‹ Jules César en GauleChapitre 6 sur 34 · XXX VIII · texte numérisé non relu

XXX VIII

fait fuir le fils des rois et des dieux ! Quel effet cela aurait produit à Rome et sur l’armée !

Car César n’est point un simple mortel : César provient du sang des rois mêlé au sang des dieu.c. Il a eu soin de le dire positivement au peuple romain, du haut de la tribune, en faisant l’éloge de sa tante Julia, femme de Mi inus'. 11 sait la puissance immense (pie ce caractère royal et divin lui donne sur le vulgaire, et il a soin, toutes les fois que l’occasion s’en présente, d’entretenir autour lui cette persuasion. Ainsi, un messager des dieux vient de le guider au passage du Rubicon*. Un soupçon doit lui suffire pour répudier sa femme 8 . Les entrailles des victimes seront d’un présage favorable, quand il le voudra 4 . La populace qui le salue roi se trompe : il n’est point un roi, mais bien César 5 . Les hommes doivent lui parler avec plus do respect et tenir scs paroles pour des lois 6 . De tels moyens paraîtront peut-être futiles? Et, cependant, ils ont produit, à Rome et partout à cette époque, beaucoup d’effet sur l’opinion publique, pour asseoir la puissance de César; car il s’ensuivit qu’il eut son siège d’or au Sénat et à son tribunal; son char à estrade aux pompes du Cirque ; ses temples, ses autels, scs statues parmi celles des dieux, ses prêtres (flumines et luperques), son mois dans l’année. Après sa mort, sans parler des poètes du temps qui ont fait son apothéose, nous

(1) SriiT.. J. Cit*., vi.— (2) Ibid., xxxit. — (3) Ibid., lxxiv. — (4) Ibid., i. xx vu. — (r>) Ibid., LXXVIII.— (G) Ibid., LXXvii.

I N T RU U UC 1 l U N.

voyons un historien grave et impartial, Suétone, énumérer tous les prodiges, bien caractérisés, qui ont annoncé cette mort. 11 est vrai que, au sujet d’un de ces prodiges, il cite le témoignage de Balbus, l’ami intime du nouveau dieu, et peut-être qu’il a souri en écrivantce nom « Mais

• le peuple romain tout entier a pu voir, dit-il , à l’oc- 5 casion de la première célébration des jeux institues en « l’honneur de César par Auguste , son héritier, une « étoile chevelue, se levant environ à onze heures (cinq « heures du soir), briller sept jours durant. 11 uc douta

• pas que ce ne fût son Ame reçue dans le ciel ; et de là « est venu l’usage de placer à son image une étoile sur la « tête *. » Tel est le rôle que César a joué, de son temps, aux yeux du peuple romain, dans un intérêt politique 1 * 3 .

l’ar conséquent, dans les Commentaires, César sait tout ce qui peut arriver et n’est jamais surpris en défaut. Considérons comme il se drape dans cette infaillibilité personnelle, soit à Gcrgovia, lorsqu’il admoneste scs soldats de ce qu’ils se sont permis de juger eux-mêmes des choses, au lieu d’observer ponctuellement ses ordres, ce qui a été cause de leur défaite; soit à Vesontio (Besançon),

(1) Sckt., J. Cæ$. t ch. lxxxi. — (2) Ibid., lxxxyiii.

(3) Nous-mêmes, de notre temps, avons-nous la certitude que U première tmpre.mon faite sur la candeur de notre enfance, par l'enthousiasme de nos beaux auteurs classiques, soit complètement effacée quand nous portons notre jugement sur cet homme prodigieux? On connaît la sentence :

Qtio temtl est imbuta rertnn ttrrabit odorem Te>ta dtu.

lorsqu’il tâche de relever le moral de son armée, consternée d’avoir à se mesurer bientôt avec les Germains : les uns cherchant un prétexte pour s’en aller, les autres, retenus par la pudeur, se cachant dans les tentes; les vieux soldats, les centurions eux-mêmes, atteints de cette terreur contagieuse, tous faisant leur testament, comme s’ils se tenaient déjà pour écrasés par ces horribles Germains :

Oermauia lyiio* horriila parturit Falut «.

