‹ Jules César tragedie ShakspeareChapitre 12 sur 113 · Acte V, scène l · texte numérisé non relu

Acte V, scène l

ËTUDE PRÉLIMINAIRE. It

par son collègue , qoant à VeStt dangeraix que peut

produire la mésintelligence des chefs en un pareil moment, Octave ne répond que ces mois : Je le veux.

Ainsi rhériiier de César s^aimonce et se révèle dès qa*il se montre. Â peine a-t-il onvert la bouche dai» le conseil, et clacun de se dire ; a L empire esl à

lui K

Plus lard, quand ses armes ont triomphé, el qa*ii songe au\ fruits de sa victoire, sa clémence politique se manifeste avec non moins d*éridenee que sa volonté. Octave cherche à rattacher à son triomphe les plus vaillants généraux de la république et les plus fidèles serviteurs de Brutus. U sollicite et obtient Vadhésion de ses ennemis jusque snr le champ de bataille, au moment même de leur défaite, et ce sont ceux qui le combattaient hier avec le plus d'ardeur, qui le serviront demain avec le plus de dévouement. En cela son sens politique se révèle : sous le masque entrouvert du triumvir, on aperçoit le futur empereur. Octave annonce Auguste, sauf à Auguste à faire oublier Octave. Alors on se rappelle ce que dit Montesquieu : « Il n'est a pas impossible que les choses qui le déshonorèrent a le plus furent celles qui le servirent le mieux, i» et Ton se pénètre de cette vérité, que si ce sont des ames généreuses qui entreprennent les révolutions, des âmes dégradées qui les exploitent, c'est un habile homme qui les finit.

Ëa attendant, il faut qu elles passent par les bras du peuple.

Le peuple, avons-nous dit, c'est le fond de ce tableau,

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c'est la mer de cette tempête; c*est le personnage principal de ce drame. Or, lui aussi se caractérise par ses discours comme par ses actes.

Écoutez-le donc, voyez-le donc à rœuyre, ce peuple romain. Voyez comme il est ingrat et mobile; comme il se réjouit du triomphe de César, après s*étre réjoui du triomphe de Pompée. Voyez comme il est impressionnable, facile à séduire et à entraîner; avec quelle légèreté il passe dans un même moment d*une opinion à fantre, d'nn excès à Texcès contraire ; avec quel entraînement il va de la dictature à la république, puis de la république à la monarchie ; avec quel transport il se rue dans la liberté, puis dans la servitude, et poursuit de ses imprécations et de ses fureurs les meurtriers de César, après les avoir glorifiés. *

Ce peuple, cette mer orageuse, voyez ses vagues comme elles s*enflent, poussées au hasard par tant de vents contraires; voyez les débris humains qu'elles amoncellent, et les naufrages des grandes âmes qu'elles entraînent. Cette multitude effrénée, cemomtreàmille tètes \ entendez-le rugir.

Monstre, en effet, qui meurt et qui renaît sans cesse; tête à tous vents, ou plutôt glaive à toutes mains et à double tranchant qui toujours blesse la main ambitieuse qui s'en sert; peuple-roi, c'est-à-dire maîtreesclave, réceptacle d'affranchis^ à qui ou fait vouloir

i« Mot de Coriolan, dans la tragédie de Sbakspeare qui porte ce nom.

2. Le peuple, dit Montesquieu, fut presque composé d'affranchis, de façon que ces maîtres du monde, non-seulement dans

et aimer aujourd'hui le conlraire de ce qu'il aimait et voulait hier, qai n*est constant que dans son inconstance, et qui semble exercer à toujours et pour tout venant, lui qui déleste tant les privilèges, le privilège éternellement héréditaire des apostasies. -

En tout cela, le génie dramatique de Shakspeare ' montre le peuple tel qu'il fut à Rome, ou plutôt tel qu il est et sera toujours, en tous temps et en tous lieux. Ce que nous ont appris, au sujet du peuple, les sanglantes annales de TAnglelerre, et cinquante années de notre propre histoire, ce drame nous le montre, et dans celte grande tourmente politique de Tancien monde il nous fait revoir, il nous fait craindre ce qu'hier encore nous avons éprouvé*

Nous avons vu le peuple : voici l'armée.

Ce drame, en eilet, nous montre l'armée comme le peuple ; sous nos yeux il la fait passer, il la fait mouvoir, et c est elle, en définitive, qui en fixe le dénouement.

Mais les armées, elles ne parlent point : elles agissent. Ici seulement on devine leur Ame, leur mobile, en voyant leurs chefs, et surtout en entendant Cassius reprocher à Brutus, son frère d*armes, le refus qu'on

lui a fait de lor qui lui était nécessaire pour les fixer sous les drapeaux de la république. On la devine, car

les commencements, mais dans tous les temps, furent pour la plupart d'origine scrvile.

(Montesquieu, Causes de la grandeur et de la dccadmce des Romains,)

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alors on se rappelle ce qu'en dit Tbisloire, et nolamment Plutarque, à savoir, que les aimées, depuis les guerres de Sylla et de Marins, étaient complètement démoralisées, et qn*entre les partis qui déchiraient Home, aussi bien celui de Pompée que celui de César, celai de Brutns qne d'Antoine» celui d'Antoine que d*Octave, elles se mettaient à Teneanet appartenaient naturellement à ceux qui leur semblaient avoir le pins de chance de réussite et leur donnaient le plus d'argent.

Avec un Ici peuple et une telle armée^ que pouvait devenir la république? Et qui donc se trompait alors, au point de vue des destinées de Rome, de Jules César, qui ambitionnait pour lui une omuipotence monarchique, ou de Marcus Brutus, qui aspirait pour elle an rétablissement de Tancieune liberté?

