‹ Jules César tragedie ShakspeareChapitre 16 sur 113 · I. M. IMiBONALn · texte numérisé non relu

I. M. IMiBONALn

LILÛË PRÉUMINAIRE. 47

▼oUions qni durèrefit sonLante-dix ans» ane sorte de

gestation morale, uu tressa il lemenl des destinées nouvelles de 1 humanité. La Rome des Césars, des Brulus, devait périr : périr pour se régénérer. Mersus profundo^ pulchrioj^ evenit

A la force matérielle allait succéder la loi morale^ à Tesprit d'orgueil, Tesprit d'humilité; an patriciat pror lecteur, la confraternité humaine^, et l'esprit de Tégalité sociale, à la tyrannie de la liberté.

Bratas, en voulant rétablir la république, ne songeait qu'à la forme constitutive, qu'à Tinstitution sociale, et les temps étaient venus de reconstituer Tliumanité. Mais Brutus, ce vertueux disciple de Piatcm, était digne de comprendre ces choses par le cceur comme par la raison, et il devait le témoigner par sa mort comme par sa vie.

Brutos devait mourir, car ce n'était pas pour vivre sous le joug qu il était le descendant de Junius Brutus et le gendre de Catoo. Il avait au cœur la religion du patriotisme, et il voulait exercer le patriciat d'une grande vertu; il voulait empêcher la dégradation de Tâme qu'enfantent la servitude et l'abaissement moral de rhmnanité, et il Ini semblait, selon Texpression deMon* tesquieu, que, pour qu'un homme s'élevât au-dessus de l'humanité, il en coûtait trop cher à touft les autres.

Brntus devait mourir dans l'intérêt de sa propre gloire, mourir comme il avait vécu.

t. HOIIACS.

t. Jésus-Christ, a dit J.-J. Rousseau^ est vemi lever la barrière qui séparait les nations, et réunir tout te genre humain en un peuple de frères

48 ÉTUDE PRÉUMINÀIRË.

Une telle mort coaronnant une telle vie, c'est, après

tout;, un grand et utile spectacle pour l'iiumanilé.

La terre a besoin de héros! Ce sont pour elle comme les représentants radieux d'un monde supérieur.

Dans ccri temps nébuleux où le droit est iiicerlain, le devoir équivoque, où l'on nomme la vertu vice et le .vice vertu, la force matérielle subjugue et abrutit tout : tous les fronts s'inclinent devant elle.

Mais vienne un grand exemple de vertu, un généreux et constant sacrifice de soi-même, une lueur de Téternelle équité, un reflet de la beaulé suprême, les cœurs se dilatent, les fronts se relèvent, Thomme a retrouvé ses titres de noblesse, et Ton sent, comme sentait Brutus ea dedans de lui -même, que, même ici- bas, il peut suffire d'une grande àme pour racheter tout le genre humain.

En résumé , Jules César vainqueur de Pompée ; Marcus Bruius meurtrier de César; Ànioine et Octave vainqueurs de Brutus; Rome divisée en deux camps, le monde divisé en trois parts, pour se concentrer bientôt en une seule main : tel est ce drame de Shakspeare; voilà ce qu'il offre à nos regards.

Que de grandes choses! que de grands hommes!

Et, en définitive, tous ces peuples, tous ces esprits, ne pouvant s'agglomérer que pour se corrompre, se mêler que pour se dissoudre, ne devant tomber dans la centralisation la plus abjecte que pour s'élever à la plus haute unité morale et se concentrer en une seule main, que pour se confondre eu une seule âme : voilà ce qu'il nous donne à méditer.

£TUD£ PRÉUMINAIRE. 49

Qu'ils sont grands et instructifs, pour le monde nouveau» ces enseignemenls de l'ancien monde!

Forma dat esse rei.

(lasiihdeêtàà Jmiiiuir.)

Pour un grand sujet, il faut un grand peintre.

La forme donne Téire à la conception, mais la conception détermine la forme. Il n'y a rien, dans les manifestations extérieures d'un sujet, qui ne soit dans son genne. Cela est vrai de toutes choses, qu'elles émanent du sein de la terre ou du génie de Thomme.

Cela est vrai surtout des compositions dramatiques de Shakspeare. Quand, après les avoir vues, on les examine, on trouve que tout s'y produit et s'y développe en vertu d'une force expansîve, d'une séve intérieure qui ne saurait avoir d'autres apparences et se produire à d*antres conditions.

Ainsi les proportions du drame, l'intersection des actes, la coupe et la marche des scènes, le nombre et la qnalité des personnages, la variété des caractères, le mélange des tons et des styles, etc., n'y sont toujours, quand on y regarde de près^ que des nécessités du sujet, des aperçus divers de l'horizon qu'il embrasse, et de la haute unité morale que son génie veut fixer à nos yeux. Si bien que Ton pourrait dire avec assez de vraisemblance qu'un drame de Shakspeare est comme

50 PEÉLUIIIHAIEË.

un chêne vigoureux et tooffo, dont la séve abondante

monlo jusqu'à la dernière feuilic, et qui a aulaat de rameaux en dehors qu'il a de racines en dedans.

