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mières impressions teignent à jamais le talent et teignent bien plus fort le génie, sentiment profond des poésies du sol, recherche de la vie où elle est, c'est-à-dire dans les classes populaires, plus près que nous de la nature, préoccupation des choses primitives que tous les jours, hélas ! la civilisation ronge davantage, voilà les parentés intellectuelles de l'auteur de yiirèio, le poète, et du moraliste qui a écrit le roman d'aujourd'hui, le Marquis des Saffras.
Seulement, parce qu'il était moraliste, comme doit l'être tout romancier, et qu'il ne s'agissait pas uniquement pour lui de peindre avec grandeur des mœurs poétiques et simples auxquelles une intelligence que nous n'avons pas craint d'appeler épique, a donné la plus héroïque des tournures, l'auteur du Marquis des Sa/fras ne s'est pas concentré dans la sphère où l'auteur de Mirèio est resté, et ses paysans, ses primitifs n'ont plus été ces vanniers, ces pâtres, ces matelots revenus des guerres, ces conducteurs de cavales, ces toucheurs de bœufs campés sur leurs reins d'Hercule, comme les héros d'Homère, dans un ciel d'un bleu olympien. Les siens, à lui, ont été des primitifs encore, mais ils n'ont plus eu la pureté éblouissante, l'enivrant éther des types de Mircio.
La civilisation les a toucliés et altérés. Verdeur et profondeur, sinon perdues, au moins compromises I Ce n'est plus là le paysan éternel, retrouvé dans quelque anse des Gyclades, entre sa charrue et sa barque, le même qu'il fut depuis la Bible jusqu'à Homère et depuis Homère
Provence, province aimée du soleil, pays aux nuils bleues, semées d étoiles diamantées, sol vigoureux où la beaulé des paysages n'est dépassée que par la beauté des femmes, terre toute pleine de souvenirs chers à la poésie, toi qui fus mon berceau et vers qui je reviens toujours avec joie, je te devais ce Slial hommage ! Sois toujours heureuse, terre aimée, donne à tes fils l'amour de la poésie ; à côté des poètes qui ont fait ta gloire, fais-en pousser de nouveaux, et que ton nom, toujours répété, soit le symbole de la force intelligente et de l'iiinour. j)
jusqu'aux chansons des Pallikares, mais le paysan des temps où nous sommes, ce débris d'homme fruste qui se polit chaque jour, la dernière goutte du limon créateur qui n'ait pas perdu sa virginiljé ! Sur celui-là, sur celte tête crépue de Samson, la Civilisation, cette Dalila, a déjà mis cette afTreuse main qui coupe la force: demain elle y mettra les ciseaux ! Elle écorcera l'olivier sauvage. Les paysans du Marquis des Saffras ne sont déjà plus des paysans, ce sont des candidats en bourgeoisie. On peut enlever de grandes taches de bourgeoisisme sur leur originalité et sur leur vertu, comme chez tous les paysans de cette époque, du reste, où les nueurs, de môme que les classes, ont le sang mêlé et tendent chaque jour à se mêler davantage.
Tels sont les hommes que M. Jules de la Madelène s'est donné la mission de nous peindre. Ces paysatïs-là n'ont pas assurément plus de réalité que ceux du poème de Miri'iu, mais leur réalité est j)résentement moins exceptionnelle. Ils sont esthétiquement moins beaux al par conséquent ils s'adressent moins à l'imagination (jue les pâtres de Mirôio. ces figures de bas-reliefs qui vivent, mais ils parlent plus à la pensée Ils la heurtent par tous les contrastes et en sollicitent la fécondité. Types de transition auxquels la marche générale des choses communique de sa mobilité incessante, il faut se dépêcl)erde les lixerpour s'en rendre com[)te. car bientôt ils ne seront plus là avec ce progiès qui entraine tout et qui a le prccipilé et peut-être la chute d'une cataracte ! Il n'exisle point et il n'existera jamais de Caivicr pour recomposer les nuances sociales perdues, ipii ne laissent pas d'os après elles, comme les animaux engloutis, il faut donc les décrire tant qu'elles durent. Il faut les arrêter au passage, et c'esl là \o fait des romanciers, ces historiens des mœurs, bien plus profonds et bien plus éclairants, croyez-le, que les historiens de l'histoire !
Eh bien ! cette nuance sociale du paysan d'autrefois qui, dans chaque contrée, va disparaître, M. Jules de la Madelène nous l'a donnée dans son Marquis des Saffras, pour son compte el pour celui de son pays. Provincial de naissance et d'éducation première, comme la plupart des esprits très individuels, M. de la iMadelène sait que la nuance sociale du paysan varie avec le pays où cette nuance existe, et ille sait trop bien pour avoir imité la faute de l'homme de génie qui, un jour, gâta un de ses plus formidables livres en l'intitulant Les Paysans. Lui, l'auteur du Marquis des Saffras, — mot patois qui dit. même avant que le livre soit ouvert, quelle est la variété de paysan à laquelle il a consacré ses facultés d'observation et de peinture, — lui, donc, l'auteur du Marquis des Saffras, sait parfaitement qu'il n'y a pas plus de paysans en général (|ue d'iiommes en général, et que, quand on se sert de ce mot-là, fùt-on Balzac lui-même, il faut ajouter une épithète au substantif et particulariser comme la nature.
En effet, vrai peut-être s'il avait été intitulé, par exemple, les Paysajis des environs de Paris, et que l'auteur eût renoncé à ses paysages de Uourgogne ou les eût remplacés, le livre de Balzac n'est plus, sous sa dénomination abstraite et dure qui étreint mal ce qu'elle veut embrasser, de l'observation libre, impersonnelle et lumineuse ! En vain, est-il écrit avec cette furie de coloris qui fit de Balzac en ses derniers écrits quelque chose comme un Tintoret, d'une exaspération sublime, ce n'est, après tout, pour qui veut conserver son sang-froid devant cetle magie, que la satire en action d'un colossal Archiloque qui avait au ventre une peur égale à celle de Pascal pour l'enter, devant « le Bobespierre aux cent mille têtes » et le communisme futur, mais ce n'est pas la vérité !
Or, c'est la vérité que M. de la Madelène a voulu exprimer, la vérité locale, qui n'est jamais que locale en matière de paysan, la vérité des mœurs, des traditions et du langage d'une contrée entre toutes les autres, la vérité étroite, exacte, mais vivante, cependant, car M. de la Madelène est un artiste, qui a puissance de vie, et l'analyse chez lui double l'action sans l'étouffer. Son roman, qu'il aurait pu écrire peut-être comme l'auteur de Mirèio écrivit son poème, dans le dialecte de sa terre natale, écrit en français exquis, n'a pas cependant que son titre de patois et roule dans son Ilot de délicieux provincialismes que M. de la Madelène a trop de tact d'écrivain pour laisser mourir.
Les idiotismes les plus charmants, ces locutions de terroir si difficiles à traduire dans leur grâce native, il les transporte dans la langue qu'il écrit, et il l'en [larlume, et c'est ainsi qu'il ajoute à l'individualité de son talent et de son langage l'individualité de son pays.
Et d ailleurs, si, pour être vrai, il faut «Ire caitne, (jui jamais fut plus calme que l'auteur du Marijuis des N«//Va.s? Si, pour bien voir, il faut avoir le regard pur, qui leùl jamais plus essuyé de toute écume et de toute ombre, colère, mépris, terreur, pessimisme quelconque, que cet ob-servateur aux yeux clairs, qui traduit toujours son observation avec une expression de la môme clarté que son regard ? Impersonnel et désintéressé de tout, excepté de la perfection dont l'idée est à l'état d'étoile fixe dans son esprit, l'auteur du Marquis de» Safjras est un artiste d'une sérénité infinie que le temps n'a pas rendu spectateur comme le vieux Piirthe. car il est jeune, mais qui est né contemplateur, et chez lui l'habitude de la contempla-
tion a tranquillisé immensément la pensée. Le caractèredu talent de M. de la Madelène est une grande douceur dans une grande lumière : mais ne vous y méprenez pas ! Ce sont deux toutes-puissances I La douceur de M. de la Madelène n'a rien de béat, ni d'optimiste, ni de sympathique à côté, ni de dupe comme bien des talents qui n'en sont pas plus doux pour cela, et sa lumière est faite de chaleur et de flamme, dont les rayons peuvent se velouter en passant par le milieu de sa pensée, mais n'y perdent pas leur pénétrante intensité.