Voilà ce que l'on se demande, en déliuitive, en lisant ce drame de Sbak&peare ; voilà ce qu'il mm demie à voir.

Voyons maintenant ce qu'il nous donne à méditer.

Les faits nous sont connus; ils nous sont révélés par les caractères : car tout drame, comme toute histoire, se résout natnrellement dans une biographie. Seulement il impôrtc de remarquer ici combien Shakspeare a été scrupuleux, non-seulemeni dans la reproduction des faits et des caractères, mais dans celle des circon* stances accessoires qui peuvent jeter une lueur philosophique sur les caractères comme sur les faits.

Ce sont les grands caractères, a-t-on dit, qui font les

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grands événements*. Cependant voilà une hisloire, Toici un drame où les plus grands hommes, à de certains moments, arrivent à croire le contraire de ce qu'ils ont cru jusque-là, à faire le contraire de ce qu'ils ouVfait, à Yooioir le contraire de ce qa'ils ont voala. Quelie instabilité dans les actes, dans les opinions, dans les croyances, chez les houunes éminents, comme dans le peuple 1

Ici, c*est Gassius, adepte d*Épfcare, c'est-à-dire esprit fort, avant le meurtre de César, qui tout à coup devient superstitieux à rapproche de Phiiippes; là, c*est Jules César qui, après rinsuccès de son ambition cauteleuse à la fêle des Lupercales, consulte les augures qu'il dédaignait dans Tivresse de sa gloire^ et nous sommes sarpris de Yotr qne Brutus lui-même poursuit un nubie bul par de vils moyens, préconise Thumanité en pratiquant le meurtre, emploie la ruse et la trahison en stigmalisant Tusage des serments et le parjure, et finit par se jeter sur Tépée de son esclave, pour ne pas se suicider comme Caton.

Hais ici-bas Ykùmme ^agiie et Dieu k mêm^ et riulérét pliiiosophique que nous offre ce drame, comme Thistoire, c'est de voir que ceuL-là servent le mieux à racoompHssement des vues providentielles qui y sont le plus opposés, et que ces grands acteurs obtiennent presque toujours le dénoûment qu'ils voulaient éviter.

Qui donc, demande-t-on au point de vue des destinées de Rome, se trompait de César oi^ de Brutus? .

Milton appelait Scipim le Smmi de Uom,

86 ÉTUDE raEUNlNAlRB.

Dans l'êlat des choses el des esprits où Rome se trouvait alors, il semble que la réponse ne saurait être don* teuse.

«c Commenl, en effet, dit Sénéque, c< rétablir la lice berté là où la servitude comme le despotisme avaient « de si grandes récompenses à attendre? Comment resc< taurer 1 ancienne Rome, là où les anciennes mœurs <K étaient perdues? Gomment Brutus pouvait-il songer u à rétablir Tégalité des droits et le respect pour Tora dre légal, après avoir vu tant de milliers d'hommes « combattre pour savoir, non s*ils auraient un maître, ce mais qui serait ce maître? Combien Brutus mécona naissait-il et son propre pays et la nature humaine, d s'il pensait qu'après la mort d'un tyran, il ne s'en « trouverait pas un autre pour lui succéder? n

Brutus voulait rétablir la république, mais il n'y avait plus de républicains. Rome n'était plus qu'une mine de vertu et de liberté : de liberté, parce qu'elle était une ruine de vertu ^ Sylla en avait fait l'épreuve, et César était l'élève de Sylla. La république, aux yeux de César comme de Sylla, ne pouvait plus être qu'une dictature mobile, <c estans, » comme dit Plutarque, « les (c affaires de l'empire romain, à ce qu'il semble, ré- <c duits à tel état,^ qu'ils ne pouvoient plus être régis par

I. « Il était tellement impossible, » dit Montesquieu, « que la « république pût se maintenir, qu'il arriva ce qu'on n'avait ja« « mais encore vu, qu'il n'y eut plus de tyran, et qu'il n'y eut « pas de liberté; car les causes qui Tavaient détruite subsis- « talent toujours. »

(Montesquieu, Carnet de la (frondeur et de la décadence de$ Romains*)

ÉTUDE raÉLIlDNAIRE. 87

a plusieurs seigneurs, ains avoient besoin d'un souve* « rain monarque ^ »

Ce que pense Plutarque, Sliakspeare le montre, ne fût-ce que par la peinture qu'il fait du caractère, des nuBurs et des mobiles de la plupart des conjurés, et surtout par les termes de l'oraison funèbre qu'il met dans la bouche de Marc-Antoine^.

A cet égard, il ne manque à son drame, pour compléter nos impressions, que les dernières paroles de Brutus, recueillies par l'histoire : O vertu, tu n'es qtiuf^ nom y qui ne sauraient être interprétées que comme le dernier souffle de sa grande âme, et la dernière agonie de ses illusions.

Bruttts, il est vrai, croyait en lui-même, et il aVait raison d'y croire. Mais il se méprit sur les choses comme sur les hommes; il se trompa sur les moyens comme sur le but.

Des moyens, les conjurés n*en avaient aucun. Cela ressort du drame comme de l'histoire. Ils n'avaient songé qu*à ourdir la conjuration, et nullement à la maintenir; et quand ils s'enfuirent de Rome, ils étaiont sans armes ^ sans argent; ils n'avaient pas une seule ville, pas un seul navire, pas un seul homme de guerre h leur disposition. Des moyens, ils n*en avaient d^autres que le meurtre, que la ruse, que la perfidie^.

C'était une association de poignards, et non d'idées.

Je ne vais que sa mori^ se dit Brutus dans le drame

\ . Plutarque, Vie de Marcus Brutus, tradaclion d'AmyoU

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