‹ Jules César en GauleChapitre 29 sur 34 · Julius Ctsar, XX, XXI, XXII · texte numérisé non relu

Julius Ctsar, XX, XXI, XXII

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cette guerre , Jules César, consul pour la première fois, chercha par tous les moyens à gagner la faveur du peuple. Il fit expulser du Forum, à main armée, son collègue Bibulus, et dès lors il administra seul tout à son gré dans la République. Il pesa par l’intimidation, même par la violence, sur le Sénat. A la même époque, il épousa Calpurnia, fille de Pison, qui allait lui succéder dans le consulat. Sa propre fille, Julia, après l’avoir promise à C'æpion* dont il s’était servi pour attaquer Bibulus, il la donna à Pompée. De sorte que, dit Suétone, « le beau-père, secondé par le gendre, put choisir entre toutes les provinces romaines, et choisit de préférence les Gaules, pour y trouver des moyens et des occasions favorables de triomphes. » Socero igitur generoque su/fragantibus, ex omni provinciarum copia, Gallias potissimum elegit, cujus emoiumento et opportunitate iitonea sit materia triumphorum. César n’obtint d’abord que la Gaule Cisalpine avec l’Hlyric, mais bientôt le Sénat y ajouta la Gaule Chevelue, dans la crainte que, s’il la lui refusait, le peuple même ne la lui donnât avec l’autre. César, dans l’élan de sa joie, ne put se contenir, et quelques jours après, en plein Sénat, il se vanta d’avoir, malgré ses adversaires et à leur grand chagrin, atteint ce qu’il désirait avec le plus d’ardeur : se flattant d’arriver par là à courber sous lui toutes les têtes. Quo gaudio elatus, non temperavit quin paucos post dies frequenti Curia jactaret , invitis et gementibus adversariis, adeptumse quœ concupissel : proinde ex eo insultaturum omnium capitibus.

Ainsi , en un mut, l'ambition personnelle de César, telle fut la véritable cause de la guerre de Gaule : guerre préméditée, entreprise, racontée par lui-même, et qui amena pour lui la dictature perpétuelle ; après lui l’empire des Césars.

Cette guerre si considérable dans l’histoire universelle, mais surtout dans notre histoire nationale, nous allons aujourd’hui, sur le terrain de l’ancienne Gaule et les Commentaires à la main, tenter d’en suivre partiellement les opérations, d’abord au début, dans la première campagne, puis, à la plus grande péripétie, dans la septième campagne.

Pour procéder avec méthode dans l’examen des lieux où les faits se sont accomplis, nous allons suivre le récit même de César, en traduisant, le plus exactement qu’il nous sera possible , tout ce qui concerne la topographie , les mouvements des armées , les faits généraux , et en résumant le reste *.

Chez les Helvètes *, Orgétorix était bien au-dessus de tous par la naissance et par les richesses. Ce chef, sous le consulat de M. Messala et de M. Pison, poussé par l’ambition de régner, s’entendit avec la noblesse, et persuada aux Helvètes d’émigrer avec toutes leurs forces, pour s’emparer du pouvoir dans la Gaule, ce qui leur

(1) Ce qui est traduit textuellement est signalé par des guillemets.

(2) Helvetii, aujourd’hui les Suisses. Voici, probablement, les transformations successives de ce nom, depuis l’époque de César : Helvetii, — Elvitii , — Kluitii, — Luitii, — .Suitiï, — Suisses (Schwitz).

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était, disait-il , très-facile, puisqu’ils n’avaient point d’égaux en vaillance. Il les y détermina d’autant plus facilement que « de toutes parts le pays des Helvètes est en- « clavé par la nature des lieux. Il se trouve circonscrit « d'un côté parle Rhin, fleuve très-large et très-profond, « qui sépare le territoire des Helvètes de celui des Ger- « mains; d’un autre côté, par le Jura, mont très-élevé, « qui est situé entre les Séquanes et. les Helvètes; d’un « troisième côté , parle lac Léman et le Rhône, qui sépare « notre 1 Province des Helvètes. » Tl résultait de cette situation que les Helvètes ne pouvaient ni faire des excursions lointaines, ni porter facilement la guerre chez leurs voisins. Cela contrariait beaucoup ces hommes qui aimaient la guerre. Ils trouvaient leurs confins trop resserrés pour leur population et pour leur renommée de puissance militaire et de bravoure.

Deux ans parurent devoir suffire pour les préparatifs. Une loi fut portée fixant la date du départ à la troisième année. Des incidents survinrent : Orgétorix , accusé de vouloir s’emparer du pouvoir suprême, mourut, de mort naturelle ou de suicide. Après sa mort , les Helvètes n’en persistèrent pas moins dans leur projet d’émigrer. Se voyant prêts, ils incendient leurs places fortes, au nombre de douze ; leurs villages , au nombre de quatre cents, et le reste des habitations particulières. Us brû-

(1) Pour conserver au récit de César tout son caractère personnel, nous adopterons souvent, dans la traduction textuelle, le mot notre , employé dans le sens de romain .

lent le blé excédant ce qu’ils peuvent emporter, afin que personne ne conserve l’espoir de revenir dans les foyers, et que chacun soit plus énergique à affronter tous les périls. Ils persuadent aux Rauraci , aux Tulingi, aux Latobrigi, leurs limitrophes, d'en faire, autant et de partir avec eux. Enfin, ils s’adjoignent encore les Boïens qui, chassés de l’Italie, étaient allés s’établir au delà du Rhin, dans la Norique, dont ils s’étaient rendus maîtres.

