I^ETAT DE SIEGE
«Ju'on danse à l'Elysée ! Pour la troisième fois depuis février le peuple des casernes a tourné ses armes contre le peuple des ateliers : Rouen, Paris, La Croix-Housse. Périsse la Pologne et périsse l'Italie ! La RépuLlique n'a pas trop de tous ses soldats pour combattre les républicains.
Les Malthusiens triomphent. Changarnier reprend les traditions de Gavaignac. Lyon, la ville sainte des prolétaires, est en état de siège; cette loi odieuse pèse sur vingt départements, et demain peut-être elle étendra ses violences sur la France enti»'re.
On disperse les associations ouvrières; le droit de réunion est violé; la liberté de la presse est violée, et déjà la Lt'gislative se prépare à nous ravir les deroicres conquêtes de février.
Ou'on danse à IKlysée! Rome succombe; la République rhénane est écrasée ; Ancône ouvre ses portes aux Autrichiens ; l'armée russe est en marche, et les Prussiens sont sur le Rhin.
Citoyens, que ces désastres n'ébranlent pas vos cou-
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rages ; pleurez les morts, honorez les proscrits, mais, ces devoirs remplis, relevez vos cœurs et soyez tout entiers à lœuvre de la vie.
La République est frappée au cœur par des mains criminelles ; citoyens, ne désespérez pas de la République ; la République a déjà traversé de plus cruelles épreuves ; elle agrandi dans ces périls. Rappelez-vous juin et ses horribles représailles. 11 y a un an aujourd'hui,— à cette date sinistre de juin, — le peuple de Paris livrait une grande bataille. Lutte aveugle, béroique et qu'on ne saurait décrire. Les vainqueurs furent sans pitié. Après la défaite le massacre continua, et ceux que la fusillade avait épargnés, prirent le chemin des pontons et des bagnes. Ali : si jamais le désespoir fut permis, ce fut bien dans ces jours néfastes dont nous garderons toujours le dur souvenir; dans les faubourgs dévastés, les orphelins erraient au liasard sans pain et sans asile, et les mères maudissaient leur amour ; l'outrage et la calomnie recevaient leur salaire, la délation pénétrait au sein de toutes les familles, et la province égarée enfermait Paris dans un cercle de haineset de folles colères.
« Le socialisme a perdu sa bataille de Waterloo », répétaient nos ennemis. C'était bien Waterloo, c'était bien la victoire des rois : les dynasties féodales étaient sauvées, Cavaignac -offrait à Windisgraet/. le laurier des rues, Bugeaud tendait la main à Radet/ki, et les généraux de l'Empire reprenaient leur course sanglante à travers r.Mlemagne et l'Italie, Vienne, Rerlin, Francfort, Messine et Livourne et Rologne, étapes funèbres de la monarcbie.
Tout semblait perdu en Europe comme en France. Tout semblait perdu, et, l'année à peine écoulée, la démocratie allemande ressuscitait ; nous apprenions en même temps les merveilles de la guerre de Hongrie, et la renaissance des républiques italiennes, et quelques mois après, — aux
élections de mai, — deux millions de voix amnistiaient les combattants de-juin.
République? C'est ainsi que tes défaites sont des victoires. Dans ces jours d'abaissement, c'est une joie de proclamer ta grandeur impérissable. La mort et l'exil emporteront un à un les plus hardis défenseurs, et la calomnie outragera leur mémoire. Ils tomberont, mais leur pensée vivra. Il est une vertu dans tout sacrifice, et toute vérité rayonne quand les temps sont révolus ; et, de même, toute justice a son heure, toute expiation s'accomplit.
« () nature, quoi qu'apportent tes saisons, c'est toujours un fruit... »
Ces paroles de Marc-Aurèle. nous pourrons bien vous les adresser, ô Révolution toujours féconde ! Car nous sommes arrivés à ce moment dramatique de l'histoire où la logique des faits éclate avec une force irréï^istible. Les situations radicales sont les seules possiljles ; elles ne sont plus seulement dans le droit, mais dans la force des choses. Sous cette loi de nécessité, la grandeur des événements domine les hommes et les partis. La liberté humaine n'abdique pas, mais elle s'applique à une o'uvre fatale. Amis ou ennemis, non.s sommes tous aujourd'hui les soldats de la fatalité ; à travers tous les obstacles le travail mystérieux de notre âge se poursuit sans relâche, et les résistances aveugles ne peuvent que précipiter les dénouenients.
Vienne le jour où la question- se posera franchement entre les vaincus de juin et les vaincus de février !
Hommes de l'état de siège, vous pouvez briser les presses et saccager les imprimeries, vous pouvez suspendre les journaux et renverser les tribunes populaires, vos fureurs nous servent et dans vos colères vous ressemblez aux insensés qui croiraient combattre la tempête en brisant la rose des vents.
Fermez les ateliers, dispersez les associations ouvrières,
étouftez toute parole libre et déclarez toute réunion séditieuse ; déchirez hardiment la Constitution ; reculez jusqu'en 1815, restaurez la censure et relevez l'échafaud; c'est avec joie que nous vous voyons entrer dans cette voie où tous les pouvoirs sont saisis de vertige. Tristes vainqueurs, qu'allez-vous faire de votre victoire ? N'êtes-vous pas à vous-mêmes les plus cruels ennemis ? Pendant quarante ans, vous avez eu le gouvernement, vous avez eu larmée, le clergé, l'administration, les parlements, la banque, toutes les forces d'organisation. Vous n'avez rien fondé, vous n'avez rien créé, tout s'est brisé dans vos mains, et deux fois vous êtes tombés sous le mépris public, laissant derrière vous une France dégradée. Un retour de fortune vous livre aujourd'hui le pauvoir, quelles gai-anties nouvelles nous présentez-vous ?
C'est votre dernière bataille, et, comme vous ayez grandi dans le mépris des idées, vous avez raison de mettre tout votre appui dans la force brutale. Mais nous ne sommes plus à ces époques mythologiques où l'épée des capitaines tranchait les nœuds gordiens. Quand un problème est posé dans la conférence populaire, il faut le résoudre ou périr.
(Jue pourront vos ruses et que pourront vos violences?
Ce que le peuple voulait hier, il le veut aujourd'hui, et demain il vous l'imposera avec une autorité dont nul ne saurait mesurer la puissance.
La loi d'une activité nouvelle est proposée à l'inquiétude de ce siècle. Une idée ne peut être vaincue que par une idée plus élevée : avez- vous des formules plus hautes à révéler au monde ?
Comment dompterez-vous ces millions de prolétaires qui portent en eux le pressentiment d'une destinée supérieure ? Tous ces cœurs avides de science et d'amour et de liberté, comment les apaiserez-vous ?
Vous avez des régiments aguerris et des polices subtiles, vous avez des citadelles imprenables, et vos arsenaux recèlent de quoi incendier le monde entier, mais où sont vos forces morales ?
Traînez les canons sur les places publiques ; hérissez les forts ; crénelez les musées, les palais, les églises de rue en rue, de maison en maison ; qu'on n'entende plus (jue le qui-vive des sentinelles ; que le régime de terreur africaine s'étende des capitales aux villages, des Alpes à l'Océan; désarmez tous les prolétaires; appelez l'armée des Alpes, appelez l'armée d'Italie ; vous n'arrêterez pas au passage l'armée invisible ; partout autour de vous la misère grandit et monte comme une mer en colère-, croyezvous la refouler avec vos lois d'assistance ? Dictateurs de hasard, vous êtes les vaincus.
L'industrie est morte, et vous ne la relèverez pas.
L'honneur de la France est livré à la risée des nations, et nul de vous ne relèvera les aigles. Pour vous et par vous la France n'est plus une chevalerie ; c'est une prévôté de la sainte alliance. Vous entendrez en riant le cri des peuples opprimés et la voix qui réveillera le vieil esprit des (Jaules ne sera pas votre voix.
Les âmes ont fléchi ; l'originalité française s'efTace et dans cet abaissement général des hommes et des choses, les caractères ne sont plus à la hauteur des idées. La religion, l'argent, l'esprit de famille s'éteint, et des momrs infâmes souillent le foyer domestique. Chargerez-vous votre police de la restauration des mœurs publiques? A quelle inspiration ranimerez-vous tous ces grands sentiments afl'aiblis?
(Quelles seront donc vos ouvres?
L'état de siège, voilà le dernier mot de votre civilisation,— l'état de siège, voil.i désormais toute votre politique, toute votre morale, toute votre économie.
Sceptiques et pharisiens, vaincus de février, la France
n'attend pas de vous son salut ; faut-il rappeler ici les enseignements et les tristes spectacles du dernier règne : l'esprit de luxe, l'ardeur vénale, la passion et l'ivresse de toutes les convoitises irritées ? Si la force de rajeunissement existe encore, elle est tout entière dans le sein de ces légions patientes qui portent en elles l'héroïsme accumulé de tant de siècles de travail et de souffrance. Que la République éveille enfin ces grands cœurs endormis : qu'elle les appelle à la vie, à la lumière, et quand elle aura enfanté ses générations, on saura qu'une race nouvelle est apparue, prête au sacrifice, libre dans ses desseins, forte dans ses mœurs, et que la pauvreté a rendue indomptable.
Jrî.F.s rtE LA Makf.i.kne.
Carpenlias, 28 juin 184'J (1).
Au cours de ces élections de 1848 et de 1849, Jules d<î la Madelène rencontra dans les listes élaborées et publiées par les journaux de Vaucluse le nom d'un demi-compatriote. Fran(;ois Buloz (2), l'ancien administrateur de la Comédie-Française, qui venait de donner
(1) Avignon. Imprimerie .lacquet, rue Saint-Marc. 22. — A la fin du texte on trouve cette annonce : Sous presse. TiiÉoniE de l.\ Révolution. par Jules de la Madelène.
(2) Sur François Buloz, cf. Armand de Pontmartin, Nouveaux samedis. t. XV, p. 279 ; Marie- Louise Pailleron, François liuloz et ses amis, La oie littéraire sous Louis-Philippt.-, Paris, Calmann Lévy, s. d. [1919] (à propos de ce livre, cf. deux intéressants feuilletons de Jean Psichari dans le Bien public, dont le dernier est du 1.3 avril 1919 , et du mémo auteur, François liuloz et aes amis. La Revue des Deux Mondes et la Comédie Française, Paris, Calmann Léw, s d. 1920". On trouvera dans ce dernier volume des renseignements nombreux sur Castil-Blaze et. en lite. un portrait du télèbre critique musical à l'âge de quinze ans.
sa démission, le directeur de la Revue desDeux Mondes. M. Hulo/ était bien né dans la Haute-Savoie, au pied du Grand Salève, à Vulbens (i); mais il avait épousé la fille du cél^bre musicien et critique musical, François-Henri-Joseph Blaze, si connu sous le nom de Castil-Blaze qui, né à Cavaillon, était d'une famille d'artistes très connus, et était par lui-même une illustration de Vaucluse. Non seulement Castil-Blaze y était célèbre par la renommée qu'il avait conquise à l'aris, niais il avait conservé dans son pays natal une réputation toujours vivante par son ardeur à composer des chansons et des cantates et des cavatines en dialecte provençal (2). H revenait souvent dans les environs de Cavaillon et de Garpenlras. Un autre de ses gendres, j\l. Combe, habitait Villes, dans le canton de Mormoiron, dont le père de Jules de la Madelène, le baron Collet de la Madelène, avait été le conseiller darrondissemcnt. Buioz était ainsi le beau-frère d'Henri Blaze de Bury qui, grâce à l'appui que lui fournissait son père avec la lievue des Deux Mondes^ par sa connaissance de la langue et de la littérature allemande, de la musique, par son érudition, par l'élégance de son style, conquit une certaine notoriété comme poète etcommo critique. H nous semble à pou
(1) Vulbens, canton et nrrondisscnicnl de Sninl Jnlion-cn-Cn'Ticvois MnuteSavoie) ; 709 ha))itanls.
(2) « La innsi(iue de son pays, les .Vor/i de Provence nii nus modernes ont tant puisé, les farandoles, l«'s revcyês, le» rondes non transcrites (|ui dnlint du roi lU-né, Castii-Ula/e les avait toutes sur les lièvres et iiu bout des doigts », — dit M" Marie-Louise Paillcron, la pelitefille de François Ijulo/..
près certain que le directeur de la Revue dca Deux Mondes et le jeune auteur des nouvelles parues dans la Revue indépendante se connaissaient dès lors au moins de nom ; peut-être se connaissaient-ils déjà personnellement. Il n'y aurait rien d'étonnant que la note suivante, publiée par le /îe/?///>'//cfl//i r/e Vauc/use, journal avec lequel Jules de la Madelène avait des attaches, n'ait été un pavé lancé sur l'inspiration do quelqu'un « qui avait habité » ou « qui habitait Paris », ou pour mieux dire, du fervent néophyte républicain socialiste, en travers des ambitions électorales de François Buloz.
