J. DE LA M
11 vinl à Paris sous l'apparence d'y faire des éludes de droit, en réalité pour se livrer autant qu'il le pourrait aux lettres. Avec un cœur ardent et qui paraît être toujours resté neuf, avec une intelligence sans cesse en éveil, il est probable qu'il apporta dans la vie littéraire mille naïvplés et mille illusions. Il «lut battre sans doute quelque peu le pavé parisien (1) et courir les bureaux de rédaction. Il se partagea entre des révos littéraires et des aspirations politiques qui se transformèrent assez peu en réalités. Il mena une existence où transparaît la difliculfé (ju'il avait à se fixer et à s'appliquer, une certaine faiblesse de volonté, une longue irrésolution. 11 renfirma en lui ses chagrins et ses douleurs. Il fut une « âme en peine » silencieuse.
Peut-être Jules de la .Madelène aurait-il pu éviter toutes ces misères, tout au moins les matérielles, il le semble d'après la situation de sa famille. 11 avait probablement un de ces tempéraments d'aventure qui se plaiseut aux risques de la vie, qui volontiers les suscitent. On paie le plus souvent ces imprudences.
(1 .Iules Levallois remarque que parmi les gens de lettres de la < Hohèmc », ce n'ot.iicnl point les jjIus jinnvres qui arcordaiciit davantage A l'imprévu et nu caprice. •■ (iérnrd de Nerval nnriiil pu éviter la génc, connullre l'aisance ; l'rivnl d'Anglemonl et .Marc Tr.ipiuloux, Ici Tr:ipadoux étaient de riches négociants de Lyon, — uuiiiient pu également !i':i(Tranchir de toute inquiétude matérielle, iippartcnnnt l'un et l'autre h des ramilles ,iise«s qui ne demandaient pas mieux que de leur venir en aide, l'ne forfanterie malsaine, une dépr.ivalion d'esprit qui, heureusement n'ailcigiiail pas le cu-ur. le» poussaient à exagérer des embarras momenlancs, à créer autour d'eux la lé^'cnde de l'indigence. »
Ce fut pendant ces difficiles années de début à l*aris qu'il rencontra ce groupe de jeunes et de vieux étudiants, d'artistes, de littérateurs qui. de 18i2 à 1848, constituèrent la seconde Bohême. A la première avaient appartenu Gérard de iNerval, Théophile Gautier, Arsène Houssaye et encore Nestor Roqueplan, Camille Kogier, Lassailly, Edouard Ourliac.De la second»' furent Henry Murger, Nadar, Champtleury. Privât d'Anglemont, Augusie Vitu, MarcTrapadoux. Charles Barbara, Alexandre Schanne que Murger a rendu si célèbre sous le nom de Schaunard (I).
Dans cette société, des relations littéraires sétablirenl plus particulièrement entre Jules de la Madelène et ce bibliophile acharné, intrépide, que Murger a dépeint sous le nonj de Gustave Colline. Pour connaître cet ami et, pour ainsi dire, pour le voir, il n'y a qu'à lire le portrait qu'en a tracé l'auteur des 5'cè;j<?5 de la vie de Bohème, tant ce portrait est d'un relief intense. Ce personnage qui laisse échapper des poches béantes de son paletot des liasses de papiers et de brochures, qui est, par son savoir encyclopédique, comme une « bibliothèque à deux pieds ». qui est si versé dans les langues orientales» qu'il pouvait donner des leçons à un prince
1) N'oir dans Sainte-Beuve, Soiiveaiix lundis, l. VI, p. "280- 281, une heureuse et judicieuse comparaison entre les deux Bohèmes.
indien venu à Paris pour apprendre l'arabe (I) », s'appelait dans la réalité Jean Wallon. C'est, d'ailleurs, parce que cet habitué du café Momus(l) s'appelait Wallon que Murger Tavail baptisé CoUint (2). Mous avions songé à faire dans ce travail sur .Iules de la Ma-
'l'i Le café Momus. de 1843 à 184.S, fut le rendez-vous de Murger, Champfleury, Wallon et de toute In Bohème. II se trouvait au n» 15 de la rue des Prètres-Saint-Gerniain-l'Auxerrois. Encore que, par une heureuse rencontre. Momus soit le nom du dieu de la raillerie et des bons mots, il semble que ce café s'était ainsi appelé du nom de son patron que les Souucnirs de Srluuinard n'appellent jamais autrement. — Ne semble-t-il pas qu'il y ait dans Marins, la troisième partie des Misérables, parus en ISfiO, un souvenir des Scènes de la Vie de liohèiiie parus en 1847 7 ("est une imitation, d'ailleurs bien lourde. Victor llu^o n'avait pas la main légère. La Société des Amis de l'A B C avait aussi sou café, le café Musain, place Saint-Michel ■ Combeferre lisait tout, déchill'rail cfes hiéroglyphes... Jean l'rouvaire était lettré jusqu'à l'érudition, et presque orientaliste... Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hébreu » : voilà des traits qui rappellent {'.olline. qui font penser à Jean Wallon et à Marc Trapadoux. Ce qui différencie les deux sociétés dépeintes par Hugo et .Murger, c'est 1 absence con>pléte de doctrine politique et soci:ile chez les amis de Murger, tandis que les adhérents de l'A B C sont des jacobins trop tar<l venus.