Longtemps on s*est obstiné en France à ne voir dans les drames de Shakspeare qu'une succosî^ion incohérente de faits et d'idées, qu'un informe assemblage de toute espèce de genres, qui ne témoignaient, ainsi que Va d'\[ \o\{d.\]:e\ que de l'enfance de l'art et du décousu de ses inspirations.

Rien n'est plus propre, selon nous, à délroire ce préjuge que l'exaraen attentif du drnmc de Jules César; car aucun de ses drames ne révèle mieux à quelles exigences du sujet, à quelle hante unité de conception et de vues obéissait la forme do ses compositions; et sous ce rapport, quoa peut appeler littéraire, celte iraj^édie n*est pas moins instmetive et intéressante poor Tari dramatique, qu'au point de vue de la philosophie cl de rhisloire, pour la science des hommes et des gourernements.

Quand on a saisi le but d'une œuvre, il reste à voir par quels moyens elle produit son effet. Or, dans ce drame, les moyens sont appropriés au but, et la fome a en est pas moins remarquable que le fond.

Ce drame, en effet, enfreint toutes les règles d'Arisr tole; il viole toutes les nnités matéridles de temps et de lieu, si scrupuleusement observées prfr les grands maîtres de la scène française, ei ne préseule avec leurs oeuvres aucune espèce d*affinitô.

i . Voir ses observations sur le Jules Césars qui préeèdeiit sa Iraduction.

ÉTUDE FRËLLMi.XÀlRE. 61

Pourquoi cela?

C'est parce que ce drame n'a pas le même but, et n'est pa3 conçu dans le môme esprit que le leur. Ce n^est point, en effet, une tragédie domestique, à la façon de Cinna ou de la MoiH de César. La conspiration de Marcus Brutns contre Jules César n'est pas un eomplot dont Tintérét se réduit à savoir qui triom« phera, dans le cœur de Cinna, des charmes d'Émilie ou de la clémence d'Auguste, comme dans Toeuvre immortelle de notre grand Corneille, on à savoir, selon la pièce de Voltaire, qui finira par l'emporter, dans Tàme de Brulus, de la roix. de son père, ou de son pdys«

C'est un grand spectacle politique qui offre à nos yeux, non pas seulement des passions et des int(^rêts privés, mais des intérêts et des passions publiques; des rôles, mais des caractères ; des héros, mais des hommes ; non pas seulement certains hommes, mais tout on peuple , non pas seulement un fait, mais toute une époque. Ce n*est pas seulement le fait matériel de la mort de César qu'il nous montre, comme la tragédie de Voltaire qui porte ce titre; il fait voir tout ce qui la cause, et tout ce qui la suit. D*un tel sujet, il ne dit pas seulement ce qu'il faut admirer : il montre tout ce qu'il renierme..

Voltaire, lui, n'y a vu que ce qui convenait aux exigences de son public et à l'horizon de son époque; il a mieux aimé réduire, le tableau que d'élargir le cadre, et 6aeri6er la leçon d'histoire plutôt que la règle des unités. Son génie, qui dans rhisloiro envisageait hardiment et amplement tout ce qui pouvait servir à

&2 ËTUDE PRÉLIMINAIRE.

clendre et à éclairer l'esprit liuraain, au théâtre ne visait qa*à Teffet, qu'à Témotion des spectateurs. Frapper fort élait Tunique préoccupalion de sa muse tragique, et le même esprit qui dans ÏEssai sur les mœurs ei l'esprit des nations^ par exemple^ rapprochait tous les lieux et tous les temps, et rassemblait le plus grand nombre de faits, de manière à en tirer la plus haute induction philosophique, dans sa tragédie de la Morl de César, isolait les hommes, localisait les faits, mesurait les lieux, et comptait les heures, pour ainsi dire, et cela sans doute afin d*obtenir plus de yrai • semblance théâtrale, et de mieux fixer et concentrer l'attention des spectateurs. Mais, en agissant ainsi, Voltaire, le prétendu créateur du drame philosophique, enlevait à son di ame, en oubliant ses propres tendances, toute sa philosophie et toute sa portée.

Plus tard, ce que la muse tragique de Voltaire a retranché de ToDuvre de Shakspeare a inspiré à la muse tragique de Marie-Joseph Chénier une autre tragédie conçue dans le même esprit et la même observance des règles, sous le titre de Brutus et Cassius, ou les Dernias Romains, Mais, s'il est juste de dire que cette inspiration n'a rien de commun avec le talent de Voltaire, non pins qu'avec le génie de Shakspeare, il est important de remarquer qu'elle a retranché, non à son . profit, comme celle de Voltaire, mais à son complet détriment, tout ce qu'il y a de mouvement et de vie dans rœuvre de Shakspeare, de mémorable et de dramatique dans le récit de Plularque, et notamment la scène magnifique du triumvirat.