Le livre du Marquis des Saffras a donc sur les Paysans de Balzac, auxquels nous ne nous permettrons pas de le comparer pour la manière, qui est essentiellement difVérente, la supériorité d'une peinture sans exagération et sans outrance, prise dans la mesure juste de son cadre et dans la réalité. Ce n'est pourtant pas une peinture sobre, c'est une peinture qui a au contraire son opulence, mais fondue dans une harmonie. Les paysans dont le beau roman de M. de la Madelène fait l'histoire sont, nous l'avons dit déjà, ces robustes et lestes paysans du Midi, bruyants, extérieurs, ivres de leur force, têtes de poudre et de foudre, capables de tout dans un moment donné et dont la gaité est une turbulence encore.
Ces enfants gâtés du soleil et souvent terribles, M. de la Madelène les a fait vivre tels qu'ils sont, non pas seulement dans leur vie domestique et de foyer, mais dans leur vie collective, leur vie d'assemblée, d'émeute, de farandoles et de batailles, car le pleinair, ledehors, la place publique, sont pour eux bien plus le foyer que le coin du feu de la maison ; il nous les a montrés en plein xix' siècle et à cette heure du xix^ siècle, dominés par l'incoercible élément
méridional qui leur donne encore la physionomie des ancêtres; parce caractère héréditaire et local que la poussière humaine ne perd que le dernier et qui se révolte avec ti.nt d'énergie sous l'émiettant et l'aplanissant rouleau que la Civilisation, cette Tarquine à la main douce, qui ne fait pas voler les têtes de pavot sous les coups de baguette, mais qui se contente de les coucher parterre en les caressant, promène pardessus toutes choses, comme dans une allée de jardin ! A cette heure, la civilisation est au Comtat, comme partout, malheureusement pour l'imagination. Elle y est, et la preuve, — ne riez pas, — c'est qu'on y joue des tragédies 1
« En 184 . (c'est ainsi que s'ouvre le roman du Marquis des Safjras), pour la .Saint-Quinid, fête de leurparoisse, les paysans de Montalric donnèrent une grande représentation de la Murt de César. Depuis quelques années, on s'était mis ainsi à jouer des tragédies dans nos villages du Comtat. Pour les fêtes votives on montait les pièces de Racine et de Voltaire. Zaïre, Alhalxc, lirutus et (^csar — César, Brutus, Atlialie, Zaïre, — on ne sortait pas de là, à Monteou comme à Saint-Didier, à Sarrians comme à Méthamis et à Beau me-de- Venise. »
« Entre toutes ces bourgades, c'était une lutte ardente, une émulation sans égale pour bien faire et se surpasser. Les vieilles jalousies de voisinage étaient transformées. On était en rivalité de tragédies, et dans ces luttes pacifiques on apportait la même passion que dans ces rixes terribles où, vingt ans auparavant, des villages entiers venaient oiïrir la bataille à des villages ennemis. »
Or, à cette tragédie jouée h Montalric, il y avait au milieu de la foule compacte un homme qui assistait pour la première fois à cette solennité, et c'est de la rencontre et de la combinaison de la tête singulière de cet homme, simple potier-terraillor de son état, et de cette tragédie, dont l'impression le bouleversait, que vasoilir tout le
roman de M. de la Madelène. La matière d'un conte va devenir sous sa plume celle d'un volume, en cinq livres. Une tragédie de Voltaire qu'un paysan du Midi veut faire jouer à la fête votive de son village, parce qu'il a au fond de sa poitrine ce souffle immortel du paganisme qu'on appelle l'amour des ^ectacles et qu ils ont tous, ces Romains et ces Grecs d'Avignon, de Marseille ou d'Arles, voilà la frêle bobine sur laquelle l'auteur du Marquis des Saffras dévidera la plus belle étoffe d'écarlate dans laquelle on ait jamais taillé un récit. Tableau de genre, à ce qu'il semblait, qui monte jusqu'à la fresque et prend des proportions assez vastes pour pouvoir peut-être vous étonner !
Cet homme, en effet, ce potier^terrailler qui est de la montagne et qui s'appelle Espérit, Elzear-SifTrein-Veran Espérit, citoyen de Lamano.sc, n'est autre que le héros du livre, le Marquis des Sa/fras, un sobriquet(|u'il tenait de sa maison adossée à ces rochers de sable qu'on appelle, dans le pays, des saffras. « Le pic et le ciseau jouent à l'aise dans ces roches sablonneuses mêlées de cailloutis. Espérit y avait creusé des caves d'abord, puis des serres, puis des escaliers... 11 avait creusé, creusé toujours, poussant devant lui son terrier à droite, à gauche, en haut, en bas, niche sur niche, jardinets sur jardinets. » Artiste de nature, ayant des dons, comme eût dit le Bas-de Cuir de Cooper, Espérit avait élevé « au plus haut de ces construclions une sorte de tourelle en bois, à balustres crénelés, où grimpaient des girouettes et des horloges à vent. Sur un pivot tournait en métal creux un ange, portant à l'écusson un sai)it clou et sonnant de la trompette quand la bise se levait Celte bicoque était connue, dans le pays, sous le nom du c/ifî/t'au des Saffras, el de là le titre de Marquis des Saffras que l'on donnait à Espérit. »
Ces détails, nous les avons transcrits, au risque de paraître long, tels qu'on les trouve aux premières pages
du livre de M. de la Madelène, parce qu'ils ne sont pas, comme on pourrait le croire, les inventions d'une fantaisie qui ne sait pas où elle va, mais parce qu'ils ont une raison d'être dans l'idée première de ce roman très combiné et très réfléchi. Cette maison d'Espérit est, en elTet, tout Espérit, qui est lui-même tout le roman. Elle est l'industrie et l'art en enfance, dans la pensée et sous la main de cet homme plongé encore dans la gaine du paysan, mais qui s'en détire comme le lion de Milton dans son argile, et qui respire à pleines narines la civilisation qui s'en vient vers son pays et pour laquelle il est plus lait que les autres hommes qui l'entourent.
Placé sur la frontière des deux mondes, Espérit (nous aimons ce nom presque symbolique) est, de fait, l'esprit même, l'intuition, le pressentiment, la vie plus haut, l'art et ses divinations. M. de la Madelène a fait de son héros un inventeur. Tour ces populations auxquelles il est mêlé, pour ces gens de la plaine et de la montagne, c'est un sorcier, si ce n'est pas un fou, c'est un timbré, comme on dit parfois, quand l'esprit a frappé trop fort sur le cerveau d'un homme ; ils l'appellent Vespérit de la lune, V espérit des cigales, et même ïévèqxie des cigales, les jours où ils l'aiment davantage, car ils l'aiment, cet homme qui en sait plus long qu'eux parles seules forces mystérieuses de sa pansée, sans avoir comme eux rien appris ! Dans la littérature contemporaine, nous ne connai.'^sons rien de plus habilement et de plus finement tracé que ce caractère d'Espérit, ce génie de village venu en pleine terre, et qui n'est pas seulement le génie de l'industrie, moins étonnant et tout de suite compris parmi ces populations actives et âprement utilitaires, mais le génie, l'inutile et contemplatif génie de l'art, cette divine paresse que, de tous les ^^enresde génie qu'il a donnés aux hommes, Dieu a certainement fait le plus beau.
Et il n'y avait d'ailleurs qu'un artiste enfant à son aurore, et charmant comme tous les enfants et comme toutes les aurores, qui pût naïvement s'encharmer — et à ce point — d'une tragédie de Voltaire, et un initiateur de vocation qui pût s'atteler à ce projet de la faire jouer, cette tragédie, dans son village, malgré l'indilTérence, les railleries» les routines, l'inintelligence, les obstinations des circonstances et des hommes, toujours plus bêtes qu'elles...