« Il n’y avait absolument que deux chemins par lesquels « les Helvètes pussent quitter leurs foyers : l’un par le pays « des Séquanes, chemin étroit et difficile, entre le mont « Jura, et le lit du Rhône (la passe du fort de l’Écluse), * où à peine des chars à la file pouvaient passer. Or, le « mont très-élevé dominait de manière qu’il eût suffi « d’un très-petit nombre d’hommes pour empêcher faci- « lement le passage; l’autre, par noire Province (le che- « min de Genève au sud-ouest par Frangy), chemin bien « plus facile et plus praticable , attendu que, entre le « pays des Helvètes et celui des Allobroges, récemment « soumis, coule le Rhône, et qu’on peut le traverser à « gué sur plusieurs points. La dernière ville forte des « Allobroges , c’est Genève , qui touche au pays des « Helvètes. De cette ville un pont permet de comrnu- « niquer avec les Helvètes. » Ceux-ci comptaient ou persuader aux Allobroges, qui paraissaient encore hostiles au peuple romain, de les laisser passer sur leur territoire, ou y passer de force.

Tout étant prêt, les Helvètes indiquent le rendez-vous

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général sur le bord du Rhône ( rive droite, entre Genève et le fort de l’Écluse) , pour le cinq des calendes d’avril, L. Tison et A. Gabinius étant consuls.

César est informé à Rome que les Helvètes entreprennent de passer à travers la Province romaine. Il vole à Genève, et donne l’ordre de lever le plus grand nombre d’hommes qu’il sera possible dans toute la Province. Une seule légion se trouvait dans la Gaule Ultérieure. César fait d’abord couper le pont (le Genève.

Les Helvètes apprenant son arrivée lui envoient une députation pour l’informer qu’ils seraient dans l’intention de passer, sans faire le moindre mal, par la Province, attendu qu’ils n’ont pas d’autre chemin , et pour le prier d’y donner son consentement. César, afin de gagner du temps, répond qu’il veut quelques jours pour réfléchir, et ajourne sa réponse aux ides d’avril.

« Pendant ce temps-là, avec la légion qu’il a auprès de « lui et les soldats qui arrivent de la Province, il établit « (sur la rive gauche du Rhône) , depuis le lac Léman , « dans lequel passe le Rhône, jusqu’au mont Jura, qui « sépare les Helvètes des Séquanes , une muraille de « dix-neuf mille pas de longueur et de seize pieds de • hauteur, avec un fossé. Cela terminé, il dispose des « postes et établit des redoutes, afin que, si l’on tentait de « passer de force, il fût facile de s’y opposer.

Les Helvètes étant revenus au jour fixé, César leur déclare qu’il ne peut, sans se mettre en désaccord avec les principes et les antécédents du peuple romain , don-

SîO JULES CÉSAlt EN GAULE.

ner passage à qui que ce soit par la Province ; et il leur

montre que s’ils veulent passer de force il a moyen de

l’empêcher.

• Déçus de cet espoir, les Helvètes tentent de forcer « le passage, les uns sur des barques jointes et de nom- « breux radeaux, les autres en passant à gué le Rhône « aux endroits où l’eau est la moins profonde : ils font « ces tentatives quelquefois de jour, plus souvent de nuit ; «mais, toujours arrêtés par la force des ouvrages, par « les soldats qui accourent, par les traits qu'on leur lance; « enfin ils y renoncent.

« Restait uniquement la voie par le pays des Séquanes, « où les Helvètes ne pouvaient, à cause des défilés, pas- « ser malgré les Séquanes. » Pour obtenir leur consentement , ils s’adressent à Dumnorix , Éduen , ami des Helvètes, qui entreprend la négociation et y réussit. « Des otages sont mutuellement donnés pour garantir, « de la part des Séquanes, qu’ils n’empêcheront point « les Helvètes de passer; de la part des Helvètes, qu’ils « passeront sans faire tort ni injure. »

« César fut informé que les Helvètes étaient dans « l’intention de passer par le pays des Séquanes et le « pays des Eduens , pour se rendre chez les Sanlones «(en Saintonge), non loin du pays des Tolosalcs (de « Toulouse), qui sont une cité de la Province. » Il comprit que , si cela s’effectuait , ce serait un grand danger pour la Province que d’avoir, sur la frontière d’un pays ouvert et très-productif en céréales, des hommes belliqueux,

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ennemis du peuple romain. Pour ces motifs , laissant à T. Labienus, son lieutenant, le commandement des ouvrages qu’il avait établis, il se rend de sa personne, à

marches forcées, en Italie

Voici l'aspect local qui correspond à ces premières pages des Commentaires , au début des hostilités.

« 11 n’y avait absolument que deux chemins... »Erant omnino itinera duo Ce premier coup d’œil orogra-

phique de César est admirable à vérifier d’un point culminant de Genève ou de la surface du Léman. De là un spectateur voit l’ouest et le nord-ouest de l'horizon fermés par le Grand Jura, comme par une muraille immense, infranchissable (sinon à force de travaux d’art), et partout continue, sauf en un point, à l’oucst-sud-ouest, où il existe une ouverture. C’est une vaste cassure du mont , angulairement béante, approfondie à niveau , que le Rhône franchit avec impétuosité ; et où passe également, sur sa rive droite, un chemin qui est difficile, parce qu’il faut contourner la saillie de roches escarpées dont le pied s’avance jusqu’à l’eau. Voilà le premier chemin pour sortir du pays des Helvètes, par le pays des Séquanes,en passant le long du Rhône : Unum per Sequanos, arujustum et difficile, inter monlem Juram et flumen lihodanum, quo vix singuli carri ducerentur : mons autem altissimus impendebat, ut facile perpauci prohiber e passent. Les Helvètes, en effet, avant les travaux d’art aujourd’hui exécutés, n’auraient pu suivre ce chemin sans se

mettre à la file, et quelques hommes postés à l’endroit I. 21

où se trouve placé aujourd’hui le fort de l’Ecluse eussent suffi pour les empêcher de passer. Les Helvètes furent donc bien forcés d’obtenir le consentement des Séquanes, dès le premier pas à faire sur leur territoire. Il n’y a qu’a ouvrir les yeux pour voir tout cela , et pour comprendre clairement le récit de César.

