‹ Jules César tragedie ShakspeareChapitre 9 sur 113 · f( Monsieur · texte numérisé non relu

f( Monsieur

« J'ai lu et relu avec le plus vif intérêt votre belle Ira-

« duction du Jules César de Shakspeare... Je ne connais a malheureusement pas l'anglais , ce qui me prive du « plaisir friand de comparer la traduction avec le texte;

xxTiii NOTES DE LA PRÉFACE.

« mais je trouYe dans la traduction toutes les qualités ca- « pables de me donner Tintuition du génie anglais, dans

(( sa plus splendide expression.

« Et votre ^tude préliminaire ! voilà qui vous appartient « en propre, et qui est un chef-d'œuvre. Ge fascicule seul « suffirait à prouver que la philosophie de Thistoire tous « est aussi familière que sa poésie, et que si vous vouliez « puiser dans votre propre fonds, la grande muse liuma- « nité tous inspirerait des chants dignes des grands mo* « dèles que vous nous faites admirer avec tant de talent « et trop de modestie...

^ ReceTeSj monsieur, etc.

« J. SODLARY. »

« LyoDi 16 avril 18<3. m

Les pièces de théâtre ne sont laites, et par conséquent ne devraient être traduites, que pour être jouées. Tel est aussi le but en vue duquel cette traduction a été entreprise.

Mais, pour ratteindre, il importe de se pénétrer d'abord du génie et des exigences des deux théâtres et des deux langues.

Dans l'original, ce drame de Jules César est en vers blancs. Or, en anglais, le vers blanc, comme le vers ïambique, a toutes les qualités désirables pour les effets dramatiques. Sans efforts il descend du sublime au familier. Dans la véhémence de la passion, son cours se précipite; dans les hésitations du doute, il s'arrête; dans la tristesse, il se ralentit, se traîne avec langueur. Kn un mot, il est capable de varier ses accents et d'adapter ses harmonies aux sentiments comme aux passions, avec toute la puissance expressive de la muâque.

Mais il n'en est pas ainsi dans notre langue. En français, le vers blanc n'a rien de ce qu'il faut pour incriistor la pensée et accentuer l'àme des personsonnages héroïques. Il n'a ni le franc-parler de la prose, ni le type y le poids et For * du vers alexandrin, ^lolière ne s'en est pas servi, non plus que Corneille.

Il importe de remarquer encore que, dans notre langue, la transition du vers rimé à la prose est beaucoup trop sensible pour pouvoir être tolérable au théâtre, et que, pour réaUser toutes les intentions dramatiques du poète anglais, la transition de la prose aux vers blancs ne le serait point assez*

C'est pourquoi, au lieu d'un tel mélange que présente ce drame, nous avons adopté une alliance homogène des vers disciplinés avec les vers à enjambement et césure mobile.

Prose pour prose et vers pour vers, est, ce nous semble, un mode de traduction qui offre en notre langue une fidélité plutôt apparente que réelle, plutôt matérielle que morale. Du poète anglais il rend bien moins Tesprit que les traits, bien mieux les traits que la physionomie, à l'instar du daguerréotype, qui reproduit mieux le profd que la face, les yeux que le regard d'une personne, et qui saisit . admirablement la faç^ade d'un monument, mais

1 • Mot de Voltaire.

non l'expression fugitive, l'éclair qui jaillit de Tàme d'un être intelligent et animé.

Il n'en est pas, à cet égard, d'une œuvre dramatique comme d'un poëme. Un poème, c'est son coloris, sa diction, sa forme extérieure qu'il s'agit de rendre : un drame, c'est son esprit. Pour tiaduire fidèlement une oeuvre dramatique, il faut s'identiiier avec chaque personnage comme l'auteur . lui-même, de mamére à traduire chaque rôle, non pas mot à mut, mais d'âme à àme. 11 faut créer en quelque sorte une secoode fois, et tâcher de devenir, à l'égard du premier créateur, et malgré la résistance de la langue, non pas un imitateur mais un semblable.

Aussi faudrait-ii, ce nous semble, pour cette pièce de Jules César, un interprète comme Corneille, <it pour le personnage de Brutus, un traducteur comme Talma.