Si nous considérons César dans scs Commentaires sur la guerre cieile , il s'y présente sous le même aspect. Près de Dyrraehium, il attaque, à la tête de trente-trois cohortes, une légion de Pompée, retranchée dans une position. Averti de la chose, Pompée accourt avec une autre légion, reprend l’offensive sur César et lui fait éprouver un échec grave 1 2 * . Des deux côtés, ce sont des Romains ; les détails du fait sont aussi notoires que s’il eût eu lieu à Itome. César vaincu par Pompée, c’est une grande nouvelle. Ceux qui ne sont point partisans de César s’empressent de la répandre partout. Ils disent sans doute, carie récit des Commentaires le démontre assez, que Pompée a surpris César en défaut dans son plan d’attaque, et que, par une manœuvre ha-

(1) Hor., 0<L, 1. IV, v. 4 26. « Qui redouterait ces horribles enfants de * la Germanie, quand Auguste est plein de vie? v s’écrie aveo enthou-

siasme le pni-te flatteur. Ainsi, le sentiment de terreur inspiré par les

Germains n'était point encore effacé à Rome du temps d'Auguste.

/) DeheH. civ., III, lxvii.

INTRODUCTION

bile, il l’a battu. César ne serait donc point infaillible. Cela le touche au vif, comme on voit. Ecoutons son explication.

Il commence par dire que Pompée avait l’avantage du nombre 1 2 , — non Mi paucitatem nostrorum mililurn , — ce qui est en contradiction formelle avec son propre récit du combat, où il montre, du côté de Pompée, deux légions ! vingt cohortes), et du sien, trente-trois cohortes*. Puis il rappelle des détails qui prouvent, contrairement à son intention, qu’il a manqué de prévoyance en engageant les siens dans une position très-périlleuse, où Pompée, voyant plus juste, les a surpris. Et puis enfin, au sujet du point personnel, du point délicat de son infaillibilité, il ajoute, en parlant de ceux qui chantent victoire et proclament sa faute : « Ils ne veulent pas se rappeler les ac- « cidents si fréquents à la guerre; ni quelles petites « causes souvent, telles qu’un soupçon mal fondé, une « terreur subite, ou un scrupule religieux qui survient, « ont amené de grands revers ; ni combien de fois, ou par « la faute de celui qui a été chargé de conduire les soldats,

* ou par l’incapacité d’un tribun, une armée a éprouvé « un échec. Mais, comme s'ils avaient vaincu par leur « courage, et que jamais les chances ne pussent se re-

• tourner, ils proclament sans cesse, dans tout l’univers,

(1) De beU. ciu., III, L 1 XII.

(2) On voit dans ce passage que si César a souvent pavé d'audace sur le champ de bataille, il a, au moins cette fois, usé du même moyen dans son livre

Xl.ll

« par la renommée et par leurs lettres, la victoire de ce

* jour. » Et encore, lorsqu’il harangue scs propres soldats, à l’entendre : « L’échec éprouvé doit être attribué « plutôt à la puissance de la fortune qu’à leur faute; lui- « même leur a simplement fourni une occasion de com- « battre; ils se sont emparés de la position des enne- « mis, les ont chassés et ont eu le dessus dans le combat; ■ mais quoi que ce puisse être, ou leur propre trouble, « ou une erreur de direction, ou même la fortune, qui « lotir ait fait manquer la victoire qu’ils tenaient déjà « dans leurs mains, tous devaient prendre à tâche de ré-

• parer parleur courage l’cchec éprouvé; et si on le faisait,

« il saurait lui-même faire tourner le mal au bien * »

Du reste, César n’est pas le seul grand conquérant qui ait eu cette prétention de tout savoir, de tout prévoir et d’être personnellement conduit par le destin, de manière que nul ne dût songer à résister. Nous trouvons dans l’ histoire moderne un second exemple de l’emploi de ce même moyen de domination sur l’esprit des peuples ; il

(1) Non denique communes belli cosus rccordabantur, quam parvulæ srpe causa?, vel fahæ suspicionis, vel terroris repentini, «fl objecta? religtonis, magna detrimenta intulissent : quoties vel culpa ducit, vel tribuni vitio , in exerntu esset offensum : sed proinde ac si virtute vinssent , neque ulla commutatio rerum posset accidere. per orbem terrarum, fama ac litteris victoriam ejus diei concélébrant . ... . Quod esset acceptum detrimenti, ejus { fortunæ ) juri potius quam sus culpx debere tribut; locum se tum ad dimicandum dédisse : potitum esse hostium castris, expulisse ac superassc pugnantes : sed, sive ipsorum perturbation sive error aliquis, sive etiam fortuna partam jam prxsentemque victoriam interpellassent , dandam omm6us operam , ut acceptum incommodum

virtute sarnretur. Quod si esset factum, detrimentum in bonum verteret

( De bell. ci c., III, i.xxii, Lxxm.)

INTRODUCTION

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