En Angleterre, pas plus qu'en France, on n'a pas su, ou> pour mieux dire, on n a pas pu se placer à la haateur du génie de Shakspeare pour embrasser tout l'ensemble, comprendre toulo la portée d'un pareil drame. Avant lui, le public anglais étail en possession d*ane tragédie sur le même sujet, composée par lard Sterlîne, laquelle s'arrêtait aussi à la mort de César. Après lui, le duc de Buckingliain a tronqué et coupé en deux parts le drame de Jules César ^ pour en faire Tobjet de deux tragédies, Tune qui représcnle l'entreprise et la mort de Jules César, Tautre, l'entreprise et la mort de Marcus Brutns. Et de ces retranchements et mutilations académiques il est ainsi résulté, dans les deux pays, au lieu d'un drame de tous les temps et de tous les lieux, deux pièces de circonstance, qu'un directeur de spectacle, sous le nom de Jules César ou de Marcus Brutus, peut délaisser ou reprendre utilement au profit de sa caisse, suivant que le vent politique du moment est à la monarchie ou à la république, et que les entraînements du pa^s semblent acquis aux nécessités du pouvoir ou aux effervescences de la liberté.

Tel n'est pas le drame de Shakspeare. Sous le nom de Jules César^ il représente tout ce qui, dans la conspiration 'historique, a précédé et suivi la mort de César, tout ce qui a signalé la vie et la mort de Marcus Brutus; si bien que les critiques les plus éminents de France et d'Allemagne se sont divisés sur la question de savoir duquel de ces deux noms héroïques la pièce aurait dû être intitulée.

Laissons les noms; voyons les choses.

Esl-cearl>ilrairomenty el parce que iart draxoaliqoe était encore dans son enfonce & Têpoque où traTaillait Sh.nkspeare, comme le pense Voltaire, que soji génie a embrassé un si vaste horizoa?

Nous ne saurions le croire; et cette opinion ne saurait su soutenir quand on considère l'œuvre de lord SterlinOt qui a précédé Vœurre de Sfaakspeare, el ie travail de décomposition opéré par l<Hrd Buckingbam* qui Ta suivi.

A nos yeux, si le géni^ de Shakspeare a embrassé une plus yaste carrière que les poètes précités de France et d'Angleterre, c'est qu'il a vu plus loin qu'eue, en s'élevant plus haut. .

Vérité m deçà^ delà, a dit Pascal. Cela

est vrai du temps comme de l'espace. Les erreurs des tiommes ne sont que des rayons brisés de la vérité S et bien souvent, dans la politique des empires, la vérité d'hier n'est pas la vérité de demain.

Mais, en littérature, le génie qui ptane aijhdessus des temps et des lieux, de manière à pouvoir comparer entre eux tous les Ilux et reflux des tempêtes politiques, voit d'un seul coup d'ceii jusqu'oa il doit étendre ses ailes ; il sait où il doit s*arréter, et se dire en son œuvre, comme Dieu dit à la mer : « Tu n'iras pas plus « loin. »

Isoler Tentreprise et la mort de César de Tentreprise

et de la mort de Brulus, c'est, selon nous, isoler l'eiïct

i . UfiRDEB, Philosophie de l histoire.

ÉTUDE PRÉLQDIiAlRE. S5

de la canse, c*est ne voir que Tan des côtés d'une grande médaille. Scinder de tels événements qui s'enchaînent

fatalement les uns aux autres de par une lôpjiqne providentielle, c'est ne voir que la moitié d'un fait; c'est couper un beau tableau en deux parts, de manière à ne . montrer dans Tun que la iêie de la sirène^ dans l'autre que la guette du dragon.

Ajoutons, au point de vue de Tart dramatique, que réduire de tels enseignements à la mesure des règles d*Âristote, c'est réduire Thorizon à la portée du télescope, au lieu de chercher un télescope pour la grandeur de rhorizGû; regarder l'Océan avec une lorgnette.

Qu'est-ce en effet que ce drame?

C'est le duel de l'esprit républicain et de l'esprit monarchique; la lutte à outrance, perpétuelle, du pouvoir contre la liberté!

Brulus et César, c'est l'aclion et la réaction des vicissitudes politiques; le flux et le reflux d'un océan toujours agité ; c'est, pour ainsi dire, aux yeux du poète anglais, comme la liose blanche et la Rose rouge, qui tour à tour se sont disputé et ont ensanglanté le sol et les annales de l'Angleterre, en ce sens du moins, que, pour comparer les deux bannières, il faut les voir ilotter toutes deux.

Ne nous mmtrer Harcns Brutus que comme le meurtrier de César son bienfaiteur et son père, ce n^'st pas le faire voir sous son beau côté. Car, comme le remarque très-judicieifôement Sehlegel, ce qui nous donne

l'idée du grand dessein de Marcus Brutus n'est pas qu'il

56 ÉTUDË PRELUilNAIBE.

ait assassiné César, action en elle-même très-équivo* que, et qui pouvait avoir l'ambition ou la jalousie pour mobile, mais qu'il se soit montré sans cesse et jasqa^aa bout le défenseur désintéressé de la liberté de Rome, en lui sacrifiant son âme et sa vie.