Est-ce à dii e qu'mi traducteur ne doive pas respecter et tâcher de r^roduire intégralement le langage littéral dont l'auteur s'est servi? Loin de là. C'est pai* la lettre qu'on pénètre l'esprit, comme c'est par l'esprit qu'on illumine la lettre, et ce n'est que par l'étude appioloudie de l'un et de l'autre, dans les deux idiomes, qu'on peut redonner à l'œuvre d'un poëte tel que Slialvspeare la consécration de notre langue et le cachet de son génie.

Mais chaque langue a son génie aussi. Celui de

4 AVAIST-PHOPOS.

la langue anglaise est-il inconciliable avec celui de la nôtre, et Shakspeare pour nous est-il intraduisible? C'est Topinion excellemment motivée de critiques éminents, de ceux-là même qui l'ont le mieux traduit

Il nous semble cependant qu'on doit faire une exception en faveur des pièces que Shakspeare a composées fidèlement, d'après certains récits biographiques de Plutarque, telles que Coriolan et Mes César, et qu'il a, pour ainsi dire, traduits luimême en les dramatisant. Car le drame s'éclaire par rbistoire : qui sait l'historien suit le poète.

Quoi qu'il en soit, dans cette translation de mots et d'idées qu'exige une traduction scrupuleuse, c'est avec Plutarque, ce guide précieux, que nous avons marché; c'est par lui que nous avons tâché d'anîver à la reproduction intégrale, en notre langue, du texte anglais, aussi bien pour les termes que pour le sens, pour le choix des mots que pour la coupe des phrases, et de manière à rendre aussi fidèlement la prose que les vers, les jeux de mots que les idiotismes, et les euphonies que les onomatopées.

Ce but est-il atteint? Nous ne savons, car grands sont les obstacles. Telles sont, en eUet, les servitudes de notre prosodie, les exigences de notre langue, aux prises avec celles de la langue et de la prosodie anglaises, qu'une traduction en vers d'un

drame de Shakspeare est une œuvre réputée impossibie, et que, jusqu'à présent, on n'a considéré une traduction de ce genre que comme une espèce d'imitation.

« Un traducteur, » dit Gœthe, « c'est une façon (i d'entremetteur qui vous donne un désir immo- « déré de voir Toriginal. »

C'est pour satisfaire à ce désir, échapper à cette prévention défavorable, que nous avons mis au bas des pages dans une édition de luxe^, et que nous allons mettre en regard, dans une édition semblable il celle-ci, le texte anglais de Shakspeare. Ainsi, quoiqu'en vers, ou plutôt parce qu'elle est scrupuleusement versifiée, elle pourra offrir, nous l'espérons, aux personnes qui étudient l'une et l'autre langue, comme à celles qui les possèdent toutes les deux, un moyen commode de comparer l'original avec la copie, et d'obtenir promptement une pierre de touche pour chaque ligne, pour chaque vers et chaque mot de la traduction.

Grâce à un tel contrôle, toute altération, toute infidélité sautera aux yeux, et toute comparaison littéraire et autre portera ses fruits.

C'est par de tels contacts que se montre le génie des langues, ainsi que l'esprit des nations. Us font naître entre elles une coniraternilé d'intelligence,

i. Imprimée dicz Fîmin Didot en 1850.

une émulation d'efforts et de gloire dans le champ

pacifique des idées comme sur le clianip de bataille.

Puisse donc cette œuvre contribuer à naturaliser en France le sublime poëte de TiViigleterre, et coopérer, toute infime qu'elle est, dans la mesure du possible, par le rapprochement devenu facile de deux langues aussi ennemies l'une de l'autre, au rapprucliement des deux grandes nations, grande œuvre qui s'accomplit chaque jour davantage.

Paii.s le 8 décembre 1855.

<c Traduisez, traduisez,' tous ne serez jamais traduit, » a (lit Voltaire; et puurtant Voltaire a traduit lo Jules César de Shakspeare. Mais il a composé lui<méino une tragédie sur le môme sujet; el, après avoir signalé tout ce que la pièce anglaise peut oiïrii d'étrange ou de trivial dans notre langue, il en a pris ou retranché lout ce qu'elle a de plus beau. Il a enrichi et fait valoir sa pièce aux dépens de sa traduction.

D'ailleurs sa traduction n'a reproduit que la moi lié du drame de Shakspeare : celle qui représente la eonspiration de Brulus contre César. Elle s'arrête à la mort de César, de sorte que Tunité et la grandeur du sujet y . sont complètement sacrifiées, et le but instructif du poëte dramatique, entièrement méconnu.