(2) {^f. Henry Murger, Scènes de la t>ie de liohàme, Paris, (Inlmann Lévy, s. d. (nouvelle collection Michel Lévy), p. 17 et suiv. — Dans ses Soiiuenirs de Schaiinard {p. IU'2 , Alexandre Sclianne prétend cjue le personnage de Colline îi été formé de traits enipruulés à .lean Wallon et à Marc Trapadoux. • Wallon, dil-il, plus Trapadoux égalent Colline (\V -f T =. C). ■■ Marc Trapadoux. comme Wallon, était un grand bouquinier. Dune famille de très riche» négociants de Lyon, il avait accepté par goût toutes les mésaventures delà Bohême. Il s'occupait de critique d'art et d'histoire religieuse. On a de lui : Histoire de S. Jean de Dieu, Paris, Waillc, 1844. in-H^CBibl. nat., O/.. 106), un livre que nos éditeurs auraient dû reprendre ; — L<ruvre de M. Cordier, galerie anthroptdogique et ethnofiraphiijue pour servir à l'histoire des races, Catalogne descriptif, Paris, ISGI», in-l.S(Bibl. nat., Vp. 10.490) ; — Ftiides sur l'art contemporain, M'"' A. Histnri, ses représentations aux Italien» et à l'Odron, Paris, IK61. in-8' (Bibl. nat., K. 14 90'J), extrait delà lievue fraiiçaisi du 20 mai 1859 .Iules Levallois. dans sa Crilit/ne militante, Paris. Didier, 18<i3, p. 119, cl dans ses Mémoires d'un critique, Paris, Monlgredien. s. d , p. 110. mentionne de .Marc Trapndoux une remarquable monographie de Hude t|ui parut en 18.')^ dans la lievue européenne.
del^ne une trts large part à Jean Wallon (1) ; mais ce personnage mal connu, qui avait été l'élève, en hébreu, de Quatremère, qui mit Kmile Ollivier sur la voie de ses études de droit ecclésiaslique, qui, par malheur, se laissa aller à la fin de sa vie à un gallicanisme outré, au jansénisme, au vieux-catholicisme, a été d'une si considérable activité que nous réduirons ici cette part au nécessaire strict, espérant publier plus tard et les
(1) Sur Jean Wallon, et. Léon Séché, Le cinquantenaire d' Henry Miirger. Son excellence Gustave Colline, dans les Annales romantiques, t. VIII, 1911, et dans le Figaro, du 28 janvier 1911 ; Léon Séché, Les derniers jansénistes, leur rolc dans Vhistoire de France depuis la ruine de Port- Royal jusqu'à nos jours {17tO-lS70), Paris, l'errin, l. l\' . p. 301 \ (Catalogue de la bibliothèque de feu M. Jean Wallon {le Colline de lu Vie de Bohème), vente des G et 7 mars 1911 (salles Sylvestre), Paris, Eni. Paul et fils et Guillemin, 1911,
Voici une note bibliographique qui, bien que nous la restreignions, donnera, dans son incomplet, une idée de l'activité littéraire et politique de Jean ^^'allon sur laquelle nous désirons revenir : Revue de l'ordre social, Paris, 1848-1850 ; — Les partageux, Paris, imprimerie Pillel fils aîné ; — Du livre de M. Cousin, du Vrai, du Beau et du Bien, Paris, imprimerie Pillet fils aîné ^vers 18Ô3", in-lG ; — Hegel, La logique subjective, traduite par H. Sloman et J. Wallon, suivie de quelques remarques, Paris, Ladrange, 1854, in-8'' (traduite en anglais, Londres, 1855); — Le Positivisme ou la foi d'un athée, Paris, Douniol, 1858, in-S" ; — .W. Cousin, Paris, Douniol. 18,')9, in-16 (Bibl. nat., Ln ^' 5.085) ; — Lettre à l'archevêque de Paris, Paris, Ile Saint-Louis, 1859 (contre les hardiesses en morale du Père Enfantin) ; — L'Eternité des peines, Paris, imprimerie Bonaventure et Ducessois, 186<>, in-l'i (Bibl. nat., Lb '^, 3.6.'J0 ; — ce livre figure encore dans le Catalogue de la librairie académique Didier-Perrin) ; — Ln mois de journalisme, Paris, Denlu, !8fi6 ; — Stanislas Prioux, ^archéologue et historien de Braine , Paris, ISfi? ; — La Cour de Rome et la France, Paris, Lachaud, 1871 ; 2" édition, Sandoz et Fischbacher, 1874 ; — La Vérité sur le Concile, 1872 ; — Le Clergé de quatre-vingt-neuf. Le Pape, le Roi, la Nation, la fin de'J'ancien régime, Paris, Charpentier, 1876, in 12 ; — Emmanuel ou la discipline de l'esprit, discours philosophique, Paris, Charpentier, 1878, in-12 ; — Jésus et les Jésuites, Moïse, Jésus, Loyola. Les jésuites dans l'histoire, Paris, Charpentier, 1878, in-12 ; — in collège de jésuites auquel on a joint le Jésus ouvrier, le Jésus roi, le Jésus industriel, le Jésus homme de lettres, Paris, Charpentier, 1879, in-12.
