‹ Jules César tragedie ShakspeareChapitre 17 sur 113 · I. La Time est sacrillée ici voloatairement à l'oaoïDatopée · texte numérisé non relu

I. La Time est sacrillée ici voloatairement à l'oaoïDatopée

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vie ; et leur langage est d'autant plus amer que leur affection était pins exquise.

En France, une telle mise en scène ne serait pas comprise. Cette sensibilité passiounée, cette agonie interne d'une âme vaincue par la douleur qui ne se révèle que par des mois injurieux, des actes convulsifs, n'auraient aucune chance de succès au théâtre. Là, pas plus qu'ailleurs, un héros ne saurait se dispenser un instant d être magnanime, ni un amoureux d être galant.

Quoi qu*il en soit, c'est par de tels moyens que le génie de Shakspeare sait faire éclater toutes les puissances de Tâme humaine.

Et de la même manière il fait ressortir le caractère, râme de tout un peuple.

En effet, ce drame, avons-nous dit, a emprunté au récit de Plntarqae l'épisode du poëte Cinna, aussi bien que celui du cynique Favonius. Mais il faut voir avec quelle splendeur de mise en scène il la dramatisé, et le merveilleux parti qu'il en a tiré.

éVu premier acte, nous avons vu le peuple en habits de féle accourir au triomphe de César. Nous avons entendu ses discours : maintenant nous allons voir ses actes.

César vient d'être assassiné, et le peuple attroupé dans le Forum, autour de César, exige qu'il lui dise en quoi César a mérité la mort. Brutus monte à la tribune; il se justifie, ou plutôt il se glorifie d'une telle mort. Suivant ses habitudes oratoires, son discours est énergique el concis. U a cette brièveté sentencieuse, ce stoi^

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cisme de la parole qai importe en un tel moment, pour lai conserver, aux^ yeux du peuple, le prestige de son caractère et l'autorilé de son commandement. G est, en effet, un pouvoir militaire qail va exercer pour mener à bonne fin sa périlleuse entreprise. Il sent qu'il lai faut imposer aux masses populaires, et dès lors sa harangue est toute militaire, comme son attitude, comme sou geste. Il parle comme un général à ses soldats j sa parole est décisive, tranchaule comme sou épée ; tons ses mots portent coup.

A son âme répond Tâme du peuple : « Qu'on a s'attelle à son char! Qu'il ait son buste en or! <c QuU soit fait César l m s'écrie- t-on de toutes parts; et Brutns n*a pas assez de toute sa modestie pour se soustraire à ces redoutables ovations : il se retire.

C'est alors que Marc-Antoine à son tour monte à la tribune; il reprend en sous-œuvre ce peuple mobile qu'il connaît si bien. Sans doute la liberté, Thonnenr, sont de splendides théories que le peuple doit saluer avec enthousiasme ; sans doule Brulus est un homme ' A&noraffle : Marc-Antoine Tbonore. Mais, peu à peu, par d'insidieuses rélicences et des éloges à double entente, Marc-Antoine ne tarde pas à poignarder de ses discours cet honorable Brulus qui a poignardé César, et à entraîner par ces démonstrations éloquentes ce peuple-roi qui a glorifié Brutus. Il sait ce peuple accessible au témoignage des sens plus encore qu'à Teffet de

i. M. j>B Lamabtuib, Histoire de César,

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la parole, et il lui monire le cadavre ensanglanté de César, loi bit toocber an doigt ei à Tœil sa gloire dans le manteau qu'il portait à ia balailie de Nem, mainte* uant tout percé de coups. Il le sait ami de César^ et il loi mentit César criblé de Uessores; une k nne» il les lai foit toncher ; ces houehm de sang et de mort, il les fait* parler. Il le sait avide, et il lui dérouie le testament de César en sa fsTev; il Ini en signale» nneànae, les libérales dispositions.