Nous avons reru, par VEcho du Venioiix, l'importante nouvelle que le gendre de M. Castil-Blaze brigue auprès des électeurs vauclusiens le mandat de représentant. Certes, au fort de l'agitation électorale, au milieu de laquelle nous vivons depuis quelques jours, il n'y avait rien de plus propre que la candidature de M. Buloz à dérider nos fronts, à faire sourire les hommes les plus préoccupés de la question du moment.
IS Eciio du Ve)itoax n'a. pSiS haihiié Paris, et ne connaît pas l'homme dont il parle qu'il recommande si vivement. iMais nous, nous devons avertir nos amis de Carpentras qu'on leur tend un piège en leur représentant M. Hulo/. comme une sommité. C'est une nullité de premier ordre qu'on devrait dire, et le nommer, ce serait faire rire aux dépens de l'élu et des électeurs.
L'E'c/io suppose que la direction de \a. Revue des Deux Mondes et le frDilenient avec les hommes politiques les plus éminents a dû donner à M. Bulo/. une certaine habileté ! Hélas ! le gendre de M. Castil-Blaze a longtemps dirigé le Théâtre-Français, et cela ne l'empêchait pas d'être
en littérature dramatique dune ignorance proverbiale. Tout le Paris littéraire a vu, dans le cabinet d'Alexandre Dumas, la fameuse affiche où M. lUiloz annonçait : Cinna^ tragédie en cinq actes et en vers, par Monsieur Racine ; tout le inonde se souvient des articles insérés, il y a quelques années, dans la Démocratie pacifique, et où M. Ruloz était estimé à sa juste valeur. Le département de Vaucluse n'est pas précisément le refuge des candidats impossibles, et il saura bien le prouver (1).
Le Républicain (//■ Vaucluse rappelait une accusation d'ignorance à propos de Cinna^ qu'avait formulée Alexandre Dumas pî^re au cours d'articles publiés dans \di Démocratie pacifique {2), s\iiVd.iià\"<imd.{'\{\ue^ : « Un jour on se dira comme l'une des choses les plus curieuses qu'ait enfantées lechaosdans lequel nous vivons, qu'il y a eu un petit-fils de Louis XIV et un successeur de Colbert qui ont rais à la tète de l'art dramatique en France un homme, qui ne savait pas que Ciîina fût de Corneille. » Plus tard, Buloz dans une réponse (|uil fit insérer, par sommation d'huissier, dans le Mousfjuetaire du 2(i décembre 18.*>3, renvoya l'erreur de l'affiche à l'imprimerie de la Comédie. En retour, il rappela que, dans des « Impressions de voyage au Sinai » que Humas rédigeait pour la Hevue de Paris sur les notes d'un peintre de mérite, Adrien Dau/ats (3), il avait écrit ; La pile de Volta, ce minerai fju'oîilrouve dans /e*:
1) Le RipuhUcain de Vai/c/iisf, jeudi 19 .nvril 1848.
(2) La Démocratie pacilii/ue, 27 novembre. 4, r>, (i cl 20 décembre
<',\) L'ouvrage, signé de Dau/.iits cl d'Alexandre Diimiis, pnrut sous le litre de Quinze jours au Sinai.
entrailles de la terre, lîuioz tit disparaître ce formidable lapsus scientifique. ,
Je m'attendais, disait-il dans cette lettre, à un remerciement de l'écrivain à qui je rendais ce service d'ami. Eh bien! non, il vint au contraire me faire un vif reproche de mon coup de ciseaux, tant il soupçonnait peu qu'il eût jamais existé un grand physicien du nom de Volta ! Vous conviendrez que cette belle découverte minéralogique valait bien cependant celle qui attribuait Cinna à Racine. Encore a-t-il fallu que vous m'ayez de nouveau cherché querelle sur mon peu de savoir, à moi qui oublie si parfaitement votre grande science et votre riche imagination, pour me décider à faire part au public de cette petite anecdote qui ne doit certainement pas être sortie de votre mémoire et que nous nous racontons quelquefois entre nous, à la Revue, comme un souvenir d'un autre temps (1).
François Buloz, candidat malheureux aux élections de l'Assemblée constituante, se présenta à celles de l'Assemblée législative en- 1849 dans le Vaucluse. Le Mémorial de Vauclitse du 2 mai 1849 le mentionne comme membre du Comité constitutionnel républicain de ce département ; le môme journal du 9 mai suivant l'inscrit comme faisant partie du comité constitutioimel napoléonien. Il soutenait vigoureusement sa candidature et faisait une profession de foi où il se ralliait très énergiquement à l'acceptation de la situation nouvelle qu'avait créée l'élection de Louis-Xapoléon à la prési-
(1) Marie-Louise Pailleron, lihr. cit.. p. 27A.
dence de la République, le 10 décembre ISiS, et au maintien intégral de l'ordre par cette acceptation :
On n'attaque que les ennemis qui sont réellement redoutables. Aussi la candidature de M. Bulo/, à mesure qu'elle prend des forces nouvelles, est battue en brèche sur tous les points. II n'est pas de manœuvres qui soient négligées pour égarer l'opinion publique sur le compte d'un candidat qui a été accueilli par les sympathies de tous les hommes intelligents du département, à quelque parti qu'ils appartiennent. Après avoir essayé de le faire repousser comme inconnu et puis comme étranger, voyant que de pareils moyens ne prenaient pas, et que les chances de M. Huioz augmentaient de jour en jour, on est allé jusqu'à direque la liste ducomitéconstitutionnelétaitdésorganisée et enlin que M. HuIoz se désistait de sa candidature. Tous ces bruits, de quelque côté qu'ils |)artent, sont également dénués de fondement, et ne doivent en rien atTecter les nombreux amis que M Huloz compte déjà dans ce département. Nous les avertirons même que le résultat est tout autre qu'on attendait, l/opinlon publique, indignée de toutes ces mantruvres, maintiendra sa confiance à celui qui, par son travail, son caractère et son intelligence, a su conquérir une si grande estime parmi les hommes éminents de notre époque. Le bon sens public sait faire justice de toutes ces ruses, de tous ces artifices. Toutefois M. Huioz, voulant (|u il ne reste aucun doute sur ses intentions et sur les principes qui feront constamment la base de sa conduite politique, vient d'adresser au.\ électeurs de Vaucluse une nouvelle profession de foi (|ue nous sommes heureux de [)ouvoir insérer dans nos colonnes et qui répond catégoriquement à toutes les insinuations pariesquelle.s on essaie d'égarer l'opinion publique et d«' miner sa candidature.
Electeurs.
Le Comité électoral constitutionnel m'a fait l'honneur de comprendre mon nom parmi ceux qu'il désigne à vos suffrages. Ce choix m'impose le devoir de renouveler devant vous les déclarations de ma précédente circulaire et de dire encore une fois toute ma pensée sur la situation présente telle que je la comprends au double point de vue de l'intérêt général du pays, comme aussi de lintérêt particulier du département de Yaucluse.
Paix à l'extérieur, paix à lintérieur, pour que le travail fructifie, pour que la richesse s'étende et pénètre dans tous les rangs, pour que les institutions s'améliorent et soient réformées sans secousse : voilà notre premier besoin, voilà le résultat principal que l'Assemblée législative devra poursuivre en dehors des rivalités de parti.
Je ne suis point un homme de parti. Je repousse et repousserai de toutes mes forces les tentatives qui auraient pour but de faire triompher une faction par la violence et d'allumer en France des luttes désastreuses. Avant l'intérêt de tel ou tel prétendant, je place l'intérêt supérieur de l'ordre, protecteur du travail de tous. L'ordre qui permet au riche de jeter son argent dans la circulation, c'est le capital de l'ouvrier, c'est le patrimoine du pauvre.
Homme de travail moi-même, je sais mieux que personne le prix du travail et de l'ordre qui le rend fécond, et en plaçant au premier rang cette garantie de prospérité, je suis sur d'être compris par vous, agriculteurs, industriels, commerçants, qui, par vos labeurs, avez su faire de ce département un des plus riches de France.
Depuis quelque temps l'agriculture est écrasée. Les années 1846 et 1848 ont été funestes. Les rentrées sont nulles et les impôts sont plus lourds. Comment relè-
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veroiis-nous le crédit agricole ? Comment s'écouleront les produits qui font la richesse de ce département et qui, pour la plupart, s'exportent à l'étranger ? Comment rendrons-nous l'essor au commerce et à l'industrie si nous avons la révolution au dedans, la guerre à Textérieur ?
.le pense qu'en dehors de la situation que nous a laite l'élection du 10 décembre, il n'y a que troubles, déchirements, malheurs incalculables. L'élection du 10 décembre a fermé la porte aux partis en les groupant tous autour d'une même idée réparatrice, l'idée de l'ordre. Elle a fondé la sécurité publique. Nous achèverons de la consolider en maintenant résolument le gouvernement de la République ti une égale distance de tous les partis extrêmes.
Conserver et améliorer ce qui existe vaut mieux que détruire sans savoir ce qu'on pourrait reconstruire plus tard. Les révolutions ne nous sont pas heureuses ; nous n'en avons que trop l'expérience. Klles coûtent cher, vous le savez.. Sous la Restauration le budget s'est accru ; après 1830 il s'est accru encore ; 1848, à son tour, l'a augmenté. Qui peut [jrévoir le chifTre auquel le porterait une pertiirl)ation nouvelle ?
Pour mon compte. Messieurs les électeurs, je ne reconnais pas pour vrais patriotes ceux qui, sous prétexte de rechercher un élat meilleur, ne craindraient pas de lancer le pays dans de périlleuses aventures, et si vos suffrages me portent à la représentation nationale, ma devise sera ^ Respect et maintien de la constitution contre toutes les factions, contre toutes les attaques, de quelque côté qu'elles se produisent.
!■ . iiri.d/ ( I ).
(1 h'.ih» du \rntoti.i, 1-' iii:ii lH4it.
Malgré toutes ces belles phrases, François liulo/ fut pieusement laissé sur le carreau de la politique parles électeursdu pays comtadin : il obtint 2.37G voix (1). Jules de la Madel^ne, écarté, commo François Buloz, de la vie publique par ce grand ignorant des lettres et des sciences et de toute la véritable vie intellectuelle qu'est le suffrage universel, n'en continua pas moins ses travaux littéraires. L'ami du jeune écrivain que nous avons déjà mentionné et que nous retrouverons plus loin, Jean Wallon, publiait en 18i9 une Hevue critique desjownaux publiés à Paris depuis la révolution de Février (2). Il y rangeait Jules de la Madeléne dans ce qu'il appelait « l'école littéraire socialiste » dont pour lui les chefs étaient Eugène Sue, Esquiros, Louis Blanc, et dont les personnalités secondaires étaient, avec Jules de la Madelène, Villegardelle (3), Lachambeaudie (4), Crubailhès, H. Ménars de Sendroville,
(1)M"' Marie-Louise Pailleron donne d Inlcressants détails sur demandes de protection, de secours, de décorations, qu'adressèrent les gens de Vaucluse à François Huloz. Remarquons cependant que la petite-fille de Bulo/ ne parle point de Téeliec de son grand-père près du collège électoral de Vaucluse en 1848.
{2 Itevue critique di's Journaux publiés à Paris depuis la révolution de Février jusqu'à la fin de décembre, par Wallon. Extrait du Bulletin de censure. Examen critique et mensuel de toutes les productions de la librairie française, revue indispensable comme avertissement aux familles contre les erreurs de l'époque On s'abonne à Paris, au Hureau du Bulletin de censure, rue des Grands-Auguslins. u" 7, 1849, p. ()5.
(3; Villegardelle avait publié en 1845 une Histoire des idées sociales avant la liévolution.
4) Lachambeaudie, saint-simonien, auteur des Fubles populaires.
Ch. Deslys (1), Paul Bochcrv, Charles Baudelaire, Pierre Dupont, l'abbé Constant (2), Greppo, J. Viarl, Claude Genoux (3), Bougane, Sylvestre, M°"^ Adèle Esquiros, Gay, Fossoyeux, Eugénie Niboyet (i).
