‹ Jules César tragedie ShakspeareChapitre 4 sur 113 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

bilité des préceptes d'Aristote , en fait d'unité de temps et de lieu, que le docile grand homme en fut réduit, on le sait, à s'excuser dans son examen de la Clémence d'Auguste de n avoir pu se résoudre à faire délibérer les coiis[)iiateurs homicides jusque dans son cabinet , et ainsi d'avoir manqué de respect au grand législateur de 1 art diamaiique.

Le génie de Shakspeare, lui, au contraire, dégagé de toute entrave, dans son JiUes César, comme dans toutes ses oeuvres, plane dans le temps conmie dans l'espace.

D'un bond, il s élance d un lieu à mi autre, et U embrasse ainsi toute une époque.

Successivement il fait passer sous nos yeux les demiém ccmvulsions de la république romaine, le gouvernement provisoire du triumvirat, et ravinement impérial d'Octave.

La conspiration de Brutus met en mouvement et en émoi tous les personnages les

plus éminents de cette époque, et le plus puissant de tous : le peuple^oi. Elle met en relief toutes leurs différences d'esprit, de mobile et de caractère, et c'est le duel à mort entre la monarchie et la république romaine qui en est Tobjet.

L'édifice, dans la pièce de Shakspeare, est, comme on le voit, aussi vaste que splendide, au dedans comme au dehors : il n'y manque que le couronnement.

Car Tavénement d'Octave au pouvoir im* périal, il faut en convenir, qu'on l'envisage au point de vue dramatique de Shakspeare, ou au point de vue politique de Napoléon, ne saurait offirir un dénoûment assez splendide, pas plus qu'un sufteaut eos^gnement. La pièce tinit mal, ou plutôt elle ne finit pas du tout.

Sans doute, on voit bien d^à qu'Octave a reconquis le pouvoir impérial ; mais par quels moyens, et à quoi aboutira sa conquête, en définitive? Voilà ce qa*m se danande quand la toile est tombée...

Digi

XTl PRÉFACE.

Octave a reconquis le sceptre de Jules César. En aura-t-il 1 àme?

Peut-être lui faudrait-il celle de Corneille. Eh bien! écoutons ce poëte héros. Après avoir ent^u Livie s'évertuant

A le forcer de voir Qu'il peut^ en faisant grâce, affermir son pouvoir. Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque Qui fasse à Tunivers connaître un vrai monarque,

entendons Octave lui-même, devrau Âuguste^ dire à Cinna, en lui tendant la main :

0 siècles 1 ù mé moire 1 Conservez à jamais ma nouveUe victoire.

Soyons ami, Cinna, c*est moi qui t*en convie.

Alors, mais alors seulement, nous obtien* drons, suivant le vœu de Napoléon î^j un magniUque enseignement pour les rois comm pour les peuples... Et de plus, suivant nos humbles vœux, exclusivement littéraires, nous aurons un éclatant et irrécusable exemple de la supériorité de conception du génie mo-

PRÉPACB. ZfH

derne de Shakspeare sur l'antique esprit législatif d'Âristote.

Mais, dit-on, notre théâtre se prêterait-il à cette combinaison?

That is the question ! C'est une importante question que nous avions déjà posée antécédemment^ et nous devons dire que Tun de nos plus précieux témoignages épislulaires, celui qui resplendit dans notre écrin de femille, comme un de ses joyaux les plus éclatants, ne la résout ^b.§ a£Birmativement; au contraire :

« Notre théâtre, y est-il dit (ne parlant, il est vrai, que du Jules César de Shakspeare), € se prêterait-il à la représentation de ce f chef-d'œuvre? Je ne le crois pas. — Gomme « vous le remarquez fort bien, nous avons en « France une routine invincible ; je ne sais « si le pubUc consentirait à & eu laiser tirer, « mais à coup sûr vous ne trouveriez pas un « directeur de théâtre qui se chargerait de c l'entreprise. »

Hélas t oui; et cette affirmation douloureuse

n'était déjà que trop évidente à nos yeux

alors*

Alors mais aujourd'hui le génie de

Shakspeare a dissipe bien des préjugés, grâce aux remarquables traductions qui ont paru et reparu^ et aux glorifications littéraires qu'il a obtenues, tant an France qu'en Angleterre; et, grâce à celui de Corneille, Sliakspeare, obtiendrait maintenant un tiiomphe encore plus éclatant et une apothéose encwe plus splendide, s'il était possible de les associer ensraible.

