrêtât. Ils s’avancèrent enfin vers Rome.
« Déjà ils étaient aux environs de Clusium , ville à trois « journées de cette capitale , lorsqu’ils apprennent que « l’armée romaine , qui était dans la Tyrrhénie, les sui- « vait de près et allait les atteindre. Ils retournèrent « aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec « elle. Les deux armées ne furent en présence que vers « le coucher du soleil, et campèrent à fort peu de dis- « tance l’une de l’autre. La nuit venue, les Gaulois allu- « ment des feux, et ayant donné ordre à leur cavalerie,
« dès que l’ennemi l’aurait aperçue le matin, de suivre « la route qu’ils allaient prendre , ils se retirent sans
* bruit vers Fésules, et prennent là leurs quartiers, dans » le dessein d’y attendre leur cavalerie , et quand elle
* aurait joint le gros, de fondre à l’improvistc sur les « Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant cette « cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite, et « se mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gau - « lois se montrent et tombent sur eux : l’action s’engage « avec vigueur, mais les Gaulois , plus braves et en plus « grand nombre, curent le dessus. Les Romains perdi-
< les armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à c sept cent mille hommes do pied et soixante et dix mille chevaux. « Ce sont pourtant là ceux qu'Annibal vint attaquer jusque dans l'ita- « lie, quoiqu’il n’eût pas vingt mille hommes, comme nous le verrons
< plus au long dans la suite. >
COUP D'ŒIL UETltOSPECTlF. 20U
« rent lii au moins six mille hommes ; le reste prit la « fuite, la plupart vers un certain poste avantageux où « ils se cantonnèrent. D'abord les Gaulois pensèrent à les
* y forcer; c’était le bon parti, mais ils changèrent de ■ sentiment. Fatigués et harassés par la marche qu'ils « avaient faite la nuit précédente , ils aimèrent mieux
* prendre quelque repos , laissant seulement une garde « de cavalerie autour de la hauteur où les fuyards s'é- « talent retirés, et remettant au lendemain à les assiéger, « en cas qu’ils ne se rendissent pas d’eux-mêmes.
« Fendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son « camp vers la mer Adriatique, ayant appris que les « Gaulois s’étaient jetés dans la Tyrrhénie et qu’ils ap- « prochaicnt de Rome, vint en diligence au secours de sa « patrie et arriva fort à propos. 11 campa proche des cn- « nemis : les Romains réfugiés sur la hauteur virent les
* feux, et se doutant bien de ce que c’était, ils reprirent « courage, ils envoyèrent au plus vite quelques-uns « des leurs sans armes pendant la nuit et à travers une « forêt, pour annoncer au consul ce qui leur était ar- « rivé. Emilius, sans perdre de temps à délibérer, com- « mande aux tribuns , dès que le jour commencerait à « paraître, de se mettre en marche avec l’infanterie ; il « se met lui à la tète de la cavalerie, et tire droit vers la « hauteur.
« Les chefs des Gaulois avaient aussi vu les feux pen- « dant la nuit, et conjecturant que les ennemis étaient « proches, ils tinrent conseil. Anérocstc leur roi dit
« qu’aprcs avoir fait un si riche butin ( car le butin était « immense en prisonniers, en bestiaux et en bagages) , « il n’était pas à propos de s’exposer à un nouveau eom- « bat, ni de courir le risque de perdre tout ; qu’il valait « mieux retourner dans leur patrie; qu’ après s’être dé- « chargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on * le trouvait bon, de reprendre les armes contre les Ro- « mains. Tous se rangeant à cet avis, avant le jour ils « lèvent le camp, et prennent leur route le long de la « mer par la Tyrrhénie.
» Quoique Lucius eût joint à ses troupes celles quis’é- « taient réfugiées sur la hauteur , il ne crut pas pour « cela qu’il fût de la prudence de hasarder une bataille « rangée ; il prit le parti de suivre les ennemis et d'obscr- « ver les temps et les lieux où il pourrait les incommo- « der et regagner le butin.
« Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, Caius « Atilius, venant de Sardaigne, débarquât ses légions à « Pise, et les conduisit à Rome par une route contraire « à celle des Gaulois. A Télamon, ville des Tyrrhéniens, « quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans l'avant- « garde du consul, les Romains s’en saisirent. Interro- « gés par Atilius, ils racontèrent tout ce qui s’était « passé ; qu’il y avait dans le voisinage deux armées, et « que celle des Gaulois était fort proche, ayant en queue « celle d’Emilius. Le consul fut touché de l’échec que « son collègue avait souffert; mais il fut charmé d’avoir « surpris les Gaulois dans leur marche et de les voir entre
COUP n’CEIL RÉTROSPECTIF. 271
* deux armées. Sur-le-champ il commande aux tribuns « de ranger les légions eu bataille, de donner à leur front
* l’étendue que les lieux permettaient, et d’aller brave- « ment au devant de l’ennemi. Sur le chemin il y avait « une hauteur, au pied de laquelle il fallait que les Gau- « lois passassent. Atilius y courut avec la cavalerie et se « logea sur le sommet , dans le dessein de commencer le « premier le combat, persuadé que par là il aurait la « meilleure part à la gloire de l’événement.
« Les Gaulois , qui croyaient Atilius bien loin ,
* voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne « soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la « nuit Emilius avait battu la campagne avec sa cavalerie « pour s’emparer le premier des postes avantageux. Sur « cela ils détachèrent aussi la leur et quelques soldats
* armés à la légère pour chasser les Romains de la hauteur.
* Mais ayant su d’un prisonnier que c’était Atilius qui « l’occupait, ils mettent au plus vite l’infanterie en « bataille, et la disposent de manière que, rangée dos à « dos, elle faisait front par devant et par derrière ; ordre « de bataille qu’ils prirent sur le rapport du prisonnier « et sur ce qui se passait actuellement, pour se défendre « et contre ceux qu’ils savaient à leurs trousses, et contre « ceux qu’ils auraient en tête.
* Emilius avait bien ouï parler du débarquement des « légions à Pise, mais il ne s’attendait pas qu’elles « seraient si proches ; il n’apprit sûrement le secours qui « lui était venu que par le combat qui se donnait à la
■> hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie, et en même « temps il conduisit aux ennemis l’infanterie rangée à la « manière ordinaire.
« Dans l’armée des Gaulois, les Gésates, et après eux « les Insubriens, faisaient front du côté de la queue, « qu’Emilius devait attaquer ; ils avaient à dos les Tau- « risques et les lküens, qiii faisaient face du côté qu’Ati- « lius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le « butin fut mis sur une des montagnes voisines, avec un
• détachement pour le garder. Cette armée à deux fronts « n’était pas seulement terrible à voir, elle était encore « très-propre pour l’action. Les Insubriens y paraissaient « avec leurs braies, et n’ayant autour d’eux que des c saies légers. Les Gésates, au premier rang , soit par « vanité, soit par bravoure, avaient même jeté bas ces « habits, et ne gardaient que leurs armes, de peur que « les buissons qui se rencontraient là en certains endroits « ne les arrêtassent, et ne les empêchassent d’agir.
« Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des i trois armées, tant il y aurait de cavalerie de part et « d’autre qui combattait, Atilius perdit la vie dans la
• mêlée, où il se distinguait par son intrépidité et sa « valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois.
« Malgré cela, la cavalerie romaine fil si bien son devoir, « qu elle emporta leposle, cl gagna une pleine victoire sur « celle des ennemis.
« L’infanterie s’avança ensuite l’une contre l’autre.
« Ce fut un spectacle fort singulier, et aussi surprenant
* pour ceux qui, sur le récit d’un fait, peuvent par
• imagination se le mettre sous les yeux, que pour ceux « qui en étaient témoins ; car une bataille entre trois « armées tout ensemble est assurément une action d’une « espèce et d’une manœuvre bien particulières. D’ail- « leurs aujourd’hui, comme alors, il n’est pas aisé de
* démêler si les Gaulois attaqués de deux côtés s’étaient « formés delà manière la moins avantageuse, ou la plus « convenable. Il est vrai qu’ils avaient à combattre de « deux côtés ; mais aussi rangés dos à dos, ils se met- « taient mutuellement à couvert de tout ce qui pouvait
• les prendre en queue. Et ce qui devait le plus contri- « buer à la victoire, tout moyen de fuir leur était inter- « dit ; et une fois défaits, il n’y avait plus pour eux de « salut à espérer : car tel est l’avantage de l’ordonnance « à deux fronts.