Dans cette môme Hevur critique, Jean Wallon trace un tableau extrêmement intéressant de cette jeune littérature dont Jules de la Madelène était alors l'une des espérances. Comme on va voir, le doux Colline, le pacifique Colline n'était pas toujours (endre pour ses anciens amis de lac Roh5mo ». aussi bien pour Murger que pour >sadar, pour son compatriote et condisciple Champileury (o) que pour Jules delà, .VIadel^ne :
(1) Ch. Deslys. avt;c S.iviiiien Lnpointe, avait doniii- en liS48 les Prolétariennes. /
(21 L'nbbô Alphonse-Louis (^.onslanl, nVlanl ciicnro «juc iliai-rc, fui interdit par l'autorité cTcli-Niasliqui' poui- quelques publications hardies. Il devait, sous le pseudonyme d Kliphas Levi, — transformation, sans doute, d'Alplionse-Loiiis, -- aequérir quelque célébrité dans la pbilosophie occulte. Il avait, après avoir été interdit, épousé, en 1848, M"* (^adiot, connue plus tard sous le nom de Claude \'ignon. à la fois sculpteur et écrivain, (jui, après l'annulation de son premier niaringe, épousa Maurice Kouvier. L'ex-abbé Constant, devenu niarcliand fruitier, mourut au mois de mai 187.'), après avoir fait su soumission à rKglisc.
(3) Claude (ienoux, • littérateur, ramoneur, colporteur, mousse au long cours, commissionnaire, aide-ma(,'on. soldat, matelot, puis ouvrier compositeur ; sa vie n'est qu'une suite d'incidents extraordinaires ; il Bt deux fois naufrage lors d'un voyage en Amérique. » (A Dantès. Dictionnuire hiognifihiiiiir et bibliographiijur. Paris, 187Î), p. 379.) Au montent où .Jean \\'nllon écrivait, Claude (ïenoux avait publié ses Mèinoirrs d'un enfant delà Sauoie, 184*i. in 4*.
(4) .M"' lùigénie Niboyet avait fondé en 1844 la l'itix des Deux Mondex. \in 1848, elle prit part au mouvement féministe, présida un club féminin et collabora à la Voi'.r des feninivs. .Son lils Paulin Niboyet, dans son li\re la Heine de l'Andahiusir. Souvenirs d'un irjour n Sti>iUe, p. 1(K), cite d elle un ouvrage De la peine de mort qui. dit il. •• fait suite ft la longue série de ses études humanitaires H p/ii7o.io/)/iii/iir.i t.
(.'> Cf. kur (^.hampfleury Hené I.avaud, ancien élève de l'Ecole normal)supérieure, agrégé des lettres, La getite ville d'après Champfteury , discours
Si je passais en revue la plupart des jeunes gens qui cherchent à se produire, je pourrais montrer comment ils ont perdu peu à peu ce qu'ils avaient d'original et de naïf dans le cœur.
Le premier qui se présente, c'est Tournachon (1), lisez Nadar, dans la Revue oo?)iJ(^ue. On dit qu'il a eu du talent autrefois. Je ne l'ai point connu à cette époque, mais depuis il est arrivé du paradoxe au doute, du doute au non-sens, et aujourd'hui le voilà socialiste démocrate rouge; quelque jour il essayera du roman comme je veux dire, dans le genre Eugène Sue.
M. Théodore de Banville a pris au sérieux l'école du paradoxe. Son amour exclusif de la forme l'a poussé à vouloir ressusciter le paganisme, et il ne s'aperçoit pas qu'il est chrétien malgré lui sans le savoir. Il a du talent en vers, mais rarement de l'esprit en prose ; cependant sa grande préoccupation, c'est de chercher de l'esprit et, dans cette recherche, il perd ce qu'il a de vrai, de bon, d'original dans le cœur.
A force de louer dans Champtleury l'esprit qu'il n'a pas, on lui fait perdre celui qu'il a, et celui qu'il a vaut infiniment mieux que celui qu'il veut avoir. Ses premières nouvelles ont quelque chose de vrai, de naïf, de sincère qu'il ne trouve plus aujourd'hui parce que l'école du
prononcé à la distribution tles prix du lycée de Laon, le '21 juillet 1907, Laon, Imprimerie du Journal de i Aisne. 1907 ; Jules Adeline. Quehiues souvenirs sur Chumpflenri). Rouen, 1902 ; Paul Kudel, Chanij)lleiiry inédit, Niort, L. Clouzot, 1903 ; .Iules Troubat, In coin de littérature soiij le second Empire, Sainle-Iieuve et Champ fleur y . Paris, Société du Mercure de France 1908. Dans une lettre du 15 mai 184j, Chainplleury écrit à sa mère : c Tu crois que, si je ne t'écris pas, je ne pense pas à toi. Tu te trompes. Je parlais de toi, il n \- a pas encore quinze jours, avec Wallon, qui a le bonheur de vivre heureux avec sa mère... » (p. 52 53).
^1) On trouve, dans le Mémorial de Yaucliise des 25 et 29 juin, 2 juillet 1848. des articles de Nadar signés de son véritable nom : Félix Tournachon. —
doute la conduit à douter même de son talent et des sentiments purs et vrais qui sont la vie de Tâme.
Murger (1) était poète; maintenant il ne croit plus à rien ; cependant il lutte encore contre lui-même et se demande sans cesse s'il sera quelque chose, s'il sera lui, ou s il se donnera corps et âme à l'école Alfred de Musset, la pire de toutes les écoles, celle qui traine tout dans le ruisseau.
Pierre Dupont avait fait quelques beaux vers. Le contact de l'école républicaine du non-sens l'a rendu démocrate socialiste. Aujourd'hui ce n'est plus que le chanteur officiel des banquets révolutionnaires.
Jules de la Madelène avait écrit quelques jolies choses avant la révolution de février ; mais il était né démocrate, et voilà qu'il s'est jeté à tête perdue dans le socialisme.
(1) Sur Henry Murger et ses alentours, on peut consulter Alexandre Sclinnnt', Soutien irs de Schaunard, Paris. Charpentier. 1887; Armand de l'ontniartin. Les jeudis de M"' (^liarhonnraii, dans lu Semaine des Inmillet '18.'>it-18G0). Paris. Lecoftrc, 18(i<), p. lid.') .1 suiv., «t Paris. Cahnann- Lévj-, 1862, p. 117 ; l'article d'Kii^«"-iic Muller dans In liiogniphie ttnioerielle de Midiaud. Paris, \'iv<"'s, s. d.. t. XXIX. p. 609, et d'Armand Lcbailly sur Armand Lcbailly, cf. Henri Lardanchet, Les enfants perdut du ronutnlisine. Paris, l'errin, 1!(0."), p. 'J48| dons la Sniivelle biographie générale de Didot-H.ifcr, Paris, Didol. IWll. t. XXXVI, col 1.002; .Marie-Louise Pailleron, Fninrois Uiiloz et ses amis, Paris, (^almann L«-vy. 11I19, 1). .■U8 »t suiv ; Ch. de Hicaull d'HériiauIt. Murger et son coin, souvenirs très vagabonds et très personnels, Paris, Imprimerie de la Vérité, 15, rue de N'alois, Louis Trémaux, 18î)ti ; Philibert Audehrand, Les derniers jours de la Huhrme, souvenirs de la nie littéraire, Paris, 190.'» ; Firniin Maillard I-'ri'déric Prieur). Les derniers buhémes, Murger et son temps, Paris, 1874 ; (îustave Lanson, Manuel bibliographiiiue de la littérature française moderne, Paris, Hachette, 1912, I. IV, p. \X\'l.
Pour l'appréciation de l'o-uvre littéraire de .Murger, cf. Levallois, Critique militante, Paris, Didier, 18r>.'{, p. ;J91 ; (iustave Mcriet, Portraits d'hier et d'aujourd'hui, Uéalistes et fantaisistes. Pari». Didier, 18(51. p 43; les Lettres de Junius, Paris, Dcntu, 18<)2, p. .'J7 et suiv.; Cuvillier-I-'Ieury, Dernières études historiiiues et littéraires, Paris, .Michel Lévy, 1859, I, I, p. 27r>-278 ; Comte de Mouy. Les jeunes ombres, Paris. Machette, 18f»5, p. 36,3 : Mfjr Haniiard, Le doute et ses victimes, F'aris, Poussielgue, 1909. p. 411.
Qu'est devenu son talent? Où est allée toute cette poésie qu'il avait dans le cœur?
Charles Baudelaire, ou Baudelaire du Fays, ou Pierre Defays a fait deux volumes de critique sur les salons de 1845 et 1846, une nouvelle, le Funfarlo, beaucoup de vers, et quelquefois de beaux vers ; aujourd'hui nous voyons annoncé, dans l Echo des marcJtxinds de vin, les Limbes, pour paraître le 24 février, à Paris et à Leipsick. Ce sont sans doute des vers socialistes, et, par conséquent, de mauvais vers. Encore un devenu disciple de Proudhon par trop ou trop peu d'ignorance.
Je pourrais en citer dix autres ; mais je ne veux vous parler que de ceux dont vous rencontrerez le plus souvent les noms. Tous, depuis quelques mois, semblent avoir perdu la tête, ne plus croire à la littérature et se jeter dans le socialisme, sans voir que le socialisme est la négation absolue de l'art. Tout ceci n'est-il pas bien triste ? Que pouvons-nous attendre de l'avenir ?
Et moi qui les aimetous beaucoup plus qu'ils ne s'aiment entre eux, ne dois-je pas leur dire qu'ils se perdent et qu'ils se noient sans espoir? Ne dois-je pas signaler aux lecteurs qui veulent étudier la maladie morale de notre époque les causes qui étouffent le talent dans son principe et traïismettent le mal d'une génération à une autre? Je n'ai pas eu dautre but.
L'ordre se rétablit en France. La paix entra aussi dans i'àme de Jules de la Madelène. Une fois qu'il fut marié avec M"^ Laure-Magdeleine Arnaud, sa pensée abandonna les rêves et les utopies du socialisme pour se donner aux doctrines et aux pratiques du catholicisme. Si les faits ne se passèrent pas tout à fait comme
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Henry de Pène nous les a indiqués, sa femme cjut contribuer fortement à cette modification de ses pensées. Ajoutons à cette influence les méditations que pouvait provoquer un état presque constamment maladif qui provenait sans doute d'une jeunesse qui avait été orageuse et misérable. D'ailleurs son ami Jean WalloUi qui n'avait pas encore versé dans les intransigeances d'une iiétérodûxie gallicane et janséniste qu'il manifestera plus tard assez bruyamment, devait aussi l'encourager vivement à cette évolution.
Pourtant il semble que dans ce ménage, avec lequel vivait la mère de M"" de la Madclène, il y eut tout de suite des nuages bien sombres, la perte d'un enfant, des ennuis d'argent, une incapacité radicale de Jules de la Madcléne à s'occuper de la vie matérielle, une complète incompatibilité d'bumeur entre le gendre et la belle-mère, la santé très chancelante du jeune écrivaip, très probablement phtisique. Aussi ses amis, son frère môme, l'cngageaient-ils, dans l'intérêt de son mieux-èlrc physique et dn sa tranquillité d'esprit, comme de son travail et de sa production littéraire, h se séparer, avec sa femme, de sa belle-mère. C'est ce que nous indique une lettre, par malheur non datée, de la femme de l'écrivain. M™' Laure de la Maddène, à Jean Wallon ou, avec une trbs grande dignité, vraiment, elle se refuse à celte séparation, aussi bien pour des raisons de sentiment et de gratitude envers sa mère qu'à cause des exigences de la vie matérielle dont son mari ne se rendait pas compte et qu'oubliaient trop facilement les amis de son mari :
Je reçois à l'instant votre lettre, Monsieur, et malgré le serrementde cœur qu'elle me fait éprouver, le souvenir de votre dévouement et voire intérêt pour nous me donnent le courage d'y répondre.
Je n'ai nullement l'envie de me révolter, Monsieur, contre l'idée de soumission que la femme doit à Miomme. Je ne m'en occupe même pas; je n'accepte pas la soumission comme chose due, mais comme chose offerte du fond du cœur. Je ne regarde pas tous les maris comme des êtres supérieurs, mais tant que jai pu sentir du bonheur et de la fierté, la haute supériorité du mien m'est apparue tous les jours comme un bonheur pour moi. Je ne me sens nul désir de commandement, et j'aurais été soulagée si Jules eût voulu diriger mes actions une à une; mais ses idées élevées l'ont toujours éloigné des choses matérielles, de la vie positive. J'ai donc été obligée d'en prendre la direction. Je n'aurais pu le faire seuîr, Monsieur, de nombreuses occupations me retenaient à la maison et d'autres occupations m'appelaient au dehors. Heureusement pour Jules et pour moi, ma mère s'est trouvée à mes côtés, nous aidant de son temps, de ses conseils et de sa bourse. Elle a tout sacrifié pour nous, elle a fondu sa vie en la nôtre. Je puis vous affirmer. Monsieur, que ma nière n'a jamais eu d'antipathie pour personne et elle s'est senti pour Jules une affection profonde que leurs dissidences, loin d'avoir effacée, semblent avoir augmentée.