Telle est, en tout ce discours, T habileté insidieuse de sa parole, la senplesse 4e ses artifices oratoires, le prestige de ses gestes et de son action, que ce peuple, qui tout à Theure ékvait jusqu'aux nues Taction pa<trietiqne de Bmtos, qui allait s^attaeher k «on char de triomphe, maintenant veut traîner son corps aux gémonies. Ce testament de César dont il demandait ia lecture anrec tant d'insistance, il n^jr pense pins, et ce lacuie Antoine qui se faisait prier pour lui en donner lecture, est obligé maintenant de le retenir pour lui faire connaître ce que César iû a Jégné«

Celle leclure, il ia iui donne; et alors ce peuple exalté ne se possède plus.

Vons avez enlendn le momtre à smiie têtes quand il s'amuse, entendez-le maintenant quand il rugit! Il rencontre sous ses pas un pauvre poète qui sort tranqnillment 4e sa maison. Le peuple Tinterroge, le raille, et bientôt il le met en pièces, parce qu'il a le malheur 4o porter le même nom que Tun des conjurés. Ici, ce qu'il y a de plus ridicale se mêle à ce qu'il y a de plus atroce, et Ton frémit en se rappelant certaine

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journée, certaine page affreuse des annales de nos ré- Tolutions.

La voilà, celte mullitode effrénée dont parie Voltaire! Eh quoi! élait-ce donc pour la flatter^ comme il le prétend, que Shakspeare l'a représentée sous des traits 8i bideox?

Toute celte mise en scène du troisième acte est entraioaute comme Téloquenoe d'Antoine « et la pliuse die-méme ae laisse entntoer «a essayant d*eii donaer une idée.

Oeerai-je maintenant signaler qadqoes. détails d*ua pareil ensemble, et mettre en lumière cette magie de

couleur et de nuances qui fait ressortir si admirablement ce magnifique tableau de révolution, !Nonl car ce n'est qu'à la représentation qu'on pourrait Tapprécier.

Ces effets jaillissent, surtout par le contraste, des discours de Brutus et d'Antoine» Autant le discours de

Brutus est concis, nerveux et laconique, autant la harangue d'Antoine est souple, habile, cauteleuse et perfide. Ces deux discours sont ce qu'ils doivent être, et à Tun comme à l'autre le peuple se laisse prendre, tant il est sensible aux prestiges de la parole; mais, en définitive, la ruse triomphe; la victoire reste acquise à celui qui parle le dernier, et la vase des mauvaises passions élouiïe Tétincelle d'une grande âme.

C'est par ces oppositions et ces nuances que le poëte anglais nous montre toute sa puissance, et qu'il nous fait juger de son art comme de son génie.

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En cela surtout il se dislingue de tous les grands maîtres de l'art dramatique.

AHléri comme Corneille, Schiller comme Racine, û ont qu'un mode de composition, qu'un tour de phrase^ qu'un lype de style qui leur est propre, et sert à caractériser leurs talents bien plutôt que leurs personnages. Shakspeare, lui, est impersonnel comme Homère; il a aatani de styles, autant d'accents qu'il a de personnages, et il s'idenliûe tellement avec eux que chacun a son costume d'idées, a son langage, lequel module, pour ainsi parler, en chacon d'eux suivant la tonalilc morale de ses impressions.

Ainsi les plébéiens ne parlent pas comme les praticiens, Casca ne s'exprime pas comme Brulus, Brutus comme Marc-Antoine; Brutus lui-même ne parle pas au peuple ameuté dans le Forum comme il parle dans son jardin ou dans sa tente à son esclave Lncins ou à sa femme Portia, et dans les convulsions de sa douleur conjugale comme dans les épancliements de son patriotisme et de son amitié. Et c^est par toutes -ces nuances de langage que Brulus, comme Casca, comme Antoine, comme tout ce peuple, est de mieux en mieux caractérisé.