A droite de cette ouverture unique où s’engagent ensemble le Rhône et le premier chemin par lequel les Helvètes pouvaient quitter leurs foyers, le Grand Jura se prolonge au nord, en maintenant sa ligne de faite, à perte de rue, du côté du Rhin. A gauche, le mont, après s’être prolongé au sud jusqu’il dix kilomètres, se termine tout d’un coup sur Chaumont et Frangy, comme un promontoire abrupt. Voilà le bout de la barrière du Grand Jura, qu’on aperçoit facilement du pays des Helvètes , et par où l’on peut encore sortir de ce pays dans la direction du sud-ouest, en évitant les monts. Mais, pour sortir de ce côté-là, il faut passer le Rhône et entrer dans le pays des Allobroges; en un mot, il faut traverser la Province , comme l’indique César, au sujet de ce second chemin par lequel les Helvètes pouvaient quitter leurs foyers : Altemm per provinciam nostram, multo facilius alque expeditius. »

Enfin, si l’on sùit de l’œil la ligne de faîte du Grand Jura, il est facile de s’assurer que, sauf ces deux voies, le chemin par la cassure du mont qui permet de le traverser, et le chemin par la Province qui l’évite, il ne peut pas exister d’autre voie naturelle pour sortir du pays

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des Helvètes dans la direction du sud-ouest : Erant omnino üinera duo.

Le Rhône, à sa sortie du lac Léman, reçoit immédiatement sous Genève l’Arve , affluent considérable qui vient du sud-est, amenant les eaux du mont Blanc; puis le fleuve sc dirige à l’ouest -sud -ouest, vers la cassure du Grand Jura, où il s'engage. Ainsi, la vallée du Rhône, qui fait suite ici à celles du Léman et de l’Aire réunies, prend pour berge de gauche, dès le confluent des deux cours d’eau, la berge de gauche de la vallée de l’Arve , et a pour limite dès lors le prolongement de la ligne de faîte qui sépare les eaux de l’Arvc des eaux des Usses. Cette ligne de faîte , au droit du confluent de l’Arve sous Genève, est assez écartée du Rhône et en même temps peu élevée ; c’est là qu’elle est franchie par la route qui traverse la Province (route de Genève au sud-ouest, par Frangv). Puis à mesure que la ligne de partage des eaux du Rhône et des Usses se poursuit ii l’ouest, cette ligne se rapproche du fleuve et s’élève de plus en plus , jusqu’à ce qu’enfin elle se soude à la montagne du Vuache, presqu’au sommet et très- près du Rhône. De l’autre côté, la berge de droite de la vallée du Rhône, le Grand Jura même, se trouve d’abord à l’écart du fleuve qui sort du Léman ; puis le mont et le fleuve se rapprochent de plus en plus jusqu’à la cassure où le Rhône s’engage et baigne le pied des roches escarpées. 11 résulte de cette configuration générale de la vallée du Rhône, entre Genève et la brèche du Grand

Jura, deux demi-vallées qui vont en se rétrécissant de plus en plus, à mesure qu’on s’avance vers la cassure du mont, jusqu’à devenir nulles dans la cassure même où les deux parties du mont se dressent presque verticalement sur les deux bords du ileuve.

La demi-vallée de la rive droite constituait un prolongement angulaire du territoire des Helvètes le long du Rhône : Proplerea quod Helvetiorum inter fines et Allobrogum qui nuper pacati erant Rhodanus finit, isqtie nonnullis locis vado transitur. Au sommet de l’angle se trouve l’entrée du chemin qui conduit à l’ouest par le pays des Scqmnes. Cette demi-vallée de la rive droite du Rhône est tournée au midi, disposée en amphithâtre sur le fleuve , arrosée par la London et autres ruisseaux limpides : c’était donc , à tous égards , un lieu parfaitement choisi pour le rendez-vous de l’émigration : Diem dicunt quo die ad ripant Rhodani omnes conveniant.

Le Rhône , qui longe ce lieu de rendez-vous depuis le Léman jusqu’à la passe du Grand Jura, y est d’un cours modéré et suit une direction un peu sinueuse. Sur quelques points il s’étale , se subdivise en circonscrivant des îles variables, et là assez souvent on peut le passer à gué. Mais, dès qu’il approche de la passe du Grand Jura, le fleuve devient rapide, et ensuite il roule dans des abîmes, jusque près de Seysscl : c’est la région de la Perte du Rhône, après laquelle il devient navigable.

Si donc César ne fût venu s’opposer au passage des Helvètes , il leur eût été bien facile d’éviter Genève, et

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bien commode de passer le Rhône aux divers gués indiqués plus haut , pour prendre sur la rive gauche la route qui traverse la Province : Alterum per provinciam nostram, multo facilius atque expeditius.

Mais pour empêcher les Helvètes d’émigrer par cette voie de la Province, César fit couper le pont de Genève, et élever une muraille, par derrière le Rhône, depuis le Léman jusqu’au Jura. La distance de Genève aux rapides de la passe du Jura est d’environ vingt kilomètres en ligne droite ; mais en suivant les sinuosités du fleuve , comme dut être établie , la muraille, on trouve une longueur qui s’accorde parfaitement avec les dix-neuf mille pas (vingt-huit kilomètres) indiqués dans le récit de César

Finalement, les Helvètes n’ayant pu forcer le passage du Rhône pour émigrer au sud-ouest, par la Province , il ne leur restait plus que le chemin par le pays des Séquanes , qui s’offrait à eux au sommet de l’angle de leur propre territoire où ils étaient rassemblés : Relinquebatur una per Sequanos via. C’est aujourd’hui la route qui passe par le fort de l’Écluse.