Seulement, pour cimenter une telle association, il ne faudrait rien moins que la main grandement expérimentée qui a bien voulu nous donner ce précieux témoignage.

Hais, dirsHtr-oo aicore, on ne veut plus de vers.

Plus de vers!... Eh quoil plus de poésie!

Rien que de la prose I Plus de mélange 1

Gomme si la vie humaine n'était {dus, dans

PBÉFACX. lu

buii cours accidenté, un mélange elle-même de prose et de poésie, ainsi que les pièces de Shakspeare, qui en sont toutes une fidèle image.

Dire à des poètes tels que ceux dont nous venons de parler : On ne veut plus de vers!

autant dire à un peintre : Vos tableaux n'auront plus de lumière : le clair-obscur est défisndu; autant dire à un compositeur : Vos opéras n'auront plus un mélange de chanis et de récitatifs, le récitatif nous suffit; autant dire à Dieu lui-même : Nous ne pouvons plus supporter votre éclatante intermittence d'ond)re et de lumière» un demi-jour nous va mieux.

Plus de vers, partant plus de tragédies I Eh quoit Corneille» Racine, Voltaire e tutti quanti n'ont plus rien à faire sur la scène française! N'y a-t-il donc plus de public pour les comprendre » plus d'acteurs pour les interpréter?

« Non, il n'y en a plus, nous n'avons plus

XX PRÊFAGË.

besoia de tous vos héros grecs ou romains qui chaussent le cothurne : nous nous contenterons du dmi-monc/c déchaussé. Qu'on ne nous parle plus de la mort de Gésar : le Supplice d'une femme ^ nous suffît. »

Ainsi donc le peuple finançais qui admire tant Théroïsme et a enfanté tant de héros, qui les exalte encore si haut et les pousse si loin avec son cœur comme avec ses armes, n'en veut plus sur la scène française I il n'a donc plus d'àme?

« Hélas! non, nous répond-on, il n'en a plus, ou du noLoins elle est muette en ce mo* ment. . . il ne vit, il ne respire plus qu'au jour le jour; pour lui rien n'est plus vieux que ce qui est d'hier, rien n'est plus nouveau que ce qui sera demain: il a soif d'inconnu.

Et... voilà tout. » %

Eh quoil la France répudierait ses plus

1. PiùcG fort remarquable d'un ou deux auteurs, qui a obtenu uu succès complètement mérité.

PRÊPAC6. Xtt

grandes gloires dans le moment même où ritalie,sa sœur, fait étiiiceler celle du Dante, avec des concours si illustres, et des hommages si éclatants 1

« S'il en est ainsi, ô Corneille 1 ô Shak-

spearel retirez-vous Mais consolez-vous

dans le sein 1 un de l'autre ; donnez-vous la main, en disant, comme Dante à Virgile, guardi è passa, et tenez-vous étroitement unis dans l'immortalité. Du haut des cieux, contemplez tranquillement, et nos vicissitudes pohtiques, et nos révolutions sociales, et nos guerres civiles, comme Dante et Virgile écoutaient la noire tempête des urnes dans les lieux infernaux muets de toute lumière (d' ogni luce muto).

« Pour nous , éclairés par vos génies sublimes, nous n'en aurons pas moins vu passer plus d'une fois, et dans une éclatante trilogie, à la façon d'Eschyle, grâce au prestige de votre art et de nos illusions, la sanglante anarchie, les triumvirats provisoires, et le

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