Pour que la donnée du livre de M. de la Madelène fût admissible, il fallait Espérit, il fallait cette perle de poésie éveillée, d'enthousiasme, de candeur, de finesse, de douceur infatigable, il fallait ce lunatique irrésistible qui finit par les emporter dans sa nuée, les plus récalcitrants, les plus lourds à soulever, les plus attachés à la terre, et qui fait jouer un jour, et qui qu'en grogne, sa tragédie devant dix villages rassemblés ! Dès les premières pages de ce roman, qui marche toujours et ne s'arrête qu'à la dernière, le développement du caractère d'Espérit et celui des faits et des épisodes sont congénères. Or, ces faits et ces épisodes sont nombreux, c'est la lutte engagée par Espérit contre tous les obstacles, qui amène devant le regard les événements et les personnages.
Doué de facultés très dramatiques, sachant s'eiïacer, cette chose difficile, car l'esprit est égoïste comme le cœur, et ne procédant nullement à la manière des romanciers contemporains qui entassent les descriptions, les paysages et les portraits, dans une ivresse de plastique qui est une maladie littéraire du temps, M. de la Madelène ne fait guère de portraits qu'en quelques traits, quand il en fait, et chez lui, c'est l'action et le dialogue qui peignent le personnage, le dialogue surtout, que M. de la
Madelène a élevé à un rare degré de perfection. Tragique ou comique (et quelquefois du plus profond comique), ce dialogue est celui d'un homme qui a mieux que l'instinct de la grande langue que le théâtre doit parler et de ses concisions sévères, et peut-être l'auteur du Marquis des Saffras trouverait-il par là une glorieuse voie, mais, d'un autre côté, dans un pays où le théâtre a un»^ législation si étroite et si dure, M. de la Madelène doit-il rester dans le roman pour conserver toute son acuité de moraliste, et, comme peint l'e de mœurs, toute son ampleur d'observation I
Car c'est là qu'il est important de revenir. L'auteur du Marquis drs Saffras ne peint pas connue il peint (par euxmêmes) que des types individuels, très curieux, très originaux etcependant très humains et très vrais. Après nous avoir donné cet admirable Espérit que j'oserai ap{)elerune création, le premier inventeur à qui il ne faille |)as crier : « Sois doux ! » et qui n'ait pas sur le cd'ur un vautour comme Prométliée, mais une colombe, après avoir donné une si magistrale saillie à ce Marins Tirard, le maire de Lamanosc, une tête qu'aurait admirée Walter Scott ; après nous avoir épingle cette vieille M"' Blandine, travaillée comme les dentelles roussesde son corsage, M"'^' lUandine, un type de vieille fille nouveau, quand ils sont tous usés, les types de vieilles lilles! un typedecontradiction presque géniale et d'adoraWe bonté cachée, M. de la Madelène n'est qu à moitié de son talent, et la plus belle moitié de ce talent, la voici. Il fait mouvoir les foules (1) que Shakes-
;lj Hn dopi-i({naiil ces ardeurs rt ces troubles populaires, .Iules de la Madelf^ne nvail ci-rlniuement dans le souvenir des faits loul srinblnble» que la révolution de 1848 avait amenés dans le département de \';iucluse. On lit, par exemple, dan» le Mrniorial dr Vaiirtmte du jeudi H juin 1H48 : « A Kognonns, h (Ihùteau-Jtcnard. ù l'!!vrargues, de» rivalités de clocher et des divisions d'opinion ont amené <!<•» provocations réciproques, manifestées par drs faraiidolr%, des cris mcna<;nnts ri l'exhibition d un drapeau qui n'est pat celui ilc la IU-publi(juc. Quelques indi-
peare, plusheureux que lui, pouvait mettre à la scène et qu'il ne peut, lui, faire mouvoirque dansdes romans. Il les connaît, il les agite, il les remue et les penche, il leur ouvre le sein, il les décompose, et avec une puissance bien supérieure à celle qu'il possède, et dont il fait preuve quand il n'a affaire qu'à l'homme seul.
Nous le disons en finissant, là est la force indiscutable et absolue du talent de M. delà Madelène. Lorsque, dans le cours du roman, Espérit parvient à faire jouer sa tragédie, il éclate tout à coup, à la représentation qu'il a achetée par tant d'efforts, une émeute ell'royable qui, à elle seule, ferait lire le livre du Marquis des Saffras et classerail l'homme qui l'a peinte. La fougue qui enlève un si vaste ensemble ne nuit pas auxeffets poignants des détails et n'en altère pas la lumière. C'est de la plus complète beauté. L'émeute qui ouvre le fier romande la Prison d'Edimbourg, ce clief-d'reuvre, est moins saisissante et moins terrible, et ce n'est pas la seule attestation que l'auteur du Marquis des Saffras nous donne de sa haute aptitude à pétrir les cœurs populaires et à traduire avec une énergie digne d'elles les fortes passions qu'ils contiennent.
Dans ce roman — qu'on pourrait appeler une immense tragi-comédie à tiroirs et à tiroirs pleins de choses, — il y a un amour jeté là, en passant, cet amour exigé dans toutes les pièces françaises par l'imagination du public, mais cet amour n'est qu'une visée secondaire dans la préoccupa-
vidus ont été arrêtés. Les communes des environs ayant tenté de délivrer les prisonniers, des troupes ont clé demandées par le maire de Chàleau-Renard au commissaire du gouvernement à Avignon et au général de brigade Régeau. Ces troupes sont parties dans la nuit sous les ordres du capitaine de gendarmerie Hougeon, dont l'énergie et le courage en ont imposé plus d'une fois aux perturbateurs de l'ordre. •> Dans ce paj's de Mormoiron dont le colonel baron de la Madelène avait été le conseiller d'arrondissement, il y eut des troubles violents à cause du curé, l'abbé .loannis, dont la population, au moins en |)artie, ne voulait pas le départ et cjui consentit, pour le bien de la paix, à donner sa démission {Mémorial de Vaucluse, 19 octobre l{J48y.
tionde l'auteur, sous la main duquel le vaste co^ur compliqué des foules palpite mieux que les cœurs grêles de moineau de ses amoureux 1 Certainement c'est ce qu'il y a de moins réussi dans le Marquis des Saffi-as, c'est cet amour sans relief de Marcel et de Sabine, qui s'y perd et qui ne s'y perd pas assez.
M. de la Madelène est un de ces esprits qui n'ont pas besoin de l'amour, cette tyrannie des imaginations françaises, pour se montrer moraliste profond et peintre dramatique passionné. Il pourrait faire des livres comme en fit Godvvin(l), cet homme viril. Seulement William Godwin a le sombre anglais, le regard noir, l'âpreté, la brusquerie, l'amertume. M. de la .Madelène, lui, est un artiste d'une sérénité presque inaltérable. 11 aie regard transparent, et peint la tête dans la lumière, y mettant la ()assion elle-même, dans cette lumière, quand il la peint furieuse et sauvage. Si les anges peignaient la passion humaine, on peut croire qu'ils peindraient ainsi. Deux mots déjà dits, et que nous répéterons, résument cette manière, — la grande lumière dans la grande douceur, — la douceur des forts à qui rien ne résiste et qui n'ont à faire nul elTort pour tout emporter !
J. JUkrey d'Aurevilly.
\ col article éclatant nous ferons succéder U' complo rendu, très favorable au roman, plein do cordialité
il) William (îodwin, «•i-onniiiisle et romancier anglais (ITiid-lSiMi). piil>lia, en 17î).'{, sfs I{rchrrches aur la justice pohtiintf, oi'i il ntlaquail violemnicnl les prélenlinns des classes priviii'giees. Il est nussi l'anleur des Aventures de C.aleb Williams (I7î>4>, où il mettait en oction les théories émises dans le iirccédent ouvrage. (Le roman eut un .succès prodigieux. Cf. Augustin l'ilon, Histoire de la littérature anglaise, Paris, Ha.liell.' l'.llt; [.. fill.S Cd'.).
pour l'auteur, d'un ami de Jules de la Madelène, HippolyteBabou(1),qui le donna dansla lirvîte française , — l'une de ces revues du second Empire qui contiennent tant d'excellents articles, écrits avec autant de solidité que d'agrément, et où l'on est souvent tout surpris de trouver fort convenablement traitées des idées et des recherches que les critiques des époques suivantes nous ont présentées comme d'extraordinaires découvertes. Hippolyte Habou, méridional lui-môme, ne pouvait pas ne pas avoir la parfaite intelligence de ce monde proven(;al ensoleillé et de ces mœurs pittoresques que décrivait et analysait Jules de la Madelène, — et il a su le dire avec un agréable abandon sympathique et admira tif.