Ces premières pages des Commentaires démontreraient, si l’on en pouvait douter , combien les descriptions de César sont précises, concises, pittoresques, ün a tout sous les yeux , sans accessoires inutiles qui viennent

(1) Consulter sur ce point De I.ateyssonniùre, t. I, p. 28, où sont nités le Journal de Trévoux, juillet 1713, et l'Histoire de Genève, par Spon.

distraire l’attention : rien de moins qu il no faut, rien de plus. On doit donc bien tout à la fois peser les mots et interroger l’aspect des lieux quand on cherche aujourd’hui à retrouver les voies qu’il a suivies dans la guerre de Gaule : recherche qui va devenir très-difficile à partir du point où nous sommes.

Jusqu’ici nous avons été généralement d’accord avec la plupart des savants qui ont écrit sur la première campagne de César en Gaule; mais, pour ce qui va suivre jusqu’à la grande bataille, près d’Autun, où César tailla en pièces l’émigration des Helvètes, nous ne connaissons aucune géographie de l’ancienne Gaule, aucune opinion complète, qui soient conciliables avec le texte des Commentaires , sans excepter même celle d’un homme qui connaissait le pays , De Lateyssonnière. Nous ne pouvons discuter en détail ces opinions, à cause des développements que cela entraînerait. D'ailleurs nous avons démontré, dans notre Notice géographique, que les attributions territoriales qui leur servent de base sont en opposition formelle avec les textes de César et des géographes anciens. Nous allons donc tout de suite tâcher d’établir d’une manière positive notre propre opinion qui est bien différente, qui est nouvelle de tous points , soit au sujet de la voie que suivirent les Helvètes depuis Genève jusqu’à la Saône , soit au sujet des mouvements correspondants de César, et du point de sa marche où Labiénus le rallia.

Rappelons en deux mots la situation actuelle qui va nous servir de point de départ. César est en Italie , où

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il est allé chercher (les renforts. Labiénus l’a remplace dans le commandement des ouvrages élevés sur la rive gauche du Rhône : il a l’œil sur les Helvètes qui sont en face de lui, de l’autre côté du fleuve. Ceux-ci, rassemblés dans l’angle de leur territoire, n’ont plus qu'une seule voie pour émigrer à l’ouest, le chemin par le pays des Séquanes , aujourd’hui le passage par le fort de l’Écluse.

L’émigration des Helvètes comptait î)2,000 combattants. César n’avait au bord du Rhône qu’une seule légion et des recrues. Il a fallu la force de la muraille et la difficulté du passage du fleuve pour que les Romains aient pu résister aux attaques des Helvètes. Ceux-ci maintenant vont se rendre à l’ouest par le pays des Séquanes. César qui veut les poursuivre et porter la guerre au sein de la Gaule, a besoin, pour une telle entreprise, de beaucoup plus de forces qu’il n’en avait sous la main près de Genève, et il s’est rendu en Italie, à marches forcées, pour hâter l’organisation et l’arrivée des renforts indispensables à ses projets. Il est naturel de penser que, après y être allé si rapidement, il en va revenir de même vers Labienus et les Helvètes, par le plus court chemin. Tout au contraire, les auteurs modernes font venir César d’Italie par un chemin détourné et très-long : ce qui ne nous paraît point naturel, et exigerait de bonnes preuves pour être admis. Il faut donc ici bien examiner et le texte et les lieux.

$ II. — Itinéraire des cinq légions de renfort amenées d'Italie par César : passage du Rhône. Porte de la Gaule.

Voici l’ensemble du texte des Commentaires : « César « est informé que les II elvcles sont dans l'intention de tra- « verser par le pays des Séquanes et celui des Eduens , pour

« se rendre chez les Santons Par ces motifs, il

« laisse à son lieutenant T. Labiénus le commandement « de la muraille qu’il avait établie, et, de sa personne,

« il se rend à marches forcées en Italie; là, il forme deux « légions, il en tire trois autres d’Aquiléc (Venise) ; et, « avec ces cinq légions, il prend à la hâte le plus court

• chemin pour se rendre à travers les Alpes dans la « Gaule Ultérieure. Là, les Centrons, les Graiocèles et les « Caturiges , ayant occupé les hauteurs, tentent d'empé- « cher son armée de passer. Après les avoir écartés en « plusieurs rencontres, il arrive, à partir d ’Ocelum, qui

* est à lafrontière de la Province Citérieure,lc septième t jour, au pays des Voconces dans la Province Ultérieure; « de là, il conduit son armée chez les Allobroges, des « Allobroges chez les Scbuiens. Ce peuple est placé en t dehors de la Province, le premier au delà du Rhône. »

Nous pouvons reconnaître l’itinéraire de César à deux caractères que nous formulons ainsi : 1° César a suivi le plus court chemin pour se rendre du nord de C Italie sur le haut Rhône ; 2° on doit rencontrer en suivant ce chemin les peuples nommés par César à cette occasion. La première de ces deux propositions entraîne une solution absolue. On

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comprend que pour détruire cette solution, il ne suffirait pas de j cter des doutes sur la situation des peuples dont il s’agit ; tout au contraire, dans ce cas, la situation de ces peuples devrait se déterminer parle chemin lui- même.

4* Le point de départ de l’itinéraire est l’entrée des Alpes du côté de l’Italie, Aoste ou bien 5u.se. Le ôut, c’est iMbiénus à soutenir cl les Helvètes à combattre. Ceux-ci peuvent se trouver, d’après l’indication de César luimême, ou sur le bord du Rhône en face de Labiénus , ou en pays séquane , ou en pays éduen.

Le point moyen de ces trois positions éventuelles de l’ennemi, c’est la Perte du Rhône.