Ce sont ces nuances aussi, celle variété d'accents et de modulations qui font le charme et le prestige des créations du génie de Shakspeare; ce sont elles qui font circuler partout le sang et la vie, et qui font de tous ces personnages des exemplaires vivants de la réalité»

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Pour faire ressortir toutes ces nuances, Sliakspearo emploie le mélange de prose et de vers. Il y a prose et vers dans son drame, comme il y a ombre et lumière, illusions et réalité dans toute âme et dans toute vie.

li emploie même la musique. Si c*est assez de la pa* rolc humaine pour formuler les conceptions de l'esprit, les élans de la passion, et embrasser tout le domaine des choses extérieures et réelles, il faut une plus intime et plus magnétique puissance pour ces abandons mélancoliques de Tâme, pour ces sentiments qu'on ne saurait peindre, ces douleurs qu*on ne peut exprimer.

Mais la musique elle-même a sa prose et ses vers; elle a son chant et son récitatif; elle a ses éclais bruyants et sonores^ comme elle a ses douces et intimes mélodies.

On sent combien Sbakspeare était pénétré de cette puissance en voyant comment il s*en est servi. A Tambiiion éclatante de César vainqueur de Pompée, et qui veut s*éieyer au faite de la domination, il fallait les fan* fares du clairon, et Téclat sonore de tous les instru* menls. A la douleur profonde de lirulus, à son àme veuve de Portia, et bientôt de Rome, il manquait une profonde et intime harmonie, et c*est à la lyre de son esclave Lucius que Brutus en demande les accords douloureux. Cetle lyre a pour lui des sympathies occultes; ses mélodies répondent à Télat de son âme, comme, sur la scène italienne, les plaintifs accents d'une romance répondent à la tristesse, à i abandon moral de Desdémone, qui semble ainsi exhaler son âme avant de mourir méconnue.

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Dans celte scène, où la marche de 1 action est en quelque sorte saspenâne, i'àme de Brotns semble se recneillir et rassembler toutes ses forces pour jeter une dernière et plus vive lueur, comme une lampe qui va s'éteindre. La muâque fait mieux sentir que fout ce qu'on pourrait dire ce qui se passe en elle; et cette vague attente d'un immense événement, celte rêverie douloureuse d'un esprit qui seut, une à une, tomber toutes ses plus belles illusions, il n'y a que celte puissance indicible de la mélodie qui fût capable de l exprimer. Du reste, Shakspeare était plus qu^sucun de nos grands tragiques pénétre du pouvoir de l'harmonie. —C'est lui qui dit, dans le Marchand de Venise^ k propos de l'homme insensible au charme de la musique : £e/ no such mari be trusted (Méfiez-vous d'un tel homme). El au 1" acte de Jules César, scène 2% César dit luimême à Antoine, eu parlant de Cassius : C'est un bemme dangereux... He loves no plays, he hears no music.

Il n'aime pas les jeux, il n'écoute pas la musique

Cette scène, qui, dans notre système de composition dramatique, serait considérée comme un hors-d'œuvre, sert au contraire, dans ce drame, à impressionner de plus en plus douloureusement Tesprit des spectateurs, à concentrer de plus en plus l'unité morale, et à préparer le dénoôment. Ëile ajoute un dernier trait au caractère de Bmtus. La, en effet, le béros n*a plus à cacher sa sensibilité : il n'a plus qu'à détendre son âme. Or, écoutez avec quelle ineffable douceur il parle à ce jeune esclave ; quel tendre intéréi ît prend à son sort, et même à son sommeil, lui qui ne dormira plus.

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Voyez le naturel exquis de ses sollicitudes : ce tableau délicieiix est digne tOBi à fait da pinteaii d'im peintre.

Brntus, absorbé dans sa rêverie, semble écouter eneore la lyre de son escbnre, quand soudain im fantôme surgit à ses yeux : c'est César, son mandais génie, qui lui dit : Tu me verras à Philippes. Cette annonce est ponr loi, ea. ce moment, ce que fat ponr César Ja voix prophétique qui lui dit au moment de son triomphe : Pi^ends^ garde atix ides de mars; et il ne s'émeut pas pins de ce menaçant prestige qne César ne s'en était ^mvL. Gomme lui, il n'a d'autre souci que de pénétrer, d'interroger le destin, « qu'il est plus facile de prévoir a qne d'éviter, » dit Plntarqne»

Plutarque, comme Shakspearc, emploie le merveilleux. C'est par ces étraoges apparitions» comme par rensemble des prodiges qui émenvent ces grands acteurs, et accompagnent ces grands événements, qu'il impressionne ses lecteurs : ce sont, à leurs yeux, comme des éclairs aYant-courenrs de la destinée.