La puissance et la constance d'un grand caractère mu prises avec la puissance des choses ; Tâme de Brutus en lutte avec T irrévocable destinée de Kome : tel est, nous rayons dit, le spectacle que nous offre ce drame de Jules César, Or, pour le mettre en relief, il faut du temps et de lespace. Si vingt- quatre heures suffisent pour nous représenter un fait domestique, c'est peu de trois ans pour illuminer tonte une yîe et mani* fesler toute une époque. N avez-vous à faire éclater que la clémence d*Âuguste, il suffît pour cela de quelques personnages, et il n*est pas nécessaire qu*Auguste sorte de son cabinet.

G*est la hauteur du point de vne qui détermine les proportions du drame.

De Tunité mojpde qu'il embrasse dépendent aussi la coupe et la marche des scènes. A nos yeux, souvent elles semblent d'autant plus décousues qu'elles se réfèrent plus intimement, pour notre intelligence, à une plus haute et plus philosophique unité.

Ce résultat est-ii; comme on Ta prétendu, Teffet d*un système arrêté d avance, et que Shakspeare applique d*une façon invariable à toutes ses compositions, de telle sorte que Tart romantique, si indiscipliné qu^il puisse être, soit obligé de se laisser endoctriner? Nous ne saurions le croire.

ÉTUDB rnÉUUINAIRE. 57

A nos yeux, chaque composition de Shakspeare n'a d*autres lois qne celles de son sujet et de son génie. Gomme il conçoit il exécute ; il peint comme il voit. Ainsi font tous les grands artistes, et on n*est pas tenté de leur demander le secret de leurs procédés. L*art est essentiellement personnel et mobile. La science du génie ne se décompose pas.

 cet égard, Sbakspeare procède comme Plutarque, sauf la différence essentielle qui existe entre Tart du poëte et la tâche de l'historien. Ce que raconte l'histoire, le drame le montre: la scène dramatise le récit.

Le dnme, comme Thistoire, a des allures irréguliéres. Dans le temps comme dans Tespace, l'action enjéaâie aù^Kéa 4^ elle s'élance» tantôt

éR^ Visrnré^, Buhhitif ^ sujet.

Ici notre esprit va au fond des choses et des âmes^ là seulemefit à te.iuMr^ des masses et

. desiÉ^Teniliils popiâaËnes, le peintvt emploie toute sa palette : en trois coups de pinceau, il peint Octave. V Souvent l^i^rtMt le inieut ress^^ caractères pidr èé qui leur resselOBdrte leinoins. Àinl^sca, homme d'exécution, s'évertue à parler ; Cicéron^ le 'prince de t^ fsS^kr^m '^^ violent des

Kirâbiies^ tout à coup sè mi^âèÉÉ^^J^ le plus modéré de tous, en devient le plus emporté, .^ij^^e» éyéiyepaeats ai teSy^^peraonnages ne se sttiiF«^ é^M/^ypj^^ miti!^ ont de» ôcêtirreneîé tft^ tendues, qui servent à les ,ûûei^ uns et

les autres.

, Là, c'est le cynique Favonius qui intervient soudai*

58 ÉTUDË PRÊUlUNÀUiE.

nement entre Brutus et Cassius au plus fort de leur querelle, el.i on voit alorâ jusqu où peuvent aller les torts de l'esprit, quand une grande âme est blessée à mort. Ici c'est le poêle Cinna qui se rencontre sous ks pas de la sédition, et Ton voit à quels excès la populace est entraînée quand elle se déchaîne.

Ces deux, épisodes sont dans le drame de Sliakspeare tels qu'ils sont dans le récit de Plutarque. Là, comme ici, la face des choses est double; elle a son côté plaisant comme son cùlé sérieux. Le comique s'y mêle an tragique ; cl tel fait est à la fois formidable et risible comme tel h<»nme. Ainsi Gasca est nn bonlTon, et c'est lui qui porte le premier coup de poignard. Antoine dresse une liste de mort, et il plaisante. Dans ce drame Hdéle à Thistoire, il y a des comédieê de sang comme d'ambi-'^ tion.

De tout cela il résulte sans doute un grand décou$a de scènes, mais une intime liaison d'idées; une grande incohérence matérielle, mais une grande cohésion morale : une prodigieuse diversité de prestiges, mais une impression profonde et une. Pour être moins contigos, les faits ne sont ni moins unis ni moins visibles : au contraire, ils se font valoir réciproquement et successif ▼ement. L'action enfante la réactton, les ombres font éclater la lumière.

£t les choses aussi s engendrent entre elles; elles vont de Tune à Tantre par une filiati<m toute naturelle, et leur parenté, insensible à Tœil, s'aperçoit bientôt par Tesprit.

A cet égard, il en est du drame comme de Thistoiro.

Dans rhistoire, la signiiicalion des événements, la physicmomie des cboses et leur corrélalioa iatim^ sont d'abord Foiiées par des ombres épaisses; des faits sans portée et sans valeur succèdent à des faits immenses, et s^interposent entre les grands événements, comme dlnsigniSants personnages entre les grands hommes. G est à l'œil pensif du philosophe de voir en quoi ils se luucbent, s*engendrent et se fout valoir les uns par les antres. L*œuvre historique lui semble alors comme l'œuvre du temps, dont les anneaux invisibles ne so déroulent quà la longue, et ne font voir qu'à un petit nombre la portée et la force de leur enchaînement. Il en est de même, pour lui, de Tœuvre du poëte.