De plus, en se dirigeant sur la Perte du Rhône, si les Helvètes sont en face de Labiénus, César arrive à sa muraille par la Semine , ce qui est le plus court chemin ; et si les Helvètes sont déjà partis, il coupe au plus court pour arriver sur leurs traces; car, en ce cas, César sait d’avance qu’ils ont dû passer devant la Perte du Rhône, puisque au moment de son départ pour l’Italie, il savait que c’était leur intention de passer là, et qu’il ne leur restait aucune autre voie pour tendre à leur but : Relinquebatur una perSequanos via. Enfin, à la Perte du Rhône, César est assuré de passer le fleuve sans difficulté, sur trois points ; et Labiénus n’a qu’un pas à faire pour s'y joindre à lui avec son corps d’armée.

11 est donc naturel que César se dirige du nord de l'Italie à travers les Alpes vers la Pei'te du Rhône.

Quel est le chemin 1 e plus court pour s’y rendre ? C’est

évidemment le chemin par le val d’Aoste et le val de Tarentaise, c’est-à-dire par les Alpes G raies, aujourd’hui la route du Petit Saint-Bernard.

Cette route était suivie longtemps avant l’époque de César, du temps de Polybe, comme nous l’avons démontré dans notre Notice géographique.

La longueur de la route d'Aoste à la Perte du Rhône est de lf>7 milles, d’après les données de l’itinéraire d’Antonin; et sa longueur vraie est telle, d’après les mesures indiquées en détail par le colonel Lapie.

Les savants modernes et la Commission de la nouvelle carte des Gaules dirigent la marche de César sur un autre point du cours du haut Rhône, savoir un peu en amont de Lyon , sous Montluel ; et ils l’y font arriver par une autre voie, celle des Alpes Cotliennes, du mont Gcnèvre, c’est-à-dire pur Suze, Briançon, Gap, Die, Valence, Vienne.

Nous ne savons pas sur quels textes on se fonde pour établir cet itinéraire détourné qui traverse une étendue notable du territoire des Cavares, dont César ne parle nullement. Veut-on qu’il ait négligé ce détail? Soit. Mais les Sébusicns ne peuvent se rencontrer sous Montluel, pour les raisons dites dans notre Notice géographique. Et de plus, examinons ici quelle serait la conséquence de l'hypothèse, quant à la longueur respective des deux itinéraires.

La longueur de la route d'Italie au bord du haut lillône, par Suze, Gap, Vienne, jusqu’au passage du

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fleuve sous Montlucl, est d’après les données de l’itiné-

raire d’Antonin , de 276 milles.

Sa longueur vraie est d’après le colonel

Lapie, de 271 milles.

Or, la route d’Italie au même point du fleuve, par Aoste, Chambéry, Bourgoin,

n’est, d’après l’itinéraire d’Antonin,

que de 184 milles,

et sa longueur vraie est telle, d’après le colonel Lapie.

La différence est donc de 87 milles,

de moins parles Alpes Graiesquc par les Alpes Cottiennes pour venir d’Italie passer le Rhône près de Lyon, sous Montluel.

Ajoutons une remarque : il est incontestable , d’une part, que le passage de ce fleuve par César, pour entrer en Gaule, a eu lieu entre te confluent de la Saune et la Perle du Rhône , point au-dessus duquel n’ont pu sc trouver les Sébusicns; et d’autre part, que dans cet intervalle, plus on remonte sur le Rhône, plus on se rapproche de Chambéry, où passe la route des Alpes Craies, et plus on s’éloigne de Vienne, où passe la route des Alpes Cottiennes. Par conséquent tout autre point du cours du fleuve que celui qu’ont adopté les savants modernes pour l’entrée de César eu Gaule (et qui touche, pour ainsi dire, au confluent de la Saône) , serait encore plus favorable à l’itinéraire par les Alpes Craies, dans la comparaison du plus court des deux chemins qu’a pu

suivre César, pour se rendre du nord de l’Italie sur le haut Rhône.

Donc, la route d’Italie au bord du haut Rhône par les Alpes Craies, par le Petit Saint-Bernard, est très-certainement la voie la plus courte , et par conséquent celle que Jules César a suivie pour venir envahir la Gaule Celtique; car son texte est formel : Qua proximum lier in ulteriorem Galliam per Alpes erat, cum liisquinque legionibus ire contendil.

'i° Nous disons que les peuples nommés par César à cette occasion se rencontraient sur cette même voie des Alpes Craies.

En effet, trois de ces peuples, les Centrons, les Graiocèlcs et les Caturiges, habitaient dans les Alpes. Jamais personne n’a contesté, ni pu contester, que les Centrons occupaient le val de Tarcntaise, que suit la voie des Alpes Graies au versant septentrional des monts. Les deux autres peuples ne pouvaient être bien éloignés de là, puisque tous les trois ensemble se sont rencontrés au passage rapide des légions : Ibi, là dit César. « Là, les « Centrons, les Graiocèles et les Caturiges, ayant oc- » cupé les hauteurs , tentent d’empêcher son armée de « passer. » Or, comme nous l’avons constaté dans notre Notice géographique, Strabon dit que les Salasses occupaient levai d’Aoste; qu’un jour ils ont eu l’audace de précipiter des roches sur l’armée de César qui passait, et de piller l’argent qui lui appartenait, ce qui nous explique l’attaque dont parle César et qu’on ne com-

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prendrait pas sans cela. Strabon ajoute qu’ Auguste les a entièrement détruits et remplacés par une colonie romaine, Augusta Salassorum , Aoste. Suétone de son côté, dit que les Salasses, domptés par Auguste, se composaient de plusieurs peuplades qui habitaient dans les Alpes. Nous concluons de cet ensemble d’indications que les Graiocèles 1 dont parle César étaient une peuplade particulière des Salasses, et habitaient dans le val d’Aoste. Remarquons d’ailleurs que leur nom, Grai-oceli, înalpini Graiœ-oceli , peuplade de 1 ’Ocelum de l’alpe G raie (de même que les noms Piémont, Piémonlais , indiquent un peuple du pied des monts), porterait à placer cette peuplade exactement dans la région d’Aoste, si l’on admet l’opinion motivée par nous, que le mot ocelum indiquait en général un poste de surveillance à l’entrée des Alpes; car Aoste est à l’entrée de l’alpe Graie. Enfin Strabon place les Caturiges au delà et au-dessus des Salasses du val d’Aoste, ce qui nous parait désigner les versants italiens des Alpes Pennines, au nordd’Ivrée et du fort de llard. Voilà donc, en définitive, les trois peuples mentionnés par César réunis sur la voie des Alpes Graies, tous les trois à la suite.