< Quant aux Romains, voyant les Gaulois serrés entre « deux armées et enveloppés de toutes parts, ils ne pou- « vaient que bien espérer du combat : mais d’un autre « côté, la disposition de ces troupes et le bruit qui s’y « faisait, les jetaient dans l’épouvante. Le nombre des t cors et des trompettes y était innombrable, et toute « l’armée ajoutant à ces instruments ses cris de guerre, « le vacarme était tel que les lieux voisins, qui le ren- « voyaient, semblaient d’eux-mêmes joindre des cris au « bruit que faisaient les trompettes et les soldats. Ils « étaient encore effrayés de l’air et des mouvements des « soldats du premier rang, qui en effet frappaient autant
« par la beauté et la vigueur de leurs corps, que par
* leur nudité ; outre qu’il n’y en avait point dans les t premières compagnies qui n’eussent le cou et les bras
* ornés de colliers et de bracelets d'or. A l’aspect de « cette armée, les Romains ne purent à la vérité se « défendre de quelque frayeur, mais F espérance d'un « riche butin enflamma leur courage.
* Les archers s’avancent sur le front de la première « ligue, selon la coutume des Romains et commencent « l’action par une grêle épouvantable de traits. Les
* Gaulois des derniers rangs n’en souffrirent pas extrê- « mement, leurs braies et leurs saies les en défendirent;
« mais ceux des premiers, qui ne s’attendaient pas à ce « prélude , et qui n’avaient rien sur leur corps qui les mît « à couvert, en furent très-incommodés. Ils ne savaient
* que faire pour parer les coups. Ijeur bouclier n'était pas > assez large pour les couvrir; ils étaient nus , et plus « leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits « sur eux. Se venger sur les archers mêmes des blessures « qu’ils recevaient, cela était impossible, ils en étaient « trop éloignés ; et d’ailleurs comment avancer au travers i d’un si grand nombre de traits ? Dans cet embarras, les « uns, transportés de colère et de désespoir, se jettent « inconsidérément parmi les ennemis, et se livrent volon- < tairement à la mort : les autres pâles, défaits,
« tremblants, reculent et rompent les rangs qui étaient t derrière eux. C’est ainsi que dès la première attaque « fut rabaissé l'orgueil et la fierté desGésates.
« Quand les archers se furent retirés, les Insubriens,
* les Boïens et les Taurisques en vinrent aux mains. Ils « se battirent avec tant d'acharnement que , malgré les « plaies dont ils étaient couverts, on ne pouvait lesarrachci' « de leur poste. Si leurs armes eussent été les mêmes que « celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils « avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, « mais leurs épées ne leur rendaient pas les mêmes ser- « vices. Celles des Romains taillaient et perçaient, au lieu « que les leurs ne frappaient que de taille.
« Ces troupes ne soutinrent le combat que jusqu’à ce « que la cavalerie romaine fût descendue de la hauteur, « et les eût prises en flanc. Alors l’infanterie fut taillée en « pièces, et la cavalerie s’enfuit à vau-de-route. Qua- « rante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit au « moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Con- « colitan, un de leurs rois. Ànéroeste se sauva avec « quelques-uns des siens en je ne sais quel endroit, où « il se tua lui, et scs amis, de sa propre main.
* Emilius, ayant ramassé les dépouilles, les envoya à « Rome, et rendit le butin à ceux à qui il appartenait.
* Puis, marchant à la tête des légions par la Ligurie, il se « jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se gorger « de butin , et revint à Rome en peu de jours avec l’ar-
* mée. Tout ce qu’il avait pris de drapeaux, de colliers i et de bracelets, il l’employa à la décoration du Capitole ; « le reste des dépouilles et les prisonniers servirent à « orner son triomphe.
« C’est ainsi quéclioua cette formidable irruption des « Gaulois, laquelle menaçait d’une ruine entière non-seule-
• ment toute l’Italie , mais Rome même.
« Après ce succès, les Romains , ne doutant point qu'ils « ne fussent en état de chasser les Gaulois de tous les envi- « rons du Pô , firent de grands préparatifs de guerre , « levèrent des troupes , et les envoyèrent contre eux , « sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, « qui venaient d’être créés consuls. Celte irruption épou- « vanta les Dôiens ; ils se rendirent à discrétion.
« L’année suivante, PubliusFurius etCaius Flaminius « se jetèrent encore dans la Gaule. Ils entrèrent dans le « pays des Insubriens par l’endroit où l’Adda se jette « dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage et « dans leur campement, et mis hors d’état d'agir, ils « firent un traité avec ce peuple et sortirent du pays. « Après une marche de plusieurs jours, ils passèrent le « Cluson, entrèrent dans le pays des Cénomans , leurs « alliés, avec lesquels il retombèrent , par le bas des Alpes, « sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et sacca- « gèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple, voyant « les Romains dans une résolution fixe de les exterminer, t prirent enfin le parti de tenter la fortune et de risquer le « tout pour le tout. Pour cela, ils rassemblent en unmême « endroit tous leurs drapeaux , même ceux qui étaient « relevés d’or, qu’ils appelaient les drapeaux immobiles, « et qui avaient été tirés du temple de Minerve . Us
* font provision de toutes les munitions nécessaires, et,
au nombre de cinquante mille hommes, ils vont hardi- « ment et avec un appareil terrible se camper devant les
* ennemis.
« Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre,
* avaient d’abord dessein de faire usage dans cette bataille
* des troupes gauloises qui étaient dans leur armée; mais « sur la réflexion qu’ils firent que les Gaulois ne se font t pas un scrupule d'enfreindre les traités , et que c’était » contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils « craignirent d’employer ceux qu’ils avaient dans une « affaire si délicate et si importante ; et, pour se précau- « tionner contre toute trahison, ils les firent passer au « delà de la rivière, et plièrent ensuite les ponts. Pour « eux, ils restèrent en deçà, et se mirent en bataille sur « le bord, afin qu’ayant derrière eux une rivière qui « n’était pas guéable, ils n’espérassent de salut que de « la victoire.
« Cette bataille est célèbre par l’intelligence avec la- « quelle les Romains s’y conduisirent. Tout l’honneur en « est dû aux tribuns, qui instruisirent F armée en général ,
« et chaque soldat en particulier de la manière dont on « devait s’y prendre. Ceux-ci, sur les combats précédents,
* avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois,
« tant qu’ils n’étaient pas entamés, les rendait à la « vérité formidables dans le premier choc ; mais que leurs « épées n'avaient pas de pointe, qu’elles ne frappaient que « de taille et un seul coup ; que le fil s'en émoussait, et « qu’elles se pliaient d'un bout à l’autre: que si les soldats,
« après le premier coup, n’avaient le loisir de les appuyer « contre terre et de les redresser avec le pied, le second « n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns « donnent à la première ligne les piques des triaires qui t sont à la seconde, et commandent t'i ces derniers de se « servir de leurs épées. On attaque de front les Gaulois, « qui n’eurent pas plutôt porté les premiers coups que leurs « sabres leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent « sur eux l'épée à la main, sans que ceux-ci puissent faire « aucun usage des leurs: au lieu que les Romains ayant des « épées pointues et bien affilées, frappent d'estoc et non
* pas de taille. Portant donc alors des coups et sur la « poitrine et au visage des Gaulois , et faisant plaie sur « plaie ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau.
« La prévoyance des tribuns leur fut d’un grand
* secours dans cette occasion ; car le consul Flaminius ne « paraît pas s’y être conduit en habile homme. Rangeant « son armée en bataille sur le bord même de la rivière, t et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour « reculer, il ôtait à la manière de combattre des Romains « ce qui lui est particulier. Si pendant le combat les t ennemis avaient pressé et gagné tant soit peu de ter- « rain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée
* dans la rivière. Heureusement le courage des Romains t les mit à couvert de ce danger. Ils firent un butin
* immense, et, enrichis de dépouilles considérables, ils « reprirent le chemin de Rome.
« L’année suivante , les Gaulois envoyèrent demander la
• faix ; mais les deux consuls Marcus Claudius et Cn. « Cornélius ne jugèrent pas à propos qu’on la leur accordât. « Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un dernier « effort. Ils firent lever à leur solde chez les Gésates, le « long du Rhône , environ trente mille hommes, qu’ils « tinrent en haleine, en attendant que les ennemis vins- « sent. Au printemps, les consuls entrent dans le pays « des Insubriens , et s’étant campés proche d ’Acerres *, « ville située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le « siège. Comme ils s’étaient les premiers emparés des « postes avantageux, les Insubriens ne purent aller « au secours de la ville ; cependant, pour en faire lover « le siège, ils firent passer le Pô k une partie de leur
• armée, entrèrent dans les terres des Adréens, et as-
• siégèreht Clastidium 5 .
« A cette nouvelle, Marcus Claudius, à la tête de la « cavalerie et d’une partie de l’infanterie, court au « secours des assiégés. Sur le bruit que les Humains « approchent , les Gaulois laissent là Clastidium ,
« viennent au-devant des ennemis, et se rangent eu « bataille. La cavalerie fond sur eux avec impétuosité,
« ils soutiennent de bonne grâce le premier choc : mais « cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en « queue et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie
(1) Aujourd'hui probablement Angara, au bord du Uc Majeur.