Voilà pour le fonds, r Quant à la forme, cette traduction a pour contexture un mélange de prose et de vers blancs, aussi inadmissible dans notre prosodie que sur notre scène, aussi défectueux pour le sens que pour Toreille, tandis que sa pièce, qui est en vers rimés, est remarquable par la

8 ËTUDË PRÉLIMirsÂlRE.

tenue et Télévation du style, par la pompe et Téclat de la versification, et surtout par le splendide final du troisième acle, que le retranchemem opéré par le traducteur a permis à Tauleur de 8*approprîer.

Devrail-on bériler de ceux qu'oa assassine?

Alors cela pouvait se faire, à ce c^u'il paraît, sans ménagement et sans scrupule, du moins, de natiou à nation. Car alors, le théâtre français, si éclatant par tant de chefs-d'œuvre, n'admettait pas de pièce en dehors des trois unités, et son régime prohibitif était inexorable en fait d'importation étrangère; mais, en revanche, grâce à Tobservance des règles d^Aristote et au nom de Voltaire, il n'hésitait pas à accueillir une contrefaçon.

Âujourd*hm les choses ont quelque pen changé. En littérature comme en politique, plus d'une révolution 8*est opérée dans les esprits; ici comme là, les idées se sont modifiées et les horizons se sont agrandis.

« Littérature nationale, dit Gœthe, ne veut plus « dire grand'chose aujoard*hui. C'est maintenant Té* « poque d*une littérature du monde, et chacun doit

contribuer à son avènement. »

Qq on y contribue par une iolportation on par une œuvre originale, qu'importe? Ce n'est pas la vanité de l'auteur qu'on doit prendre en considération : c'est l'utilité du livre.

Tel est, à cet égard, le sentiment général que les plus iminents esprits de notre époque, et les plus illustres

auteurs dramatiques de nos théâtres, rivalisent mainlenant, à qui mieux mieux, pour naturaliser en France le génie de Shakspeare, et dans ces rades ét ingrates entreprises, ils apportent autant de soins, mettent autant de scrupule et d*amour-propre que dans l'élaboration et la tenue de style de leurs propres compositions.

Grâce à eux, l'art dramatique, en France, a secoué bien des préjugés, et il pourrait être appelé à bien des conquêtes.

Cependant ces entreprises rencontrent encore beaucoup de préventions. La délicatesse de notre goût national, la susceptibilité de nos admirations classiques, s'effarouchent encore à la vue des sorcières de Macbeth et des fossoyeurs d'Hamlet. Ces étrangetés, ces changements incessants de décors et de scènes; ce mélange de tons et de styles, de comique et de tragique, offusquent toutes nos habitudes, dépaysent toutes nos idées, et nous ne savons que penser, en définitive, des prestiges de cet art et de la valeur morale de ces enseignements.

D'où vient cela?

Selon nous, du choix premier des pièces de Siiakspeare qu'on a représentées sur notre théâtre, et de la manière dont elles y ont été transformées.

Sous ce double point de vue, on a, ce nous semble, commencé par où Ton devait finir, et lait le contraire de ce qu*il fallait* Ën effet, dès les premières entreprises de ce genre qu'on doit au talent palliétiquc de Duels, le fond a été sacrifié à la forme. Pour nous offrir du nouveau, au lieu des pièces in^trées à Shakspeare

10 ÉTUDE PRÉUMUSAIUE.

par les récits biographiques de Platarque, lesquels sont

en possession de tous les esprits, on a pris ces coiiiposiltoos exlraiies par soa génie des chroniques d'Uollînsbed, étranges à nos yeux de tontes manières; et pour nous les faire accueillir, on a mieux aimé transformer classiquement des sujets romantiques, que de noQs offrir des sujets classiques^ tels que son art les a dramatisés.

 nos ycu]L le contraire eût été préférable. Car, si c'est p<nr les coroparaistms que les arts et les esprits se

développent, c'est par l'analogie des sujets qu'on facilite la science et qu'on étend la portée des comparai* sons. On aj^récie d'autant mieux une œuvre qu^on connaît la substance dont elle se compose. Il en est, à cet égard, des produits de l'art comme des produits de rinduslrie, et il importe au progrès de Tua comme de l'autre de montrer qu'un peut obtenir

Une plus belle histoire en des plans mieux conçus, Coiiiaie un plus beau lainage en de meilleurs tissus.