César apprécie le temps qu'il mit à traverser les monts : il compte sept jours de marche, depuis le point d’entrée d’un côté, jusqu’au point de sortie de l’autre côté. Or, la

(1) Ou Garocèles, transformation plus avancée du même nom : Graioceli, — GraoccU, — Garoceli,

distance d’Aoste h Montmeillan s’accorde avec cette mesure. C’est ici la place d’une remarque importante que nous nous sommes réservé de soumettre au lecteur, concernant le point précis de l’itinéraire de César où se trouvait l'Ocelum dont il parle. En admettant notre opinion que ce nom de lieu est simplement le nom significatif d’un poste établi à une frontière , on doit remarquer que d’ordinaire il devait en exister deux, un de chaque côté. Or, César parle de celui qui était du côté de la Province ; on peut donc admettre que l'Ocelum en question se trouvait exactement à l'endroit où l’on voit aujourd’hui le fort de Bard, lieu parfaitement convenable pour un poste de frontière, et dont la distance jusqu’à Montmeillan put indubitablement être franchie en sept jours par les légions romaines.

Le pays où César débouche est celui des Voconces, cité fédérée que Strabon nous a montrée s’étendant sur la rive gauche de l’Isère, parallèlement aux Allobroges qui occupaient l’autre rive. Les Voconces remontaient donc dans la vallée du Graisivaudan jusqu’auprès de Montmeillan, ce que rien ne contredit.

De là César entra chez les Allobroges, dont le pays n’est point douteux. La voie antique y pénétrait par Ijemincum (Chambéry) où elle se bifurquait. César , qui dès lors peut apercevoir le mont du Vuache, au pied duquel il a laissé Labiénus, suit tout droit la branche de Genève jusqu’à Frangy ; de là, coupant au plus court par la Semine, et, communiquant avec Labiénus , il passe à la Perte

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du Rhône de l’autre côté du fleuve, chez les Sébusiens (à Bellegarde en Bugey) . Ce fut « chez ce peuple, placé « en dehors de la Province le premier au delà du Rhône, » qu’il campa pour la première fois en Gaule.

Ainsi se termine cet itinéraire, sur lequel nous venons de voir, avec certitude, tous les peuples mentionnés par César à cette occasion.

Pourrait-on, en effet, conserver quelque doute à cet égard? Le but de sa marche est clairement déterminé par lui-même. Le point moyen de la position éventuelle de l’ennemi en Gaule, celui où César devait se diriger, était certainement dans la direction de la Perte du Rhône; et, de plus, cette région lui offrait un triple passage naturel du fleuve sans la moindre difficulté. César, du reste, ne put ignorer ces passages naturels du Rhône, puisque la muraille qu’il fit élever derrière ce fleuve, pour empêcher les Helvètes de le passer, aboutissait presque à ces passages si remarquables. Donc c’est bien à la Perte du Rhône que César a fait passer son armée pour entrer en Gaule. Et d’ailleurs, ne semblerait-il pas, dans le tour du récit, que cette armée n’a pas rencontré le fleuve ou qu’elle l’a enjambé? César parle-t-il du passage, du lieu où il se fit, des difficultés que l’armée y éprouva? Il nous dit seulement que, en arrivant « chez les Sébusiens, il « est de l’autre côté du Rhône. » Cependant, le Rhône à passer, c’est quelque chose pour une armée. Il est vrai, toutefois, que César ne parle nullement de la Perte du Rhône ; mais avait-il donc intérêt à écarter de ses expé-

ditions le merveilleux? N’est-ce pas l’homme qui a écrit, au sujet d’une autre campagne, ces trois mots: Veni, vidi, vici ?

C'est à la Perte du Rhône que Labiénus, quittant la muraille, vient se joindre à César, en deux heures de marche, le long du lleuve sur la rive gauche. Cette faible distance explique le silence gardé par César concernant cette jonction, silence inexplicable, si César avait passé ailleurs.

Cette porte de la Guide, par laquelle entra César, est tellement indispensable à connaître avec certitude, nonseulement pour l’intelligence de la première campagne, mais encore et surtout pour l’appréciation stratégique de la septième, la plus importante de toutes, que nous croyons devoir déterminer sa position en la rattachant à des éléments géographiques incontestables, à des points de repère.

Remarquons d’abord que, depuis l’Italie, les textes nous conduisent invinciblement du côté de la Perte du Rhône. Considérons bien aussi les deux conditions locales que nous avons déjà signalées :

1“ César vient de passer le Rhône avec son armée; il ne parle ni de gué, ni de pont jeté, ni d'aucune difficulté à opérer ce passage, qui se fait dans la saison de la fonte des neiges, c’est-à-dire quand les eaux du fleuve sont les plus hautes; donc. César a profité d’un pas.-age naturel du Rhône, où il était facile de passer en toute saison. Or, un triple passage de cette nature est offert sur trois

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points rapprochés, la Perte du Rhône, le pont de Grczin, la passerelle d’Arloz, et il n’en existe nulle part ailleurs.

2° Labiénus, avec sa légion et les recrues, qui avaient été laissés chez les Allobroges, à la garde de la muraille élevée tout près de la Perte du Rhône pour défendre l’entrée de la Province, se trouveront plus loin réunis aux cinq légions que César a amenées d’Italie, sans que César ait dit un mot de cette jonction ; donc il a passé près de ces troupes et les a prises avec lui en passant.