Maintenant, Monsieur, elle vieqt (l'éprouver un chagrin horrible, elle a supporté une à une toutes les douleurs que Dieu nous a envoyées, et maintenant que nous avons matériellement moins besoin d'elle peut-être, vous voulez que je l'abandonne! vous voulez que je songe au bonheur au moment où Dieu m'envoie un châtiment que je sens avoir mérité en bien des circonstances, et que je songe à des consolations, au bonlieur !
Quant à moi. Monsieur, je me sens disposée à prolonger ma douleur tant que Dieu me le permettra. Je veux chercher toutes les causes qui peuvent expliquer une pareille épreuve et développer, s'il m'est possible, le sentiment religieux insuffisant chez moi. Je désirerais rester ici pour que toutes les impressions pénibles me soient plus fortes, et par conséquent la dure leçon plus présente. Mais, comme je vois Jules soufi'rir de ces mêmes souvenirs, je ferai mon possible pour l'abandonner le plus tôt que nous le pourrons. Seulement vous en comprendrez la difficulté, lorsque je vous dirai que tout ce que Jules a rapporté de son voyage a été dépensé et au delà pendant ces jours terribles, que nous avons encore à payer les médecins et une foule de fournisseurs et que le terme de janvier approche. Quelle que soit la douleur et l'ennui des affaires, on est tenu de penser à ceux à qui on doit avant de donner aux siens certains soulagemens du ccpur. Du reste, pour quitter immédiatement la maison, il faudrait immédiatement en avoir la possibilité.
Quant à Jules, Monsieur, il m'aime assez pour accepter momentanément une situation qui peut lui être pénible et qui se résoudra, je l'espère, sans déchirement d'aucun côté. Ce sacrifice sera pour lui un immense progrès, et peut-être un acheminement vers le petit ange qui nous appellera vers lui de tous ses vœux.
Veuillez, Monsieur, exprimer à madame Wallon mes sentimens affectueux et recevoir l'assurance de ma jirofonde reconnaissance.
Laure de la Madeli:nk(1).
(1 l> ndrosse est ninsi libellic : MnnMcur Wallon, 3, lioukirdle. E. V. — Ln nu- lioiilnnl csl mu- rue <l<- 1 lie .Sniiil- Louis qui vji du qiiiii à la nie de Sailli Louis-cn l'ilr. Celle lellro n'n pus été mise à ln poste.
C'est sans doute à partir de ces déchirements trop aigus que Jules de la Madelène se partagea — très inégalement — entre Paris où le ramenaient parfois sa femme, les souvenirs de sa jeunesse, ses amitiés et ses intérêtslittéraires, — et Carpentrasoù sa mauvaise santé le poussait à résider le plus souvent, et sans doute aussi le désir de fuir les ennuis d'argent et d'intérieur. Sa sœur, M'"^ Camille liarjavel, veuve d'un avoué de Carpentras, belle-sœur du D"" C.-F.-H. Barjavcl, l'auteur demeuré célèbre d'une bio;-bibliographie de Vaucluse (1) que nous avons déjà citée, était heureuse de le garder auprès d'elle et de prodiguer ses soins à ce frère encore jeune qui s'en allait.
C'est aussi au cours de ces déplacements, et surtout pendant qu'il demandait des forces au pays de son enfance, au soleil du Gomtat, qu'il se mita la composition (le son roman, — le Marquis des Saffras, — qu'il proposa à la Revue des Deux Mondes. Buloz, qui connaissait
(1) M. Barjavel, avoué, était le frère du D'' C. -F. -Henri Barjavel, né à Carpentras vers 1805, qui est connu surtout par son Dictionnaire historique, biographique et bihliofiraphique du département de Vaucluse, Carpentras, L. Devillario. 1841 . Il est encore l'auteur de : l>e la circoncision et du baptême au point de vue de la santé publique, Paris, 1844, in-8" ; — Notice sur la uie du P. Justin |.Iean-François Boudin, capucin de Carpentras, 1736-1811] ; — Le seizième siècle au point de vue des convictions religieuses, principalement dans les contrées dont a été formé le département de Vaucluse. (Esquisses historico-philosophique et bio-bibliographique où l'on essaie d'interpréter une inscription gravée sur la tour de la grande horloge d'Apt , Carpentras, Imprimerie Rolland, IHGti, in 8». Il y a à Carpentras une rue Barjavel Dans le Marquis des Saf}ras (p 391 de l'édition Lemerrc) il est fait allusion au P. Justin, sur lequel M. Barjavel a écrit la notice précitée.
Carpentras et toutes les notoriétés du déparloment de Vaucluse, accepta cette œuvre de son demi-compatriote- Un traité fut passé. Le roman devait être livié le 4'''juin I85r>. Ce fut pendant la composition de ce roman que Jean Wallon. — nous le comprenons par une lettre de Jules de la Madelène, — adressait à son ami des encouragements et des conseils, et l'invitait sans doute àlasagesse, lui parlait de rexislenc« tourmentée et de l'horrible fin de ce « pauvre Gérard », de Gérard de ISrrval que l'on avait trouvé pendu au hideux escalier de la rue de la Vieille-Lanterne (1).
iNous ne possédons pas, malheureusement, les lettres que Jean Wallon adressait à son ami La Madelène. Elles devaient être auisi abondantes qu'alfectueuses, et exciter le jeune écrivain à une production plus féconde et pins rapide. Nous pouvons nous faire une idée de la
(1) Cf. Arislide Marie, G^rarrf de Senml. Paris, Hnchcttc, 15)14 ; .Iules Lovallois, Mémoires d'un critiqur, l'nris. Moiilf{rodieii. j. d., p 1U3-10.') ; Kmilf Hcrgeral, rhrojihilc lia ii lier. Paris. Char|nntior, 1879. p. 42-43; Mgr liniinard, Le dotue cl neê t'iclinies, Paris, Poussielj(iit', 190)*, p. 4flr). 4()7 . (.hampllfUry, Les excenlricitéi de Gérard de Seriud, dans la (iazelte de C.hawpflenry. Paris, Mlaïu-hurd, liSôfi, numrro tlii 1*' di-ccmlirc 1H5(), p. 87 . H de (iraiiiiiinry. (iératd de SernaL dans la /feciie /rancot.ic. preniii-ro amu-e, IK."),'!, l. I. p 49-50 : « Cotiriloyon de tous les ppiiples, fils ndoplif de Ions les pays, Gérard de Nerval avait le monde pour palrie, l'univers pour domaine iinrdi et insoueicux pi^lerin, il parlait sans s'inquieler do la ruule. sans songer aux liesnins du voyage, sans prévoir le moment ni les moyens de retour. Puis, un beau malin, à qnehpies mille lieues de In l'Vnnee, rouillant par hasard dans sa poche, il comptait six francs el quel(|ues sous, toute sn fortune, et, pr)ur la première fois, réni^cliissail cpie peut-être il avait manqué de prévoyance... Il n traversé la vie d'iri-bas sans songer nu présent, sans prévoir l'aTO» nir. Pour lui. surtout, nn peut dire (|ue le passé était hier, le présent aujourd'hui, l'avenir demnin. L'Mlnt n voidu se charger de ses funériiilles ; ses amis se chargeront de lui élever un tombeau : Méry n fait son épitaphc. <•
façon dont il l'exlioilail an travail par ce qu il disait h la même époque, sur ce mrme sujet, à (liiarles Baudelaire avec qui il entretenait aussi des relations d'amitié. Au mois de janvier i Soi, il écrivait à l'auteur des Fleurs ri II mal :
Vous ne publiez plus rien, vous avez tort. L'esprit se rouille à la longue. Vous dites en vous-même que je suis un sot ; c'est vrai, mais je n'en ai pas moins raison. Vous pouviez beaucoup, et vous n'avancez pas. MurgeretChamp- Heury ont déjà abattu cinq ou six volumes. Si j'avais de l'argent, je vous achèterais tous vos vers, et je les publierais, rien que pour vous forcera en faire d'autres. Dans l'engrenage des passions ou des amours-propres, des plaisirs ou des besoins, il y a un point où, dès qu'on y touche, on ne peut plus s'arrêter, ni reculer. Il faut toujours avancer et toujours produire (1).
Dans une autre lettre, adressée aussi à Charles Baudelaire, le même Jean Wallon félicitait son ami d'avoir produit, avec les Notes nouvelles sur Edgard Foe, une œuvre qui lui paraissait vraiment et hautement belle. Il le lui dit avec un lyrisme cordial, une variété d'impressions, une richesse d'aperçus qui nous font d'autant plus regretter de n'avoir pas les lettres que l'ex-Gustave Colline envoya à Jules de laMadelcne. Peut-être lui disait-il de ces mots où se confondaient le plaisir intellectuel et l'amitié, comme à Baudelaire: « Mon ami. voire préface est réellement très belle ; j'en suis on<or»- et j'en reste
(1) Cf. Léon Séché, Son Excellence Gustaot Colline, dans les Annalet romantiques, l. VIU. 1911 ; Eugène Crépet, Charles Baudelaire^ p. 457- 458 (Bibl. nal., Ln -", .j3.G.')4). Celle lelire, publiée par Crépcl iM extenso, esl datée du 31 janvier [18.'j4 , 3, rue Houtarel.
tout ému. (juelle belle prose — savante, vibrante, harmonieuse ! — je la lis comme de la musique, la mélodie des idées. » Peut-être, avec la même franchise, lui transmettait-il ses idées sur certains grands seigneurs de la littérature d'alors : « Pourquoi n'avez-vous pas nommé hautement le nid de ces professeurs jurés, — ces Débals, citadelle des cuistres, — ennemis nés de toute poésie? » Peut-être lui confiait-il à lui. romancier, qu'il s'était à la longue tout à fait détaché des romans : « J'ai maintenant une peine infinie à me donner ou seulement à me prêter aux pures tictions, — le côté invraisemblable me choque et m'arrête, l'impossible me poursuit, — et tous les romans sont à peu près dans ce cas, — mêmelesmeilleurs. ('/est une triste infirmité de l'âge, un rhumatisme de la philosophie. » Peut-être encore luidonnait-il aussidcsconseils sur l'art d'écrire : « Permettez-moi donc de vous prémunir contre l'abus des incidentes qui n'est pas encore venu, — mais qui pourrait venir, — gâter votre prose barmonieuse. Voilà bien du pédantisme, — c'est mon état, hélas ! — et je me reprocherais de trahir l'amitié, si je ne pensais pas tout haut. » Peut-être enlin lui signalait-il Baudelaire comme l'un de ceux qui savaient le plus parfaitement manier notre langue de même qu'il représentait ù Baudelaire Jules de la Madclène comme l'un des virtuoses du style français : « Voitssavrz que vous, pour les impressions nettes cl vives, La Madelhxe pour les nuances fondantes, vous êtes à mon sens les deux artistes par excellence, »
Wallon était autorisé à donner de tels conseils, à for-
miiler de telles appréciations. Murger ne l'appelle t-il pas « le Cicéron de la bande »? Charles d'Hcricault remarque qu'à son arrivée dans le monde litléraire do Paris, il n'avait pas du tout les dons du style. Par volonté il était arrivé à écrire « un peu raide, mais correctement et clairement ». Comme on voit, Charles d'iléricault ne se sert pas d'expressions siiperlativement laudatives. Nous connaissons cependant, de Jean Wallon, telle ettelle page sur Pascal que bien des critiques en renom auraient signées ou signeraient volontiers. Austère dans sa vie, il était on môme temps actif et curieux, vigoureusement laborieux et, comme nous l'avons vu, d'une «polyphilie » intellectuelle telle qu'il était informé et pouvait informer les autres sur bien des points.
L'excellent Charles d'Héricault, qui n'est qu'assez peu favorable à Jean Wallon, observe qu'à l'origine l'ami de Murger et de Jules de la Madeléne avait des sentiments d'envie, un grand désir de domination, et que par volonté encore il transforma ces sentiments assez peu brillants, cette psychologie d'ordre inférieur, en sollicitude pour les autres, en obligeance, en désir de protéger, en besoin de prendre en main et de diriger, au mieux qu'il fût possible, lesalfairesd'autrui. La transformation dut être bien complète, puisque iNadar pouvait écrire de lui qu'il était « d'une compassion attendrie pour toute souffrance humaine, comme nos «sensibles» de la fin du dix-huiliéme siècle, angéliquement doux et indulgent à tous ». Cette large et facile bonté l'avait amené à avoir de multiples relations dans le monde littéraire, artistique, politique, à soutenir de nombreux
amis par des services, par des secours, par d'opportunes et obligeantes entremises. C'est dans ce rôle de soutien, de protecteui', de conseiller sincère que rnius allons l'apercevoir à travers les lettres qui vont suivre, de Jules de la Madelène. — lettres qui pous aideront ù mieux connaître le distingué écrivain, qui jettent une lumière assez vive sur sa physionomie, sa nature intime, ses croyances, qui nous permettent de mieux lire jusque dans les profondeurs de cette âme ardente et sensible.