notes que nous avons recueillies sur lui et la correspondance qu'entretint avec lui le philosophe et publiciste italien, Joseph Ferrari.
De 18i4 à 1818 nous voyons Jules de la Madelène collaborera V Histoire des villes de- France d'Arislide Guilbert, où il retraça à grands traits les annales de quelques villes de son cher Comlal, — Carpcnlras, Vaison, ('availlon (1), — cl à la Sertie indèpoidaïUc, où il donnait en 18tr3 une nouvelle qu'il intitulait : La dernière hvurf d'un Stradivarius (2).
Le jeune écrivain commençait sans doute à avoir à Paris quelque célébrité, puisqu'un journal fort connu de cette époque, le Corsaire-Satan, s'occupait de lui, et YEcfio du Vcntonx s'empressait de le l'aire savoir ainsi aux gens de Carpentras :
Noua empruntons à un journal de Paris la petite anecdocte suivante qui concerne un de nos compatriotes.
M.lulesdeia Mad'** passait l'antre jour sur le boulevard des Italiens, lursqu il rencontra une vieille femme habillée d'une robe noire fran^iée en crotte qui avait toutes les apparences d'une robe de bas-bleu et fixa longtemps
(1) Aristide Guilberl, Les villes de France, l'aris, I-'urin-, 1845, t. 1\', p. 112 et suiv.
(2) lieuiie iiuUi>ei\dante, 10 frvrii r 1845. p. 3f)l. La dernière heure d'un Slradii'urius fut reproduit dans \ Kcho du Vctiloux du K septembre 1.S49 et les numéros suivants. Dons le numéro du 10 décembre 1845, p. 412, de la licvue indépendante, Jules de In Madclèue a publié une brève poésie, intitulée : Laurctic.
le jeune homme dont la mine n'est pas des plus déplaisantes.
— Ne vous ai-je pas rencontré en Angleterre, Monsieur, lui demanda-t-elle.
— Pas que je sache, Madame.
— Vous êtes littérateur, cependant.
La dame avait deviné juste ; elle prit sans façon le liras du jeune homme, qui était tant soit peu humilié de traîner à son bras une femme aussi respectable et aussi crottée.
— Monsieur, lui dit-elle en fouillant dans son cabas et en tirant un énorme manuscrit, ma fortune est là dedans; ceci est un roman de la plus haute importance; c'est le roman de ma vie.
Lejeune homme était inquiet du rôle qu'il devait tenir ; il. prévoyait une suite d'histoires que les vieilles femmes, et surtout les bas-bleus, ont toujours en réserve,
— Madame, dit-il, en arrivant non loin de la Madeleine, je suis désolé de vous quitter, mais mes affaires m'attirent dans un quartier opposé à celui-ci.
— Eh bien, mon ami, lui dit la romancière aussi inédite qu'âgée, voici mon adresse, venez me voir, vous saurez tous mes malheurs... Montez sans parler au concierge à cause de ma réputation, et surtoiit faites-moi une promesse d'avance.
— Quelle promesse? dit le jeune homme.
— Promettez-moi, quand vous viendrez, d'être sage.
(Corsaire- Satan ) (1)
En cette même année 1847, Jules de la Madelène fit encore paraître dans la Hevuc indépendanle une longue
(1) L'Echo du Ventoux, 14 août 1847. — La Hibliolhùque nationale ne possède rien du Corsaire-Satan, dont il y a une très amusante critique dans la Silhouette des 3, lU, 17, 24 mai et 4 octobre 184G.
nouvelle, Rosita (1), où se trouve une sorte de large vision épique du moyen âge que le héros de cette nouvelle voit apparaître devant lui au Palais des Papes d'Avignon, vision que paraît avoir imitée ou, tout au moins, dont paraît s'être souvenu Mistral dans son poème de Nerte (2).