J'annonce une bonne nouvelle à ceux qui ne lisent pas de romans : voici un rom'an qu'ils liront, parce qu'il est vraiment romanesque. LeMarquis des Sa//ras a pour moi le rare mérite de ces œuvres littéraires qui, grâce au milieu où elles sont placées, au goût élevé qui les soutient, au talent de l'auteur qui les anime, ressemblent à un palais
(1) Hippolyte Babou, né à Peyriac (Aude; en 1824, entra de bonne heure dans le journalisme. Il a collaboré au Corsaire, au Charivari, à l'Illustration, à\a Patrie, àVAthena'iini, à la Revue nouvelle, à la Revue française. Il a donné une Notice sur les Mémoires de M'"' de la Guette, 1850, in-16, édité les Lettres familières écrites d'Italie du Président de Brosses, Paris, Foulet-Malassis et de liroise, 1858, 2 vol. in-12, et publié les Payens innocents, nouvelles, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1858, in-18, et les Amoureux de M"' de Sévigné, Paris. Didier. 1862, in-8". Il est mort à Paris le 16 octobre 1878. — Cf. Ad. Bitard, Dictionnaire général de biographie contemporaine, Paris, Maurice Drejfous, 1878, p. 65 ; Ant. L,aporle, Bibliographie contemporaine, histoire littéraire du XlX'siécle, Paris, A. Laporle. 1884, t. I, p. 104. Dans /<( Silhouette du 12 juillet 1846, p. 28, il y a un éreintenient d'Hippolyte Mabou et des rédacteurs de la Revue nouvelle appelés irrévérencieusement les Babouins.
aérien, à une île flottante, aune oasis encliantée. Dès qu'on veut y pénétrer, il faut bravement quitter le sol, ou se détacher des continents, ou franchir les déserts. I/eflort et la grâce sont nécessaires pour aller contempler de près ces coins de paradis. Je n'ai jamais compris pour ma part ce qu'on pourrait appeler les romanciers sur place, et j'entends par là ceux qui, manquant d'imagination ou, pour parler scientifiquement, de puissance motrice, déroulent leurs plats ouvrages aux pieds du lecteur immobile, comme des cartes de géographie. Ils Ji'ont jamais soupçonné, ils ne soupçonneront jamais, ces piètres inventeurs, que la première condition du romanesque, c'est l'ébranlement soudain de l'auteur, de son œuvre et du lecteur qui appareillent à la fois, et parlent ensemble, sur un signe de l'imagination, pour la merveilleuse contrée de l'inconnu. Qui dit roman et qui dit poésie, suppose immédiatement voyage, essor, ascension, aventures de l'esprit et départ de l'âme Vous avez beau peindre les réalités présentes ; si vous avez de l'imaginatiDii, ces réalités brisent leur cadre et s'envolent à I horizon, on le public, arraché de son siège, doit aller les rejoindre à travers les profondeurs Iumineuse8de8grand<^8()ers()ectives. <Juel écrivain ou quel artiste ne sait qu'un roman parisien, qu'un tableau parisien, doivent apparaître au /.énith ou à l'hori/on de Paris? Ce grand voyageur romanesque, Balzac, voyageait autant, et faisait autant voyager le lecteur, dans ses scènes de mcpurs parisiennes, que lorsqu'il allait en expédition dans les ()rovinces, que s'il fût allé en ex()édilion dans les mers du .Nord : Bal/ac avait au plus haut degré la puissance motrice, l'Imagination.
Les hommes réellement intelligents n'onl poiif les romans tant de méprisque parce qu'ils ont presque toujours eu alTaire à des romanciers nu r plarc^ à des mmanciers de place, ai l'on veut ; de purs charlalanti, (ils de oharlulans, de frivoles bavards, des improvisateurs qui ruminent, des
comédiens sans génie, mais non pas sans école et sans mémoire. Lire de tels romanciers, à quoi bon ? Ne vaut-il pas mieux aller au spectacle, écouter négligemment leurs égaux, que du moins on ne lit pas, les auteurs dramatiques de la Poçte-Saint-Martin^, des Variétés, de l'Odéon, et même du Théâtre Français ?
M. Jules de la Madelène est un homme d'imagination : je le vois dans le monde littéraire, parmi ces élus que j'appelle les Princes du sang. lien a la douce fierté, l'autorité calme, le sourire persuasif, le regard pénétrant et clair. Sur ses terres il est souverain. Mais avant de rentrer dans son Ithaque, il a visité, comme Ulysse, les pays et les nations, les hommes et les choses de ce monde. Il s'est passionné, il a senti, il a imaginé, il a vécu. Je n'ai pas appris qu'avant de vivre, il ait essayé de régner. J'affirmerai simplement, pour parler sans figure, qu'avant d'écrire des romans, il a voulu être un homme, et qu'il nest pas venu tout exprès de sa province à Paris pour être un romancier patenté, assermenté, improvisé, n'ayant jamais fait vreu, que je sache, de débuter dans la vie par une sottise. Comme les hommes du xvii* siècle et du xviii* qui n'avaient point sur leur maison enseigne de spécialiste (qu'on me pardonne ce mot barbare), M. Jules de la Madelène a passé résolument par les études les plus diverses, aiïolé de poésie, curieux de science, épris de philosophie, d'histoire, de politique et même de théologie. Tout cela, dira-t-on, pour aboutir à faire des romans ? Et l'on sourira de compassion : car les niais ont leur fatuité, les ignorants leur superbe ! Eh bien ! oui. pour faire aujourd'hui des romans, comme autrefois pour faire des tragédies, il n'est nullement inditîérent d'apporter à son imagination, si puissante qu'elle soit, un trésor iticori-uptible de vie philosophique et morale. Quand on a formé en soi le moraliste, le philosophe et même le ci7o(/en (un vieux mot qui signifie encore quelque chose), on a grande
chance, si l'on est bien doué pour les arts, de devenir un esprit sincère, par cela seul qu'on est un homme convaincu et bien avisé.
Un esprit sincère ! La chose est rare, et pourtant la personnalité qui est l'originalité en germe, ne saurait exister sans la sincérité. Donne/.-moi quelques esprits sincères, au milieu de cette cohue d'esprits menteurs ou imitateurs, et je réponds que l'avenir littéraire est assuré. Ils auront la passion, ils auront l'ambition, ils auront le courage, ils auront la vie. Groye/. bien que tout d'abord ils étonneront le public ; mais on les écoutera plus tard, on les suivra, on sera forcé d'entrer en lutte ou en amitié avec eux. Il y aura nécessairement entre les écrivains et les lecteurs intelligents des pactes sympathiques et de francs duels, il y aura correspondance, dialogue, entretien, et, par conséquent, existence commune et commune destinée.
C'est avec une profonde joie que j'ai reconnu dans M. Jules de la Madelène un de ces esprits convaincus, déniaisés, personnels et sincères. Opinions et sentiments, antipathies et sympathies de riiilelligeiice, croyances et doutes de l'âme, tout est bien de lui dans son œuvre, qui n'est cependant nullementdidactique, nullement démonstrative. Le Marquis des Saffraa, au contraire, ï;e distingue par un caractère cliarmant de naïveté poétique. Il y a dans le développejnent du roman, dans les nombreux épisodes groupés autour de l'action principale, dans les physionomies et les rôles des personnages qui le traversent, une gr;\ce d'abandon, une vivacité ou une lenteur d allures, quelque chose de libre et de capricieux : le naturel, enfin, mais le naturel, comme on peut l'entendre en supposant une intelligence bien douée et bien ordonnée. Plus d'une fois, en tournant les pages du livre, il m'est arrivé de songer à Walter Scott, ce beau lac tranquille au haut des montagnes, si lumineux, si limpide, si purement encadré
par les lignes du ciel et des monts, cette noble coupe d'eau vive qui déborde et s'épanche au hasard, c'est-à-dire en suivant sa pente, en se frayant de tous côtés des routes mobiles, tantôt renversant les obstacles et tantôt les embrassant à loisir pour les surmonter sans bruit.