(3) Aujourd'hui Catleggio, près de Voghera, sur la route d'Alexandrie à Plaisance.
COUP D'ŒUIL RÉTROSPECTIF. 8S1
« raison que ces peuples , je ne dis paie dans la plupart de « leurs actions, mais généralement dans tout ce qu'ils » entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité qu’ils « ne consultent les règles de la raison et de la prudence. « Aussi, furent-ils chassés en peu de temps de tous les « environs du Pô, à quelques endroits près qui sont au
• pied des Alpes; et cet événement m’a fait croire qu’il « ne fallait pas laisser dans l’oubli leur première irrup- « tion, les choses qui se sont passées depuis, et leur « dernière défaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort « de l’histoire ; et il est bon de les transmettre à nos neveux t pour leur apprendre à ne pas craindre les incursions « subites et irrégulières des barbares. Ils verront par là
• quelles durent peu, et qu’il est aisé de sc défaire de ces « sortes d'ennemis , pourvu qu'on leur tienne tête , et qu'on « mette plutôt tout en œuvre que de leur rien céder de ce
• quittons appartient. Je suis persuadé que ceux qui nous
• ont laissé l'histoire de f irruption des Perses dans la « Grèce et des Gaulois à Delphes, ont beaucoup contribué « au succès des combats que les Grecs ont soutenu pour « maintenir leur liberté; car quand on se représente les « choses extraordinaires qui se firent alors, et le nombre « innombrable d’hommes qui , malgré leur formidable
• appareil de guerre, furent vaincus par des troupes qui « surent dans les combats leur opposer la résolution, « l’adresse et l’intelligence, il n’y a plus de magasins, « plus d'arsenaux, plus d'armées qui épouvantent, ou « qui fassent perdre l’espérance de pouvoir défendre son
« pays et sa patrie. Or, comme les Gaulois n’ont pas seu- « lement autrefois jeté la terreur dans la Grèce, mais • que cela est encore arrivé plusieurs fois de nos jours, € ç’a été pour moi une nouvelle raison de reprendre « de plus haut et de rapporter en abrégé les principaux « points de leur histoire. » .
Nous nous demandons si Polybe exprime bien ici toute sa pensée. En effet, peut-on admettre sans réserve qu’un historien vivant à Rome, un Grec si éclairé, si judicieux, n’ait pas vu clairement que la véritable irruption n’arrivait point de l’extérieur de l’Italie, ne convergeait point sur Rome ; mais, au contraire, divergeait do Rome sur l’Italie et sur tout l’univers par la politique et parles armes? Polybe peut-il ne pas avoir compris cela, lui qui personnellement avait été emporté par le flot submergeant sa patrie et du coup ramené dans le gouffre, à Rome ? Lui qui savait fort bien que depuis lors, — pendant que, d’un coté, son noble élève détruisait Carthage, — d’un autre côté, Corinthe aussi , où les beaux arts ralliaient tous les Grecs en corps de nation, avait été saccagée et livrée aux flammes par un consul digne exécuteur d’un tel acte 1 ; qu’ensuite Numance avait subi le même sort?....
Comment Polybe, en exposant avec tant de clarté la
(1) En effet, Vclleius Paterculus nous apprend que le consul Mummius Àchaicus, qui détruisit Corinthe, envoya à Rome lea quelques chefs-d'œuvre sauvés de la destruction, tableaux, statues, en avertissant bien ceux à qui il les conGait pour le transport que , au cas de perte ils auraient à en rendre d'autres pareils .
politique romaine, peut-il taxer les Gaulois de ne se faire aucun scrupule d'enfreindre les traités, lui qui n’en rapporte aucun exemple à la charge des Gaulois 1 ? Comment n’adresse-t-il pas ce reproche aux Romains, lui qui nous montre les consuls Furiuset Flaminius mis par les Insubriens hors d’état d’agir, et alors faisant un traité avec ces Gaulois et sortant de leur territoire comme pour retourner à Rome, mais en réalité pour se rendre, par un chemin détourné, dans le pays desCénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent , par le bas des Alpes, sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et saccagèrent tous les villages? Est-ce bien là aussi, comme le dit ensuite l’historien dans ses conclusions, ne rien céder de ce qui nous appartient? N’est-cc. pas plutôt ne reculer devant rien pour nous emparer do ce qui ne nous appartient pas?
Comment Polybe, qui nous a si clairement démontré l’infériorité extrême des armes des Gaulois comparativement à celles des Romains, qui nous a dit, au sujet de la bataille deTélamon : Si les armes des Gaulois eussent été les mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire, peut-il ensuite dire dans .ses conclusions, comme si ces
(1) Polybe mentionne bien , à la vérité, une violation du droit dea gêna par lesSénonais; mais cette violation fut-elle autre chose que la représaille d'un acte de même nature, commis parles Romains centre ces mêmes Sénonais au début de la guerre, ainsi que le rapporte Tite-Live? Et d’ailleurs, encore bien qu’il n’y aurait eu aucune circonstance atténuante , les Gaulois n'auraient commis en cela qu'un acte de violence sauvage , sans but, sans autre résultat que d’irriter les Romains contre eux; tandis que la violation d’un traité fait entre deux peuples, c’est, do la part de celui qui y a recours pour surprendre l'autre dans une sécurité trompeuse, un actede perfidie etdelicheté, un acte déshonorant.
mêmes armes de ces mêmes Gaulois eussent été réellement terribles : Il n’y a plus d'arsenaux, plus <f armées qui épouvantent, ou qui fassent perdre r espérance de pouvoir défendre son pays et sa patrie? Pourquoi n'a-t-il pas dit simplement , ainsi que l’exigeaient la logique et l’impartialité : il n’y a plus d’armées qui épouvantent, quelles qu’elles soient d’ailleurs, avec des armes si imparfaites. On le voit, les conclusions tirées ici par Polybe sont loin d'être justes et impartiales : tant il était difficile, même pour un homme sincère, d’écrire l’histoire avec impartialité au milieu du peuple romain.
5 II. Influence de la politique dans la guerre de Gaule Cisalpine.
C’est au sujet de la politique qu’on a pu, avec juste raison, appeler les Gaulois des barbares ; ils n’en suivaient aucune pratique, même la plus élémentaire, la plus indispensable, celle de rester unis entre eux pour la guerre, comme l’exigeait le simple sentiment de conservation. Il est vrai que ce n’est point le peuple, c’est-à-dire la race gauloise elle-même, qui a mérité le reproche historique de manquer de raison et de prudence que Polybe adresse à nos aïeux ; tout au contraire, peut-être? Ce sont les chefs gaulois seuls qui ont mérité ce reproche grave; et il est très-important de le démontrer, car tout l’espoir de notre avenir historique repose sur la certitude que cette distinction doit être faite. Examinons donc bien laformule même du jugement de Polybe, et nous allons voir tout de suite à qui doit être adressé le blâme.
« Aiusi sc termina, dit-il, la guerre contre les Gau- ■ lois. Il ne s’en est pas vu de plus formidable, si l’on en « veut juger par l’audace désespérée des combattants , par « les combats qui s’y sont donnés et par le nombre de ceux « qui ont perdu la vie en bataille rangée. » Tout ceci doit être appliqué, sans le moindre doute, aux combattants, au peuple militaire, à la race des soldats gaulois.
« Mais, ajoute l’historien, à regarder cette guerre du « côté des vues qui ont porté les Gaulois à prendre les « armes, et de C inconsidération avec laquelle chaque chose « s'y est faite, il n’y eut jamais de guerre plus méprisable; « par la raison que ces peuples, je ne dis pas dans la « plupart de leurs actions, mais généralement dans tout • ce qu’ils entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité, « qu'ils ne consultent les règles de la raison et de la pru- « dence. » Ceci doit incontestablement être appliqué aux princes des Gaulois. A qui, en effet, sinon aux princes, l’initiative des entreprises, et l’obligation de savoir résister aux impulsions personnelles? A qui de consulter les règles de la raison et de la prudence au sujet d’une guerre à entreprendre? A qui de né pas l’entreprendre à la légère, sans avoir bien prévu les éventualités et les difficultés ; sans avoir fait les préparatifs en conséquence; sans s’être assuré du concours des co-intéressés, sans s’être ménagé des alliances utiles, comme les Romains n'ont jamais manqué de le faire, même parmi leurs ennemis naturels, et surtout parmi leurs ennemis naturels?
Ainsi, en deux mots : peuple formidable, princes mépri-
sables. Tel est le résumé et l’application juste des conclusions historiques formulées ici par un grand historien au sujet de la guerre de Gaule Cisalpine. D’où cette conséquence forcée: race gauloise , race d'hommes trop facile dans la main des princes , et par suite exposée dans l'occasion à s'en affranchir trop violemment.