Ainsi, selon nous, au Brutus de Voltaire et de Ghénicr» au Coriolan de la Harpe» ce serait le Brutus» le Corîolan de Sbakspeare qu*il faudrait opposer ; à côté de la conspiration de Ginna, ce serait la conspiration de Brutus qu'il faudrait mettre.

L'art dramatique a cela encore de commun avec l'industrie, que, pour développer ses progrès, il faut écouler ses produits. Or, ceux-là se débitent le mieux qui font le meilleur usage, qui sont à la portée de tous, et qui sont k tous de première nécessité.

ÉTUDE PRÊLUUNAïaS. 11

C'est ce que Rousseau sentait admirablement quand, en signalant les effets pernicieux de Tart dramatique, sa plume si éloquemment exclusive faisait cependant une exception toute spéciale en faveur des pièces tirées, comme celles des Grecs, des^ défauts présents du peU" pie, et des malheurs passés de la patrie. C'est, en effet, Topportunité qui fait le succès, et nous pensons plus que jamais,, non-seulement qu'on pourrait donper avec de telles pièces des leçons utiles à tous, dans la carrière des idées, mais offrir de plus à quelques auteurs des exemples fructueux dans le domaine de Tart dramatique*

G*est pourquoi nous avons entrepris cette traduction.

Et Shak^eare aussi s'est nourri, s'est inspiré de

rantiquité! Son génie, comme celui de Racine, de Corneille et de Voltaire lui-même» a plané dans la r^ion des grandes àmea.

Qu'en a-l-il vu? qu'en a-t-il rapports? quels spectacles l'ont impressionné? quels grands hommes Tont émuf Partant, quelles leçons politiques, quelle haute philosophie de l'histoire a-t-il entrepris de dramatiser? £n quoi ses conceptions dramatiques se distinguentelles de celles des grands maîtres de la scène française, pour le fond comme pour la forme? Quels sont ses tableaux, quels sont ses cadres?

Voilà ce qui mérite d'être examiné, dans l'intérêt de notre instruction comme de nos plaisirs, et ce que le drame de Jules César ^ plus qu'aucun autre, offre à étudier.

IS ■ ÉTUDE PRÉUMINAIBE.

Que de foif, in plus lointain det âget,

-# Dans de nouveaux États et de DOuvoaus langages,

Oa représentera ce drame glorieux.

(CiUêiuêt Mta lU, «sèiiê III.)

/ Aien n*exprime mieux tonte la portée de ce dramo

que ces vers qui lui sont empruntés.

Partout et toujours il sera de circonstance : en France plus qu'ailleurs, et aujourd'hui plus que jamais.

C'est un drame fait pour les gens instruits comme pour le peuple. Aux cœurs ardents, il ouvre une source d'émotions les plus généreuses ; aux têtes pensantes, la mtjditalion des plus redoutables problèmes; et, s'il signale au pouvoir, et ses aveuglements et ses mécomptes, il montre à la liberté et ses utopies et ses écueils, et la fatalité cruelle de ses entraînements.

Ce drame, en effet, rouvre et déroule à nos yeux toute la sanglante carrière des révolutions politiques; il nous montre Tarène immense où ont èu Heu les premières luttes du pouvoir avec la liberté, le premier duel de la monarchie avec la république.

A l'œuvre^ il nous fait voir les plus grands caractères, les âmes délite du plus liant étage, comme dit Montaigne, et les esprits les plus éminents de Tanliquiié.

Au fond, il découvre et met à nu tous les mobiles qui enfantent les révolutions; et, le mémo flambeau

ÉTUDE PRÉUMINAIRE. ' 13

doni il éclaire la scène du monde, il le porle dans le cœur des hommes.