Se rappeler l'auteur d'IvanJior en admirant l'auteur du Marijuis des Saffras, ce n'est pas du tout affirmer que celui-ci procède de celui-là, qu'il a imité ou copié. Non, certes I Ce serait tout au plus laisser voir, dans ce miroir supérieur de la réalité où chaque œuvre d'art se rellète, un certain air de famille entre deux figures littéraires. M, Jules de la Madelène a déjà, comme je l'ai dit, sa physionomie distincte : rien d'anglais ni d'écossais n'a jamais atteint cette frémissante nature de Français du Midi. Le style, la pensée, l'ordonnance, les caractères, tout accuse, dans le Marquis des Saffras, le pays, la race, la langue, l'esprit, le sentiment des légitimes héritiers de Rome et d'Athènes. M. Jules de la Madelène est resté le filsdecette mobile nation qui, malgré ses voyages et ses alliances à 1 étranger, malgré ses glorieuses campagnes romantiques en Angleterre et en Allemagne, représente invinciblement dans le monde moderne le type éternel du peuple classique, ou, ce qui est la même chose, du peuple universel. Cette fidélité au sol et même au terroir, à nos vraies traditions, ce n'est pas la Revue françaisequi l'en blâmera. Le titre de la Revue, les écrits pleins de diversités qu'elle réunit sans crainte dans le même cadre, témoignent assez que le sens philosophique et poétique de la tradition nationale ne s'etlarouche sottement d'aucune tentative de l'esprit. Nous aimons ici toutes les hardiesses en littérature, excepté les hardiesses à reculons, n'en déplaise aux derniers traînards d'une génération éteinte qui, pour apprendre les jeux de l'audace, regardent pieusement sauter les écrevisses.
M. Jules de la Madelène appartient à la génération nou-
velle ; il en a les dons et lenipreinte. Toute rhétorique lui déplaît, même sous la forme d'elïusion lyrique. Ce qu'il aime avant tout, son livre le prouve, c'est une langue précise et simple, vivante, portant haut la pensée, et la chassant au loin devant elle, comme la poudre enllammée chasse les balles. Aucun moule littéraire : les derniers sont aussi anciens que les plus anciens. Aucun formulaire d'école, aucun modèle à proclamer ou à reproduire ; l'indépendance absolue de la nature personnelle, de l'imagination alïranchie se déployant à la clarté de l'intuition critique, comme cette impérissable liberté humaine qui s'exerce et combat sous le rayon de la prescience divine.
Imagination et critique, le Marqu's des Saffras a ce double attrait ! Une veined'ironie circule dans ce roman que l'imagination a bâti de ses doigts de fée. Mais je me hâte d'ajouter que l'ironie de M. de la Madelène semble toute laite de compassion. C'est le sourire à peine moqueur, spirituel et attendri, de la Charité française, une vertu chrétienne que les sots charitables ne connaîtront jamais.
Je n'analyserai pas le Marquis des Saf(ras ; il faut qu'on le lise. Je me contenterai d'indiquer le lieu de la scène, pittoresquement resserré entre deux montagnes du Comtat Venaissin. Espérit et Sendric, la tante HIandine et la Uamiane sont déjàdes Français, je le veux bien, puisqu'ils jouent la tragédien Lamanosc, avec l'autorisation du maire de la commune, Marius Tirart. Il serait curieux pourtant de montrer (!e.s sauvages raftinéaet brutaux, atlilétique.'^et subtils, i\\in i'arisien de Paris. Que dirait-il de ces êtres singuliers ? Les regarderait-il comme des compatriotes V Jene lecrois pas dn tout. Il devinerait vite, après (juelques mouvements de surprise amusante, de curio.sité, d'eIVroi, ou du moins d'inquiétude, que les personnagesde M.Jules de la Madelène sont des Provençaux authentiques, élevés,
comme sous l'ancien régime, en terre papale. Ces gens-là, quoique bons chrétiens, ont le diable au corps. M. Jules de la Madelène a réuni dans un cirque romain de son pays une demi-douzaine de ces originaux, et il leur a donné des gens du Nord et des méridionaux francisés à dévorer Les lions de Vaucluse se sont élancés : il ne reste plus trace de leurs victimes.
Gloire donc à l.amanosc, mon cher Jules ! El puisque vous êtes devers Avignon, languissant et souffrant, prie/ donc votre Espérit, s'il existe encore, Espérit le fou, Kspérit de la lune, de vous mettre en bouteille l'air et le parfum du pays. Espérit vous guérira, j'en suir sûr, et vous renverra plein de santé, plein de vie et de joie à ceux qui vous aiment.
Hyppolyte Babou (1).
La vie de Jules de la Madelène devait être à celle époque, — de l8o2 à 1855, — ni fort aisée ni tout à fait dépourvue de moments agréables oii il devait fortement oublier son inlérieur et sa jeune femme. Jules Levallois nous dépeint le monde où il vivait, les relations qu'il avait, les distractions qu'il prenait :
Les causeries étaient le seul luxe que fmes camarades de Bohème': pouvaient se permettre. Souvent elles se prolongeaient bien avant dans la nuit. On se conduisait et reconduisait à satiété, de l'avenue d'Orléans, par exemple, à la rue du Caire et réciproquement. De quoi ne parlait-on pas V Toute la création y passait, et il semblait en se sépa-
(1) Hippolyte Babou, Le marquis des Saflras, par M. Jules Je la Madelène, dans la Revue française, mai-juillet 185Î), p. 570-573.
rant que l'on n'eût rien dit encore. Quand l'un de nous avait quelque argent, on noctambulait jusqu'au divan Le Peletier où l'on rencontrait parmi les habitués les deux la Madelène, Jules et Henry, Gérard de Nerval dissertant à perte de vue sur Gœthe, Baudelaire, Poulet-Malassis. En été, on faisait d'interminables courses à Meudon, à Fontenay-aux Roses, à Chàtenay, pédestrenient, bien entendu, aller et retour, et, dans les repas, sous la tonnelle, on compensait la rareté des mets par l'abondance des lectures et des récitations. Bladé, aujourd'hui retiré en province etcorrespondant de l'Institut, savait par cœur les poésies alors peu répandues de Leconte de Lisle. Il disait à merveille l'Arc de Civa, les Hurleurs, les Ascitcs^ et surtout ce beau poème de la Fontaine aux lianes (1).
Nous rencontrons encore Jules de la MadeR'ne dans un autre milieu qu'Alexandre Schanne nous décrit avec complaisance. C'était la brasserie Andler, située dans cette partie de la rue Haulefcuillc qu'a fait disparaître le percement du boulevard Sainl-(iermain. On appelait, dans le monde des arts et des lettres, celle brasserie « la brasserie des réalistes».
Cet établissement était detrèsniodesteapparence. C'était un véritable cabaret de village. Le patron était Suisse d'origine, et la prononciation de notre lan^iue lui était toujours demeurée un secret. Avec ça il avait l'esprit lent et. s'il comprenait nos plaisanteries, ce n'était guère qu'après huit jours de réflexion. Kn effet, on l'a vu parfois éclater de rire sans cause apparente ; si on lui demandait le pourquoi de cette gaieté intempestive, il répétait le ca-
(1) Jules LpvbIIoU. Mémoires d'un rritiqur, Piiris, Mont^r^dirn, t. d., p 92.
- loi -
lembour ou « l'à-peu-près » de la semaine précédente. C'était à croire qu'il avait écrit dans son pays pour se le faire traduire. Courbet a fait de M™* Andler un excellent portrait ; il l'a représentée à son comptoir, demi-cachée derrière un pot de Heurs et le tronc des pourboires.
J'ai à relater un autre tableau. Il existe dans la famille du comte de Dreuille-Senecterre, habitant le Nivernais (1), une toile d'Armand Gautier, représentant le café des réalistes avec tous ses réalistes.