Ce que nous venons de voir en Italie, nous le reverrons en Gaule avec les mêmes conséquences désastreuses; mais au moins là, dans la défense des foyers gaulois et d’idées religieuses d’un ordre, élevé, nous trouverons quelques grands et nobles chefs, l’un d’eux, l’honneur de notre race. Suivons donc ici, dans le récit dePolybe, avec attention, bien que d’une manière sommaire, l’ordre et l’enchaînement des victoires et des défaites des Gaulois en Italie.
Nous reconnaissons dans la Gaule Cisalpine, dans l’immense bassin du Pô, entre les Alpes, les Apennins et la mer Adriatique, des émigrations de six de nos cités aborigènes de la Gaule Transalpine. Sur la rive gauche du fleuve sont les Insubres , établis dans la région de Milan; les Cénomans, dans celle de Mantoue ; les Vénèies, dans celle de Venise; sur la rive droite, les Boiiens occupent le pays de Bologne; les Lingons sont au bord de la mer, auprès de l’embouchure du fleuve ; les Sénonais s’étendent au sud-est, le long des Apennins, jusqu’à Sènc (Sinigaglia). Ainsi, les Boïens et les Sénonais sont du côté du midi, limitrophes des Romains ou de leurs alliés, et séparés d’eux par la chaîne des Apennins.
COUP D'ŒIL RÉTKOSPECTIF. 287
La guerre paraît avoir commencé avec les Sénonais tout seuls. Polybe n’indique point quelle en fut la cause ou l’occasion. Tite-Live dit qu’elle fut provoquée par un acte hostile d’ambassadeurs romains contre les Sénonais qui assiégeaient, en Étrurie, la ville de Clusium *. Quoi qu’il en soit de la première cause et des autres causes apparentes de cette longue guerre, l’ambition romaine et le caractère gaulois l’expliquent assez tout entière. Remarquons, en général, qu’on y voit constamment les Gaulois se contenter du territoire qu’ils possèdent, tandis que toujours, au contraire, on y voit les Romains songer à étendre leurs possessions, à s’annexer du territoire en avant, provincia, pro-vincire. La guerre de Gaule faite par Jules César provint de cette même tendance romaine unie h l’ambition personnelle du proconsul.
Quant h l’aspect historique des événements de la guerre de Gaule Cisalpine, le récit de Tite-Live diffère notablement de celui de Polybc ; mais nous n’hésitons point à accorder une entière confiance à l’olybe. Les raisons qui nous y détermincnt\>nt : que Polybe’ vivait à une époque beaucoup plus rapprochée de ces événements ; qu’il était Grec et écrivait à Rome dans la maison des Scipions où il avait sous la main tous les documents officiels, à Rome où tout le monde eut connaissance de son histoire et où il lui eût été impossible de l’écrire,
(l) Aujourd’hui Chtust, k l'extrémité d'un petit lac à l’ouest de Pérouse et du lac de Trasimène, près de la limite des bassina du Tibre et de rOmbronc.
telle qu’elle est écrite, s’il n’eût pas eu pour appui la vérité , la vérité certaine par tous les témoignages contemporains et manifeste pour tous 1 .
Ainsi, nous considérons tout d’abord le grand événement de la prise Je Rome par les Gaulois comme s’étant accompli tout à fait de la manière rapportée par Polybe. Ce ne sont donc point à nos yeux, les oies du Capitole, mais bien les Gaulois Vénètes qui ont délivré Rome de l’occupation gauloise.
Ce n’est pas que la vigilance et l’intelligence des oies du Capitole doivent nous déplaire; car elles ont valu à nos aïeux une inscription monumentale qui a duré déjà plus que le Capitole lui-même, et qui, on peut le prédire, ne sera jamais effacée: Monumcnlum œreperennius. Nous voulons parler de la description du bouclier d'Enée, où Vulcain avait représenté l’avenir de Rome, les principaux événements de son histoire future. Virgile, après avoir décrit le Capitole avec son temple, et fait apparaître Manlius, ajoute : « Et là, sous les portiques dorés, une oie d’argent, « battant des ailes, signalait par ses cris la présence des « Gaulois à la porte ; les Gaulois étaient là parmi les buis- « sons et dans la citadelle, protégés par les ténèbres et « la faveur d’une nuit profonde. Ils ont la chevelure d’or
(1) Tite-Live, en général, au sujet des événement» rapportés avant lui par Polybe, parait avoir au fond copié l'histoire de Polybe, et, lorsque les faits n’étaient pas assez flatteurs pour le peuple-roi, a’ôtre laissé entraîner à y ajouter dca détails accessoires qui supportent difficilement la critique. On en peut dire autant de Thistoite romaine écrite par Florus.
COUP D’ŒIL RETROSPECTIF.
« et les vêtements d’or. On distingue leurs sayons bario- « lés; et même l’or qui s’enroule à leur cou d’une blan- » cheur de lait. A la main de chacun brillent deux gesa « des Alpes ; ils se tiennent couverts de leur long bou- « clier. »
Atque hic auralis voûtant argentais anser Porticibus, Gallos in li mine adetse canebat ;
GalH per dumot aderanl, arcemque tcnelninl ,
Ttefensi lencbris et dono noctis o paca.
Aurea extaries oliis, clique aurai vestis.
Virgatis lurent sagulis; lum lactea colla Auro inncctuntur. Duo quisque Alpina corusrant Gæsa manu, scutis protecti corpora longis.
(.En., VIII.)
Voilà le portrait de nos ancêtres, avec leurs armes. Il est tracé par un grand poëtequi avait vu dans son enfance les derniers Gaulois restés sur la terre italienne *. Tous les peuples n’ont pas ainsi des ancêtres dépeints par Virgile et auxquels l’immortalité soit assurée :
Calo Muta beat
(Hor.)
Mais la poésie a des parfums qui peuvent enivrer. Revenons à l’histoire, qui présente des fruits nourrissants et
(1) De quelle race de peuple était Virgile, né prés de Mantouc {en Gaule Cisalpine), et qui a fait entendre de si touchantes plaintes à propos de la fondation violente de colonies romaines dans sa patrie : « Nos patriam fugimusî . . .? Horace, fils d’un affranchi et né K Vénusc, dans la Grande-Grèce, était-il de sang italien? Lucain naquit en Espagne, h Cordoue ; mais sa famille y était venue d’Italie : de quelle contrée? Le nom de famille Annaus, indiquerait une ville des Vénètea, Anneianum. sur l'Athesis (Legnago, sur l’Adige) ; le surnom du poète, Lucanus, indiquerait la Lucanie, dans la Grande-Grèce. Ses sentiments étaient assez peu romains, si l’on prend César pour le plus grand des Romains. « Jusque datum sceleri canxmus » ( Phars .)
J U I, F. S CÉSAR F. N RAULE.
toujours salutaires, même ceux qui sont amers. Pour un peuple de sang gaulois, facile à entraîner, le souvenir historique de la prise de Itome, de ce brillant fait d’armes, doit être inséparable du souvenir de la plus grande faute politique que ses aïeux aient commise, de celle qui a causé tous les malheurs de la nation et son asservissement pendant tant de siècles, à savoir, la coopération avec l’ennemi commun à l’oppression des frères de race. On peut s’en rendre coupable à deux degrés : le premier, c’est l’abstention, c’est le défaut de concours contre l’ennemi commun ; le second degré, c’est le concours prêté à l’ennemi : il n’y a de différence que dans la gravité du mal.
Nam iua r es agitur paries quum proximus ardet.
C'est là un élément politique qu’on ne doit jamais perdre de vue dans notre histoire. Nous voyons déjà ce mal apparaître parmi les Gaulois en Italie, à la prise de Rome. Il est impossible d’en chercher la source ailleurs que dans la rivalité ou l’ambition de quelques chefs. Nous allons voir découler de là une série continue de désastres du côté des Gaulois, et de succès du côté des Romains, depuis la délivrance de Rome par les Gaulois Vénètes, jusqu’à la catastrophe d’Alesia et à l’oppression de toute la race gauloise par les Romains.
Suivons les faits en Italie.
Les Sénonais combattent seuls; les autres Gaulois s’abstiennent, même les Boïens qui sont à côté d’eux et comme eux limitrophes dessRomains. « La bataille se
« donne, dit Polybe ; les Romains victorieux tuent la « plus grande partie des Scnonais, chassent le reste et se
• rendent maîtres de tout le pays. C’est dans cet endroit « de la Gaule qu’ils envoyèrent pour la première fois
« une colonie (à Sinigaglia, Sena gallica) » Ainsi, à
cette seconde faute politique des Gaulois , voilà les Apennins franchis par les Romains.
« La défaite des Scnonais, dit Polybe, lit craindre aux « Boïens qu’eux-mêmes et leur pays n’eussent le même
« sort. Ils levèrent une armée formidable Voilà les
Boïens, non encore les autres Gaulois, qui ouvrent les yeux ! Voici la conséquence : « Les Boïens furent, entiè- « rements défaits, et contraints, malgré qu’ils en eus-
• sent, de demander la paix aux Romains et de faire un « traité avec eux '.