D'un côté, tout ce que lambilion peut avoir d'hypocrisie, de cruautés et d aveuglements; le palriolisme, d'abnégations ; l'envie, de méchancetés ; Tégoïsme, de servilités; Tamour et l'amitié, de dévouements et de tendresses ; en un mot, tout ce que Tâme humaine peut contenir en soi de généreux et de vil ;

D'autre part, tout ce que les sociétés ont dans leur sein de noble et d'impur, tout ce que les guerres civiles ont de sang, de boue, et quelquefois de fécondité ; tout ce que les conspirations politiques peuvent associer ensemble d'éléments divers et opposés : l'envie à côté de rhonneur, Tintérét privé sous ie nom d'intérêt public, la convoitise et la cupidité auxiliaires du désintéressement et de la probité ; tout ce que les masses populaires ont, dans leurs entraînements, de mobilité, de rage, et d'inconséquences funestes; tout ce que les nécessités d'Etat peuvent engendrer de tentatives égoïstes, de répressions salutaires, ou de sanguinaires réactions... ; patriciens et plébéiens, peuple et sénat; et les hommes qui conçoivent les révolutions, et ceux qui les entreprennent, et ceux qui les exploitent, et les mille bras sanglants par qui elles passent, et la tête froide qui les termine; et Tarmée qui les tue

En un mot, l'&me humaine et la société civile, dans leurs convulsions intestines les plus déchirantes, dans leurs flèvres les plus redoutables, à une époque qui semble servir do type fatal à tous les siècles, dans un État qui semblait porter les plus grands hommes de

ii ETUDE PRÊtUUNAlRB.

tous les temps ei de tous les lieux, contenir dans ses flancs convulsifs rareuîr de toutes les sociétés humaines» et sur un cratère immense qui tenait suspendues, en les menaçant sans cesse» les destinées de l'univers romain :

Tel est ce drame de Shakqpeare.

C'est de riiistoire : dramatique mais fidèle, exacte mais pleine de mouvement et d'animation, où Ton voit circuler le sang et la vie, et qui nous fait respirer en quelque sorte ralmosplici c morale de rantiquilé.

C'est de l'histoire qui ne reproduit pas seulement avec fidélité les faits, mais les circonstances ; qui lait la part des sentiments comme des idées, fait connaître l'état des esprits comme l'âme des choses; qui vous initie aux émotions du foyer domestique , comme aux transports frénétiques de la place publique; qui peint le dedans comme le dehors des événements et des âmes, et ne représente pas seulement un fait, mais toute une époque.

C'est de l'histoire enfin, telle qu'il la faut |>our faire toucher au doigt et à Tosil une révolution comme cellelà, à une époque, à un pays tel que le nôtre, et pour donner toute leur consécration, toute leur portée à de si mémorables enseignements*

« Le plus grand historien de cette époque (dit M. de Champagny dans son livre des Césars)^ c'est Sbakspeare. a

Son génie, qui s'élance parfois dans les espaces ima- • ginaires, et qui crée alors, comme avec une baguette magique, tout un monde d'illusions et d*étres fautastt*

ques, comme dans la Tempête el dans le Songe (Vune mil d éiéf dès riû&iaal qa'ii marcbe sur la terre ferme de la vie réelle, et met le pied sur ce cratère éteint^ il replie ses ailes, retient son souille, pour ainsi dire, el m s'avance qu avec mesure, et qu'eu s appuyant sur un guide certain.

Or, le guide qu'a choisi Sliakspeare dans cette carrière sanglante, le Yirgiie de ce Dante au sein de cette tourmente d*âmes et de peuples, c*est Platarque.

Pas à pas, le poëte suit l'historien : du lorurn, où s'amasse la populace pour assister au triomphe de César yainqncar de Pompée, au jardin où Bmlos se promène, en méditant en lui -môme l'affranchi ssemenl de son pays; du Capitole, où le sénat s'assemble, et où César tombe aux pieds de la statue de Pompée, sous le poignard des conjurés, au forum, où Brutus et Marc-Antoine, l'un après l'autre, haranguent le peuple attroupé autour du cadavre de César, Vm pour justifier ce meurtre politique, Tautrc pour ilétrir et venger cet assassinat; de la maison d'Antoine, où les triumvirs s'accordent à qui mieux mieux, pour le profit de leur ambition personnelle, la vie et les biens de leurs plus proches parents, à la tente où Brutus et Gassius se disputent en choses d^honneur, dans l'intérêt de leur gloire et de Jeur patrie ; et de là, sur le champ de bataille de Phi* lippes, qui doit emporter en quelques heures, de ce bas inonde, espérance, héroïsme, liberté, grandeur d'Ame, rêves d'avenir*. . tout enfin, e&cepté l'ombre de César et la grande àme de Brutus.