Le succès de cette brasserie dura bien une dizaine d'années. Mais vint un temps où elle n'eut plus le monopole de la bonne bière ; d'autre part l'entêté cafetier ne voulait pas suivre le progrès en établissant la pompe qui commençait à fonctionner partout. Aussi la vente courante finit-elle par faire défaut... Lesjeudis. à la brasserie Andler étaient les grands jours. Je n'avais garde d'y manquer ;et pourtant mon « rire de cor de chasse » (expression de Murger) avait le don d'agacer les nerfs du patron qui disait dans son baragoin helvétique : « On foitpien que Moncié Schanne il être là : on fait tu bruit 1 »
Les réalistes, assez peu nombreux, en somme, n'en attiraient pas moins à leur table des curieux venus de tous les coins de Paris, car on commençait à parler d'eux.
Il est bien entendu que je compte comme camarades, et non comme intrus, plusieurs étudiants en médecine qui, à leur manière, sont devenus des réalistes en se faisant chirurgiens. Pour la plupart ils ont aujourd'hui un nom dans la science ; ce sont les docteurs lieliquet, lithotricien ; Frison, professeur à la faculté d'Alger ; de liarrel de Pontevés, dont la remarquable thèse Des nerfs vaso-moteurs et de la circulation capillaire a été médaillée ; Meynier, agrégé es sciences, tué par le froid en Sibérie où l'avaient appelé des recherches anthropologiques, etc. J'inscris
(1) Probablement au château de l'Kpeau, par Doiizy (Nièvre). •
encore sur la liste un agronome, très bon musicien, Laverrière ; un mathématicien, membre très actif de la Société philotechnique, Vialet ; un ancien normalien, r»iilette; un étudiant en droit, Gamoetta.
Parmi les artistes et hommes de lettres se trouvaient naturellement les grands chefs Courbet et Champlleury, puis près deux, mais avec intermittence, Uuranty(l), rédacteur du journal /e liéalistne, Fernand Uesnoyers (2), auteur de la pantomime du //ras H'/jr ; Emile Montégiit, Jules Vallès, Lorédan Larchey, Gustave Planche, Jules de la Madelène, Théophile Silveslre, Max Huchon, l'roudhon,... et les peintres: Decamps, Daumier, Français, Hanoteau, Corot, Armand Gautier, Bonvin; les sculpteurs
(1) Louis-Eniile-Kdtiiond Duranly, journaliste et romancier français, né et mort à T'nris (,1833-1880). Disciple de Champlleury. il attaqua, dès le milieu du \ix' siècle, 1 école romnntique et sa conception de Tari II a ouvert la voie au naturalisme de Zola par les articles qu'il puhliu dans le lièaliitur, petite revue éphémère à la((uelle il coll.nhora activement. L)e 18G0 à 1878 il :i public six romans, dont le premier et le meilleur •st inlitulé : Le malheur d' Henriette Gérard 1800). Ses analyses psychologiques exactes sont exposées avec une certaine sécheresse soit dans la composition, soit dans le style, qui n nui A sa renommée, bien inférieure à son mérite. On n encore de lui un Théâtre des niarionnettei du jardin des Tuileries 1862), recueil de petites pièces humoristiques où il y a beaucoup de verve e' d'esprit.
<'2) Fernand Desnoyer», né et mort n Pari» (1828-1869), fui un écrivain d'un sentiment délicat el d'une singulière (>rij,'inalilé. Il fil partie de ce groupe de littérateurs qui réalisèrent totalement la Vie de liithrme de Murger. Ses œuvres, dispersées nu hasard, n'ont Jamais été recueillien. On a de lui : le liras unir, pantomime (18.')(j , le Salon drs refusfs (1863 ; Petit tableau de Paris illiisiré. mirurs. niriositéf. etc. l.Sfi4t. Parmi ses fantaisies poétiques, on cite surtout : Madame Fontaine, l'Amanr dans les blés. les Poèmes du vin, les Vers fanlast^ues et la célèbre apostrophe A Casimir Delaoigne :
Habitants du Ilaxre. Ilavrais !
.le viens de Paris tout exprès Pour jeter à bas la statue De Deliivigne ;(Iasimir) :
// est des morts (juil faut i/u'on tue I
XIc dernier vers est resté rélèbrn.
Barye, Préault... Enfin le musicien Debillemont, le céramiste Parvillée, et le critique d'art, devenu conseiller d'Etat, Castagnary (1)...
Ce sont tous ces réalistes que Monselet, à cette époque, représentait, dans une amusante pantomime, ïa'is&nl Lp siège de la Revue des Deux Mondes (2). L'on y voyait (^hampfleury s'élançant, avec ses disciples, à l'attaque de la forteresse. Ils arrachent Buloz. tlanqué de son fidèle Victor de Mars et entouréde son état-major, Cucheval-Glarigny, Beulé, Forcade, Scudo, Mazade, Monlégui> Saint-René Taillandier, à une béatitude de demidieu devant lequel les pas les plus variés sont exécutés en son honneur, tantôt par les Economistes et tantôt par les Universitaires. M. Taine lui-môme joue «la Shakespearienne ». Champlleury. déguisé en ermite, pénétre dans la place et, voulant endormir Jîuloz par un narcotique, se trompe de verre et s'endort lui-même. Les courtisans de Buloz enferment Termite prétendu dans la « Tour du Nord ». L'emprisonnement de leur chef avive le courage de ses partisans. Apres de nombreux engagements of) se distinguent Trombouillot, Thulié, Duranly, la citadelle est emportée. liuloz s'y défend encore la hache à la main ; enfin, vaincu, il se rend. On ne lui accorde la vie qu'à la condition de publier dans l'un de ses plus prochains numéros uneo'uvre réaliste, une œuvre de Champtleuiy (:i).
(1) Alexandre Schaane, Souvenirs de Scbaunard. Paris, Cliarpentier, 18«7, p. 293-298.
(2i Cf. Marie-Louise Pailleron, François Buloz et sti amis. La Revue des Deux Mondes et la Comédie-Française, p. 3.19-342.
En 18o6,la Rfviie des Deux Mondes publia /e Cotnte Al(]hiera, roman Irbs court où Jules de la Mailelène nous représente une Anglaise s'enaniourant d'un réfugié italien, le comte Alghiéra, qu'elle épouse, et dont peu à peu elle se détache au point de le haïr. Son âme septentrionale s'apercjoitqu'il y a incompatibilité d'humeur entre elle et ce mari méridional.
Enhardi sans doute par ces succès, et peut-être sur les suggestions des éditeurs Michel Lévy, Jules de la Madelène, en 1857, réunit en un volume intitulé les Ames en peine diverses nouvelles et, parmi elles, celles qu'il avait jadis publiées dans la. Rente indépendante. Les nouvelles contenues dans cette dernière publication étaient : Rusita qu'il avait dédiée en 1S4o à son ancien maître et ami Louis Richaud. — La dernière heure dun Stradivarius^ dédiée en 1844 à M. A. de Rochebelle, — Les gants vert pale dont la composition remonl.iil à 1S45, — Les Aventures deSi-Rabouri^ conte algérien dédié à M. le D"^ Ausfitr, Les cinr/uante nreujles ou les dinars de Nadlr-Kliouli^ conte persan, que l'auteur disait tenir, ainsi que le conte algérien, tlu « savant orientaliste Cberbonneau ». de «» l'ami Ch(Mbonneau » (1).