[20 mars 18:)3.]
Carpentras, mercredi.
Mon cher Wallon,
N'allez pas m'en vouloir pour mon long silence; vous êtes l'homme de France qui devez être le plus disposé à m'excnser, puisque, jjrûcesà vous, mon temps ne m'a{)partient plus; c'est par vous t|ue je suis rivé à rnon roman comme un forçat l'est à sou boulet. Vous savez que je ne fais rien à demi; aussi en consriruce '}e donne à mon travail tout le temps que veulent bien me laisser les névralgies, etc. Car vous saurez que je n'ai guère cessé délre malade depuis que je suis ici. Je viens njéiiie de passer une assez mauvaise quinzaine; on tn'a tenu presque tout le temps prisonnier sous ()rélexte d'une espice de llu.xion de poitrine. I.e fait est que je me sentais les poumons et la ph'vre tout à fait repris. Aujourd'hui me voilà à [)eu près lire d'alTaire; on m'assureque j'ai l»esoin de .'^uivre pendant longtemps un certain régime pour me refaire une santé. Mais le roman est là. et je renvoyé le.s Iraitemenls en deçà du délai terrible qui me menace Nous sommes déjà nu milieu de mars, et je me sens poussé l'épée dans les reins
Je nai pas fait tout ce que j'aurais voulu faire, mais j'ai fait tout ce que j ai pu, et, somme toute, cela avance.
Lundi 19 mars.
Ma lettre s'est trouvée interrompue par une grande veine de travail, — ce n'est pas vous qui m'en ferez un reproche. Pour la même raison aujourd'hui je ne vous écrirai que quelques lignes, quoiquej'aie bien des choses à vous dire. Laissez-moi toujours vous~remercier pour vos deux lettres et ne craignez pas de me dire, comme par le passé, de bonnes vérités. C'est là le vrai signe d'amitié. Tout ce que vous m'avez écrit, à propos de ce pauvre Gérard, n'est que trop vrai, et je tàciierai d'en faire mon profit.
Maintenant deux mots à la hâte pour vous donner une commis.sion. Ayez la bonté de passer à l'école des Carmes, rue de Vaugirard, et voyez l'abbé Cruice(i). M. l'abbé Arren (de Metz) ('2) me croyant toujours à Paris, m'a écrit
(1) L'abbé Cruice était né à Clonfert (Irlande) en 18J5. Licencié es lettres, il fut professeur de rhétorique à l'institution de M. l'abbé Poiloup. Il composa alors un Guide pour étudier les ouvrages français compris dans le programme du baccalauréat es lettres, Paris-Lj'on Périsse, 1H42. qu il est curieux de comparer avec les ouvrages similaires d'aujourd'hui. II prit son doctorat à la Faculté des lettres de Paris avec ces thèses ; Essai critique sur l'Hexaméron de saint Basile ci De FlaviiJosephi in auctoribus contra Apionem ajferendis fide et auctoritate, toutes deu.x, Paris. Didot, 1844, in-S" Il devint directeur de l'Kcole des Carmes. Il fui évèqu»' de Marseille en ISfil. Il mourut à .M.trseillc en 1866. Il a publié ; Etudes sur l'Apologue, 1840. in 8 ; — Vie de Mgr Afjre. 1849, in 8° ; — Tableau de l'empire romain depuis les Antonins jusqu'à Constantin, extrait de l'ouvrage de (iibbon sur la décadence de l'Kmpire romain, Paris. Pion frères, 1850, in 8" ; — Eléments de littérature, 18.')1, in-l'i ; — Origenis philosophumena, siue llaeresium omnium confutatio..., Parisiis.excusumTj-pographia Imperiali, 1860, In-S»; — Histoire de l'Eglise de /?onie, 185(), in 8' ; — Origines du christianisme, 18.'j8, in 8'
2 L'abbé L.-V. Arren prit son doctorat es lettres à Strasbourg en 18.Î9 avec ces thèses : Essai d'une rhétorique sacrée d'après Bossuet, et (Juid ad informandos mores oalere potucrit priorum stoicorum doctrina, 'eûtes deux imprimées à Coimar, che^ HoQ'mann, 18iJ9, in-8°.
pour me charger de demander à l'abbé Cruice — ou en Sorbonne — quelle est l'époque de l'examen Je Pâques pour la licence es lettres-.
2" Les ecclésiastiques sont-ils exempts, comme pour le baccalauréat, des droits d'examen et de diplôme ?
'3° Doit-on acheter beaucoup d'ouvrages avant d'entrer à l'Ecole, ou bien à l'Ecole en est-il fourni?
Dites encore à M. l'abbé Cruice que c'est par un malentendu que M. l'abbé Arren n est pas entré aux Carmes au commencement de l'année et que son intention est d'y aller dès les premiers jours d'avril. L'Ecole des Carmes a-t-elle des vacances à Pâques ? Et ne vaudrait-il pas mieux, alors, n'entrera l'Ecole qu'après ces vacances ?
Ayez la bonté, mon cher ami, de m'envoyer bientôt tous ces renseignements, si vous n'aimez mieux les transmettre directement à M. l'abbé Arren, 4, rue Châtillon, à Metz.
A propos d'adresse, redemandez pour moi à M"' Billy le n" de M""^ Jacquinet, rue Sainte-Catherine, et envoyezle-moi. Je lui ai écrit, et je crains que la lettre ne se soit égarée.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi i^i extenso, comme si je vous avais écrit une vraie lettre. Un de ces jours je vous écrirai plus longuement, ne fût-ce que pour vous parler de Rollet, avocat à Orange. A cette adresse une lettre lui parviendrait.
Je l'ai vu, je lui ai donné voslivres dont il a grand besoin. Encore un qui tournoyé et retournoye.
Adieu, mon cher Wallon, mille choses aiïectueuses à vous et aux vôtres ; ne m'oubliez pas auprès de M. et de M"'* Mouzin. Avez vous lu Paruch? disait La Fontaine. Et moi je vous crie de loin, à Vl""= Wallon t>iirtûul : — Avezvous lu Bourdaloue '.'Je viens de le découvrir, absolument comme Murger découvrit Homère il y a cinq ans. Voilà le vrai prédicateur de carême. Il faut absolument que
j^jme Wallon se mette à le lire d'ici à Pâques, mais tout au long, et non en l'écrémant du bout des lèvres, comme on fait pour un bon vieux livre.
Tout à vous.
La Madelène.
Ecrivez-moi et longuement. — En fait de journaux, je n'ai encore lu ici que la Revue contemporaine (\).
[24 mki 1855.]
Jeudi.
Deux mots à la hâte, mon cher Wallon, — d'abord pour vous donner signe de vie, ensuite pour vous remercier de vos longues lettres que je trouve encore trop courtes, et quoique je ne vous envoie que des billets en réponse, continuez toujours cette correspondance qui touche à tant de questions vraies. J'aurais bien des choses à vous dire sur tout cela, mais vous me pardonnerez mon laconisme, en songeant que je suis enfermé dans mon roman et qu'il faut que j'en sorte à tout prix. Dici là je n'ai pas le droit d'écrire une page. Me voilà bien près du délai fixé. Je suis très avancé et j'ai déjà derrière moi bien des chapitres récrits d'une manière définitive. Je compte écrire ces jours-ci à M. de Mars pour lui dire où j'en suis et lui demander encore un délai de deux ou trois semaines — car j'aimerais
(1) Adresse : Monsieur Jean Wallon, 82, rue Saint-Louis en-l'hle. Pari*. Le timbre de la poste, au départ, porte : Carpentras, 20 mars 55. — La Peoue contemporaine était un recueil bimensuel qui avait été fondé en l<Sôl par de Belval, A. de Galonné et Nettement pour soutenir l'Kglisc et la monarchie. Cf. le marquis de Belleval, Souvenirs de ma jeunesse, Paris, Lechevalier, 1895, p. 115 et suiv.
mieux lui remettre le tout à la fois. Voyez-le toujours pour le disposer d'avance, afin qu'au 'M mai je ne sois pas condamné à quatre mille francs d'amende, plus la hart et la i)endaison. Dites-lui que, si les 250 francs qu'on m'a avancés sont un obstacle à un répit, ces 250 francs lui seront renvoyés à la fin du mois (1).
Touchez cette question des 250 fr^cs avec lui, si c est nécessaire, car dans ma lettre je ne compte lui parler que de la question littéraire.
Répondez-moi sur ce point, — et bientôt, — alin que votre lettre m'arrive avant que j'écrive à M. de Mars.
Adieu, mon cher ami, je laisse là ce billet pour rentrer dans un chapitre très ardu que j'ai débrouillé cette nuit.
Tout à vous.
La Madelène.
(1) Bu1q2 ('tait e|)i\(!ini (les i|ian<iue!> sic parole v.l (l(>s rclardb. Il écrivait à MiirgiT. le 2.') mai 1<S.'>5, nu nioincnt iiu-nie où Jules de In Mndclène s'iiiquictiiit & propos do son roiiiaii, et, comme on le peut voir, non sans ruibon : « ... Je runinrque avuc plus de peine encore que vous ne donnez pas ce que vousavei pronii'i qui" von» ne purniskex pu» vquspréo'ccuper assez des époques fixéçs pnr vous-même. <iuc vous ne vous souciez guère des lettres de M. de Mars, (|u on ne vous voit pas du tout, que nous voMs altendon!». etc., etc. etc. A vous cependant F. Biloz. » Murger flésnrme son directeur fl ri>{ide çt-nseur en lui prQpiettaitt d^ travailler: <• Je voudrnis aller à .Mjrlotte pour le mois de neptemlire, et vous livrer unci nouvelle .le suisg^n<*. • Je vous demande une a\anee do l.SO francs, •le n'ai pas d nuire rfskOiir<''e aoluellp qiie la lieime. * \i\ dans une autre lettre à iiulo/ " N'ayant pas d autres ressources pour vi\rc que ma plume, j ai drt, pour exister, iletiinnder h l'emprunt ce que le travail aurait dik me donner plut lmnor;)blumunt ; il un résulte pour moi une espèce d'humilinlion qui n'est piis «•Irangère h celle maladie mornie qui cause mon impuissance ■ Hulo/. consent vers IH.'iG uni- nvance h \li\\itgçr : I' Lt'i-deitsus M. (ierd^s li! caissidr dP la /{ri'M* i/if (km ifçiide.^i lu'a cmmciiè aupiAs do sn saiiitu Himoirti et m'a çniupli; l.'KMI friMUs, dont iiH l>Hlet d^Airr que j' ni du r«'>J«''»<'r rtligifU»$HftU. » {{l(. \larie-l,uuise l'aiHeron, {''ranfoit H^hz ri ici qi/ii«, l'aris. ('alniann- I^tévy l'JV>'|. |t 148 cl suiv.) Il y a là une situation et une géno tout it fait semblobles à celles de Jules d« lu .Mtidelèna.
N'oubliez pas de présenter tous mes respects à M-"^ Wallon
Babou ne vous avait pas trompé. J'étais à Paris et je n'y étais pas. voilà une réponse digne de l'oracle de Deîpbes et qui sera très compréhensible en son temps.
Je rouvre ma lettre pour vous rappeler, à propos de ce que vous m'écrivez très justement sur vous-même à l'occasion de Lamennais, pour vous rappeler cette maxime de l'Apôtre : « La colère de l'iiumme n'accomplit pas la justice de Dieu. »
Ecrivez à RoUet (1) à cette adresse : avocat à Orange (Vaucluse), tout simplement. L'ne lettre de vous lui serait très utile dans cet état d'esprit semi-panthéistique où s'est arrêtée s^ nonchalance (2).
[Carpentras, 28 mai 1855.]