Ainsi, dans ce drame, César est assassiné. César n*est plus, mais Tidée césarienne ne tarde pas à reparaître; elle reparaît sur le champ de Lalaille de i liilippes, comme dans le sein du triumvirat. Octave, Auguste, c'est encore César; en lui Tunité dn sujet se résume, et par lui renseignement devient complol.

Est-ce ainsi qu'il faut concevoir le drame ou écrire rhistoire? ËstH» comme eela que Tacite et Corneille ont illustré leur art? Non, sans doute; mais qu importe, si, avec cela, f^^ularque a trouvé Ja^^i^t ^ nous inté^ resser et de nous instruire {dss qu^aiiîmii historien, ét Shakspeare plus qu'aucun poëte? ^. . ..^

Car ce qui caractérise surtout les osuvres immortelles de son génie, c'est qu'elles sont des exemplaires vivanU de la réalité.

Le sujet une fois circonscrit, Shakqpeare nous fait

60 ÉTUDE PHËUMINAIRE.

voir lout ce qu'il renferme. Pour le faire valoir dans toute sa grandeur, il peint la société dans toutes ses classes, la nature humaine dans toutes ses yariétés, et son art merveilleux en utilise tous les contrastes.

Dès le début son drame est saisissant* La scène s'ouvre par un de ces tableaux pittoresques et animés à la façon de V Œdipe roi, qui par de fortes ombres font saillir les premiers plans, et pénétrer du premier coup d'oeil dans toutes les profondeurs du si:yet.

Voilà le forum! voici le peuple !

Le peuple, avons-nous dit, c'est le personnage principal, c*est la cheville ouvrière de ce drame. Il en est en quelque sorte la fatalité, comme les sorcières dans Macbeth, L'intervention d'un peuple n'est pas seulement un prestige de l^art, c'est une nécessité du sujet. Vouloir représenter une révolution sans montrer le peuple, autant vouloir montrer une bataille sans soldats..

Voyez-le donc de près, ce peuple-roi, et, pour savoir ce qu'il va faire entre César et Bru lus, écoutez ce qu'il a déjà fait entre César et Pompée. Regardez où il va, écoutez ce qn*il dit, comme peut-être vous lavez fait en des temps analogues. Et quand vous l'cuirez vu et entendu, une première impression sera produite, et cette impression ne s*effacera plus. Que César aille ensuite essayer une couronne à la fête des Lupercales, et que vous voyiez la conspiration qui s'organise contre lui ; que Gassius s'entretienne avec Brutus sur le sort de la république; que les conjurés se groupent autour de Brutus : toujours vous aurez .deyant les yeux ce peupleroi sans lequel rien d'important ne se peut faire. En

ÉTUDE PRÉUMINÂIRE. 61

voyant ceux qui font le complot , vous songerez à celai qui fait, les révolutions, et vous pressentirez d autant mieux ses actes et sa conduite que vous le connaîtrez

mieux.

£t d'abord voyez éclater sa mésintelligence avec les patriciéns; car cette mésintelligence est le fond des

choses.

D'un côté du théâtre, la masse plébéienne, composée de toute espèce dVtisans, se me de toutes parts pour assister au triomphe de César vainqueur de Pompée; de l'autre se présentent les deux consuls, f'iavius et Marullus, hostiles à ce triomphe, et ils vitupèrent en termes énergiques Tingratilude d'un pareil entraînement.

a Ce peuple parle comme on parle aux halles^ » dit Voltaire. Eh quoi! faudrait-t-il donc qu*il parlât comme dans une Académie? .

Ce peuple d artisans parle comme parle le peuple, en tous temps et en tous lieux, d'une façon triviale, prosaïque et narquoise, et les questions que leur adressent les consuls n'obtiennent d'abord que des réponses à double sens, qui témoignent à la fois de la grossièreté de son esprit et de sa prédilection habituelle pour cette sorte de langage.

Les consuls, au contraire, soutiennent la dignité de leur rang par la dignité de leur parole ; l'élévation de leur style répond à l'élévation de leurs sentiments; et ainsi patriciens et plébéiens manifestent tout d*abord la différence de leurs manières de voir et de sentir par leurs différentes manières de s'exprimer. Chaque classe se distingue par son langage comme par son costume ;

C3 ÉTUO£ PRËLUilKiU&E,

Cl CCS coiurasles saisissants ne tcmoignenl pas niuius de la vérité d obscrvalioa qui distingue le génie de Sliakspeare que de la souplesse de son talent*

Or, CCS luclaiiges de Ions et de styles, que Voltaire qualiiie de disparates ridicules, ne sont-ils pas aussi des exigences du sujet ?

N'ont-ils pas pour but d'initier, et n'initienl-ils pas mieuK les spectateurs au secret des grands événements qui vont s*accomplir, que toutes les plos pompeuses tirades, et notamment que les vers, si beaux qu'ils soient, de la sccuû entre Antoine et César qui ouvre la tragédie de Voltaire sur le même sujet?

Il faut, dans rinlérêtde l'art dramatique, laisser Voltaire lui-même répondre à ces questions.