(1) Jncques-Augustr (^hi-rhonnenu, lu- n ]« (^liapclle-lilanchc (Indre-et- Loire), tui l'élève, A l'Ki-olc des Iniiffucx orientales, de Heiniuid cl de (laussiii de Pereeval, devint professeur d'iirabc i\ Clonstantiiie, directeur du coll^K*^ nrabe d'Alger, fut clinrgé de i'inspeclioii des «-cvles indif{Anes d enseignemeiil supérieur d'AlKeric eu 1879. puis nommé professeur d'arnbe n l'Hcole des langues orientales. Il étiiit correspondant de l'Institut (Aeadéniie des Inscriptions et Helles-Lt-Ilres). Il mourut A l'aris en
Hippolyle Babou consacra encore dans la Revue françaue quelques lignes aimables à ce recueil des Amca eiipeine :
Il me reste à parier des Ames en peine de M. Jules de la Madelène, livre spirituel, charmant, passionné, qui ma donné de longues heures d'émotion pénétrante et de tendre recueillement. Les Aventures de Si-Babouri, les Cinquante aveugles ou les Dinars de Nadir-Khouli sont deux contes des Mille et une nuits inventés par une fée d'Occident, vrais bijoux dont la forme est au moins aussi précieuse que la matière. L'intelligence du vrai fantastique se révèle à un haut degré dans /?osi(a et dansldi Dernière heure d'un Stradivarius. Je gardeçai pourtant, après avoir fermé le livre, une prédilection de cœur pour une simple histoire, très courte, trèshne, très attachante et très romanesque. Cela s'appelle tout simplementles Gants vert pâle ; cela ne s'analyse pas, mais cela se respire comme un parfum qui monte à l'âme et dont l'âme reste embaumée. Je relirai cette nouvelle, comme on va revoir les beaux paysages où l'on a senti par un soir tranquille ce qu'il y a de plus intime et de plus pur dans la vie (1 1 .
1882. Parmi ses publications, on peut signaler les Fables deLokman, 1846, in-12 ; — Traité méthodique de la conjugaison arabe, 1854 ; — Essai sur la littérature arabe au Soudan, 1855 ; — Dictionnaire français-arabe, 1872 ; — Dictionnaire arabe- français, 1874. Il avait traduit des Mille et une nuits YHistoire de Sour-ed-dine et de Schenis-ed-diiie, Paris, 1852, in-12. (Cf. Jules Mohl, Vingt-sept ans d'études orientales, Paris, Reinwald, 1879. t. I. p. 487.)
(1) fyvue française, \un\ 1857, p. 320, à la fin d'un article d'Hippolyte Babou sur les Contes et Romans récemment parus (p. 315'^ : Les six Aventures, de Maxime du Camp; — La Païenne, de Laurent Pichat ; — Les Rouéi sans le savoir, do Louis l'ibach ; — et les Ames en peine, de Jules de la Madelène.
A partir de cette époque, travaillé et miné de plus en plus par le chagrin cl la maladie, Jules de la Madel^ne en arrive à ne plus croire qu'il y ait quelque utilité dans le travail littéraire et. en particulier, dans les romans, à la grande désillusion et à l'exlrème méconlentementde ses amis-, surtout de tlharles Asselineau (1), qui réclament de lui des efforts nouveaux et de nouvelles œuvres pour qu'il accroisse sa réputation littéraire. Sous l'inlluence des déceptions que lui avaient causées et la politique et les lettres, sous le coup de la gêne qui accablait son existence désenchantée par sa vie de ménage intermittente, sur les conseils et les exemples de sa sreur M""* Camille narjavel, Jules de la Madeléne se réfugia déplus en plus dans la charité et dans la piété. Il n'avait que des ressources bien exiguës, il étail très pauvre et. pourtant, il s'occupait de bonnesœuvres, d'aumônes, de bons de pain, d'orphelins. Il faisait partie d'une
(1) (!harlp5 Asselimnii, lillcrnteui . romniuier, critiqup, né h Pnris en 1821. fut minchô h In nibliolh<"qiip Ma/nrine A jinrlir Ar 1859; il mourut en 1H74 A ChfitelKiiyon M'u> (Ic-Dmiiip . On lui doit plusirurs bonnes éditions, entre nuircs ci-lli-s tir La HruyiTr, chez AI|»hon»c I.cmerre, 2 vol. in-8". de< IrnvBux nriginniix, des nrliclcs sur de* «njets Irri divers dont bon nombre ont ]),iru d.nns le liuUnin du Hihtiophile qui l'n rompit pnrmi ses collnb(.rateur<i lr<i piux ■xxidus. (Citons pnrrui cexniulliple» travaux : Jean de Srhrlundrf, i'uris, Tbunnt, IH."»!. in 8» ; Mélnngn lirrs d'une pflilf hibliolhé(iUf ronutntiiiur, l'iiris, l'inrrbourdr, 18r)fi, in*8»; liibiiographif romantique, .1* rdilion, 1873, in-8'. (^hnrjos .Assclineiiu avilit éti- l'ami de beaucoup «le romantiques et de »ectnleurs de In première et de la seconde Bohème, en particulier de Gér.-ird de Nerval.
conf<^rence de Saiiil-Vincenl-de-Paul. Comme un autre romancier de cette époque, Paul de Molènes, il avait pour fidèle compagnon V Imitation de Jésus-Christ, — cetie Imitât ioîi qu'on avait trouvée dans les mains de Paul Févai jeune, mourant de l'aim dans une mansarde de la rue de la Cerisaie, à la môme époque où Jules de la Madelène faisait ses débuts à Paris. Elle enseignait à Jules de la Madelènn le dédain des vanités intellectuelles et « la voie royale » de la véritable gloire. Il avait sur la religion des notions si orthodoxes, — celles de son enfance qui, de nouveau, avaient rempli son âme, — que, lorsque Wallon commence àpencher vers le vieuxcatholicisme, à trouver, comme le fameux abbé Wladimir Guettée (1) que dans l'Eglise grecque la foi s'est conservée dans la pureté primitive, La Madelène, d'un mot. lui indique qu'il fait fausse route et se p-romet de le réfuter dès lors que la santé lui sera rendue : v J'attends
(1) René-François-Wladiinir Guettée appnrteiiait bien à cette lurbiilente époque de 1848. Né à Blois le 1" décembre 1816, il était, en 1849, curé de Saint-Denis-sur-Loire (Loir-et Cher). En 1848, il avait dirigé, avec lautorisalion éplscopale, le journal le liépublicain du I.oir-el-ilher. 11 vint ensuite à Paris où il fut nommé par Mgr Sibour, en 1851, aumônier de rhôpilal Saint Louis. 11 publia, en 1847-48, une Histoire de l'Eylise de France, en 12 volumes, qui lui fit retirer sa place d'aumônier et l'amena à rompre avec l'Eglise romaine pour entrer dans l'Kglise orientale. C'est lui qui a publié les Mémoires et Journal de l'abbé Ledieu sur la vie et les ouvrages de Bossuet et un premier volume de l'Histoire littéraire de Port-Royal de Dom Clemencet (Paris. Fischbacher, 1808, in-12i Pour soutenir ses idées sur la parfaite orthodoxie do l'Eglise grecque, il créa, en 1859 I i'nion chrétienne, organe de l'Eglise orientale en France, et écrivit : La Papauté schisniatii/ue ou Rome dans ses rapports avec l'Eglise orientale, 1863 ; 2* édition, Paris, Fischbacher, 1874 ; Exposition de la doctrine de l Eglise catholique orthodoxe, accompuijnée des différences qui se rencontrent dans les autres Eglises chrétiennes, 186."$ : 2< édition revue, l'aris, Fischbacher. 1884, etc.
de me trouver iia peu plus solide pour répondre en tout ce qui touche la brochure. 11 y a là de votre part bien des méprises et des jugements téméraires. Gomment pouvez-vous insister sur cette donnée qu'il y a en quelquesorte deux vérités, l'une pourles Slaves, Vautre pour les Latins?... »
fCarpenlras, 12 juillet 1857).
Carpentras, samedi.
Mon cher ami.
Je suis parti si précipitamment de Paris qu'il m'a été impossible d'aller vous faire mes adieux. Le dimanchi' soir, à minuit, on me remettait une dépêche télégraphique qui m'annonçait la mort de mon beau-frère ; à quatre heures du matin j'étais déjà dans la rue, à la recherche d'une voiture, et à5 h. 12 je passais devant votre pont(l). Si ce n'avait pas été si matin, je serais monté deux minutes chez vous.