« Après quelques années écoulées, les chefs des Gau- « lois cherchèrent querelle aux Romains pour des baga- « telles, dit notre auteur, et entraînèrent dans leur parti « les Gaulois des Alpes Le peuple parmi les Boïens,
• ne voulut pas marcher avec eux. Il sc révolta contre « ses chefs, s’éleva contre ceux qui venaient d’arriver « des Alpes, et tua ses propres rois Atis et Galatus. «Il y eut même bataille rangée où ils se massacrè- « rent les uns les autres. » Ainsi fut amenée chez les Gaulois la guerre civile avec ses résultats. 11 paraîtrait
(1) Il est regrettable que Polybe n'ait pas mentionné les stipulations de ce traité, qui nous eussent fait connaître toute la conséquence de cette faute politique.
donc qu’il s’y est rencontré de petits Césars, ne craignant pas de verser le sang des peuples dans l’intérêt de leur propre ambition, et que le peuple Boïen n’a pas voulu s’y prêter. Le peuple Boïen a pu avoir de bonnes raisons pour refuser de faire la guerre, et certainement il en avait le droit : qui le nierait? Mais, tuer ses propres rois, quel grave désordre ! Voilà où conduit la trop grande obséquiosité.... à la violence. En effet, elle conduit naturellement à l’arbitraire, à l'abus de l’autorité (comme en abusèrent ces deux rois des Gauloisj ; or, une fois la situation politique d’un peuple arrivée là, s’il a le sang bouillant, qui pourrait s’étonner de le voir se porter aux plus graves désordres, puisque ni lui ni ses rois n’ont plus de frein, et que la lutte est entre eux? Aussi les Romains s’en retournèrent-ils à Rome, en disant : nous n’avons pas besoin de nous en mêler, les Gaulois feront assez d’eux-mêmes. Tel fut le premier avertissement donné à la nation gauloise : que le bon ordre se trouve entre l’obséquiosité excessive pour les princes, qui les expose à l’erreur, et la violence contre eux, qui laisse la nation sans guide, exposée à tous les hasards.
Nous voyons ensuite les Insubriens, à leur tour, ouvrir les yeux, s’unir enfin aux Boïens tout meurtris, et faire appel aux Gaulois Transalpins. De son côté, le Sénat de Rome ne s’est point endormi, et les Romains sont devenus forts : l’historien nous fait l’énumération de leurs forces coalisées; il est trop tard pour les Gaulois Cisalpins, d’autant plus que deux de ces divers petits peuples,
les Vénètes et les Cénomans, restent encore tournés contre leurs frères et unis à l’ennemi commun. Nous avons vu le résultat fatal de la bataille, malgré le courage héroïque des Gésates, des Insubriens, des Boïens.
Dès lors les Romains ne laissent pins de trêve ni de repos aux Gaulois Cisalpins. Ils font degrands préparatifs de guerre, lèvent beaucoup de troupes et les envoient avec les consuls dans les plaines du Pô. Les Boïens. se rendent à discrétion.
Les Insubriens tiennent encore ferme et font leurs conditions. Mais à peine le traité était-il fait que les Romains le violent ; et, renforcés par les Cénomans, ils mettent à feu et à sang le pays des Insubriens. Ceux-ci « voyant les « Romains dans une résolution fixe de les exterminer, » marchent à eux avec toutes leurs forces : mais l’imperfection déplorable de leurs armes trahit leur courage ; ils sont taillés en pièces. Ils font un effort suprême, appellent à eux les Gésates des rives du Rhône, et livrent une dernière bataille, dans laquelle ils succombent comme un peuple brave, mais non sans reproche politique à se faire. Leur capitale, Milan, est prise; la Gaule Cisalpine est définitivement conquise par les Romains.
Les débris des divers petits peuples gaulois qui occupaient cette Gaule Cisalpine paraissent s’être fondus peu à peu dans les colonies romaines qui s’y sont établies. Les Boïens seuls se seraient éloignés de là en corps de peuple, pour aller s’établir dans la Noriquc ( sur la rive droite de l’Inn et du Danube, entre ces cours d’eau et
l’extrcmité orientale de la chaîne des Alpes, qui se recourbe et se termine dans la direction nord-est) . Nous les y retrouverons au début de la guerre entreprise par Jules César en Gaule Celtique.
Telles furent les guerres des Gaulois en Italie, au point de vue de la politique , laquelle fut nulle de leur côté, habile du côté des Romains.
§ III. Influence des armes dans la guerre de Gaule Cisalpine, et dans quelques autres cas remarquables.
Polybe, en historien compétent et fidèle, n’a point manqué de porter son attention sur les armes employées de part et d’autre dans la guerre qu’il racontait, et de signaler l’extrême infériorité de celles des Gaulois Cisalpins ; ce qui nous intéresse d’autant plus que César, dans scs Commentaires, ne nous parlera pas de celles des Gaulois Transalpins, certainement armés de même, puisque les Cisalpins étaient des émigrations armées, envoyées en Italie par les Transalpins. Nous ne pouvons donc nous dispenser d’arrêter encore un peu l’attention du lecteur sur le récit de Polybe à cet égard.
11 nous montre ici, dans deux grandes batailles, le fait réel, signalé et apprécié techniquement par Végèce en ces termes : « Pour les soldats romains (exercés à porter des « coupsde pointe) , non-seulement ce fut facile de vaincre « les ennemis qui frappaient de taille, mais encore ils « s’en jouèrent. — Nam cœsim pugnanles , non solum « facile vicere, sed cliam derisere Romani . » — Il n’est pas
COUP D’ÜSIL RETROSPECTIF.
besoin d’être un grand militaire pour juger ici avec certitude que nos aïeux combattaient dans des conditions telles , qu’il leur était impossible d’obtenir la victoire, pour peu que leurs adversaires apportassent de fermeté dans le combat. On devrait-donc plutôt s’étonner que les Gaulois aient pu vaincre tant de fois les Romains, si la terreur que le nom gaulois inspirait à, Rome ne venait expliquer les défaites des légions, par le trouble moral et le désordre matériel que cette terreur devait susciter dans leurs rangs et autour d’elles. Ainsi, tant que les Romains n’eurent point assez de sang-froid pour apprécier à sa juste mesure la force réelle des Gaulois, ceux-ci purent les vaincre par leur vaillance fougueuse, unie à la terreur qu’ils inspiraient ; situation illusoire qui paraît avoir duré encore assez longtemps. Mais, une fois que les Romains se furent formé une idée saine de la situation vraie de leurs propres soldats, munis de toutes leurs armes défensives, de leur épée espagnole bien affilée, et de leurs forts javelots à longue pointe de stylet, vis-à-vis des Gaulois, n’ayant que de faibles boucliers, un sabre sans pointe, à tranchant émoussé, et des y csa ou autres projectiles impuissants à transpercer un fort bouclier ou une cuirasse, les légionnaires durent enfin se trouver guéris de leur terreur. Que peuvent, en effet, la vaillance et la force brute du corps de l’homme nu, ou comme nu, contre une pointe aiguë d’acier, sinon faire transpercer l’homme, sans guère augmenter le danger pour celui qui tient la pointé à la main, et qui se trouve à couvert par des moyens suffisam-
ment protecteurs? Pur conséquent on peut dire que, dans les conditions respectives d’armement, la vaillance des Gaulois restait sans effet contre les Romains. Végèce ajoute avec raison, au sujet des armes défensives, une considération qui doit encore trouver place ici, à savoir, que les soldats romains de son époque, en voulant se décharger du fardeau des armes défensives des anciens, de la cuirasse, du casque (et substituer à ce dernier le bonnet à poil), se mettaient dans des conditions à être tués comme des troupeaux 1 . Et cependant, il leur restait encore l’épée espagnole, le pilum et le fort bouclier; différence énorme entre une situation dont la pensée alarmait tant Végèce, et la situation réelle des Gaulois en face des soldats romains.
Ainsi, Polybe et Végèce, l’historien militaire et l’auteur du traité sur les armes, s’accordent complètement : l’un nous montre et l’autre nous explique comment, à une certaine époque des guerres des Gaulois Cisalpins contre les Romains, « ce ne fut plus qu'un jeu pour les soldats romains « de tuer les soldats gaulois comme des troupeaux. •
Tel fut le sort de nos aïeux en Italie.
N’est-ce pas là dans l’histoire (tout sentiment patriotique à part) une chose étonnante, incroyable? Car enfin, la race gauloise était-elle donc dénuée de tout bon sens?
