SALLE DE LECTURE
trop sévère ; il avait cependant inséré dans son réglement un article interdisant formellement, sans une autorisation spéciale, la communication des traductions d’auteurs latins : les élèves de Charlemagne auraient trop facilement fait leurs versions !
Certes non, Cousin n’était pas sévère; très accueillant et très affable, il savait concilier sa bonté avec les exigences que comportait sa responsabilité administrative. L’article à l’observation duquel il tenait le plus dans le réglement qu’il avait rédigé pour la Bibliothèque, et qu’il avait fait contresigner par l’autorité compétente était celui qui interdisait le prêt extérieur. Sur celui-là il était intraitable. On se rappelle encore l’appel qu’il fit sur ce point à l’autorité du Conseil municipal, offrant sa démission plutôt que de transiger (1). Cette question, il la considérait avec raison comme la condition vitale de l’établissement dont il avait la garde. Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer tous les inconvénients du prêt, de montrer à quel point ils l’emportent sur les avantages dont pourraient profiter quelques privilégiés ; constatons seulement que Cousin avait bien raison de
rares, car la clientèle de la bibliothèque se composait surtout d'habitués. Et cependant, elle est restée légendaire, l'histoire d’un Guide- Joanne disparu, remplacé et repris je nè sais combien de fois dans les rangs des Usuels de la première salle !
(1) Conseil municipal de Paris, 1886. Rapport [n° 26] présenté par M. Chassaing, au nom de la 2e commission, sur une pétition de M. Aulard, qui demande l'autorisation d’obtenir en communication des ouvrages et documents de la bibliothèque de la Ville, relatifs à la Révolution française. Annexe au procès-verbal de la séance du 22 mars 1886. Paris, imprimerie municipale, 1886, in-4, 4 p. — Lire dans Le Rappel du 26 juillet 1886 un article intitulé « Le Prêt des livres », signé : Frédéric Montargis. Lire surtout la charmante lettre écrite par Cousin en réponse à cet article, insérée dans, le même journal, n" du 29 juillet.
IULES COUSIN
dire qu’une bibliothèque est faite pour tous, pour que tous y trouvent en tout temps les documents qu’elle contient.
Ce n’est pas une page, ce ne sont pas dix, ce ne sont pas cent, c’est un volume entier qu’il faudrait pour décrire en détail les trésors que renferme la Bibliothèque historique de la Ville. Si le chercheur de curiosités, si le travailleur sérieux y trouvent de quoi satisfaire pleinement leur ardeur, l'un au moyen de collections de canards populaires (1), de brochures bizarres et oubliées, l’autre au moyen de pièces d’une importance capitale, le bibliophile y trouve aussi ses jouissances. La Bibliothèque des Parisiens a sa Réserve , absolument comme sa grande sœur de la rue Richelieu. Si cette Réserve n’est pas nombreuse, si elle ne comporte que deux ou trois vitrines, elle n’en est pas moins fort intéressante ; mais comment donner un aperçu de ces quelques centaines de volumes, se recommandant les uns par leur excessive rareté, les autres par leur reliure ; ceux-ci par les notes manuscrites d’un collectionneur connu, ceux-là par des corrections de l’auteur?
(1) Cette expression me rappelle un passage des Mémoires secrets de Bachaumont (13 novembre 1770, tome V, p. 185 de l’édition de 1784). A l'occasion de la mort de Bonamy, le journaliste parle des « cartons, ramassés par le sieur Moriau, concernant toutes les parties de la ville de Paris, au nombre de plus de deux mille, et qui ne sont qu’un ramas d’estampes du Pont-Neuf, et autres niaiseries de cette espèce, propres à amuser des enfants ». Ces cartons, ces niaiseries font partie, depuis 1797, ainsi que je l’ai dit plus haut, de la Bibliothèque de l’Institut. Ai-je besoin de faire ressortir l’intérêt qu’il y aurait à ce que cette collection — au moins en ce qu’elle a de parisien — fit retour à la Ville, conformément aux intentions du donateur V
Voici un Félibien, aux armes du Dauphin, en maroquin bleu, parsemé de fleurs de lis et de petits dauphins. Les planches sont montées sur taffetas blanc. C’est un exemplaire tout à fait hors ligne.
Voici un magnifique recueil des Vues de Paris, de Perelle , relié en maroquin. Recueil des plus complets, en superbes épreuves.
Voici une Entrée de Charles IX, reliée en veau il est vrai, mais aux armes de Mme de Pompadour.
Et cet exemplaire de V Entrée de Henri II ! Exemplaire intact, non lavé ni rogné, très complet avec ses belles figures d’un tirage magnifique : l’éléphant avec le fameux obélisque (authentique, celui-là), les chevaliers, les portiques, etc. Il est curieux à plus d’un titre, car il a appartenu à François de Cléves, duc de Nevers, qui a figuré dans le cortège de la fête. Ce beau volume provient de la vente Coeheris (1882, nü 988 du catalogue) où Cousin l’a, de ses deniers, payé 400 francs pour en faire don à sa chère bibliothèque qui possédait déjà un exemplaire moins beau, payé 1.500 francs à la vente Didot.