Mon cher Wallon,
Lundi
Je reçois votre lettre et je relis le traité. Il dit formellement : avant le I^'' juin. Il n'y a donc pas à chercher que-
(1) Jules de la Madclène avait probablement connu à Paris cet avocat d'Orange. Ce doit être Patrice Rollet qui a ])ublié avec Sainl-(ienez une brochure : De l'assistance publique, son passé, son organisation actuelle. Hases sur lesquelles il conviendrait de l asseoir à l'avenir. Paris, Guillauniin. 1849. Ce M. de SaintOenpz était en 1848 adminisiruleur (j^ bureau de bienfaisance et premier adjoint provisoire du X« arrondissement. Cf. le journal V Assemblée nationale du jeudi 8 juin 1848, p. 2, col 2 et 3.) Seul, Patrice Kollet a publié : De la vie et des écrits de .M. le comte de Gasparin, notice lue, dans sa séance mensuelle du 4 janvier 186.'}, à la Société d'agriculture, sciences cl arls d'Orange, Paris, S. Haçon, s. d , in-8" ; — Les déclarations de M. liouher. \u t. V de la Hevue française, 33* livraison, 1 'juillet 1863, p. 273, est un article de Patrice Kollet sur Le monde romain et ses rçcenis historiens . Il a fait dqns ce même recueil la Hevue des I^evues du 1"" ni»i au 1" septembre 1863.
2) Adresse : Monsieur Wallon, 8'2, rue Saint-Louis en-l'lslc, Paris. Le timbre de la poste, au départ, porte : Carpentras, 2-i mai 55.
relie. Si j'ai signé, tant pis pour moi.Ilfautdoncdemander un délai de 2 ou 3 semaines, — et surtout, j'y tiens beaucoup, proposer de ma part le remboursement des 250 francs avancés, si cette question d'argent fait la moindre difficulté. Gela me gênerait beaucoup d'envoyer cette somme, mais je le ferai dès qu'il le faudra. Je tiens beaucoup à ne pas donner prise sur cette question d'argent.
Ayez donc la bonté de passer à la Revue, mon cher ami, et mille pardons pour tous les ennuis que je vous donne. Pour écrire à M. de Mars, j-'attends votre réponse.
Adieu et merci.
Tout à vous.
La Madelène.
Ne m'imitez-pas. Ecrivez-moi longuement si vous en trouvez le temps.
Reçu le Journal des Débats. Merci (1).
Marseille, 10 juillet [1850].
Mon cher Wallon,
Je compte arriver à Paris du 15 au 20 courant au plus tard. Je suis en mesure d'envoyer de la copie (2) à la Jicvur, mii'is je pense que, pour queUiues jours, ce n'est pas la peine d'aventurer un manuscrit. Passez donc chez M. de Mars de ma part. Kxcusez-moi ausai auprès de lui, car je lui avais promis une lettre et je n'en ai rien fait.
(1^ Adresse : Monsieur Wallon, S2, rae Saint- LouÏM-en-rUlc, R2, Paris. — Le liiiibrc «le la posie nu <l<<pnrl. poric : Carpentra», 'JS mai C>5.
2) l'hiliin'-lc (Ihnsifs <<'iii(li)(iie contre c<- mol qui lui p.'iriiil .-ivoir clé lance vers ]KV) : « Dniis l'argot de ce mntérinliMiic vmul (jui di'-shonorail
Excusez-moi, vous aussi, pour la brièveté de cette lettre et répondez-moi à Carpentras où je vais retourner. N'oubliez pas de me dire quelle aura été la réponse de la Revue, — s'ils prennent patience — avec tous mes retardements, etc.. etc.
Adieu, cher ami, mille choses affectueuses à vous et aux vôtres.
La Madelène (1).
Le doux et pacifique La Madelène trouvait encore sur son chemin ce presque compatriote très au courant des affaires, des familles, des personnalités de la région vauclusienne, François Buioz, ce rude lutteur qui, après avoir été compositeur d'imprimerie, était arrivé, par une volonté soutenue, par une persévérante énergie, à un tel développement intellectuel, à un tel tact littéraire, à une telle divination des capacités et des talents qu'il était devenu, dans cette Revue des Deux Mondes dont il avait fait sa vie et sa passion, une puissance sociale et s'était imposé.
Charles d'iléricault raconte que, précisément à l'époque où nous sommes, il épouvantait les auteurs qui manquaient, si peu que ce fVit, à leurs promesses, ou ne
l'œuvre intellectuelle, ce n'était plus de la pensée ou du style que l'on cherchait, c'était un morceau de papier si}{né et ciiargé de caractères noirs bien copiés. » (Mémoires, l'aris, Charpentier, 1877, t. Il, p. 94.) (1) Adresse: A Monsieur Wallon, 82 on 87, rue Saint-Loiiis-tn-lIsle, 82, Paris. — Le cachet postal de cette lettre au départ porte : Marseille, iO juillet bS.
— Ot) —
lui apportaient point la copie promise pour tel jour, ou ne lui paraissaient point apporter dos articles favorables aux intérêts et aux bénéfices de la Revue, en les menaçant des foudroyantes colères de 1' « abonné de Tours » qui, bien qu'il portât, paraît-il, le nom plutôt drolatique de Pincliinolle, commentait à grogner (I).
— Voyons, Monsieur Murger, disait iiuloz à l'auteur des Scènes de la Vie de Bohème, vos coquins et vos coquines, c'est bien, c'est amusant, on ne connaissait pas ça. Mais, croyez-moi, on s'en dégoûtera bientôt, car c'est dégoûtant; entre nous, quand on ne peut pas faire autrement, c'est bien ; mais notre abonné de Tours commence à s'en plaindre, et c'est un thermomètre que cet abonné.
Que faisait donc cet « abonné de Tours pour terroriser ainsi la Revue et causer quelque j)enr à lame, très résistante, pourtant, de Buioz et, certainement, faire trembler le secrétaire de la rédaction, Victor de Mars?
(1) Cf., outre l««li\xe d«"jà cité de M""* Marie-Louise Pailleron, Fraiiçoit Duloz et sfs amis. La oie littéraire nous I.oiiii- Philippe, Paris, Cnlinaiin- Lév}- 191î)|, enti<"'remcnl favorablo, loiil iialurollciiionl, nu grand pî-rQ de l'nulcur, les Mémoires de l'hilarèli- Chaslcs, Paris, CliarpciitiiT, 1K77, t II, p. 9(1 cl suiv., olrucemcnl sévArei pour Bulo/. roinme pour sa Heviie : « .Jamais rliinocrros n'cul une (.•urnpace pluk «'pai^se, une corne plus solide, un cuir plus invuln<*rnblc Le rt-spccl humain ne le touchait pas. Il avait rcntôtement silencieux du b<i-uf de ses monlaKncs. Il savait attendre, il savait se laire cl pénétrait furlbien <-t irèK avant dans les vice.s des autres. L'économie proverbiale de son pays allait chez, lui jusqu à In ladrerie In plus sordide. . Il chcrch;iil et trouvait des oclionnairesc|u'il associait à son gain lia ainsi entassé dans quclqucscenloines do volumes indigestes des milliers de morccnus de valeur inégale, sans lian, iians philo ■ Sophie, nuiis curieux par l'emnia^asinement colossul. h Lharles d'Héri cault, dans son livro sur Murger, Paris, 1H9G, p. 77, penche vers l'opinion de M" Pailleron : c . . . J'ajoulerni que ce brutal a été méconnu et qu'il n'était pas sans bonhoniic. >
Charles d'Héricault raconte à ravir cette amusante histoire :
A chaque numéro le Tourangeau envoyait, rue Saint- Benoit, une prose hautaine, qui concluait parfois ainsi : n Si la /iet'ue publie encore des articles fanatiques sur le Moyen Age comme ceux de M. d'Héricault, ou sur les basfonds de Paris comme ceux de M. Murger, ou sur les Allemands comme ceux de M. Heine, ou sur les bêtes fantastisques comnieceux de M. Louandre, ou sur Spartacus comme ceux de M. Veuillot, ou des articles de bedeaux comme ceux de MM. de Montalembert et de Broglie, mes amis et moi et les abonnés de cette ville et du département nous nous désabonnons. »
— Ma foi, Monsieur de Mars, dis-je, avant de vous arracher les cheveux, il me semble que vous devriez voir si ces abonnés récalcitrants sont nombreux.
Cette pensée lui parut lumineuse ; il consulta les listes d'abonnement. Pinchinelle était le seul abonné que Tours et la Touraine possédassent. On le traita de Turc à More.
Ainsi finit le règne de l'abonné de Tours. Mais il resta célèbre.
Jules de la Madelène parvint sans doute à p^cpser ses retards auprès de Buloz. Le roman, comme on le voit par les lettres précédentes, ne put Hrc livré qu'avec uu peu de retard, — vers le 13 juillet ou je commencement d'août 1855. Il eut enfin les honneurs de la Revue des Deux Mondes où Buloz consentit, peut-ôtre non sans peine, à le faire ydinettre (l*"" octobre 1855).
Ch . d'Héricault raconte qu'il ne voulait soumellre ni lui ni ses œuvres à ce qu'on appelait « le cadre de la
Revue » et, à propos des arrangements, des remaniements, des suppressions qu'on exigeait de lui dans l'un de ses romans, il protesta énergiquement. Victor de Mars (1), ce secrétaire si dévoué à la lievue et à Buloz, et en même temps si bienveillant pour tous, lui dit avec la douceur qui lui était habituelle :
— Les lecteurs de la Revue commencent à être fatigués des scènes champêtres.
— L'abonné de Tours ! s'écria tr^s ironiquement Charles d'IIéricault.
(1) Victor de Mars, d'un caractère très bon et très mélancolique, avait accepté de vivre aux cotés de Hiilo/. a une vie de pénible ilocilité i-t de complet efiFaceinentJparcc qu'il lui fallait nourrir sa mère». « Pendant que je tiens le serf de la rue Sainl-Hcnuit, continue Cbarles d'Hériciiult, il nie servira à donner une dernière preuve de l'élonnantc perspicacité de Buloz. Celui-ci vit, un jour, entrer liniideincnl un jeune honiinc tout maigre, tout pâle, qui venait lui offrir, avec une timidité de lévite, un petit manuscrit. ^ " Hevene/. dans trois jours, dit brusquement l'autocrate. » — « Votre article ne \ aul pas le diable, lui dit-il, (]uand le troisième jour et de Mars furent venus ; mais la Htvttt a besoin d un secrétaire; asseyez-vous là. » — Jamais on n'en rêva un pareil. Hulo^, qui croyait en Dieu, était persuade que le Créateur l'avait fait exprès pour lui. » (Cbarles de Hicault d iléricault, Muryrr et ses amis. Souvenirs Irrs vagabonds et très personnels, Paris, Imprimerie de la Vérité, 15, rue «le N'alois, Louis Trémaux,p. HO, et passim.) C est sous le nom de Victor de Mars que le duc d'Aumalc a publié Alésia, étude sur la septième campagne de César en Gaule, KS.')9, et les Zouaves et les Chasseurs à pied, 1855. Au commencement de sa direction, François Hulo/ avait eu déjà la cbancr de rencontrer un associé et collaboriitrur d'un dévouement infatigable, c'était Félix Honnaire, l'un des 61s du baron l'éiix Honnaire, né à \'itry- Ic-Prançois. ancien doctrinaire, qui avait été membre du Conseil des Cinq-Cents et préfet de l'Kmpire. Cf. sur ce baron Honnaire, Satire sur le baron Félix liottnairr, Paris, Imprimerie de (it-r<Iés, 1846 ; Léon .Séché. Les oriijines d" Conrtirdal. Paris, Delagrave, s d , l. Il, p. 277 ; D' Hobinet, Dictionnaire hislorique et l'ingraplii<iiie de la liévolutton et de l'Eiiipirr, Paris, ». d., t. I, p. '222 ; Marc<'l Mruneau, Les débuts de la Hévoliition dans les départements du Cher et de l'Indre {Î7S9-170Î), Paris, Machette, l'J02, p. 260 et 371. et sur Félix Honnaire, l'a&sociè de Huloz, Marie-Louise Pailleron, François liuloz et tes amis, Pnr^, ,1919;, p. 92 et •uiv.)
— Non. répondit Victor de Mars, ce que je vous dis est sérieux. J'ai déjà eu du mal à faire goûter M. de lu Madelène à M. Buloz ; laissez-moi le temps d'arranger cela.
Charles d'Héricault offrait peut-être alors à la Revue des Deux Mondes cette délicieuse et touchante nouvelle qui s'appelle la Fille aux bleuets et qui parut, vers 1860, dans la Revue européoine (1).