(1) Sed HU qui laborcm in portandis veteribus munimentis ferre non possunt, detcctis corporibus cl t minera sus’.inere coguntur, et cum maximo de décoré trucidantur ut pecudcs. (I, xx v )
COUP D'CKIL RÉTROSPECTIF. 297
Qui oserait dire cela? Qui le croirait? Et néanmoins il n’est pas possible de douter qu’elle n’ait été battue ainsi en Italie, percée, transpercée, couchée par terre dans plusieurs batailles, jusqu’à la fin, sans avoir jamais à son tour percé de la même manière les soldats romains? Comment se rendre compte de ce phénomène? Comment comprendre qu’un peuple qui eut remporté la victoire , s'il eût eu les memes amies que les Romains, dit Polybe, n’ait jamais, après plusieurs batailles semblables, fait usage d’armes pareilles à celles des Romains ; qu’il ait persisté à conserver l’usage de ses anciennes armes si défectueuses, évidemment défectueuses à tous les yeux, aux yeux des soldats romains, aussi bien qu’à ceux des tribuns, qui prirent leurs mesures eu conséquence et gagnèrent la bataille?
Il n’est pas admissible qu’une telle faute militaire et tous les désastres qui en résultèrent soient provenus de la ténacité routinière du soldat gaulois. Ce n’est point là, en effet, un des mauvais côtés du caractère de la race; au contraire, le goût pour le changement lui a été reproché. En matière militaire, César lui-même a été frappé (comme nous l’avons vu dans le récit du siège d’Avaricum) de l’esprit inventif de la race gauloise , de sa facilité à comprendre et à imiter tout ce qu’elle voit faire aux autres. — Ut est summœ rjenus solertiœ , atque ad omnia imitanda alque cfficienda, quœ ab quoque traduntur, aptissimum. — Or, au sujet des armes de main, chaque soldat gaulois y voyait aussi clair qu’aucun chef; l’insou-
ciance n’était, pas possible : il y allait de la vie «le chacun. Cette faute militaire, si grave, ne peut donc pas être imputée aux soldats gaulois; il faut remonter aux chefs pour en découvrir la cause.
Quelle qu’ait été la gravité des conséquences, la cause qui les a amenées peut, en elle-même, être fort petite (comme pour nos chemins de fer la moindre pierre négligée sur tin rail peut amener la catastrophe d’un puissant train); ce peut donc être une petite affaire d’administration militaire. Ainsi, nous devons naturellement chercher la cause primitive de ces faits historiques, si déplorables, dans les vices d’administration qui ont pu jadis découler des défauts du caractère national.
On a reproché à notre race d’être obséquieuse : peu importe si d’autres races le sont moins ou davantage; ce n’est pas là notre beau côté, mais ce n’est pas le moins utile à examiner. 11 y a du vrai dans le reproche qu'on nous adresse, et Paul-Louis Courier, afin que jamais personne en France n’oublie que l’obséquiosité est une tache dans notre caractère national, et un danger pour la chose publique, en a accentué le reproche, comme on sait, jusqu’à l’insulte en face *. Cherchons de ce côté-là.
La chose publique se divise naturellement en un certain nombre de parties et de parcelles à administrer dans l'intérêt national. L’administration de ces diverses parties et parcelles est confiée à autant de personnes et
(1) Pamphlet des pamphlets: « Le Français fa.it la révérence
COUP D’CEIL RETROSPECTIF.
de groupes de personnes, qui deviennent ainsi de respectables serviteurs publics. Tel est le principe administratif. Mais naturellement aussi l’intérêt particulier ou l’amour- propre tendent à supplanter l’amour du bien public ; et, l’obséquiosité environnante s’y prêtant , poussant dans la même direction, il survient une tendance générale à passer, du rôle de serviteur public, au rôle de maître de la partie ou parcelle à administrer 5 chacun se saisit de la sienne, se l’approprie, empêche le public de s’immiscer dans son affaire, de toucher à sa chose, et l'en voilà maître exclusif, repoussant tout perfectionnement qui serait proposé par un simple citoyen.
Or, d’ailleurs, comme pour perfectionner une chose quelconque, il faut y songer sans cesse, pendant longtemps ; et qu’aussi pour avancer un peu vite en position personnelle, il faut pareillement y songer toujours et s’en occuper sans cesse ; évidemment il n'y a pas lieu de s’étonner si un administrateur ambitieux ne songe guère à perfectionner la chose qu’il administre.
D’où il est facile de comprendre que les chefs du peuple gaulois en Italie, préoccupés chacun d’atteindre le but de son ambition , ne se soient nullement occupés de perfectionner les armes de ce peuple ou d’en faire venir d’autres d’Espagne et d’exercer les soldats gaulois à les manier habilement; ajoutons qu’il eût encore, au préalable, fallu que ces chefs gaulois reconnussent leur ignorance et leur faute en matière si importante. On voit donc bien qu’en Italie l’esprit personnel parmi les chefs
gaulois, joint à l’esprit d’obséquiosité parmi le peuple, a fort bien pu faire négliger la modification des armes, et amener ainsi le désastre commun dont I’olybe nous a rendus témoins *.
Il n’est pas sans intérêt d’ajouter ici deux mots seulement, pour montrer que les considérations générales qui précèdent expliquent déjà plusieurs événements de la lutte des autres peuples contre l’invasion romaine, et qu’ainsi elles méritent une certaine confiance au sujet de la guerre de Gaule.
(1) Il csi clair du reste que, de nos jours môme, en tenant la chose militaire séparée du progrès commun des autres choses scientifiques, et privée du travail intelligent de la multitude nationale, on perd une grande partie des forces de la nation. Les Romains procédaient à l’inverse de cette manière de faire. Au lieu de réserver à quelques personnes la sollicitude de ce grand intérêt public, ils portaient tout le monde à s’en occuper, en proclamant avec éclat ce qu’avaient découvert d'utile des chefs subalternes, d’obscurs soldats, lors même que cela touchait aux pensées du général en chef. Ainsi, par exemple, les tribuns des légions voient comment il faut s'y prendre pour vaincre facilement les Insubriens ; ils font exécuter des échanges d’armes parmi les soldats et leur montrent ce qu’il faudra que chacun fasse dans la bataille; la bataille est gagnée. Polybe rapporte le fait tel quel : tout l’honneur en est dû aux tribuns, dit-il en pleine ville de Rome. Il taxe même le consul de n'avoir pas su faire Bon devoir. Devant Marseille, quelques légionnaires, en travaillant il la tranchée, imaginent entre eux un meilleur procédé pour prendre la place : le lieutenant de César leur fournit les moyens d’exécution ; et César lui-même porto le fait à la connaissance de la postérité. En Afrique, un Ligurien de l’armée de Marius voit la manière de prendre une place forte dont le consul désespérait de sc rendre maître ; celui-ci écoute le Ligurien, approuve, réussit de cette manière, et tout le monde à Rome est informé que le Ligurien a vu ce que Marius luimême, ce grand guerrier, n’avait pas su voir : Salluste en informe la postérité, et la gloire de Marius n’y perd rien. Ainsi, les plus puissants à Rome laissaient à chacun ce qui lui appartenait dans l'intelligence d’une chose d'intérêt public. De cette manière , toutes les ardeurs de la pensée, animées par l'émulation, étaient actives chez tous les ci-
Annibal, à son arrivée en Italie n’avait, d’après Polybe, que vingt mille hommes d’infanterie et six mille hommes de cavalerie \ Voilà avec quelles troupes il venait attaquer au cœur la puissance romaine appuyée sur plus de sept cent mille combattants. Mais les vingt mille hommes de pied qu’amenait Annibal étaient des soldats pesamment armés , munis de l’épée espagnole. « Tous, dit l’histo- « rien, étaient de bons soldats, merveilleusement exercés « par les guerres continuelles qu’ils avaient faites en • Espagne. » De plus, Annibal était un grand politique;
toyens pour la grandeur commune. Voilà une belle manière de tirer d’un peuple intelligent tout ce qui est en lui. Ajoutons que cela s’accorde avec le principe de la propriété intellectuelle : principe incontestable chez les peuples honnêtes; propriété la plus précieuse de toutes pour des hommes qui l'ont gagnée par des travaux non moins utiles ni moins pénibles que tous autres. Ce n’est là, du reste» que procéder pour les choses de la pensée, comme on vient de procéder avec tant de succès pour les sommes d’argent que réclamait le besoin public. Voltaire disait : « 11 y a quelqu’un qui a plus d’esprit ( ajoutons, et d’argent ) que qui que ce soit, c’est tout le monde.» Ainsi, voulez-vous une chose quelconque ? Arrangez-vous de manière que tout le monde s’en occupe. Qui peut songer à égaler un peuple en quoi que ce soit? Qui a trouvé les merveilles de la photographie? Qui a gagné le prix impérial pour la plus belle découverte en électricité? Qui a perfectionné le canon du- fusil de guerre, perfectionné la batterie, perfectionné la balle? Le peuple. N’y a-t-il rien du peuple dans les progrès modernes de l’artillerie? (On peut consulter à ce sujet le Moniteur universel du 23 avril 1857, douzième colonne.) Toutes les causes de la puissance des Romains, telles que Polybe les expose et les apprécie (VI, ix), peuvent être réduites à deux termes, qui sont : le gouvernement parle Sénat et l'émulation organisée pour tout , provoquée chez tous.
