XII. Environs et châteaux royaux
Il est à souhaiter que ce cadre, tel qu’il a été établi par Cousin, reste toujours, au moins dans ses grandes lignes, respecté par les bibliothécaires qui présideront désormais aux destinées des collections bibliographiques de la Ville. Je ne méconnais pas, je le répète, les défauts qu’il peut présenter. Cousin lui-même m’en a souvent parlé, faisant ainsi la critique de son œuvre, et cherchant des améliorations plus faciles à projeter qu’à réaliser. C’est qu'il ne suffit pas d’ouvrir des séries quand on tente l’établissement d’un cadre bibliographique, il faut aussi les meubler, et les meubler avec suite, d’une façon raisonnée.
« Ma série 8 / Population , statistique, état-civilj semble bien mal placée après le Service des Eaux, me disait Cousin, et cependant elle rentre bien dans ce deuxième chapitre, consacré à l’Histoire physique et naturelle. Je devrais en faire le sujet d’un paragraphe spécial, composé d’une seule série, le troisième paragraphe de ce deuxième chapitre... »
« La série 22 comprend l’ Empire et la Restauration. Cela semble, il est vrai, anormal, mais il était bien difficile de diviser ces deux sujets. Beaucoup d’ouvrages les embrassent dans leur ensemble, el puis, pour la
période finale de l’Empire, la bibliographie des années 1814-1815 ne saurait, sans inconvénients, se partager en séries différentes. »
— « Où placer tout ce qui concerne les Aérostats? disait encore le cher maître. Vous croyez que c’est facile ? Il faut choisir entre les séries suivantes : Les fêtes et divertissements populaires, n° 88 ou 89; les sports, n° 106 ; les moyens de transport, n° 125; leur rôle si important pendant le siège de Paris, n° 27? »
La plupart des inconvénients inhérents aux difficultés de toute classification méthodique ont été singulièrement atténués par la rédaction d’un Index alphabétique (1) des matières du catalogue. Cet index, très copieux, susceptible lui aussi d’augmentations, est de la plus grande utilité pour les travailleurs; Cousin le rédigea dès l’ouverture de sa bibliothèque dont le succès s’affirma tout de suite :
« Quelques gens de lettres, quelques journalistes bien avisés en connurent bientôt le chemin, et il en sortit d’excellents articles, de sérieuses études qui — nous pouvons le dire sans vanité — ont contribué à élever le niveau de ces chroniques historiques d’actualité, si fort goûtées aujourd'hui du grand et du petit public, en rendant les lecteurs plus difficiles, et, par conséquent, les auteurs plus scrupuleux (2). »
(1) Il est resté manuscrit et consiste en un précieux registre mis a la disposition des lecteurs.
(2) Société de 1 histoire de Paris. Assemblée générale du 8 mai 1883. Allocution de M. Jules Cousin, président. (Bulletin de la Société, 1883, p. 67.)
Dès son origine, la bibliothèque Carnavalet attira les journalistes à cause des facilités qu’ils y trouvaient pour la rédaction rapide de leurs articles. Elle attira aussi l'attention de travailleurs compétents. Pour n eu fournir que deux exemples, je citerai l'étude intéressante insérée par M. Arthur Heulhard dans Le Moniteur du Bibliophile (mars et avril 1878) et le travail excellent et très documenté publié
J’ai parlé avec éloges du catalogue méthodique ; je mettrai quelques restrictions dans mon appréciation du catalogue alphabétique. Celui-ci pouvait être suffisant à l’époque où la collection était peu nombreuse; il est certain qu’à l’heure actuelle son mode de rédaction, tel que Cousin l’a compris, laisse beaucoup à désirer. Si il eut été utile d’employer, dans le classement méthodique, un système de renvois pour les sujets chevauchant sur plusieurs séries, il n’eut pas été moins avantageux de classer à leur ordre strictement alphabétique par le premier mot du litre les ouvrages anonymes, avec renvoi an nom de l’auteur, quand celui-ci est connu. C’est ce qui n’a pas été fait, et c’est un travail qui s’imposera le jour où on voudra connaître l’étendue des ressources bibliographiques — je puis dire des richesses — de la Bibliothèque historique de la Ville. On voudra bien croire que je parle de la question avec quelque compétence : j’en parle par expérience, ayant moi-même classé ma bibliothèque personnelle suivant le cadre bibliographique créé par Cousin, mais m’étant efforcé, dès que j’ai commencé ma collection, d’atténuer les inconvénients que l’auteur m’avait signalés (1).