Vous dire dans quelle désolation j'ai trouvé ma su'ur, c'est impossible. 11 m'est plus facile de vous parler de son courage, de sa grande soumission à Dieu, de sa forte résignation chrétienne. Elle a eu ce bonheur de voirson mari entouré de tous les secours de l'Eglise dcceiitès par lui librement en parfaite connaissance d'esprit. La veille de sa mort, on envoya chercher à Avignon un médecin lioméo pathetrès renommé et, pour toute ordonnance, ce lirave homme répondit : « S'est- il confessé? Allez chercher un prêtre. Vous en avez le temps. » Mon beau-frère n'avait pas encore fait son testament, mais vous pensez bien (|ue ce n'est pas le notaire qu'on est allé chercher.
(1) Sans doute le (lonl Marie. Jules do In Mudelène devait gagner In gnr<- d<- Lyon.
Auriez-vous la bonté, mon cher ami, de passer chez M. Bellangé (je crois plutôt qu'il s'appelle Challamel), rue des Boulangers, — 30? je crois — pour l'avertir de mon départ précipité et m'excuser auprès de lui. Priez-le de désigner quelqu'un pour me remplacer prot'isoirement dans la famille Delcourt, 4'2. rue de la Montagne-Sainte- Geneviève, ou leur donner deux bons de pain. Voilà deux dimanches en retard. J'écris d'un autre côté pour lui faire remettre directement deux cartes de la rue Xeuve-Saint- Médard. Voilà bien des courses queje vous donne. Joignez à ça le jeune Schmitt que je vous rends. Qu'est-ce que cette femme qui est venue me voir, depuis mon départ, de la part de M™^ Wallon ? iMa femme était sortie, et la portière a répondu qu'il s'agissait, croyait-elle, de Saint-Vincent-de-Paul.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi, et longuement, comme vous en avez l'amicale habitude. Présentez toutes mes amitiés et tous mes respects à votre chère femme. Je ne puis vous dire encore pour combien de temps je suis dans ce pays ici. Me voilà transformé en homme d'atTaires, tout aux inventaires, aux conseils de famille, etc. Adieu encore, et tous mes souvenirs à la bonne famille Môuzin.
Mon adresse : chez M""* Vve Camille Barjavel, Carpentras.
Décidément je crois que notre président s'appelle Challamel ; c'est à M. Bellangé qui n* existe pas que j'aurai envoyé la lettre de faire part. Je vais réparer cette erreur (1).
1) Adresse: Monsieur Monsieur Wallon, homme de lettres, S'2, rue Saint-Louis-en-l'Ile, Ile Saint Louis. Paris. Le timbre de la poste, au départ, porte : Carpentras, 12 juillet 57.
[29 juillet 1857. J
Noyarey (1), dimanche, 26 juillet.
Mon cher ami,
J'ai reçu votre dernière lettre. Mille remerciements à vous et à votre chère femme pour tout ce que vous nous dites de bon et d'afl'ectueux. Je vous aurais répondu plus tôt, mais les préparatifs de voyage, le voyage, l'arrivée m'ont laissé bien peu de temps, et ce n'est que d'aujourd'hui que je commence un peu à me reconnaître. On avait recommandé l'hydrothérapie à notre petite nièce, à ma sœur ainsi qu'àmoi. Nous sommes donc venus nous établir ici dans une vallée magnifique, à quelques lieues de la Chartreuse et des Dominicains de Chalais, des eaux glacées, de superbes ombrages. Pourquoi M""" Wallon ne vient-elle pas ici, au lieu d'aller en Allemagne ? N'était-il pas décidé qu'elle allait taire cet été de l'hydrothérapie ? On nous raconte ici toutes sortes de cures merveilleuses et, pour ma part, je me trouve très bien de mes huit jours d'essai. C'est organisé comme à GratTenberg, «t beaucoup moins cher. plions, décidez-vous, et venez tous deux, puisque VAssernbiée nationale est en vacances :
... Deus vobis hœc otia fecit (2).
(1) Noyarey, canton de Sassenagc, arrondissement tl ù 12 kilonu^lres de (îrcnoble (IsArc) ; uiijoiird'hiii 732 li.nhilnnls.
l2 L'Asurmhlée nationale, journal fondé en 1848 pnr d'nniiens fonctionnaires dugoiivernement déchu, eut pour rédacteur en chef Adrien de Lavalelle. Suspendue en 1848, elle le fut encore en 1H.'>4 et en 1857. Celte feuille fut I organe des premières proleslations contre la révolution de février. En 1851 elle était dirigée par un comité fukionaii>tc où brillaient MM. .Mole, Guizol, Merryer, Duchàlel, Pa»lorel, Salvaudy, Falloux, d L'zés, .Monlalivct, Noailles. .Ses rédacteurs s'appelaient Capefigue, Aug. .leunessc, Kr Lacombe, Saint-.\ll)in, Lavalléc, Amédée Arhard. Kdouard Thierry. Par ces mots « puhquc VAssemhlre nationale est envacauces », Jules de la .Madeléne fait allusion à la suspension du jourual en 1857.
Un docteur que j'ai rencontré ici désirerait placer un orphelin dans un orphelinat de Paris. Il n'est pas très content de l'éducation qu'on lui donne à Grenoble, chez les frères de Saint-Joseph. Il se chargeraitderhabillement de l'enfant et donnerait 25 francs par mois. Voyez si à ces conditions on peut trouver à le placer quelque part pour en faire un bon ouvrier. Faites donc quelques recherchii de cecàié et envoyez-moi, en attendant, \e prospectus de l'orphelinat de Saint-Vincent-de-Paul, à Vaugirard, ainsi que celui de l'œuvre de Saint-Nicolas de M. deBervenges [?j à Issy, je crois. N'y manquez pas. Mon docteur part bientôt.
Adieu, mon cher Wallon, mille bons souvenirs à vous et aux vôtres. Ma sœur me charge de toutes ses amitiés pour M™^ Wallon.
A vous,
J. DE LA MaDELÈNE.
Voici mon adresse : à l'établissement hydrothérapique de Noyarey, par Sassenage (Isère) (1).
fl3 août 1857.]
Noyarey, 13 août.
Mon cher ami,
Pardonnez-moi mon longsilence, mais ce violent régime hydrothérapique est si absorbant, si fatigant, qu'il reste bien peu de temps pour écrire ; à la lettre, on ne vit plus que par le corps. Dans ces derniers temps, ma petite nièce m'a donné les plus grandes inquiétudes. Elle était niena-
1 Adresse : Monsieur Monsieur Wallon, 82, rue Saint- Louis-en-V [sle. Ile Saint Louis, Paris. Le timbre postal porte : 29 juillet 57. Celte lettre semble avoir été mise à la poste ù Paris.
cée d'un transport au cerveau, .lugez de nos angoisses. Enfin la voilà complètement rétablie, et je profite de ma première heure de liberté pour vous demander de vos nouvelles à vous et à votre chère femme.
J'ai reçu votre lettre du ^23, qui m'est revenue de Garpentras, et je vous remercie vivement de tout ce que vous me dites d'afTectueux J'attends de me trouver un peu plus valide pour vous répondre en tout ce qui louche la brochure. Il y a là de votre part bien des méprises et des jugements téméraires. Comment pouvez-vous toujours insister sur cette donnée qu'il y a en quelque sorte deux vérités, lune pour les Slaves, l'autre pour les Latins ? Mais jem'apenjois quej'entre dans le débat que je veux ajourner jusqu'au moment où j'aurai trouvé un peu de temps et de liberté d'esprit, et pour à présent je ne veux répondre qu'à la seconde partie de voire lettre, toute remplie de pai'oles si amicales. Quant à la première partie, je viens de l'envoyer à RoUet qui me l'avait demandée et qui me la renverra, .l'ai cru pouvoir le faire sans indiscrétion, puisque vous la lui aviez communiquée ; comme il n'avait pas pu consacrer à cette lecture tout le temps nécessaire, il désirait en prendre, et plus à loisir, plus ample connaissance.
Adieu, mon cher Wallon, écrivez-moiloujours et comme par le passé, vous qui n'êtes ni un malade ni un paresseux. Je ne saurais trop vous dire combien je vous suis reconnaissant de vos bonnes et longues lettres.
Adieu et mille amitiés, présente/, tous mes respects à M"* Wallon, adieu encore et restons toujours unis en N.-S.
Votre ami dévoué,
La M.M)Elknf..
A l'établissement hydrothérapique de Noyarey, par Sassenage (Isère).