Âcte lU, scène i
ÉTUDE PBÉLIIIINAIRB. 27
En prenant le récit de Plnlarque à cette époque, c'est-à-dire à partir de la toute-puissance dictatoriale de César, on dirait vraiment qu'il prend à tâche de démentir tous ses anlt^cédents de modération et de magnanimité; il ne dit pas un mot, ne fait point un pas qui ne le conduise à Tablme, soit qu'il faille Timputer, comme il le disait lui-même à ses amis pour justifier ?a conduite envers le sénat, à sa maladie ordinaire, qui était ce qu'on appelle le haut mal^ soit que ce haut mal ne fut autre que sa soif immodérée de domination, que son enivrement de gloire qui lui donnait le vertige, et qui, en définitive, Ta fait tomber.
En César il y a plusieurs vies d hommcs; l'histoire devait les narrer toutes, mais le drame de Shak^peare n'avait à le feire connaître ni dans la fougue de ses passions» ni dans la magnanimité politique de ses clémences, ni dans le plein essor de son génie. Le cadre de son tableau ne pouvait contenir, au sujet de César, rien de plus que rexallation de son triomphe, sa mort et sa vengeance posthume. Son pincean devait se borner à la reproduction fidèle de la conduite de César, qui provoqua le luécoulenlement général, et de celte conspiration homicide, dont les causes, rejiécution et les suites funestes forment, ea définitive, toute la contexlure de ce drame.
Que si, dans ce cadre restreint, le drame ne pouvait, comme l'histoire, le faire valoir par le prestige de sa vie tout entière, voyez, en revanche, comment il a su le faire valoir par sa mort, par la voix de l'opinion publique, ou du moins par l'admiration de ses
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partisans. Enlcndez le rhéteur Arlémidore, quand il s*écrie :
Quel malheur, dieux puissants, qu'une aussi belle vie Ne puisse être arrachée à la dent de Tenviel
{ÂrtinUdof$9 acte II, scène m.)
Écoutez son oraison funèbre que prononce Marc- Antoine < Entendez comme elle relève, une à une,
toutes SCS grandes qualités. Voyez quel soulèvement incendiaire la vue de son cadavre mutilé excite dans les masses populaires; voyez sa grande ombre ellemême se dressant fièrement dans la lente même de Brulus, puis de là promenant sa vengeance jusque dans les plaines sanglantes de Philippes. Alors César ne parle plus, il ne se vante pas, mais il lui suffît de paraître pour chasser comme un vain brouillard tout ce qui offusque sa gloire ; et telle est sa puissance occulte et redoutable que ses meurtriers en sont anéantis : ils tournent contre eux-mêmes les glaives dont ils s'étaient servis contre lui. Alors César ne dit qii*un mot : Vous me verrez à Philippes! et il lui suffit de ce mol pour décider encore des destinées du monde.
Quelle plus magnifique réhabilitation du rôle de Gé«* sar, que celte vivante et dramatique prosopopée !
C'est par révocation de cette grande ombre, par le panégyrique de ce grand homme, que Marc- Antoine à son tour se signale, et surtout se caractérise admirablement.
t. Acte m, scène ii«
ÉTUDE PRÉLIMII9AIRE. «9
Du YiYant de César, et à ses côtés, Antoine ne s*est fait connaître qne par ses déférences obséquieuses à ses moindres désirs, pour ne pas dire par sa servilité. Jusque-là ce n*est qu*un jeune homme frivole, adonné à ses plaisirs : ce n'est qn*un débauché.
César mort, Marc- Antoine devient un tout autre homme. Cette fécondité de ressources, cette habileté de manœuvres qu*appréhendait Cassîns ayec tant de raison, se manifeste aussitôt. Il circonvient Brutus, sans trahir César, et, dans ce moment critique où il se voit placé entre son cadavre et le poignard de ses ennemis, il a Tart d'obtenir de Brulus la permission de faire Téloge funèbre de César au forum, et des meur* triers même de César il fait les promotéurs de sa vengeance.
Or, c'est cette harangue, chef-d'œuvre de ruse et d'audace oratoire, qu'il faut entendre pour avoir une
idée de sou habileté.
Cette habileté cauteleuse ne se dément pas. Plus tard elle se manifeste au sein du triumvirat, entre Octave
et Lépide, comme elle s'était manifestée au Capilole, entre César mort et Brutus vivant
Mais là il a trouvé son maître. Il s'assied à la table des proscriptions avec Octave et Lépide ; mais c'est Octave, le neveu do César, qui se place an milieu. An* loine tient la liste de mort; c'est lui qui pointe les noms; mais c'est Octave qui les lui dicte. Antoine est
i, Acle IV, scèuo
ZO ËTOBB FBÉLIIIINAIRE.
Texécuteur tesUmeataire d& Jules César ; mais Octave en est rhéritier. Enfin Antoine c<msei]le à Oetave d'éli* miner Lépide; mais on sent déjà quù c'est lui-même qu Octave va bientôt éliminer.
Et, en effet, dans cette grare délibération, Antoine, léger de mœurs et de caraclc'îre, qui d'ailleurs ne se sent entravé par aucune responsabilité d avenir, plaisante, il est yrai, peu conrenablement, il va à Toeuvre de proscriplion de gaieté de cœur, tellement il sent instinctivement, en de telles circonstances, la nécessité et la facilité d*un coup d'État. Mais Octave, qui deviendra Auguste, ne plaisante pas, lui, tellement il en calcule toutes les conséquences»
Aussi, il dit i Antoine, en partant de Lépide :
Pourquoi, le connaissant, avez-vous pris sa voix, Quand s*agite entre nous une chose aussi grave Qu'une liste de mort?
Après quoi, avec une pénétrante sagacité, il ajoute :
Car je suis au milieu D'un cercle d'ennemis, enchaînés par un pieu Comme une l>ôle fauve, et je vois nous sourire Bien des gens dont le cœur contre nos vœux conspire.
A Philippes, et sur le champ de bataille, même len* tative de la part d* Antoine ponr obtenir la priorité du
commandement militaire : même insuccès'. Octave prend la droite de larmée, tandis qu'Antoine Tinvite à prendre la gauclic, et à Tobservation qui lui est faite