«c J'ai vu, yt dit-il, « jouer le JtUes César de Sbaks- « peare, et j'avoue que, dès la première scène, quand a j'entendis le tribun Marullus reprocher à la populace « de Rome son ingratitude envers Pompée, et son atta- <c chement à César vainqueur de Pompée, je commena çai à être iiucrossé, à être ému. Malgré tant de dispa- <K rates ridicules, je sentis que la pièce m'intéressait. <c Ensuite je ne vis aucun des conjurés qui ne me dona nàt de la curiosité.

ce J*ayoue qu'en tout j'aimâis BÛeux ce monstrueux « spectacle que de longues confidences d'un froid a amour, et des raisonnements de politique encore plus « froids. ^

Cet aveu de Voltaire est précieux à recueillir, parce qu'il nous prouve combien les systèmes arrêtés d'avance sont funestes an progrès de T^rt; combien on

ÉTUDE PRÉLlMlNAmE. 63

devient ennemi de son propre plaisir avec des règles

académiques, et jusqirà quel point les préjugés peuvent aiïecter les meilleurs esprits.

Ainsi donc, dès la première scène de ce drame, tous les genres si soigneusement observés sur notre théâtre sont entièrement confondus.

« Âa surplus , ceux qui rejettent les jeux de mots « comme un raffinement contraire à la nature, trahisse sent leur ignorance à cet égard, dit Schlegel (t. II, « p. 383). Les enfants et les peuples, dont les mœurs « sont les plus simples, ont toujours manifesté leur « goût pour les calembours , parce que, ne connais- « sant pas bien les rapports et Tétymologie des paroles, « rien ne s*oppose dans leur esprit à ce qu'ils s'amu- (( sent de ces singuliers rapprochements. » L'on trouve des jeux de mots dans Homère ; — les livres de Moïse, qui sont les plus anciens monuments écrits du monde primitif, en sont remplis; — des poètes d'un goût iréscultivé, tels que Pétraque, des auteurs tels que Cicé" «m, se sont livrés à ce genre avec complaisance.

A quoi il faut ajouter, ce que nous disons plus loin, que Shakspeare composait des drames pour le profit de toutes les classes, et roulant offrir des enseignements à la multitude la plus ignorante comme à ses spectateurs les plus instruits, employait tour à tour pour les captiver le langage de la plus vile populace, puis, au même instant, par un contraste saisissant, le ton et le langage, comme dit Voltaire, de la meilleure compagnie.

Du mélange des classes, une fois admis comme une

nécessiié du tableau, va résulter naturellement le mélange de tons et de styles» comme une condition de la ressemblance. Le grotesque va s'allier au pompeux, îe comique au tragique, sans disparate ridicule, et sans que cela puisse être érigé d*une manière générale en un système préconçu de composition.

Le comique se môle au tragique, par la nature môme des esprits et des choses. Us sont à c6té Tun de lautre, et se succèdent Tun à Tautre, dans Tart comme dans la vie. En cela Shakspeare n'a fait encore que ce qu'a fait Piutarque.

Cependant, sous ce rapport, la censure inexorable de Voltaire se dilate encore, au sujet du récit que Gasca fait à Brutns de la tentative de couronnement avortée à la féte des Lupercales. Selon lui, ce n*est encore que pour obtenir les suffrages de la populace de Londres, que Shakspeare a donné une forme comique à ce récit, dont le fond, dit-il, est si noble et si intéressant.

Intéressant, sans doute ; mais noble, nous ne voyons pas cela* A Rome, d'après le témoignage de Plularque, les meilleurs esprits n'en jugeaient pas ainsi. César, le grand César, briguant la couronne pour cacher son front chauve, et ne sachant comment s'y prendre pour se la faire donner; l'arrogant comlempleur du sénat flattant la populace, et le maître du monde mendiant par Antoine, son pervers acolyte, le suffrage universel du pcuple-roi, ne pouvait guère inspirer à Casca, comme à Cassius, qui tous deux étaient sénateurs, d autre sentiment que de la haine, et entre eux rien de plus nata-

ËTUD£ PKÉUIUNAIRE. G&

rel qu'elle s'exhalât de leur bouche par le dédain et Tironie.

Il faut se pénétrer de l'état des esprits pour apprécier les formes du langage.

Or, à Home alors, deux systèoies de gouvernement se présentaient à l'épreuve des événements^ comme à Tes^ pri( des hommes d'État. S'appuyer sur l'élite intellectuelle de la natiou pour gouverner les masses : c'est à quoi aspirait Brutus; s*appuyer, au contraire, sur les masses populaires pour éliminer l'aristocratie : c'est ce que César faisait. Brutus voulait la liberté par le sénat; César voulait le despotisme par le peuple.

Tout le monde le voyait.

<c Gicéron, le Pére de la patrie, qui le premier, » dit

Plutarque, « ne plus ne moins que le sage pilote qui <( redoute une bonacc riante en haute mer, cogneut la « rusée malice que César cachoit sous le manteau de a cette privaulté, courtoisie et gayelé qu'il moiilroit au (( dehors'; » Gicéron, Gicéron lui-même se permettait d'en plaisanter, et il trouvait, à ce sujet, le mot pour rirc^ ne fût-ce que celui que rapporte Plularque, au sujet de la réforme du calendrier.