Pour Shakspeare, ce sont comme de sombres reflets de la conscience; c^me effet dramatique, ils sont dans ses drames ce que sont les songes dans nos tragédies classiques. Ce que celles-ci mettent en récit, ils le mettent en action; la chose terrible qu'on dit avoir ▼ne, ils la font voir, et par les jeax^ m\em encore qne par les oreilles, ils impressionnent les esprits, ce II faut du grandiose dans les arts, » disait Micliel-Ânge* Or, cela est vrai ponr Fart dramatique plus que ponr tons les autres, et surtout pour les drames de Shakspeare,

faits pour loules les classes, et destinés à offrir des enseignements à la malUtade la plus ignorante, comme aux spectateurs les plus instruits.

Pour un tel but, ce n'est pas trop de toutes ces puissances; mais, pour que toutes y puissent concourir utilement, il faut que chacune naisse dos entrailles mômes du sujet.

Or, c'est ce qu'il importait de signaler dans ce drame de Sfaakspeare.

De tout ce que nous Tenons de remarquer» quant à . sa forme, il résulte que les proportions et Tapparenle

dualité d'actions qui le caractérise ne sont point arbitraires : c*est l'unité et la grandeur du but qui les détermine. Pour la perspective théâtrale, qui embrasse une époque au lieu d'un fait, il faut un temps idéal au lieu d*un temps réel. Pour offrir cette perspective, il faut un vaste champ; il faut le mélange de tontes les conditions, de toutes les classes, et par conséquent de tous les tons et de tous les styles; il y faut le concours de tous les prestiges, de toutes les puissances de l'art dramatique, et c est en définitive à l'esprit des spectateurs de relier toutes ces scènes décousues en appa* rencc, et de concentrer loules ces impressions.

Mais ce n'est pas sur le papier, ce n'est qu'au théâtre qu'on peut arriver à comprendre ces choses, et juger à la fois de la valeur littéraire et de la portée politique de cet enseignement. Une pièce de théâtre est faiie pour être jouée. Pour le peuple surtout il faut agir; le

Etude ppéuminaihe. 8i

peuple lit peu , mais il va beaucoup aux spectacles. « Le peuple, » comme le remarque excellemoient VoU taire, <t se plaît à voir dés cérémonies pompeuses, des c( objets extraordinaires, des orages, des armi^es ran- « gées en bataille, des épées nues, des combats, des <c meurtres, du sang répandu, et beaucoup de grands « sont peuple à cet égard ^ »

Or ie drame de Jules César contient tout cela.

Mais il contient bien plus encore. Former Tesprit du peuple, cultiver et redresser son sens monii, Tinslruirc et le moraliser en Tamusant, voilà ce qui (ait de Fart dramatique une espèce de sacerdoce politique par lequel le poëte semble coopérer à l'œuvre de Tbommc d'État, et on ne saurait douter, en étudiant le drame de Jules César, que le génie de Sbakspeare ne Fait compris ainsi.

Sbakspeare, le grand poëte du seizième siècle, époque des grandes investigations do Tesprit bumain, n*a pas seulement composé ses pièces pour la cour d'Klisabelb et pour les gens de la bonne compagnie^.

Quoique â*une naissance obscure, ce n*était pas pour flatter la populace^ de Londres que, dans Coriolan comme àsù& Jules César ^ il la représentait sous de telles couleurs: c^était pour la prémunir et la corriger. Il appartenait à un pays où déjà se formait Tespril public, à un peuple plus avide de liberté individuelle que d'égalité sociale, chez qui le patriciat des grands esprits

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