La Revue imléprndantc^ à laquelle semble s'être assez particulièrement attaché Jules de la Madelêne, était cette revue qu'avait fondée Pierre Leroux, avec George Sand et Louis Viardot, pour défendre les idées démagogiques et socialistes, et qui disparut volontairement en 4848, dans le triomphe de la révolution qu'elle avait préparée. Dans celte première partie de sa vie parisienne, en effet, Jules de la Madelêne, emporté par le torrent des idéf'S nouvelles qui séduisaient la jeunesse, s'était voué tout entier à la propagande et à l'apologie de ces idées. Aussi se présenta-t-il aux élections du 23 avril 1848 d'où devait sortir la seconde Assemblée constituante. Sa profession de foi. en dato du 30 mars 1848, que nous allons reproduire, nous montre chez lui une violente exaltation politique, enveloppée de mysticisme, et fait défiler devant nous un certain nombre de ces « humanitaireries », de ces chimères dont depuis
(1 Hfvut indéprndanlr du 2.') janvier «t du 10 février 1847. p. 129 cl
(2) Voy. colle vision dans Rotila, p. 70 el suiT. du recueil : I.rt àinrt rn peine. Pari», Michel Lévy, 1807 ; cf. iosï- \"mcen\, Frédéric Mitiral, Paris, Gabriel Ueaucliesm-, Pari», lillK, p. 237 cl «uiv.
trop longtemps la France ne peut arriver à se délivrer et qui fontqu'elle piétine toujours sur place, tandis que les autres nations marclient, qu'elle subit toutes les infortunes et tous les mécomptes d'un peuple qui ne veut pas vivre une vie conforme à la raison, à la prudence, à la sagesse.
AUX ÉLECTEURS du
DÉPARTEMENT DE VaUCLUSE
Et surtout bonne et roide justice.
Citoyens, compatriotes.
La République fait appel à toutes les énergies.
Citoyens, je viens demander vos sulîrages.
En sollicitant de vous cet honneur qui demain sera un péril, j'accomplis le devoir qu'impose toute conviction libre, née du sentiment et de la raison, que la victoire confirme, que la défaite eût exaltée.
La Révolution n'est pas seulement un fait glorieux ; c'est une doctrine, une harmonie d'idées et de sentiments dont l'unité ne peut être pénétrée que par la toi et l'amour. Il faut que ce soit un amour ancien, éprouvé par lattente. Elle ne peut être interprétée par ces croyans de hasard qui viennent servir la victoire. .Son génie propre dérobe ses secrets aux habiles, car c'est un art nouveau, simple et profond, dénué d'artifices.
Notre République clémente absout le passé. Si les partis
se soumettent, elle les croit sincères, elle accepte leur concours, mais elle leur refuse toute initiative.
L'initiative de la Révolution n'appartient qu'aux hommes de la Révolution, à ses philosophes, à ses soldats, à ceux quelle attirait depuis longtemps par sa seule force morale, par la beauté de ses dogmes, à ceux qui l'interprètent comme une forme plus grave et plus vraie de la vie, de la vie de tous et d e la vie de chacun.
Elle entraîne déjà les forces les plus contraires dans son mouvement. Comme elle est à la fois Tordre et la liberté, elle intéresse à sa défense les hommes du lendemain et ceux de la veille. Mais tant que la voie nouvelle n'est pas largement tracée, elle doit refuser toute action directe à ceux qui l'insultaient hier par leurs dédains et qui l'insultent aujourd'hui par leurs terreurs.
C'est une croyance chez nos frères de l'ologne que la France a mission de créer le type de la vie humaine. Pour enfanter cet*îdéal, elle n'appellera pas ces sceptiques agiles qui veulent traiter les idées comme les affaires. L'âge nouveau demandera des natures droites, plutôt rudes que souples, à la fois originales et sympathiques, promptes à se mettre en rapport avec l'esprit de tous, mais douées d'une veftu propre de résistance et de transformation.
Elever toute condition. efTacer tout dédain, toute vanité, affaiblir l'esprit de ruse et de dispute, rendre à toute œuvre humaine sa noblesse etsa dignité, simplifier la vie et ne laisser ni prétexte ni excuse aux instincts mauvais ; agrandir, agrandir sans cesse l'action de la providence sociale avec le développement et par le développement de la liberté : vaincre le hasard et la matière, et préparer pourtonjours la victoire de l'esprit, telle est la pensée religieuse de ce peuple qui s'éveille à la vie, pensée confuse encore, mais sincère dans ses écarts et pleine de cette force imprévue qui éclate en mei'veilles.