Avec un pareil guide, le poète voit tout et décrit tout.

Digitizeo l

J6 ËTUOE PRÉLIMINAIRE.

Dans son drame, tous les caractères qui déterminent les faits sont conformes à l'histoire» comme tous les faits qui manifestent les caractères.

Le voilà bien ceMarcus Brutus, ce noble apôtre de la liberté romaine, celte grande âme de Rome au sein d*Qn siècle dégénéré, à qui ses ancêtres avaient légué labolition de la tyrannie comme une dette héréditaire^ et que Téducation comme la nature avaient si merveiileasement disposé à tout ce qu'il y a d'honnôte et de beau.

Le voilà, tel que Plutarque nous le montre, ou plutôt, tel que la nature lavait fait : doux et grave, sensible et ferme, austère et fort ; homme intérieur, occupé sans cesse à interroger sa conscience j sans peur ni remords, parcé qu*il est sans égoïsme; qui ne doute jamais des autres, parce que toujours il est sûr de lui; âme d*ono volonté active et inébranlable; cœur d'une exquise et profonde sensibilité l

En voyant ses traits, on sent cette âme. Tel est le prestige, l'auioriié de sa vertu, aux yeux du peuple, qu'il entraine tout;

Que tout ce qui sans lui serait un crime énorme En acte mcriloiro avec lui se transforme

(C«Mca, acte 1*^', scène m.)

que^ môme quand il se trompe, il demeure plus infailt. Expression do Plutarque. Vie de MixtcvA Bruim,

ÉTUDE PRÉLlMiNÂlHE. i?

lible que ceux qui ne se trompaient pas ; pins grand quand il succombe que ceux qui ont Iriomphé.

L'amitid qu'il inspire est à tonte épreuve comme celle qu'il donne. « Vom le voulez, Brutus, nous le voulons, y> lui dit Gassius. « Marcus Brutus^ je vous suivrai partout^ n'importe l'entreprise^ » dit Ligarius malade et exténué; et si Ton subit Tascendant de son esprit, c'est qu on sent le charme magnétique de son cœur.

Orateur ou guerrier, il est toujours le même ; son langage est simple et ferme comme sa conduite; sa parole décide et tranche comme son épée. Dans sa tente, il ménage le sommeil de ses esclaves, comme dans le conciliabule il épargne le sang de ses ennemis : il n'y a que le sien qu'il ne ménage pas. Aussi impétueux sur le champ de bataille que calme et froid dans ses méditations et dans ses conseils, il se précipite dans la mêlée, téte baissée. Âussi imprudent que généreux, fimtus ne se dément jamais, dans la mort comme dans la vie : // meurt, mais ne se rend pas.

Dans la mort : car nous ne saurions prendre à la lettre les paroles qne Thistoire impute à ses derniers instants : « O vertu, tu n'es qiiun nom, y> A nos yeux, par une telle exclamation, Marcus Brutus se serait tué bien plus douloureusement que par le glaive emprunté à la nuiin de son esclave Straton; moralement, il se serait suicidé, et de manière à périr tout entier.

On ne peut accepter cette assertion historique, sur* tout en lisant les lettres de Brutus lui-même à Pomponius Alticus. £n effet, d après le témoignage de Plu-

ÉTUDE FRÊLimNAlBE,

tarque, Brutus, au iiiomeni où ses aHaires étaieut dans le plus grand périls écrit à son ami qu*elles sont an mieux, car, diMl, ce ou j*affranehirai tout le peuple « romain, ou je m'affranchirai moi-même en mourant, d

Si Brutus a réellement proféré en mourant ces paroles de déception que lui prête i'iiistoire, c est qu il y attachait sans doute un autre sens que celui que nous y attachons. Par le mot vertu, Brutus entendait sans doute cette religion de 1 ame, cette verlu du patriotisme» qui, chez les anciens, tenait lieu de toutes les autres, et à laquelle ses ancêtres avaient tout sacrifié, môme les liens du sang. 0 patrie , tu n'es qu'un nami devait se dire, en effet, Brutus, en voyant ce qu'était devenue la patrie de Junias Brutus et celle de Galon.