(1) « C’est de lui-même, ajoute Polybe, que nous savons cette cir- « constance, qui est rappelée dans une inscription gravée par son ordre c sur une colonne près du promontoire Lacinien. » (Ce promontoire, aujourd hui capo delle Colone, est à l’extrémité méridionale de l’Italie entre le golfe de Tarente et le golfe de Squillace, près de l'ancienne Crotone.)
il sc présentait comme le libérateur des peuples opprimés par les Romains. Il arrivait donc en Italie .avec une infanterie bien armée et une excellente cavalerie, avec une grande force politique, et avec son génie militaire sans égal : triple puissance dont le succès n’offre rien de bien surprenant, si quelques peuples du pays se sont détachés des Romains et ont passé de son côté. Or, outre les Gaulois restés dans la Cisalpine, et qui s’étaient d’avance entendus avec Annibal, d’autres peuples de l’Italie se sont alors réunis à lui. Nous en avons le témoignage dans Florus en ces tenues : « Et néanmoins, le peuple romain ne pouvait « sc délivrer d’ Annibal attaché aux entrailles de l’Italie. « La plupart des peuples avaient passé à l’ennemi ; et ce « foudre de guerre employait contre les Romains les pro- « près forces de l’Italie. »
Le même auteur appelle l’Espagne, # la belliqueuse < Espagne, illustre par ses vaillants hommes et ses armes, « la pépinière de l’armée ennemie, l’école d’ Annibal. » En effet, les guerres des Romains contre les Numantins, les Lusitaniens et d’autres petits peuples de la péninsule Ibéricnne; les défaites nombreuses qu’ils ont essuyées dans ce pays, prouvent assez et le courage vigoureux des Espagnols et les qualités parfaites de leurs âmes.
Il semblerait qu’avant la première guerre des Romains en Macédoine (à l'appel des Athéniens), la redoutable épée du légionnaire n’était point encore connue en Grèce, car l’épreuve qu’en firent les belliqueux Macédoniens, les frappa de stupeur. « Rien ne causa tant de terreur aux
« Macédoniens , dit Florus, que l’aspect des blessures « faites, non par de petits dards, non par des flèches, ni « par aucune autre petite arme des Grecs ; mais par * d’énormes javelots et de non moindres épées qui « faisaient des plaies plus que mortelles. » Déjà Tite- Live avait signalé le même fait.
On peut dire, d’une manière générale, que les désastres éprouvés par les armées romaines, en ligne de bataille, n’ont eu lieu que dans des rencontres où les ennemis étaient armés de l’épée espagnole (comme les Numantius, les Lusitaniens, les troupes d’Annibal), ou bien dans des combats contre de la cavalerie : exemples, la défaite de Crassus par les Parthes ; celle de Curion par les Numides de Sabura, lieutenant de Juba ; les succès des Germains.
Le désastre complet de Cannes fut dû tout à la fois à la supériorité de la cavalerie ennemie et à l’épée espagnole ; mais, avant tout, au génie incomparable d’Annibal, qui sut tirer le plus grand parti du courage des Gaulois qu’il avait dans son armée , et remédier autant que possible à l’infériorité de leurs armes, de manière que leur défaite même, qui était inévitable, fût assez retardée pour amener la réussite de son admirable plan de bataille, et la perte totale de l’armée romaine.
Rien n’est plus intéressant que d’examiner , dans l’histoire de cette bataille par Polybe, comment Annibal parvint à envelopper et à passer au fil de l’épée une armée romaine deux fois plus nombreuse que la sienne, encore bien que cette dernière ne présentât
JUI.F.S CÉSAIl EX liAUl.E.
qu’une partie des soldats complètement armés à la romaine ', avec des Espagnols munis de leur bonne épée mais dénués de cuirasses, et des Gaidois nus conservant toujours leur mauvais sabre qui coupait mal et ne pouvait nullement percer un ennemi *. Ce furent même les Gaulois et les Espagnols que choisit le grand Carthaginois pour l’exécution de la terrible ruse qui devait décider de la bataille; et, en effet, ils en décidèrent selon sa pensée.
Annibal avait conçu le projet d’attirer et de faire masser toute l’armée romaine contre le centre de la sienne, puis, de l’envelopper là en repliant ses ailes sur elle, des deux côtés, en même temps que sa cavalerie viendrait, par derrière les légions fermer l’enceinte et charger dans l’intérieur.
L’armée romaine s’étant rangée sur une même ligne en cohortes serrées et profondes, avec la cavalerie aux deux extrémités , Annibal rangea la sienne sur une ligne parallèle, d’égale longueur et de profondeur moindre ; il y plaça les Africains par moitié à droite et à gauche , les Gaulois et les Espagnols mélangés par cohortes alternes au centre ; la cavalerie espagnole et gauloise à l’aile gauche, en face de la cavalerie romaine ; les Numides à l’aile droite, en face de la cavalerie auxiliaire des Romains.
(1) C’était l’infanterie africaine qu'Annibal avait revêtue des dépouilles des Romains vaincus à la bataille de Géranium.
(•2) Notons toutefois qu’un sabre de cette forme, mais un peu massif, pouvait être d’un assez bon emploi dans la main d'un cavalier : ce qui s'accorde avec quelques brillants faits d’armes de la cavalerie gauloise, par exemple , à cette bataille même, comme nous allons le voir.
(On voit qu’Annibal a soin de remédier à l’infériorité des sabres gaulois par un mélange d’épées espagnoles : c'est sur ce centre composé ainsi de Gaulois et d’Espagnols que repose tout son plan de bataille ; il s’en réserve le commandement et y prend place avec son frère Magon.)
Le moment venu, il fait partir ses deux corps de cavalerie, et, refusant le combat aux deux extrémités de sa ligne d’infanterie, il s’avance avec le centre seul, en lui faisant prendre la forme d’un croissant à convexité tournée du côté de l’armée romaine ; il va ainsi donner au milieu de la ligne des légions. C'était marcher à la mort ; mais Annibal lui-même était là (avec son frère pour le remplacer s’il tombait) ; il payait de sa personne, et il comptait sur le courage des Gaulois et des Espagnols pour tenir de pied ferme pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’ils se fussent attiré toute l’armée romaine sur les bras ', et jusqu’à ce que sa cavalerie eût exterminé toute la cavalerie ennemie. Lorsqu’il voit les légions bien acharnées sur ce croissant, bien massées là, et que d’ailleurs on vient l’informer que sa cavalerie est victorieuse, il fait rentrer le croissant sur lui-même, en cédant le terrain , pour se reformer en arrière et en sens inverse. L’armée romaine se précipite dans la dépression ; les Africains se replient sur elle à
(!) Sans doute le graud guerrier et profond politique, en présentant ainsi aux légions romaines des Gaulois tout nus, avec leur sabre émoussé qu’elles connaissaient, comptait-il sur les souvenirs récents de leurs faciles victoires en tiaule Cisalpine, pour les attirer it les précipiter dans le piège qu’il leur tondait ici.
3Wi JULES CÉSAK EN GAULE.
droite et à gauche , l’embrassent des deux côtés ; et eu même temps la cavalerie espagnole et gauloise, laissant tous les fuyards aux Numides, revient, charge les légions par derrière et ferme l’enceinte. Dès lors, un triangle meurtrier presse l’armée romaine, la serre peu à peu, de plus en plus; la cavalerie pénètre dans la masse par pelotons qui tuent autour d’eux, jusqu’à ce qu’enfin tout» cette armée soit passée au fil de l’épée. Finalement, du côté des Komains et dans toute la bataille, il périt environ six mille hommes de cavalerie et soixante-dix mille d’infanterie ; il n’en échappa qu’environ quatre cents cavaliers et trois mille fantassins. Annibul , qui n’avait, de son côté , que dix mille chevaux et un peu plus de quarante mille hommes de pied, y perdit environ quatre mille Gaulois, quinze cents Espagnols ou Africains et deux cents chevaux. Telle est, en résumé, l’histoire de la bataille de Cannes, écrite par Polybe presque sur place et à l’époque.
On en doit conclure que cette bataille a été gagnée principalement parla bravoure des Gaulois et des Espagnols. De plus, comme les Gaulois en face des légions étaient, par le vice de leurs propres armes, fatalement destinés à périr sans vengeance , on peut dire qu’ici, le génie d’Annibal sut tirer de leur perte inévitable la plus grande victoire que présentent les fastes de la guerre ; et, au moyen de ce dernier sacrifice de Gaulois Cisalpins (sacrifice si magnifiquement accepté par des milliers d’hommes sans gladius pour combattre : — Morituri
te salutant, Annibal ! — ), amener une effroyable compensation à tous les massacres de leurs frères par les légions romaines.