Quelle sera la vertu de ce siècle ? Par quelles énergies . sociales sera-t-elle créée ? Le peuple seul le sait dans ses instincts profonds. Attendez de lui toute révélation, et soyez certains qu'il fondera quelque chose de grand et de libre, où tous les bons vouloirs trouveront leur action. C'est une œuvre de jeunesse, loyale et hardie ; hommes du passé, oserez-vous y porter la main ? La passion de justice et de vérité, l'avez-vous ? Et l'héroïsme des bons désirs, et cette foi à l'inconnu qui se joue des périls et nie l'impossible ?
Dans leurs mouvements divers, les écoles socialistes ont préparé notre révolution, — théories opposées, ennemies, mais au fond même élan ; formes variées données à l'espérance. Elles portent toutes un secret dans leur sein, une critique définitive, même les plus téméraires, sorties tout armées des exaspérations de la misère ; mais aucune d'elles n'est dépositaire de la loi de l'avenir.
Appelons toutes les doctrines, ouvrons-leur des discussions solennelles, aidons leurs expériences, préparons leurs tentatives ; les pi us grossières recèlent à leur insu même des vérités confuses qui seront dégagées. Etu- -dions-les sans crainte, avec sympathie plutôt, comme il convient aux peuples vainqueurs, épris de franchise et d'audace. Que pourrions- nous redouter ? L'esprit libre de la France ne sera pas vaincu par des sectaires.
A l'éclat de cette lumière nouvelle, rien de faux ne pourra vivre; rien qui soit en dehors du bon et du beau et des conditions éternelles de la nature humaine.
Ce que n'ont pu des esprits isolés, le génie de tous doit l'accomplir : il attirera toutes les doctrines pour les unir et les épurer, l'nilé sans cesse agi-aiidie, conscience universelle sans cesse illuminée des plus vives lueurs.
Pour la première fois dans l'histoire du monde, la conscience humaine sera interrogée librement, saintement; ce qu'elle voudra, nous le voudrons; ce qu'elle révélera, nous l'accomplirons. Nous serons les serviteurs de sa force et de sa volonté, et, sous celte loi d'obéissance libre, les plus faibles de nous se sentiront d'un courage dont lisseront eux-mêmes saisis, étonnés. Vous reconnaîtrez les hommes nouveaux à ce signe qu'ils mettront tout leur honneur, toute leur ambition à se rapprocher sans cesse du génie de tous, pour l'interroger d'un cœur simple elle manifester avec audace.
La cité nouvelle eflace toutes les frontières : une seule race, un même destin. Que les cœurs sincères se recueillent et se préparent à l'action d'une foi résolue; car l'humanité va tenter une suprême expérience. Elle s'interroge et se dit : est-il possible, oui ou non, d'alïranchir tous les hommes du servage d'ignorance et de misère, mais tous les hommes, tous sans exception, afin que chacun soit renouvelé dans sa chair et dans son esprit ?
Entre les choses d'hier et celles de demain il s'ouvrira un abîme plus profond encore que celui qui sépara le vieux monde romain du christianisme. La République veut que les plus humbles et les plus faibles soient relevés de la déchéance ; elle s'approche d'eux avec amour et leur dit : « Je viens vous sauver, ou soulTrir et succomber avec vous. »
Elle les sauvera, mais ce dessein héroïque demande d'immenses sacrifices. Dieu veuille qu'ils soient volontaires. Pourquoi ne pas dire aujourd'hui toute la vérité? De grandes épreuves nous attendent où se reconnaîtront les grands cœurs.
La Uépublique est la bonté, mais elle est aussi la force. (,>ue les prudens se soumettent, les vaillans feront leur devoir.
Liberté, Egalité, Fraternité.
La victoire vient d'écrire sur nos drapeaux des mots sacrés qui ne seront jamais effacés. Toute la science politique de l'avenir est dans le développement harmonieux de ces trois termes. La Révolution ne se reposera que lorsque son esprit sera prot'ondéiaent descendu dans les mœurs et dans les institutions et par l'idée et par le sentiment. Pacifique ou guerrière, elle marchera dans ses voies d'un mouvement irrésistible, laissant partout l'empreinte de son génie souverain.
Donc la Révolution et tous les appareils de sa justice ; toute sa logique et toute sa morale ; ce qui est bon, ce qui est vrai a force de vie : toute noble espérance peut s'atïirmer.