Mais, dans le drame de Sbakspeare, Brutus ne se dément pas. Loin d*e\hater la moindre amertume, ses dernières paroles respirent la plus parlaiie sérénité. Il se félicite d'avoir conservé jusqu'à ses derniers instants Taffection de ses serviteurs et de tous ceux qui Font secondé dans ses desseins. Loin de répudier sa vertu, il s enveloppe d'elle comme d'un linceul de gloire. « Il est plus glorieux, dit-il en parlant d'Antoine et d'Oc-> tave, ses vainqueurs, de tomber comme nous, que de vaincre comme eux, » et les paroles qu'il prononce sont empreintes de ce calme intérieur, de cette résignation sublime, digne d'un disciple de Platon, qui nous fait sentir le vide des choses {sunt lacrymœ rerum), comme si elles s*e(xhabient dé U poitrine brisée

ÉTUDE PRÉLUilîSAm£. 10

d'un martyr chrétien. Braliis aspire à se reposer de la vie, mais il meurt comme il a vécu.

Par de telles paroles» Tàme de Bnitas se révèle cornplétement, aa moment de sa mort, el pins fidèlement même que dans l'histoire. Déjà, et au moment du conq>loiy sa répugnance à se servir des moyens cruels qjaCîi exige s'était suffisamment manifestée :

De[)uis que Cassiiis contre César m'excite»

Je ne peux plus dormir

(Acte n, scène i'*.)

aTait-il dit.

Et il fallait bien, en vérité, loulcs ces révélations pour caractériser dignement Brutns, et signaler toute la différence qu*i) y avait, même à Rome, entre Tâme généreuse d'un tel patriote et Texécrable esprit d'un assassin.

Mais ce qui, dans le drame de Shakqpeare, achève de

révéler Brulus, c'est Porlia.

Portia est un autre Brutus par la noble fermeté de son caractère, comme par Tineffiible tendresse de ses sentiments. Brutus et Portia , c'est comme les deui moitiés d'une même âme.

Nulle des paroles et des actions héroïques de Brutus ne saurait l'exprimer plus iidèlemeni el plus admirablement que les actions et les paroles de cette di^ épouse.

S'agil-il de Rome? Porlia est la fille de Galon; son Mda est de trempe à s'associer aui plus mâles desseins

20 ÉTUDË PRÉUMiKÂiRE.

de BriiUis, et, pour en témoigner, elle fait stoïquement sur elle-même une épreuve de douleur et de sang* Âa moindre soapçon qu'elle conçoit de la périlleuse entreprise où Brulus va s'engager, elle vient fièrement à lui réclamer sa pari de la communauté conjugale des plaisirs et des pelûes. Son langage est aloi*s énergique et concis comme celui de Brulus lui-mcme; elle parle comme jelle agit : virilement.

Mais que Brulus marche à l'exécution de sa tache sanglante; que Portia ait à redouter pour lui les suites funestes de cette patriotique entreprise, Portia n*est plus alors qu'une faible et crainlive femme : son cœur est en proie aux plus fiévreuses agitations, d Où est « Brulus? Quels sont ceux qui Tescortent? César est-il « déjà rendu au Capilole?» Elle adresse questions sur questions, envoie messages sur messages. Elle interroge son esclave Lucius, le passant Àrtémidore; elle interroge jusqu'au vent qui vient du Gapitole, et son cœur tombe en défaillance au moindre Jjruit qui lui arrive de ce funeste côté.

Ainsi Portia manifeste et résume en elle seule les virtualités morales de l'un et de l'autre sexe, et le cœur de la femme de Brutus se fait sentir dans toutes ses exquises tendresses, après qu'on vient d'admirer, dans toute sa fermeté et sa grandeur patriotique, la fille héroïque de Galon.

Mais, si Brulus et Portia ne sont qu'une môme âme, Brulus et Cassius ne se ressemblenl pas.

Sans doute; mais Cassius, comme Portia, contribue

ËTUDE PRÉLIMU4A1B&. 21

à faire ressortir Tâme et le caractère de Bmtus, et Brutus ne nous devient pas moins sensible par celle diiférence que par cette aflinité.