Examinons maintenant les conditions qui ressortent de la suite du récit.

« Déjà les Helvètes avaient fait traverser à leurs troupes « les défilés et le territoire des Séquancs, et ils étaient par- « venus sur celui des Eduens, où ils ravageaient les cam-

* pagnes. Les Eduens ne pouvant se mettre à couvert,

« eux et leurs biens, envoient une députation à César, « lui demander du secours , se fondant sur ce que, de tout

* temps, ils avaient assez bien mérité du peuple romain « pour que, presque sous les yeux de notre armée, leurs « champs n’eussent pas dû être ravagés, leurs enfants « emmenés en esclavage , leurs oppida pris d’assaut.

« — En même temps , et comme les Eduens , les Am- « barres, amis et frères des Éducns, informent César « que leurs campagnes sont ravagées, et qu'ils peuvent « à peine, dans leurs oppida , repousser les attaques des « ennemis. — Et de même encore des Allobroges, qui

* avaient au delà du Rhône des habitations rurales et des « propriétés, accourent auprès de César et lui montrent,

« de la place où il est, qu’il ne leur reste plus rien chez « eux que le sol nu de leurs champs 1 . »

Ainsi, voilà César renseigné sur tout ce qui s’est passé depuis son départ pour l’Italie. Les Helvètes ne sont plus à la même place, on le voit dès le premier mot : Helvetii jam; déjà les Helvètes ont passé outre; ils ont traversé les défilés et le territoire des Séquanes , et ils sont arrivés chez les Eduens, dont ils ravagent les campagnes. Or, on sait que l’ordre chronologique est observé avec soin dans le récit de César : le voilà donc bien de retour sur les traces des Helvètes et réuni à Labiénus.

L’armée est chez les Sébusiens, dit clairement le texte. C’est là que César reçoit la députation des Ëduens, chez qui les Helvètes déjà ont ravagé les campagnes, emmené les enfants en esclavage, pris d’assaut les oppida. Il reçoit aussi un message des Ambarres , chez qui les Helvètes commencent à ravager les campagnes, à attaquer les oppida. Le texte implique formellement cette succession: chez les Eduens, la dévastation est accomplie ; chez les Ambarres, elle est au début. Les premiers demandent vengeance, les seconds demandent du secours. Donc les Helvètes arrivent chez les Ambarres ; donc : Séquanes , Eduens, Ambarres, voilà chez quels peuples les Helvètes ont successivement fait route.

C’est là enfin, dans cette même position, chez les Sé-

(1) Hehetiijam per anguetiae et fintiSeqeunorum... ( De bello Gaü. I, xi.)

invasion.

busiens, que des Allobroges, qui avaient au delà du Rhône

— qui trans Rhodanum... habebant — des habitations rurales et autres propriétés — vicos posscssionesque , — accourent auprèsde César — fuga se ad Cœsarem recipiunt ,

— et lui montrent de là même, de l’endroit où il est campé avec son armée — et demonstrant (de loco monslrant ), — chez eux, dans leurs propriétés — sibi, — les champs ravagés par les Helvètes, à ce point qu’il n’y reste plus que le sol tout nu — prœler agri solum, nil esse reliqui. — Notons que ceci encore est un fait accompli.

Si l’on veut bien maintenant considérer toutes les indications renfermées dans ces quatre phrases, et ne pas perdre de vue que César est chez les Sébusiens, nous ne craindrons pas de le dire : il n’y a qu’un seul lieu au monde qui puisse satisfaire à la fois à toutes ces indications réunies ; et c’est le lieu même où se trouve aujourd’hui, sur le chemin de fer de Lyon à Genève, la station de Bellegarde en Bugey, c’est-à-dire la colline des Tates et le plateau de Musinens , qui en constitue le sommet, devant la Perte du Rhône môme.

César a passé le Rhône, frontière de la Province romaine, en amont de Lgon 1 où la Saône s’unit à ce fleuve ; car, nous verrons bientôt qu’il a dû ensuite passer encore la Saône pour arriver dans la région de Bibracle , Autun.

César a passé le fleuve, non plus haut que la Perte du Rhône , car ce sont les Sébusiens qu’il a rencontrés tout d’abord sur la rive droite, et nous savons, par des textes précédents, que cette rive droite était occupée, depuis le

lac Léman jusqu’à la Perte du Rhône, par les Helvètes d’abord et ensuite par les Séquanes.

Nous savons aussi que, selon toute probabilité, lesSéquanes ne descendaient pas le long du fleuve plus bas que la Perte du Rhône, et que les Sébusicns venaient après eux. Le texte que nous examinons ici présente des conditions formelles pour que le pays des Sébusiens soit effectivement remonté jusqu’à la Perte du Rhône (comme le Bugey), et pour que César soit campé à cette extrémité même de leur territoire.

En effet, les Éduens envoient à César une députation , les Ambarres lui envoient un message : donc, la position où est César se trouve à une certaine distance du territoire de ces deux peuples, comme se trouve située la colline des T a tes.

César a devant les yeux les traces des ravages exercés par les Helvètes dans lés propriétés que des Allobroges avaient au delà du Rhône ; mais les Helvètes eux-mêmes sont déjà loin de là, chez les Ambarres; donc, la position de César se trouve du côté où les Helvètes, en quittant leurs foyers , sont entrés chez les Séquanes , comme se trouve située, en effet, la colline des Taies.