La sagesse antique avait dit à l'homme : Connais-toi, crois en toi-même, ce que tu désires existe. L'Evangile a répété : Cherchez et vous trouverez. Depuis dix-huit siècles l'humanité cherche ses lois de justice et d'amour, reprenant toujours, sans se lasser, les voies douloureuses. Chaque soullrance marquait un progrès, mais invisible. Au dehors toujours la violence et la haine, et sous des formes nouvelles de nouvelles tyrannies.
Ce long travail des siècles va porter ses fruits pour nous et pour nos fils. Les vérités pressenties par les religions et les philosophies vont enfin passer dans la politique, transformées, agrandies, et dès aujourd'hui nous pouvons dire, comme les martyrs du moyen âge, que nous travaillons « pour l'avancement de la loi de Dieu ».
Les trônes s'écroulent ; les tyrannies sont àjamais vaincues. Voici l'heure solennelle: quel élan, quelle allégresse dans les âmes libres ! Tout renaît, tout vit, les pierres scellées sont brisées, la République ouvre les portes sacrées et les dieux jeunes se sont penchés sur nous. Qu'ils
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se réjouissent, les croyants, les martyrs, les nobles vaincus de tous les temps, de toutes les patries, tous ceux qui criaient de siècle en siècle : J'ai aimé la justice, voilà pourquoi je meurs dans l'exil. Qu'ils revivent en nous, car le jiiauvais enchantement est rompu, et nous serons les bons ouvriers de leurs désirs. Ce ne sera pas en vain que tant de cœurs auront saigné, que tant de bras se seront tordus de désespoir ! Larmes. souIVrances, rêves perdus de force et de gloire, rien n'aura été déposé en vain dans l'âme humaine, et ton te.^ les espérances, ensevelies depuis des siècles, vont ressusciter devant nous comme les ossements des prophètes qui doivent relleurir dans leurs tombeaux
Jn.KS \)E LA Mahelh-nk.
Paris. 30 mars 1848(1).
Malgré la ferveur de ses opinions démocratiques, Jules de la .Madelène ne fut pas élu. Les électeurs de Vaucluse lui préférèrent (2) Paul Luboissièrc, ancien député, Kug^ne Raspail, ingénieur, Elzéar Pin. agriculteur. Reynaud Lagardclle, propriétaire, Agricol l*erdiguior, ouvrier menuisier, et Hourbousson, médecin (3). Jules de la .Madelène obtint, péniblement, sans
(1) Paris, Ini|iriincrie Claye et Taillefcr, rue Saint Hcnoll, 7. - liibl. nal., I.r''. 1..375.
(2; C.{ sur tous CCS dopulrs la liingraphie impartiale drs rrpri'srnlanls du peiiplr de i Assemblée natîOnale, Paris. N'iclor Lei-oii, novembre 184K, p. 581.
(3 BourbouBiion. dès snn arrivée ii Paris comme drpulo, avnil, dnns une nllaqup conlr» l'Vlix Pyal, Tniilenr du Chiffonnier, roprrjii'iilé tout réccnnncnt. ècril ce» mol» : « Il y n dan» (.arpcntras d»-» citoyens qui, par le palriolismo. l'esprit, riiitollig>Mi(-e, le savoir et rélo(|Ui*nce, valent bien .M. l'Vlix Pva». » Le Pamphlet du .11 juillet n«i .1 août 1848 pre-
doute 431 voix (1). S'il connut l'accueil que les électeurs de la Charente firent à la môme époque à Alfred de Vigny, qui n'eut même pas 10 voix, il a pu concevoir, malgré son échec, quelque sentiment de fierté.
Jules delà Madelène avait un frère, Henry de la Ma-
delène (2), plus jeune que lui, que nous retrouverons plus tard. 11 était né à Toulouse en 182o. Il devait.