Gassius, lui aussi, est à la tête du complot homicide ourdi contre César. C'est lai qui la suscité, lui qui recrute et manie un à un tous les conjurés, avec une connaissance approfondie des hommes et de leurs mobiles; lui qui les anime et les excite, avec toute la violence de son caractère et de sa passion. Mais, si c'est Cassius qui les rassemble, c'est Brutus, par son prestige, qui les unit« Si Cassius est le premier dans la conception d'une telle entreprise, il n'est que le second, moralement parlant, dans rexécutioii. Cassius est le chef du complot, mais Brutus en est 1 âme. Car, dans cette œuvre homicide, Cassius n'est pas personnellement désintéressé comme Bruius. Il aspire à délivrer son pays do la domination de César, mais pour y oblenir à son tour une part quelconque de domination. Il esi envieux et jaloux de César; il hait^ comme dit Plutarque, le tyran plus que la tyratmie;

Eh, quoi! dire de Rome,

Que dans sa vaste enceinte il n'est plus qu'un seul homme! Fut-elle donc moins graode autrefois (ju'aujourd'hui? Non, la place est la méoia : elle est toute pour lui

[Castiuif acte I", scèoe n.)

dit Cassius à Brutus au sujet de César, et César dira de lui :

Ce Gassius est maigre; il a VcbSI creux;

Il pense : les penseurs sont toiijours dangereux ; * ■■••••••■•>••••••

33 £TUB£ f AÉUMlNAia£.

Jamais de pareils gens la tête ne repose,

Tant qu'ils sentent quelqu'un qui l'emporte sur eux.

(Acte 1", scèae ii )

Autant Bratus est conGant et généreux, autant Cas* sius est prudent et soupçonneux.

A Rome, et au momeat de l'exécution du complot, c*cst Cassîus qui opine tout d'abord pour qu'on mette à morl, avec Jules César, Tliabile Marc- Antoine, son âme damnée, et ensuite pour qu'on ne lui permette pas de haranguer le peuple au convoi funèbre de César; mais BruLus, au contraire, dans sa trop généreuse confiance, exige d'abord qu'on le laisse ^vre, et «asuite il lui permet de parler.

Au conseil de guerre, même antagonisme. C'est Brutus qui yeut qu'on précipite le dénouement sur le champ de bataille; Cassius, au contraire, est d'avis de temporiser.

Au moment du combat, Cassius, lui qui, d'après les dogmes d'Éptcure, ne croit pas à l'intervention des

dieux dans les choses humaines, se laisse aller nu doute et aux terreurs les plus superstitieuses. Mais Brutus, disciple de Platon, reste inébranlable en tout temps, en tout lieu, dans ses opinions comme dans ses actes.

Ici et là, c'est Cassius qui voit le plus juste. De Gasca comme Antoine, des amis comme des ennemis, du complot comme de la bataille, des choses comme des hommes, c'est lui qui juge et pronostique le mieux. Cassius est un esprit pratique, et ce sont finalement ses vues et ses pronostics qui sont justihés par les événements.

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De même, dans sa querelle avec Brûlas, c'est encore lai, le plus Tiolent et le plus emporté, qai se possède le mieux. Mais qa*importe? Ce qui fait le prestige et rascenclanl .de l'homme de guerre comme de l'homme d'État, c'est le caractère. <s Les âmes communes, p a dit an philosophe américain ^ « payent avec ce qu'elles « font^ les âmes nobles avec ce qu'elles sont. »

Que si, dans ces diverses circonstances, Cassins a raison de par son expérience, Brutus a raison de par son âme; c'est la supériorité morale de Brutus qui fait son infériorité politique, et, comme Tobserve trèsjudicieusement M. Guizot, au sv^et de leur querelle, il faut que Gassius s'humilie devant Brutus, car Brutus est demeuré plus grand que lui.

C*est un jugement, dans le drame comme dans l'histoire, que les vainqueurs eux-mêmes sont forcés de prononcer. Antoine, en effet, a conquis le corps sanglant de Marcus Brutus, délivré de la vie par son esclave. Mais Brutus mort a subjugué Tàme même de Marc-Ântoine, et il lui impose un tribut éclatant d'admiration :

c(Oh! » s'écrie-t-il, ace fut là le plus grand des « Romains. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n'ac( girent que par jalousie du grand César. Brutus seul « entra dans leur ligue par un principe vertueux et de <K bien public. Sa vie fut calme ^ les éléments de son <c être étaient si h^reusement combinés que la nature « put se lever et dire : C'est un homme. »

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