Enfin, d’une part, il ne peut rester aucun doute sur le commencement de l’itinéraire des Helvètes ; ils ont quitté leurs foyers par le passage où aujourd’hui se trouve placé le fort de l’Écluse , et nécessairement ils ont passé devant la Perte du Rhône; d’autre part, nous avons démontré dans notre Notice géographique que « les habita-

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« tions rurales et autres propriétés que des Allobroges « avaient au delà du llhône, » ne pouvaient être situées ailleurs que dans cette région de la Perte du Rhône; or, César, de la place où il est, voit ces propriétés ravagées par les Helvètes, et il est chez les Séfmsiens ; donc, César est sur la colline des Taies , car, de la colline des Tateset de cette position seule, sur la rive droite du Rhône et en dehors du territoire séquane, un spectateur a devant les yeux ces cultures de la rive droite que César aperçoit de ses propres yeux. Donc, lorsqu’il mit le pied avec son armée en Gaule Celtique, César campa devant la Perte du Rhône.

La Perte du Rhône est donc bien la porte de la Gaule par oh se fit l'invasion romaine.

S III. Itinéraire de» Helvète» jusqu'à la Saône.

Suivons maintenant la marche de l’émigration des Helvètes.

Après avoir traversé par une voie très-difficile le territoire des Séquanes (la Franche-Comté), et être parvenus sur le territoire des Eduens ( en Bresse) , ils entrent sur le territoire des Àmbarres (en Dombes). Il n’y a qu’à suivre ponctuellement ces indications du texte, le plus simple étant le plus probable avec César. Nous verrons bien, du reste, si l'on peut cheminer dans la direction jalonnée ainsi par lui-même, si les chemins sont difficiles, et où ils mènent.

Du territoire des Helvètes ( du pays de Gex ) nous

sortons par la passe du fort de V Écluse , en suivant la route ancienne, dont il reste à peine quelques traces discontinues sur le terrain, mais qui heureusement se trouve indiquée sur la carte de Cassini. Après quatre ou cinq kilomètres de défilé, nous arrivons sur un vaste plateau demi-circulaire, tenant à la montagne par son diamètre, libre au pourtour, saillant au midi : c’est le Crédo ou Grand Crédo. En arrivant là, l’émigration a pu rompre la file, se répandre au large , chercher de l’eau , mettre les bêtes au pâturage , en un mot , stationner plus ou moins de temps, pendant que la file sc reformait et s’engageait de nouveau dans une route difficile. Au versant du pourtour du Crédo sur le Rhône et sur la Valserine, se trouvent les villages dont la population a ( comme nous l’avons exposé dans notre Notice géographique) tant de rapports avec la population de la rive opposée du fleuve, communique avec elle si facilement, de temps immémorial, parle pont de Grezin et la Perte du Rhône; c’est donc précisément là, au versant du Crédo, qu’ont dû se trouver, suivant nous, ces «habitations rurales et au- « très propriétés que des Allobroges avaient au delà du « Rhône, » d’après César. Elles s’y trouvaient à portée des émigrants ; les otages donnés et reçus entre Helvètes et Séquanes ne garantissaient point ces propriétés d’Allobroges ; on ne pouvait que difficilement , de la rive gauche du fleuve , accourir pour les défendre ; et d’ailleurs, comment résister à tant de monde? Il fut donc bien facile aux Helvètes de ravager les propriétés dont il

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s'agit; et, comme le rapporte César, il n’y laissèrent que le sol tout nu.

Du pays des Helvètes jusqu’au bord de la Saône, César ne fait passer les émigrants sur le territoire national (fines) d’aucun autre peuple que sur celui des Séquanes, des Éduens, des Ambarres; les propriétés que des Allobroges possédaient au delà du Rhône devaient , d’après le texte des Commentaires, comme nous l’avons fait remarquer précédemment , se trouver du côté où les Helvètes sont sortis de leur pays ; ces mêmes propriétés d’Allobroges devaient encore, d’après la facilité naturelle des communications d’une rive du fleuve à l’autre, se trouver dans la région de la Perte du Rhône, au versant du mont Jura qui est à l’opposé du pays des Helvètes, et par conséquent chez les Séquanes, d’après les Commentaires Ainsi, tout s’accorde pour que, dans ce texte important de César où il est dit : Allobroges qui trans Rhodamum vicos possessionesque habebant *, le seul texte qui puisse autoriser à placer des Allobroges sur la rive droite du haut Rhône , l’expression vicos possessionesque soit prise préférablement dans le sens naturel et restreint à' habitations rurales et autres propriétés particulières , que des Allobroges avaient au delà du Rhône, sur le territoire national des Séquanes.

A partir du plateau du Crédo, cherchons où se sont

(1) De bello QaUico, I, tr. — (3) Ibid., I, xj.

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En effet, de l’autre côté de la ligne de faite indiquée, on trouve plusieurs chemins faciles pour descendre au fond de la vallée de la Bienne, vallée que l’émigration a pu suivre jusqu’au confluent de l’Ain ; et, à partir de là, il n’existe plus aucune difficulté notable pour traverser le Jura occidental , par plusieurs chemins. Contentonsnous de dire que les Helvètes, après s’être réunis dans la vallée de la Yalouse, y ont pu preridre, près de Thoirette, la voie qu’on trouve indiquée sur la carte de Cassini (aujourd'hui, route départementale n° fl, de Bourg à Nantua par Thoirette), et aller ainsi, par Aromas, Arnans , Simandre, Jasseron, déboucher en plaine dans la région de Bourg-en-Bresse, pays Éduen.

Peut-être les personnes qui connaissent le terrain de la voie que nous venons d’indiquer vont-elles d’abord être- tentées de la considérer comme trop difficile pour avoir été suivie par un peuple émigrant. Mais voici les raisons qui ont déterminé notre conviction personnelle, et nous espérons qu’on les trouvera suffisantes, pour admettre que les Helvètes ont réellement traversé ainsi le tenitoire des Séquanes , conformément au texte de César :

P Les Helvètes, après avoir été forcés de prendre la voie unique de l’ouverture du Grand Jura, une fois engagés dans ce défilé et parvenus sur le plateau du Crédo, se trouvent encore forcés, pour passer outre, de suivre la voie indiquée plus haut. En effet, ou prendre adroite, par Lancrans etChézeri, en pays séquane, ou descendre tout

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