mière année, n" 38, p. 2, colonne 3 s'amusa fort de Kourbousson : « Nous ne doutons pas un moment que Carpentras ne soit une pépinière de grands hommes de talents vrais, de caractères grandioses. A Carpentras, les Orientides iraient au panier académique ; le (Chiffonnier serait sifflé ; les Parents paiwres seraient admis à l'honneur du cornet à poivre, et Ruy Blas envelopperait des paquets de chandelles. Mais pouf Dieu! que Carpentras ne tienne pas rigueur à Paris ; que l'Athénée de la \''aucluse daigne ouvrir son giron poétique à la Béolie de la Seine ; , enfin que l'on donne des couronnes à celle-là et des oreilles d àne à celle-ci. »
« Mais voyons, là... il faudrait que Carpentras en finisse une bonne fois avec les niches qu'elle fait à Paris. Cela vraiment est ingénieu.\ de garder pour soi ses hommes d'Etat, ses prosateurs, ses poètes, et de nous envoyer Hourbousson. Qu'avons-nous fait à Carpentras ?... Cette vengeance du grand Carpentras contre le petit Paris outrepasse les bornes de la rancune. »
(1; D'après le liépublicain de Vancltise, n" 27, 29 avril 1848, (2 Joseph Henry Collet de la Madelène a public des études, des romans, des nouvelles, des chroniques à la lieoiie de Paris, au Temps, au Figaro, au Monde illustré. Parmi ses principales productions nous citerons : le Salon de IS.'iS, Paris. Librairie nouvelle, 185.'i, in-32 ; (îermain Barbelileue, 185.T ; le Comte Gaston de lîaousset Boulbon, 18,')(i ; 2" édition, Paris. Charpentier, 1876 in-12 ; Fronlin malade, comédie, 1859 ; l.e Salon de 1863, Paris, Lecuir. 18(i3, in-12 ; Eugène DeUnroi.r a l'exposition du boulevard des Italiens, 18(U; la (ialerie dn duc de Morny, dans la lienue française, \''' juin 1865, t. XI, 56" livraison, p. 208; lu licdemption dOliuia Paris, Lévy frères, 1874, suivi de Martial ; les Amours d'Asnieres, Paris, Sarlorius, 1874 ; les Contes comtadins, Paris (Charpentier, 1874 ; Silex, suivi de l'Ami d'une lieure, Paris, Charpentier, 187."); la Pin du marquisat d'An rel, Paris, Charpentier, 1878, iii-12 ; nouvelle édition, Paris, Pion, 1881, in-16 ; l'Idole d'un jour. Paris. Pion, 1879 ; les Fonds
lui aussi, faire bonne figure dans la presse et dans les lettres. Emporté comme Jules de la Madelène vers les opinions les plus libérales, il les manifostait à cette époque, sans doute pour aider et soutenir son frère dans ses ambitions politiques. Nous voyons le « citoyen Henry de la Madelène porter un toast à la République démocratique et sociale et aux démocrates socialistes », au banquet de la Fraternité qui se célébra à Avignon le 22 septembre 1848. 11 exprimait sans aucun doute les sentiments que professait et qu'aurait exprimés son frère dans la môme circonstance :
C'est le moment plus que jamais de se serrer et de s'unir afin que le jour où la Révolution reprendra sa marche victorieuse, elle nous trouve tous à notre poste et résolus. Serrons les rangs ! Serrons les ran}4S ! Comme nos pères, de grandes luttes nous attendent, et comme eux aussi nous aurons nos grandes victoires! Serrons les ranj^s, et s'il nous faut un jour, comme eux, rendre un éclatant et dernier témoignage,
Eh bien, ô sainte Liberté, Allant à la mort comme aux fêtes, Nous porterons nos jeunes têtes Sur ton autel ensanglanté.
perdus, l'aris, I*lon, 1<S80, iii-16 ; Eugi-ne Delacroix, Paris, Vaiiier, 1885. Henry tlela .Madcli-iu' mourut «'nlS.ST, près de (^nri)cntrns, Mirle tt-rriloire de lacoinniiiiic do iiodoiii,daiis sa propriété de La .Maduléiu-, dans la clia» pelle de laqurjlc, ni'écrit-on de Carpentras, il serait enterré. — Cf. Frédéric Godefroy, Histoire de la litlératurc française, Paris, (iaunie, 1881, AV.Y' siècle. Prosateurs, t. II, p. l.'>7 : " M. Henri de la Madfléiic n'a pas jusqu ici révélé des facultés égales à crlles de son frère .Iules. » l'rédéric .Mistral dans se» Mémoires (Paris, Pion, s. d., p. 66) écrit : X C'est sur la donnée de ces nobles comtadins, tombés dans la roture cpi'un romancier carpentrassicn, Henry de la Madelène, a fait son joli roman : la Fin du niarqui»at d'Aitrcl, »
Et le Républicam de Vaiicliise du 31 octobre 184.8, qui rend compte de ce banquet, note qu'on approuva et qu'on applaudit ces très chaleureuses et très juvéniles paroles : « Bravo 1 oui ! oui I »
Quand Jules de la Madelène mourut, — nous plaçons ici par anticipation un intéressant document — Henry de Pêne (1) écrivit ces lignes dans le journal La Mode :
Les lettres ont perdu en Jules de la Madelène un de leurs sérieux espoirs. C'était un écrivain d'infiniinent de talent, et ce qui est plus rare, surtout de nos jours, d'une grande élévation d'âme. Son roman, publié par la. Revue des Deux Mondes, le Marquis des Saffras, l'avait particulièrement placé en bon rang dans l'estime des connaisseurs.