L’emploi de ce que j’appellerai le système strict pour le catalogue alphabétique n’est pas moins important. Il a l’avantage de faciliter et de hâter les recherches, d’éviter l’achat de doubles et souvent de distinguer les
dans La Ville de Paris, journal quotidien, politique... des 4 et 8 octobre 1881. Cette étude, non signée, est de M. Gabriel Marcel.
(1) Cousin reconnaissait le bien fondé de cette critique. Je me permis de la formuler au cours de l'article que je consacrai a la Bibliothèque Carnavalet dans les Annales littéraires de la Société des Bibliophiles contemporains (1890, in-8). Quand je lui communiquai mes épreuves, avant la publication, il voulut bien approuver les réflexions que le travail du maître avait suggérées à son élève.
différentes éditions d’un même ouvrage. J’ai à peine besoin de faire valoir l’utilité qu’a, en outre, le renvoi du titre d’un ouvrage anonyme au nom de son auteur, et le groupement qui en résulte.
Le lecteur voudra bien excuser cette petite dissertation bibliographique qui semble m’avoir éloigné de mon sujet. Elle ne nous en éloigne guère : j’en tire l’occasion d’émettre le vœu de voir s’achever la rédaction du catalogue de la Bibliothèque de la Ville. Si par suite, l’impression pouvait en être faite, il est certain que, grâce aux jalons posés par le fondateur, ce catalogue constituerait un répertoire bien loin d’être complet, mais si riche qu’il laisserait bien peu à désirer.
Le zèle de Cousin eut les meilleurs résultats. J’ai dit avec quelle conscience il utilisa ses crédits ; il faudrait feuilleter le registre des entrées pour juger du discernement, du goût qu’il apporta dans le choix de ses achats. Il faudrait aussi dresser la liste de toutes les ventes aux enchères, plus ou moins importantes, qui se firent depuis vingt-cinq ans, en relire les catalogues, pour juger de l’accroissement rapide que Cousin sut donner à cette collection. Le rapporteur du Budget de la ville en 1872 constatait que dix mille volumes attendaient leur mise en place. Dès 1875, dix-huit mille volumes occupaient les rayons ; en 1881, il y en avait soixante mille. En 1888, le Conservateur évaluait sa collection à quatre-vingt mille volumes. Le chiffre de cent mille, qui est de beaucoup dépassé aujourd’hui, n’était pas loin d’être atteint à l’époque de sa retraite définitive.
Le nombre des estampes (vues de monuments, portraits et scènes de mœurs) avait suivi la même progression : de huit mille qu’il était en 1875, il était arrivé à soixante-dix mille en 1889.
La salle de travail, dans les premières aimées de l’installation de la Bibliothèque de la Ville à Carnavalet se trouvait dans la pièce bien connue qui fut jadis le Salon de Madame de Sévigné, située au premier étage, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois. Cet état de choses dura environ huit ans ; dès que les aménagements matériels le lui permirent, Cousin installa ses lecteurs dans les deux salles donnant sur la cour, au fond de celle-ci, précisément en face de l’entrée de l’Hôtel. Ceux-ci trouvaient à leur disposition papier, crayons, plumes et encriers, sans même avoir à le demander. Ce qui est mieux, ils trouvaient ces deux salles garnies sur toutes laces, du plancher au plafond, de plusieurs milliers de volumes constituant les instruments de travail, spéciaux ou généraux, les meilleurs qu’ils pussent souhaiter. Les ouvrages étaient choisis avec un discernement, un jugement faisant le plus grand honneur à la science du directeur de la maison.
La seconde de ces salles, celle du fond, attenant du côté du Musée à la Salle de la Révolution, était réservée aux travailleurs, aux intimes ou aux habitués. Les ouvrages de référence qu’ils avaient sous la main étaient particulièrement adaptés à leurs besoins.
La première salle, donnant sur l’escalier, et servant de pièce d’entrée (nous en publions une vue d’après un cliché pris en 1884), était consacrée aux simples lecteurs, aux élèves des lycées. Les uns et les autres avaient droit de haute et de basse justice sur une collection de Y Illustration, sur un Larousse qu’ils traitaient quelquefois, malgré la surveillance, d’assez piteuse façon ! Cousin fermait les yeux sur ces méfaits qui n’étaient pas irréparables (1). Il était trop bon pour être
(1) Les larcins commis par les lecteurs étaient heureusement fort
P. Err.onts, photo.