André Godard écrivait, il y a quelques années, dans ses Madones comtadines : « Vous ne verrez qu'en Provence dos hommes d'affaires oublier soudain leurs paperasses pour s'emballer surùne tragédie... Où vraiment éclate la supériorité artistique de l'ancienne Province iNarbonnaise, c'est dans l'enthousiasme de la foule, ouvriers, paysans, aux représentations classiques de liéziers et d'Orange. En quelle autre^ région française réunirait-on vingt mille spectateurs pour s'émouvoir, dans un décor antique de plein air, au chœur traduit des Océanides (2)? » C'est ce trait du caractère provenral et comtadin, la ferveur éperdue pour l'art dramatique, qui a servi de point de départ à ce roman du Marquis des Saffras.
Vers 18i... on avait précisément, dans le Comtat, la
(1) Il arrivait à Buloz de refuser de la « copie • signée des noms les plus illustres. Dans son discours de réception à l'Académie française, du 21 novembre 1919, M. Jules Cainbon rappelait qu'il « avait refusé d'insérer un article de M Cousin sur Kant, parce qu'il ne le comprenait pas, et que le public dont il était ferait certainement comme lui ».
\2) André Godard, Les Madones comtadines, Paris. Perrin,1910, p.26-27.
passion de jouer des tragédies (<). A l'occasion de la lôte ou pliilùt de la vote {2) de saint (juinid (3), on avait joué, à Monlalric, la Mort de César. L'œuvre de Vol-
(1) Cf. Mistral, Mes origines, mémoires et récilxt Pnrîs, Pion, s. d., p. 68-fi9 : « ... En ce temps vers 1847 , dans nos villages, il s'organisait, l'hiver, des rtpn''»enltilion« ronilqiie<i et tragiques, .l'v ni vii joui'i*. par nos paj'sans./a Mort de (^ésar, Zaïre et Joseph vendu par ses frères, lis se faisaient des costumes avec IcS jupes de leurs femmes et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui itime la tragédie, suiviiit. iivec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en cinq actes. Mais on jouait aussi V Avocat Pathelin, traduit en provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telle que Moussu Just, Fresquiero ou la C.o de I Ai, Loii liroiflié bel esprit et Misé tJalineto... \'ers l'Age de dix-sept ans, il me ' souvient d'avoir rempli un rôle dans Gulinelo et dans la Cu de l'Ai, cl même d'y avoir eu, devant mes compatriotes, osscz d'applaudissements.» — P. 105 : « Cet hiver-là, les g*n» étant unis, tranc|uilicM't contents, car les récoltes ne se vendaient pas trop mal, et l'on ne parlait plus, (,'ràce à Dieu, de politique, il s'était organisé, dans notre pays de .Mailiane, en manière d'annisement, des représentations de tragédies et de comédies ; et, je lai déjà dit, avec toute l'ardeur de mes dix-sept ans, j'y jouais mon petit rôle. .Mais sur c«s entrefaites, vers la lin do février, adioU la paix bénie! éclata la Hcvolutioa do 1848. » — On trouvera encore ù Marseille, elle/ Huât, libraire. 54, rue Poradis, le Maniclo vo lo liroulir Btl-Esprit do Pelnbon, Comédie en deux actes et en ver», avct ihusi(|uo, jouée pour la première foil k Toulon en ITS'J (in-r2, 21i* édition), dont parle Mistral.
(2; iote, fcle votive, fête polronnlé d'un village dans le Cominl. Ce mot, dont la forme provençale est voto, n'a point été indiqué par Litiré. A Geoèvc. éh SaToic, en Dauphiiu*. en Languedoc, dans Ife Foref. dans la Bresse et aussi en Provence, d'après Litiré, oïl donne le nom de vogue à la fcte annuelle d'un village, (^e mot de ifogiie parait av<iir une autre origine que vote,
(.3) Saint (Juinid Quinide ou Quiniz). né à \'aison, fui é\èfine de cette ville au vi' siècle. Sa fêle se célèbre le Iti février. Cf. Vie det Saints, par le P. (jiry, corrigée et complétée par I^aul (luérin, Pari^, Palmé, 1862. l. II, p 672-()7;j. Plus loin, les prénoms d'Kspérit, le Man/uîs des Saffra». rappellent les Maints les plus populaires du Comiat CI dt< la Provence. Saint lOI/éar était un pieux seigneur de In maison de .Snbron Saint Siffrein est le patron de l'églixe de (larpenlras dont il a éléévèqur. Cf. Andreoli et Lambert. Monographi* de léglise cathédrale de Saint - Siffrein de Carprutras, Paris, Hdiice, in-/i' . .Saint N'eran fut évèqne de (^avnillon. très populaire daiM le midi, et même dans le nord, sons le nom de saint N'rain. Son corps fut d'ailleurs triin^poih' ilii. ImiiK i\r \n fontaine de Vauclus* à Jargeau, prés d'Orléans.
laire y avait eu un succt^s extraordinaire. T'n potierterrailler(t) de Lamatiosc (2), Elzear-SilIVein-Véran Espérit, celui-là même «|ue l'on appelait le Marquis des Saffras (3), du nom des terrains aU milieu desquels s'élevait sa rustique habitation, fut enthousiasmé. Il résolut de faire jouer celle môme pièce dans son pays de Lamanosc,
C'est autour des apprêts de la représentation de cette pièce et de la représentation ello-mèmô qu'évoltient les divers personnages dece roman. Les uns appartiennent
(1) Ce mol de terrailler, couramment employé par «Iules de In iSIndelène, n'est point indiqué dans les dictionnaires, qui ne donnent que le mot terraille. Oattel, dans son Dictionhaire unioerikl de la langue française, Ljon, .1. Buynand, 1819. t. II, p. 72(1, donne pour tenaille la définition suivante : « Sorte de poterie jaunâtre ou fjrisàtre, qui se fabrique à Escronie, près le Pont-Saint-Ksprit» dans le département du Gard. A Paris on la nomme Terre du Saint-I^ipril. « Le Coniplcment du Dictiotinuire de l' Académie française (ï^niia, Kirmin Didot, 1847), lîescherelle, Littré ont à peu près répété cette définition, en ojoutj^nt toutefois que c'était une poterie « firtc ».
(2) Lamanose est le nom d'une localité imaginaire, peut-él^e foimé, avec un changement dans la terminaison, du nom de Lamanon, village du càntoti d'K5'guièies, dans l'arrondissement d'Arles (f3ouches-du- Rhônc), cil encore, en préfixant l'article l'éminin, de Mnnosque, autre localité provençale, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Forcalquier (Ha«âes-Alpcs\
(3) Saffras, en provençal c bnncs de sable durci », « roches sablonneuses mêlées de cailloulls », d'après .Iules de la Madelène. — Armand de Pontmnrtin, dans les Jeudis de M""^ Charbouneau, Paris, Michel Lévy, liSti'i, p. 221, dit, en parlant de sa commune et de son château des Angles : « Ce petit coin de terre oll're, en miniature, le contraste des pays de plaine et des pays de montagnes l'hi bas tout est fraiciieur, verdure, eaux jaillissantes, gaicouillements d'oiseaux, lu/.ernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe des prés et les iris aux longs coi'sages ; en haut, des rochers, des cailloux, des .va//'ra.s, la stérilité, la sécheresse des landes incultes, des maigres garrigues, quelc|ues épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. » — Précédemment, p. 4K, il disait : n (iigoiulas, c'est un village ou plutôt un iiameau juché tant bien que mal n l'angle d'une colline chauve où la roche calcaire se marie agréablement au saffras, argile durcie par le soleil. »
à la classe tlenii-bourgeoise, dcmi-aristocratiqiio des campagnes, les Cazalis, avec l'ancien lieutenant de vaisseau Jean de Dieu Cazalis et M"* Blandine, une vieille fille toute bonne sous sa rudesse. Les autres sont les représentants de la classe rurale, les Tirart, avec le personnage de Marius Tirarl, le maire de Lamanosc. D'autres encore nous semblent incarner la population ouvrière aux champs, les Sendric avec le type du boulanger Sendric, le demi-fou, le wiVrt;;/a/(l), l'ignorant ingénieux qui a la manie des découvertes, avec l'imposante physionomie de sa femme Damiane, avec la tante Laurence. Deux jeunes gens s'opposent l'un à l'autre et, par leur antithèse, font ressortir leurs caractères, l'un, Lucien Tirart, très cullivé, qui est tout épris de l'existence compliquée des villes et de la politique, l'autre, Marcel Sendric qui, malgré son instruction, est demeuré attaché à la vie simple des champs. Une jeune fille, Sabine Cazalis, désirée par Lucien Tirart, mais aimée de Marcel Sendric qu'elle aime, se marie avec te dernier et semble, par ce mariage, symboliser l'union et la fusion des vieilles familles agricoles avec des éléments plus jeunes dont la féconde activité préparera les prospérités de l'avenir. .\ cAté de ces individualités princi- [lales gravitent quelques personnages, bien saisis et pris sur le vif, l'instituteur Lagardello. le contrôleur
1) Co surnom de milaniat, appliqur nu boulnnf(rr Soncirir, (|ui, san^i avoir fait d'étudei, kc Inissr eiitrainrr par la pa»»ion dri invpnlionii mrcaniques, purnil provriiir d'une pluiMinlr allrriilion du nom de Mrlhamil, commune du canton de Mormoiron, à 17 kilomètres de (^arpentrns. Nous n'avançons cette étymolof^ie que toui toutei réserves.
Dulimbert, le curé de Lamanosc, le vieux paysan Malateire, d'autres encore.
Ce roman de Jules de la Madelène, que nous ne voulons pas ici analyser dans le détail, est tout simplement délicieux et admirable. Il est tout à fait delà catégorie de ces romans qu'à cette même époque réclamait Sainte- Heuve et que le célèbre critique trouvait dans le Dominique de Fromentin, de ces romans qui nous émeuvent, et qui nous touchent, qui nous prennent par nos fibres délicates, sans nous heurter, sans nous offenser, sans nous faire souffrir. L'auteur y fait penser et parler d'honnêtes gens, des natures non corrompues, de la manière dont elles ont l'habitude de sentir, de la façon dont elles ont coutume de s'exprimer. Tout ce monde vit dans une atmosphère morale de santé, de pureté, — et aussi dans une atmosphère physique de lumière sereine, au milieu de paysages tout en fleurs et tout en fête, au milieu de cette région méridionale, à la fois sèche et resplendissante.
Le style est toujours heureux ; rien n'y est vieilli, quoique le livre se rattache à la littérature du milieu du Second Empire ; il est plein de simplicité, de fraîcheur, de couleur appropriée, de mots et d'expressions inventées ingénieusement, mais sans le moindre effort, de descriptions où l'on sent que l'auteur a longuement conversé avec le geiiius loci, avec ces sites et ces paysages qui baignent et plongent dans le soleil, avec les hauteurs majestueuses du Ventoux, avec les plantes odoriférantes, les romarins et les lavandes et les ruches multiples de ses flancs.
— lï —
Nous citerons quelques passages de celle œuVre avec lesquels il sera permis d'apprécier rtMévation des idées et l'harmonie de ce style d'une nudili' atlique où, à notre avis, il n'y a pas trace de la moindre manière» Et voici tout d'abord une appt-éciation de la tragédie de Voltaire et des impressions qu'elle suscite chez ses auditeurs du Gomtat :
... La tragédie fut reprise avec un grand succès. Dès la première scène, les tiens de la farandole furent conquis, séduila par lâltrait du spectacle. Poésie cfeuse, tragédie de collège que cette Movt do Ceiar ! Les Idéaux esprits du dernier siècle en ont tailleurs délices. L'action du temps est des plus sensibles sur ces œuvres secondaires qui visent au sublime; mais sous ces formes vieillies, sous cet apparat suranné vil toujours le grand drame de l'histoire, el l'Instinct des masses ne sallache qu'à l'intérr't très réel qui sort du fond du sujet même, de la grandeur des situations, il s'y attache avec ce bon vouloir, celte force d'attention que l'enfance porte dans ses premières lectures, el pour un public neuf, inexpérimenté, enthousiaste comme celui de Lamanosc. ces évocations seront -toujours saisissantes et palliétiques. La pairie, la libeMé, la gloire, riioi'reur de la lyrantiie, les ambitions eu jeu, César et lirutust ces grands noms, ces grandes choses* ces paroles magiques el ces souvenirs impérissaljles de Home noire mère, ces appels aux passions, celte éclatante mise en scène des actions et des sentiments virils, c'était là, pour eux, toute la tragédie ; tout un n)onde héro'ique revivait âous leurs yeux.
l'our eux, d ailleurs, ce n'était pas simplement un plaisir, une l'tHe ; c'était plus (pi un spectacle; c était un acte, un évéuetueut de leur vie. un travail spiriluel, l'éveil des intelligences. (Juel sérieux el quel silence! Quelle allen-
tion ardente, farouche, ombrageuse !... Ils étaient là tous dans la même attitude, inclinés en avant, les mains sur lès genoux, suivant la déclamation sans perdre un vers, un hémistiche, une syllabe et de la lète marquant en mesure les cadences des vers sonores.