C'était au mois de février 1848 ; pendant la lutte des fameuses journées, parmi les plus vaillants chefs des barricades, brilla alors un jeune homme à la figure aristocratique, aux mains fines, à l'œil doux, quoique animé
(1) Henry de Pêne, né à Paris en 1830, entra dans le journalisme en 1849, écrivit, soit sous son nom, soit sous les pseudonymes de Frederick avec lequel il signa les Modes et les Salons dans la Revue contemporaine le marquis de Belleval, Som>enirs de ma jeunesse, Paris, Lechevalier, 1895, p. 117-118), de Mané, de Xénio, de Loustalot. Ecrivain original et d'une verve brillante, il était d'opinions légitimistes. Il fonda le Gaulois, puis le Paris-Journal «ju'il réunit au Gaulois dont il fut jusqu'à la fin de sa vie le rédacteur en chef. On lui doit : In mois en Allemagne, Sauheim, 18Ô9, in-12 ; des recueils de chroniques : Paris intime, 18r>9, qu'il a signé de son nom ; Paris aventureux '18(î0) ; Paris mystérieux (18()1) ; Paris viveur (18()2 ; Paris p^ron/é (1863) ; Paris amoureux {\8Gi), parus d'abord dans l'Indépendance belge sous le pseudonyme de Mané ; Henri de France (1884), et divers romans : Demi-crimes, Trop belle. Née Michon (1887). Henrv de Pêne est mort en 1888.
par le feu du combat. Insensible au danyer, il criait : En avant ! à ses hommes, sans se soucier des soldats qui chargeaient lorsqu'une balle atteignit et renversa le héros républicain.
11 fut recueilli dans une maison voisine. Là. une jeune tille dliumble condition, mais ;4rande par le cœur, se sentit prise de tendre compassion pour la^jeune "Victime de nos discordes civiles, et s'iiiiprovisant à son chevet sœur de charité, lit vœu de l'arrachera la mort. Dans ce combat elle vainquit non seulement le danger physique qui menarait la vie du malade, mais sans s'en douter, sans le faire exprès, missionnaire sans le savoir, et médecin de l'âme. — elle le guérit de la maladie du scepticisme (jui, jusquelà, l'avait rongé.
Pour tromper les longues heures de la convalescence, le blessé demanda un jour des livres à sa petite providence. Celle-ci, comme vous pensez, avait uneasse/, pauvre bibliothèque ; elle possédait en tout et pour tout quelques livres de piété, volumes dépareillés, héritage d'un oncle ijui avait été curé. Faute de mieux, le malade se jeta sur cette pâture. Commencées avec dégoût, ces lectures agirent bientôt sur lui. comme naguère en une pareille circonstance, sur Ignace de Loyola blessé au siège de i'ampelune.
Jules de la .Madelène, — cétait lui, — sortit de son lit, gagné au catholicisuie, au mariage, à la vie réglée et, peu après, il épousait son ange gardien (1).
Connm- mi \uil, d a|in.'> llcuiy du l'eue, «juc nous citons d'une fa(,on un p< u prématurée, Jules do la Madelène avait, aux jouruées de février <848, combattu
(1) Ilciirv (le l'i'iir, (Iniis la Mudc du 2\ novcnibrc 18.')y.
dans les rangs populaires, avait été gravement blessé et transporté dans une maison voisine où il avait rencontré une jeune lille qui non seulement Pavait soigné avec le plus grand dévouement, mais encore l'avait ramené aux idées religieuses dont il s'était complètement séparé pendant sa vie parisienne. Il parait assez singulier que, dans sa profession de toi, il no se soit pas réclamé auprès des électeurs d'avoir versé généreusement !»on sang pour la cause de la liberté. Dans tous les cas, sa conversion ne s'était sans doute pas encore opérée en juin 1849. car il montre à cette époque la même ardeur démociatique et la môme exaltation laïque qu'en 1848.
Les événements s'étaient rapidement succédé dans la jeune République. Après les journées de juin étaient venues la présidence du conseil de Cavaignac, l'élection à la présidence de la République du Prince Louis-Napoléon, l ne vive réaction en faveur de Tordre dirigeait les esprits. Aussi l'Assemblée constituante avait-elle accordé au gouvernement les lois de répression et de sûreté publique qu'il demandait. Paris avait été mis en état de siège au moment des fameuses journées dejuin 1818, et, en juin 1849, on mit à profit cet état de siège pour supprimer lesjournaux les plus violents et les plus dangereux, pour promulguer des mesures de police contre les clubs. C'est cet « état de siège » qui, dans les quelques pages suivantes, imprimées à cette date à Avignon, excita la verve de Jules delà Madelène :