Si le grave Gicéron se permettait de rire, pourquoi le cynique Casca ne se le serait- il pas permis?

Le récit ironique que fait le sénateur Gasca aux sénateurs Brutus et Gassius, au sujet des avances faites en pure perte par le grand César à Sa Majesté le peuple

t. Vie de Mareue Brutus^ traduction d'Amyoï.

romain, n'est pas moins naturel, ce nous semble, que le mépris outrecuidant de ce même César pour les barbes grises du sénat.

Chaque temps a son esprit. A Rome, comme à Paris, les ciM»es booffoones se méiaient alors aux choses graves. César exploitant les superstitions religieuses de son pays et de son époque, et préludant au prestige de sa future royauté par la préiaidne guérison de la stérilité, nous semble indigne de lui-même. Mais qu'auraient pensé César et Cicéron des anciens rois de France, procédant à la consécration de leur légitimité de droit divin par la guérison des écrouelles? A Rome comme à Paris, il y. avait des rieurs parmi les patriciens désappointés; et à Paris il est peut-être encore tel ou tel salon aristocratique où un homme d'État pourrait ealeiidre des récits semblables à celui de Casca, pour le fond comme pour la fbrme, sans en être scandalisé.

D'ailleurs tous les esprits n'ont pas la môme trempe, et ne sont pas impressionnés de la même manière par les mêmes éréoements; et chaque èténement 1ni*méme a double face, comme chaque esprit. « Les peintres, » dit Montaigne» « tiennent que les mouvements et plis « du visage qui servent au pleurer, servent aussi au « rire. De vrai, avant que l'un ou lautre aient achevé tt d'exprimer^ vous êtes encore en doute vers lequel on ' a va, et Teiclrémtté du rire se mêle aux larmes. »

Eh bien, Shakspeare opère comme les peintres dont parie Montaigne; son art f»t pour les esprits et les événements ce qu'un habile pinceau ferait pour la ressemblance d'une personne : il ne peint pas seulement le

ÉTUDK PRÉLIMINAIRE. CT

beaa, mais leyrai. Aussi, à nos yeon, le réeit comique

de Gasca n*est-il pas seulement conforme à l'état d'esprits de son temps et de ses Auditeurs^ mais aux dispositions mahreiUantes de son propre esprit.

Ajoutons à cela que c'est précisément cette irrévérence comique de Casca à rencontre de l'ambition cauteleuse de Gésar, qui détermine Oassîns à Fenrôler et Brutus à l'agréer dans le complot, et qu'ainsi, loin d'être une invention dramatique nuisible à Faction,^ cette saillie expresâve eoniribae à ta faire marcher.

La part à faire par 1 art dramatique à ce qQ*on nomme le grotesque m sein des choses les plus graves et les plus sombres, est encore plus grande, sans que pour eeia elle paisse être érigée en système académique; car ce n^est pas seulmnent par Tesprit et les discours des acteurs principaux du drame qu'elle se manifeste, c'est quelquefois par Tintervention et la rencontre fortuite des personnages qui y sont le plus étrangers.

Ce sont, en effet, ces sortes de personnages et ces sortes d'occurrences qui, par leur contraste pittoresque et la soudaineté de leur apparition au sein des choses ordinaires, raniment Tattention des speclateurs, les font mieux pénétrer dans le vif des esprits et dans Fàme des choses; et Molière, ce profond observateur delà vie humaine, qui a plus d'une fois associé la terreur avec lerirOy s^est servi comme Shakspeare de ces piquantes éventualités, pour mieur earactériser une situation ou un personnage, et pour mieux alleiadre son but.

Ainsi, dans le Festin de Pierre, s*agil-ii de mettre à

nu Tàme gangrenée de don Juan? Au sein d'une forêt, et tandis que don Juan se pâme d'un rire satanique, apparaît^ an pauvre qui lui demande l*aumdné, et don Juan s'avise de lui offrir un louis d'or pour qu'il renie la Diviniié. Alors Tindigaalion du spectateur est au comble; et grâce à cet épisode, que Voltaire a signalé lui-même, nous voyons jusqu'à quel cynisme peut aller 1 ame d'un libertin qui ne craint ni Dieu ni diable, et qui, n^ayant pas foi en Tamour, ne saurait avoir foi en Dieu.

En ces prestiges dramatiques, Molière n'a fait que reproduire fldèlement le cours ordinaire des choses, et que donner une carrière plus ample «à son génie.

Ainsi fait Plutarque. Toutes les fois qu'il veut donner plus de relief à ses récits dramatiques, il ne croit pas déroger à la dignité de l'histoire en faisant succéder les incidents les plus burlesques aux préoccupations les plus sérieuses; il fait intervenir le personnage le plus bouffon à côté des personnages les plus graves, et, grâce à ce procédé, il nous révèle l'influence des petites choses au sein des grands événements.

Yeut-il, par exemple, nous donner une idée des excès épouvantables où les masses populaires furent entraînées contre les meurtriers de César? Plutarque nous les montre égorgeant un pauvre poëte qui leur tombe entre les mains, dont l'unique crime est de porter le même nom que l'un des conjurés.