La série des éditions de Corrozet n’est pas tout à fait complète, mais il en manque fort peu. Autre série très rare : celle des Ordonnances royaux de la juridiction de la prévôté des marchands. Cet exemplaire de la deuxième édition (1528) est tout à fait remarquable avec ses miniatures en coloris du temps, et son impression gothique qui fait de cet intéressant document historique un spécimen curieux de l’ancienne typographie parisienne.
Sans vous détailler la collection des Livres d'heures dont les beaux encadrements, gravés sur bois, mériteraient d’attirer notre attention, je veux au moins signaler un bel exemplaire de l 'Architecture française de
Blondel (1752, 4 vol. gr. in-fol.). Celui-ci est en sept volumes : il avait été préparé pour l’édition complète de ce précieux ouvrage, telle qu’elle est annoncée dans la préface, et qui n’a jamais été terminé.
11 y aurait bien encore à parler de publications plus modernes et qui ont leur mérite ; mais sans nous attarder à feuilleter tant de beaux volumes, arrêtons nous sur ce superbe recueil des Portraits des membres de /’ Assemblée Nationale de Dejabin. Il est d’un intérêt doublement parisien : il provient de la bibliothèque de l’infortuné Bailly.
Projet d’un ex-libris pour la Bibliothèque de la Ville, gravé par A. Delauney et non utilisé.
L’idée de la création d’un musée historique parisien est due à deux hommes de goût, de savoir et d’initiative, M. Charles Read, chef de section à l’Hôtel-de-Ville, et le baron Poisson, ami personnel de M. Haussmann (1). Par leur influence, M. Jules Gailhabaud, le savant auteur de 1 Architecture et les Arts qui en dépendent, avait été chargé en 1867 de préparer les collections (2). On voulait faire vite; il s’y employa avec plus de zèle que de prudence. La Ville acheta l’hôtel Carnavalet (1866) et dépensa des sommes énormes en acquisitions qu’une fausse direction engagea quelque peu dans le sens du bric-à-brac ou, si le mot vous choque, dans un sens beaucoup trop général.
En 1880, la Bibliothèque historique municipale étant solidement et sérieusement installée depuis huit ans dans une partie des bâtiments de Carnavalet, M. Ferdinand Herold, préfet de la Seine, résolut de réunir définitivement la bibliothèque et le musée historiques dans un seul service sous la direction du même conserteur (3), en élargissant le programme qui devait comprendre l’histoire de Paris el celle de la Révolution française. La donation Liesville contribua puissamment au développement du projet, car elle devait, à elle seule, constituer un premier noyau important des nouvelles collections.
(1) C’est Cousin lui-même qui rend ce témoignage à ses prédécesseurs. On retrouve là sa franchise et son esprit de justice. (L’Hôtel Carnavalet, dans La France artistique et monumentale. Paris, librairie illustrée, [1892], in-4, p. 105).
(2) Mémoire sur l'œuvre historique de la ville de Paris , par le Bon C. Poisson, conseiller municipal... (Paris, Imprimerie Impériale, 1867, gr. in-8, 30 p.) — Les Donateurs du musée historique de la ville de Paris, par le B"'1 2 3 C. Poisson,... (Paris, Ibid., 1868, gr. in-8, 24 p.). — Cf. Le Moniteur universel du 27 avril 1868.
(3) Arrêté préfectoral du 29 février 1880.
Il fallut d’abord se débarrasser de tous les objets sans intérêt qui encombraient le Service. Après deux ventes épuratoires, à l’exception de quelques spécimens archéologiques et de la collection gallo-romaine provenant de fouilles parisiennes, il ne resta à peu près rien du premier fonds. Il faut feuilleter le catalogue de l’une de ces deux ventes pour savoir à quel point on avait perdu de vue le côté parisien de la question dans la formation des collections historiques de la Ville. Achats inconsidérés, imprudentes acceptations de dons, tout avait contribué à les détourner de leur but. Cet ensemble avait en tout cas, fort peu de valeur historique, puisque c’est à peine si, dans le bloc, le Musée de Cluny put trouver quelques objets dignes de ses salles (1).
A dater de 1880, le patronage libéral du Conseil municipal et celui de l’administration préfectorale ont permis de donner au Musée Carnavalet le rapide développement qui en fait dès à présent l’un des conservatoires de curiosités les plus populaires qui existent à Paris. C’est en ces termes que Cousin parlait de son œuvre, passant sous silence les ouvriers à qui revenait l’honneur de la création nouvelle.
(1) Catalogue des objets d’art et de curiosité, faïences françaises et étrangères ; sculptures en bois et en ivoire ; bijoux ; montres ; flacons ; tabatières et bonbonnières ; étuis ; porte-cartes ; navettes ; orfèvrerie ; matières précieuses ; couteaux et fourchettes ; horlogerie ; instruments d'astronomie; fers ouvrés; mouchettes... ; ustensiles divers ; objets variés... Provenant du musée Carnavalet et dont la vente aura lieu en vertu d’une délibération du Conseil municipal de Paris du 30 décembre 1880... Hôtel Drouot... les... 24, 25, 26, 27, 28 et 29 janvier 1881... M. Ch. Mannheim, expert... (Typogr. Pillet et Dumoulin, in-8) 97 p. 1042 nos. — J'ai abrégé beaucoup l’énumération des objets bizarres qui constituaient nos collections parisiennes. — Je suis certain qu’il y eut deux ventes ; je ne connais que ce catalogue.
P. Emonts, photo.