La redondance même des périodes voltairiennes charmait Tinstincl musical de ce peuple artiste, amoureux de beau langage. Gomfue ils écoutaient tous ! avec quel intérêt, quelle obstination ! souvent sans bien saisir le sens précis des mots, des idées, des tournures, mais s'ingéniant, devinant, s'excilant l'esprit pour pénétrer cette langue française qu'ils ne comprenaient qu'à demi ; lutte vive et féconde ! Le français pour eux, c'est la langue de la science, la science même, la vie supérieure qui les sollicite et les attire : avide désir de connaître, curiosité vierge que rien n'a lassée, ni trompée, mouvements libres et sincères; ascension des esprits montant et s'élevant de toutes leurs forces, comme ces plantes semées à fombre et qui cherchent la lumière (1).
Et voici aussi radmirable portrait de la Damiane, la femme demeurée fidèle à tous les devoirs, à toutes les salutaires traditiong :
(1) Le Marquli des Safftas, Paris, Alphonse Lcmeffe, 1878, p. 286-288. Nous arons rencontré dans un recueil local Lou Quurtie de l'Oiissèri>artfo, souvent de jouiiê^se d'un viei Cai-pentruf^sen, Avignoun, ii Traire Aubaneli libraire édilour, 19liJ, p. 13 un récit Venu du quartier de l'Observance, à Carpentras, où l'on voit subsister chez un hôminë du peuple le souvenir de \'ollaire et, relativement, de ses tragédies. Nous traduisons ce tableau de mœurs comtadines, intitulé: La boutique m: BiPERT « Hipert était un impie. Si M. le curé passait, mon barbier rentrait dans sa maison pour ne pas le saluer. Dans laprés-niidi du vendredi suint, il se mettait devant sa porte, assis sur une chaise, une serviette sur ses genoux, et plumait une poule : a C'est pour faire la l'été ce soir », criait Hipert à tous ceux qui passaient. « Ne le croyez pas, disait sa lemrtie ; nous iie la mangerons que dimanche, ce soir nous avons la soupe aux pois chiches. « Hipert était une forte lèle. 11 lisait Voltaire. Le
Et dans ce village de Seyanne, auprès de la Sendrique, dans la société de cette paysanne, il retrouvait tout à coup le ton juste, le ton de son âme. Quelle douceur alors, quel rafraîchissement d'esprit inexprimable ! Par sa mère il rentrait dans lunité, dans l'harmonie, dans la nature première ; il touchait à l'intimité des choses réelles, à la vie même, à la vraie vie...
C'était une âme pleine de constance. Gardienne des vieilles mœurs et des traditions de la race, du génie de la maison, de la foi chrétienne, gloire et richesse des bonnes familles, elle mettait son honneur à conserver ce trésor de croyance qu'elle tenait des a'ïeux, elle le transmettait à sa descendance tel qu'elle l'avait reru, intact et vénéré. Elle se faisait une joie de cette obéissance filiale ; elle en était récompensée outre mesure. Par le seul fait de cette adhésion loyale, absolue, qu'elle donnait aux enseignements de l'Eglise, elle se trouvait en possession d'idées générales très étendues et très fécondes ; son esprit travaillait sur ce fonds inépuisable, et jamais ne s'exenait à faux. Les vérités même les plus hautes lui devenaient familières, mais alors seulement qu'elle était appelée à les réaliser dans sa vie; elle aurait redouté de recevoir des connaissances qui seraient restées sans emploi, elle les acceptait comme
dimniicho, dans Taprèsmidi, quand il avait i!ni de « hnrbificr» : « Allons, criait mon borbier : voyons un peu n lire \'oltnirc » Kt il sortait de sa boutique avec son livre de Voltaire, tout couvert de papier K^is. .Je n'ai jamais vu que ce volume dépareillé, coupé seulement iusqu'au milieu. Un beau jour, il l'ouvrit et lut ces vers de Zaïre :
Mon Dieu I .l'ai combattu soixante ans pour ta gloire. J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire. Dans un nfTreux cachot abandonné vingt ans. Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants.
Hiperl n'avait qu'un volume des «cuvre» de Voltaire, et c'était le \oliime de ses tragédies. Pauvre Hipert ! Quand il fut bien malade, le curé vint le confesser, at Hipert mourut comme un bon chrétien. »
un secours dans l'action, pour enchaîner plus fortennent sa conscience, pour marcher d'un pas plus ferme dans le chemin du sacrifice. Nulle trace de rêverie dans cette âme méditative, nulle curiosité vaine. Recueillie et toujours agissante, réveillée, toujours présente à elle-même, jamais elle ne donnait prise aux imaginations ; jamais son être ne se dédoublait pour ainsi dire, et,ce n'était pas une partie d'elle-même, c'était toute sa personne qu'elle présentait à la lumière. Par cet accord constant de ses actes et de ses pensées, par l'unité de sa vie, par ce profond respect de la réalité, elle était entrée si avant dans la simplicité première qu'elle se trouvait en rapport naturel et libre avec toute vérité, de quelque ordre que ce fût. Ainsi, même en dehors des choses de la foi, les problèmes les plus difficiles s'éclairaient pour elle d'une vive clarté, et dans les questions qui lui étaient tout à fait étrangères, d'un tact très sûr, elle discernait l'erreur sous les apparences les plus trompeuses.
L'enthousiasme religieux se rencontrait chez laDamiane avec un sens pratique très rigoureux qui n'en était que la confirmation. Cet esprit positif éclatait dans tous ses actes. Pour ce cœur si fortement attiré vers le souverain bien, pour cette âme qui montait si haut dans la claire intelligence de la beauté invisible, rien n'était à dédaigner dans les choses de la terre, dans les humbles devoirs. Elle acceptait la vie avec toutes ses laideurs et ses trivialités, elle la traversait sans illusions comme sans mépris, et dans sa persévérance elle se prêtait assidûment aux exigences les plus vulgaires d'une existence commune et bornée. Elle mettait toutes choses à leur place ; elle portait en elle la vraie mesure. Cette mère de famille dont la maison ne se soutenait depuis vingt ans que par des prodiges d'économie et de vigilance, cette travailleuse infatigable, celte ménagère était pour tous un exemple du plus pur détachement. Nuit et jour elle veillait aux intérêts des
siens avec une ardeur incroyable ; toutes ses heures étaient emportées dans un tourbillon d'alTaires courantes, de ventes, de négoces, de tracas et de soins domestiques, et dans cette activité extraordinaire, au milieu de ces mille difficultés d'une vie disputée jour par jour, elle gardait son ànie libre, elle se donnait sans cesse, elle se |)ossédait tout entière, toute auservicedu Nfaître qu'elle adorait en esprit et en vérité.
A toutes lesépoques. en tous lieux, par son énergie, sa droiture et sa sincérité naturelles, la Damianeaurail donné l'exemple des plus mâles vertus, maisjî^mais avec cette grandeur naïve, cette humilité, cette tendresse que la femme chrétienne nous a révélées.
Née à Rome, dans le sein du patriciat, aux temps glorieux de la république, elle eût été l'honneur des familles consulaires, la matrone vénérée, la compagne des héros, leur mère, leur amie (Ij Sous la loi nouvelle, la Seudrique atteignait à une dignité plus haute, et dans les plus obscures conditions, sans nom, sans fortune, illettrée, dans ce pauvre village de Seyanne, dans cette maison ruinée, on reconnalssaKen elle cette noblesse incomparable des âmes fécondées par l'I^vangile. les seules qui donnent tous leurs fruits.
Dans la société de celte femme forte, Kspérit revenait réellement h lui-m^'uie. A la voix de la Damiane, sous
(1 Cfci ru|)inlli; 1rs npi» iK" Mislrnl >ui les Arloiciine> '<" 'j'po romiiin :
La Hniimnno, <-lo, di^nniurn Sus lis orcnn dnti nioiinitnicti S c»poiiin)ji»»in kupuibo, liilo (^u'iiu it'iiis d'Augiisli' li N'esialo.
« Ln Homninc. nvpi- Hi^nilr. — sur !»•» ((rniidx arcs du inoiiunionl, — se pavaniiil «uporbg, — (elle ipi'aii It-mps d'Aii^nsir le» Vctlnlck >, Strie, l'b IV, cite dons Jo»é N'inceiil, i'rédénc Minrtil, i'uris, Iii-:iu- •besnr. HI18. p. .'(b'J.
cette calme inlluence, tout un monde de choses jeunes et naïves, de sentiments vrais, profonds, ingénus, renaissait et grandissait eii lui. Quelle transparence donnée à l'Ame, ainsi replacée à son aurore, sur ce fonds divin des ';royances, aux premières clartés de lafoi dans l'âme ! Vives lueurs, aube lointaine, allégresse elhérée, chant matinal des voix les plus douces 1 Et l'homme n'a rien à renier de cette piété de l'enfance soumise ; toute la vérité fut reçue à ces heures d'innocence ; qu'elle soit ressaisie à ces pures origines, et l'âge viril en sera illuminé. Pour tous les temps, la même loi demeure ; pour tous les temps, le même amour et la même espérance (i).
Quel qu'ait pu être le jugement porté par Buioz sur l'œuvre de La Madelène, le Marquis des Saffros obtint le plus vif succès. Il fut mis en volume en I8o9(2)par la Librairie nouvelle. Barbey d'Aurevilly en fit, dans la Patrie, le plus grand éloge. Succès et éloges étaient vraiment mérités. Le remarquable écrivain (3) dont l'originalité semblait comme étouffer dans le cadre restreint d'un compte rendu et qui savait jeter sur ses sentences de l'agrément et de la llamme, ne pouvait pas, — après avoir mis lui-même en action les Chouans, les croyances superstitieuses des paysans du
(1) Le Marquis des Safjias, Paris, Alphonse Leincrre, 1878, p. 214-'217.
(2) M. Georges ^'it•aire. dans son infinimenl prccieux Manuel de l'amateur de liures du A'/.V« sirrle. di'-signe ninsi cet ouvrngc :« Le Miir<iuis des Saffras, Paris, Librairie nouvelle, lioulevnrd des Italiens, ITi, Hourdillial et (^•, éditeurs Imprimerie A. Hourdiliiai , 18,")9, in-l'i, oonverinre imprimée ».
(3) Sur Barbev d'Aurevilly, cf. .lulus Levallois, Critique nulilunle, Paris. Didier. 1863, p. 179.
Cotentin, les herbagers et les petites gens des villages normands, — ne pas faire un excelient accueil au jeune écrivain qui venait apporter la peinture essentiellement régionale des mœurs du Comtat. Et voici cet accueil, avec ses illuminations et ses fulgurances de style (1):
Il y a quinze jours, à cette place, nous annoncions le poème provençal de Mircio, — cette grande chose qui a réussi comme si elle avait été une petite, une œuvre dont la jeune gloire va s'embellir en vieillissant, comme font les marbres. Or, après Mirèio, voici un autre livre, différent d'inspiration, de composition, de langage, et cependant ayant beaucoup de consanguinité et de saveurs communes avec le poème de M. Frédéric Mistral. Dans ce nouveau livre, en elTet (un ronian au lieu d'être un poème), il s'agit du même terroir et du même ciel que dans MinHo, c'est-à-dire du Midi et de ses mœurs ardentes, saisies et reproduites avec une observation passionnée dans ce qu'elles ont de vivant encore, et jusqu'à ce jour d'inaliénable (2)... Amour et souvenance de la patrie dont les pre
(1) Le feuilleton porte ce titre : • Feuilleton du Pays, .louinui dcl'l'jiipire, — Bibliographie : I.r .Uari/iiis des .So//ras. par M. Jules <lc la MaJelènc, à la Librairie nouvelle, biiulevnrd Italien. » Il a été reproduit dans les (Kuvrei et les hontniex de Barbey d'Aurevilly, 4' partie, le» Honianeier». Paris, Amyot, 18f).'>, M. Jtilrs dr la Modelé ne, j). 173-187 (Hibl. nal., 8* '/.. 581 . M"' Louise Head. propriétaire de ririivrc critique fie Marbey d'Aurevilly, nousn aini.'iblement permis de publier ici ce feuilleton.
(2) Vers cette nic'ine époque, Krnest Daudet, dans la Revue françaite (iiiai-.ioùt infini, .'i' année. I. \', p. 7r>(>), publiait un article eiilbousintle sur La poétie provençale el le Filibrige où il s'exprimait ainsi : • O chère