Il est facile de reconnaître ici, comme au sujet d’autres batailles, que les succès d’Ànnibal en Italie , contre les légions romaines, exigeaient qu'il eût de son côté la supériorité en cavalerie, l’épée espagnole et des hommes capables, par la vigueur unie au courage, d’exécuter les conceptions de son génie. Dans la guerre de Gaule, en face des légions conduites par J nies César, nous pourrons bien voir surgir quelque grand chef, à la tête de vigoureux et braves fantassins , de nombreux et vaillants cavaliers ; mais, pour que ce chef ait les mêmes moyens militaires qu’ Annibal en Italie, il lui manquera encore dans son année l’épée espagnole, et il ne l’aura jamais. Par conséquent, même sans tenir compte du génie de Jules César, il sera incomparablement plus difficile au chef gaulois de tenir tête aux légions romaines ou de les vaincre avec une armée composée de telles troupes , si grands que puissent être son génie et leur vaillance, qu’il ne fut difficile à Annibal de vaincre ces légions en Italie, avec son armée telle qu’elle était composée. Comment donc le chef gaulois pourra-t-il suppléer à ce défaut capital d’armes de main dans son armée? Voilà un point que nous aurons à rechercher et à examiner soigneusement.
Tout ce que nous venons de déduire de l’histoire de Polybe, Jules César le connaissait mieux que nous; car il
n’est pas possible d’admettre qu’un homme lettré, politique, militaire et ambitieux comme lui, n’eût pas médité sur tout ce qui est rapporté dans cette histoire politique et militaire , qui avait été écrite à Rome même. César connaissait donc très-bien la terreur que le nom gaulois inspirait traditionnellement dans toute l'Italie , l’éclatant courage du peuple de ce nom, et sa faiblesse réelle faute d’armes utiles. Quelle perspective pour un tel ambitieux que de mener les légions à la conquête de la patrie d’un tel peuple, et de revenir ensuite à leur tête et avec un renfort de Gaulois à Rome ! Aussi, voyons-nous dans Suétone que César, lorsqu'il eut réussi à se faire attribuer le commandement de la province romaine limitrophe de la Gaule Celtique, ne put, dans l’élan de sa joie, s’empêcher de dire en plein Sénat qu’il avait enfin obtenu l’objet de tous ses désirs*. En effet, dès lors César tenait en main le moyen de sa fortune *.
Nous terminons ici nos considérations générales sur les guerres des Gaulois. Ces considérations générales ont
(1) Suétone, Julius Cæsar, XXII.
(S) Il est même très-probable que César s’était déjà procuré des renseignements directs, précis, sur les Celtes, sur leurs armes, et s’était ménagé des intelligences dans leur pays, par l'intermédiaire d'un Druide Éduen, Divitiacus, lequel était venu à Rome, dans ce temps-là, pour solliciter l'appui du Sénat en faveur de sa cité contre les Arvernes et les Séquanes. Divitiacus était un homme instruit; pendant son séjour à Rome, il s’entretint avec Cicéron des lois de la nature et de la prévision de l'avenir. Les Commentaires nous le montrent en Gaule, dès le début de la guerre, ami de César, possédant sa confiance, lui indiquant les meilleurs chemins du pays. (Dr hello Gallieo, I, xvi, xvin, xtx, XX, XXXI, XXXII, XII.)
eu pour but de parvenir à examiner sous un aspect vrai la guerre de Gaule rapportée dans les Commentaires , d’en faciliter l’intelligence et l’appréciation historique. Nous pouvons maintenant suivre sans trop de difficultés et le récit de l’illustre auteur , et la marche du redoutable conquérant sur notre territoire national. Nous avons, en effet, apprécié 1° le degré de créance que mérite son récit qui nous guide ; 2“ la position des anciens peuples sur le territoire de la Gaule ; 3° les moyens militaires dont disposent les légions-, 4° les moyens de la politique romaine, politique d’annexion ( provincia ), de propagande ardente, habile, sans frein ni repos ; et comparativement nous avons reconnu chez les Gaulois Cisalpins le défaut de politique joint au défaut d’armes; ce qui a amené leur extermination des contrées de l’Italie arrosées par le Pô, contrées fertiles oii ces aborigènes de la Gaule Celtique avaient émigré jadis à travers les Alpes, dès les premiers temps de Rome.
L’invasion romaine arrivait ainsi du côté du nord de l’Italie à la barrière des Alpes. Aunibal, qui survint, l’arrêta quelque temps ; mais après les guerres puniques, elle reprit son cours plus violemment. Marseille (aussi imprudente qu’ Athènes) ayant invoqué l’appui des Romains contre un petit peuple de son voisinage, les Salyens, ce fut pour les légions l’occasion de tourner de ce côté-là l’obstacle des Alpes et d’entrer ainsi en Gaule Transalpine. L’appui accordé, les Salyens vaincus, une colonie romaine demeura établie a Aix (Aijuœ-Sextiæ, ville ainsi
appelée du nom du consul vainqueur). Puis les Éduens s’étant de même plaints des Allobroges et des Arvernes, les Romains firent marcher les légions, qui défirent les Allobroges près de l’endroit où l’Isère se jette dans le Rhône, et les Arvernes près de l’embouchure de la Sorgue (ù douze ou quinze kilomètres au nord-est d’Avignon). C’est ainsi que, de proche en proche et successivement, les Romains se trouvèrent, à l’époque de Jules César, maîtres de tout le pays situé, d’une part , entre les Alpes et le Rhône , depuis l’extrémité orientale du lac Léman jusqu’aux portes de Marseille; d’autre part, entre le Rhône, les Cévennes et la mer, depuis un peu plus bas que le confluent de la Saône jusqu’aux Pyrénées, le territoire Toulousain compris. Le tout ensemble constituait la Province Ultérieure de César, avec un port principal à Narbonne, et des routes de terre faciles, soit du côté de l’Italie, soit du côté de l’Espagne. L’Espagne, autre péninsule où les Gaulois encore avaient eu des frères, les Cellibcres , et qui se trouvait déjà pareillement réduite en province romaine ù l’époque oi'i César porta la guerre en Gaule Celtique.
INVASION
ÉMIGRATION DES HELVÈTES
INVASION
ÉMIGRATION DES HELVÈTES
In G allia, fana ttmplaque Deum Jonit re ferla expilarit : urbet diruil , tæpius ob prrdam quam ob delictum : unde factum ut ut aura abundaret , ternisque tnillibut nummum in libras promercale per Italiam provinciasque divenderet.
S DÉTON K.
g I. Cause réelle de la guerre: émigration des Helvètes, César à Genève, muraille au bord du Rhône, commencement des hostilités.
Il est naturel, dans l’étude d’une guerre , de commencer par en examiner la cause ; et en recherchant comment est née cette terrible guerre de Gaule, on est bien vite amené à reconnaître que, si l’on a pu dire de nos jours, au grand scandale des honnêtes gens, que * la parole a été donnée ù l'homme pour dissimuler sa pensée, » ce n’était là qu’une forme nouvelle d’une maxime bien vieille et que César a su merveilleusement mettre en pratique. En effet, d’après ses Commentaires, le grand motif pour lequel il porte la guerre en Gaule Celtique est de porter secours aux Eduens, amis des Romains, et dontles Helvètes ravagent le territoire ; puis il trouve d’autres prétextes pour
s’avancer plus loin , et de même jusqu’à ce qu’il ait accompli la conquête de toute la Gaule. Tel a été, du reste, le procédé habituel des Romains, pour s’annexer de proche en proche le territoire de tous les peuples voisins et les soumettre à leur domination.
Si peu qu’un homme du génie de César eût médité sur les passages de l'histoire de Polybe que nous avons cités, il dut bien vite en conclure que les Gaulois devaient avoir chez eux beaucoup d’or, ce grand moyen politique et militaire; que la conquête de la Gaule devait être facile aux légions; qu’en la faisant, lui César, outre qu’il suivrait les tendances du peuple romain et se l’attacherait, il vengerait toute l’Italie de la terreur que lui inspirait le nom gaulois , et deviendrait personnellement aux yeux de tous plus terrible que les Gaulois. Ainsi : piller de grandes richesses, tuer beaucoup de Gaulois, asservir ce peuple aux Romains et s’acquérir le dévouement d’une puissante armée ; puis, revenir en Italie avec cette force militaire et avec beaucoup d’or : Voilà ce qui attirait Jules César en Gaule ! Quelle perspective pour un homme ayant l’ambition elfrénée de dominer seul à Rome ! Une fois donc que sa pensée se trouva dirigée de ce côté-là, ou spontanément, ou à la lecture de YHistoire de Polybe, César ne dut plus songer qu’à trouver une occasion favorable de porter la guerre en Gaule.
En effet, d’après Suétone ‘ , dans l’année qui précéda