Plus tard, quand Brutus et Gassius se querellent en choses d'honneur, à la veille de la bataille qui va déci-

der des destinées du monde, intervient soudainement un persoDQdge cynique, nommé Favonius, qui leur donne des conseils de modération, et ne réussit qu'à se faire expulser ignominieusement de la lente de Brulus par les deux, amis exaltés.

Quelle impression produit ce récit, et qu*a voulu nous révéler lliislorien? La vie intime de Brutus.

Mais Sheakspeare, avec le don de seconde vue qui le caractérise, a pénétré plus profondément dans le secret de celle grande âme. Son génie s'empare de cet épisode, et il se sert de Tintervention de ce personnage pour montrer la douleur poignante de Brutus et le vide affreux qui s'est fait dans son Ame.

Favonius expulsé, et les deux chefs revenus à eux* mêmes : Je ne vous croyais pas si vif, dit Cassius à son ami. Portia est morte^ répond Brulus, et sa léte retombe sur sa poitrine. Portia est mortel cri sublime d^une âme vaincue par la douleur.....

Et vous ne m avez pas tué quand je vous ai contredit si obstinément! ajoute Cassius.

Dans le récit de Plutarque, la tendresse conjugale de Brutus apparaît d une manière plus explicite et plus directe, notamment dans les touchants adieux qui signalèrent sa séparation d'avec sa femme; et tel est le charme douloureux de ce récit qu'en le lisant on se prend à regretter que, pour tempérer la sanglante rigidité des événements politiques par le retour aux expansions naturelles de la vie domestique, lo poêle nait pu faire entrer dans son cadre dramatique celte page émouvante, Tune des plus belles de Tantiquité.

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Mais le génie de Sbakspeare, entraîné par ta graTÎté et la grandeur de sou sujet hors de la sphère des sentiments prirés^ ne pourait, pas plas qne Tâme de Bnilus, suspendre rexécution de son entreprise devant cet événement, quelt^ue douloureux qu'il fût. « Quand Bru- « tus, » dit Pltttarque, <c aq[>prit ce qni était advenu de « sa noble compagne, il n'abandonna pas pour cela ce « qu il avait entrepris pour le bien public, et son af-

fliction ne le porta pas à rentrer chez lui. » Sbakspeare Ta compris; mais il a senti aussi que Brutus, en recevant ce coup mortel , dut rentrer dans son âme plus profondément, plus donlonreusement qne jamais, et c'est ce que son génie nous révèle et nous fait sentir à nous-mêmes d'une manière admirable.

Bmtns ne dit qaHin mot. Hais faut-il donc tant de mois pour rendre les choses de cœur... Brutus, dit Piutarque, s'était appris à haranguer le peuple et l'armée, et son Ame stoiqne savait se vainere. Mais il est des douleurs qu'on ne peut ni cacher ni exprimer; Sbakspeare la senti comme Brutus, et ce qu'il ne peut contenir, il le laisse éclater.

On n'agit pas ainsi sur noire tliéfUre. Dans les habitudes de notre scène française, l'art de dire passe le premier. Me vaici^ dit le roi Le«r de Ihtcis :

Pauvre et foible vieillard chassé de sa maison, Dont des enfants ingrats ont troublé la raison.

Mais le roi Lear de Shakspeare n'a pas besoin de nous dire qu'il est tbn : on le sent asses en voyant comme il

est vêtu, et en entendant avec quelle déraison sublime il

ÉTUDE PftÊUlUNAmfi. 7f

apostrophe I0& élémeois qui sembleat duchaiués contre lui :

SifTlp, crève, ouragan; siftlp, tempête, éclate Tombez, torrent des cieux, déluge, cataracte; Noyez nos toits, noyez jusqu'aux coqs des clochers. Et vous, éclairs de mort, célestes messagers Qui portez la sentence et devancez la loudre, Brûlez mes cheveux blancs... Et loi, mets tout en poudre, Tonnerre, fais "voler tout ce monde en éclats;

Qu'aucun gernae n'y puisse enfanter des ingrate

f* puisez vos fureurs, implacables familles 1

Foudre, om^, éclatez, vous n'êtes point mes filles

Shakspeare excelle à faire sentir et partager toutes les convulsions intestines des cœurs brisés.

Sous ce rapport, bien plutôt que par la conformité des situations, peut-être pourrait-on comparer Bi lUus avec Hamlet. Tous les deux, en effet, ont un cruel devoir à rmpHr. Dans une âme tendre et môlaucoliquei tous les deux ont un but inflexible et fatal ; une sensibilité de femme dans un cœur d homme. À l'o&uvre ils ne fléchissent pas ; mais, quand leur tâche sanglante est accomplie, et qu'elle leur a cause, à Tun la perte d'Ophélie, à lautre celle de Portia, alors il se fait dans leur âme un affreux bouleversement. L'un outrage son frère d'armes, dans le moment où il a le plus besoin de sa coopération au salut de Home; l'autre injurie et réduit au désespoir cdie pour laquelle bientôt il va donner sa

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