‹ Jules DestréeChapitre 2 sur 15 · ROUGE SUR BLANC · texte numérisé non relu

ROUGE SUR BLANC

C'était près de Venise, naguère, dans un sombre couvent où m'avait amené la berçante gondole, la noire et pittoresque gondole qui glisse mollement sur le scintillant saphir des vagues, en laissant derrière elle la ville superbe, aux palais de marbre, baignant dans l'azur lumineux de la mer et du ciel, comme un joyau de pierre en un écrin de velours bleu.

J'avais parcouru et examiné en voyageur curieux, le vaste bâtiment, ses cellules blanchies à la chaux, nues et propres d'une propreté de prison, les longs corridors silencieux où plane un recueillement claustral et triste, la claire et gaie chapelle pleine de soleil qui pénétrait en fusées multicolores par les vitraux rayonnants, et la visite terminée, je m'étais un instant assis dans la cellule du moine qu'on m'avait donné pour guide, car il parlait français. — Plus que le couvent même, d'ailleurs, ce moine m'intéressait. Les quelques brèves remarques qu'il avait faites en m'accompagnant à travers le monastère m'avaient étonné par leur justesse et leur élévation. Il y avait dans son allure je ne sais quoi d'artiste et de su-

périeur, sa robe de bure se drapait avec une sorte d'élégance et ses gestes rares avaient une certaine grâce aristocratique et mondaine. Mais la tête surtout m'impressionnait. La face blême, émaciée, jaune comme un vieil ivoire, paraissait morte ; seuls vivaient les yeux, effroyablement caves, de grands yeux noirs, pleins de lueurs qui, indifférents aux choses présentes, semblaient regarder au dedans de l'âme quelque terrible vision. A le voir, on sentait que la fatalité avait dû briser en lui l'être, casser à jamais les ressorts de la vie, et il paraissait vivre — mort — sans but, sans espoir, sans foi, sans autre pensée qu'un rongeant soux'enir.

Il m'intriguait et me faisait presque peur. Aussi j'hésitais à partir et promenais un lent regard sur la cellule froide que j'allais pour toujours quitter. Dans un coin, mi-caché, un petit, mais splendide portrait de femme m'attira. Frémissante de vie, et d'un coloris triomphant avec des oppositions stupéfiantes de lumière et d'ombre, la blanche figure se détachait nettement sur un fond clair; c'était une grande femme, oiin peu étrange, très pâle, rousse, à l'œil fauve qui semblait fouetter et défier les désirs... Alors, je crus entreToir le passé ; le mystère de ce moine devait correspondre à l'énigme de ce portrait ; mon envie de savoir était exaspérée, et avec un regard qui suppliait sa confiance, je me tournai vers lui.

Sa pâleur semblait avoir augmenté encore ; ses yeux ardents dans sa face livide me

causaient une intolérable sensation de brûlure et de gêne. Après un instant de silence, il y eut comme une détente attendrie dans ses traits et d'une voix triste^ il, me conta, lentement: «Oui... la fatalité est sur moi. Tout enfant, à l'âge rose où tout est bonheur, j'ai déjà bien souffert. Chétif, délicat, très impressionnable, il m'eût fallu des soins, des caresses et de l'amour et je vécus seul, abandonné. C'est à péme si j'ai connu mes parents. Ma mère mourut peu après ma naissance, et mon père, l'un des puissants de Venise, très occupé d'intrigues politiques pensa quelquefois à mes frères, à moi jamais. En grandissant — et à force de penser tout seul, on grandit vite, — j'éprouvai des sensations très particulières, vagues et confuses, et que je discernais mal encore; j'avais surtout un irrésistible besoin de lumière et de couleur. Mes jouets préférés furent des chiffons bariolés, ramassés çà et là et que j'arrangeais en fantasques mosaïques. Les choses me semblaient parler ; j'apercevais entre elles des correspondances lointaines et des significations mystérieuses que je n'osais point dire, tant à mes premières confidences, j'avais paru ridicule... Quand on me parla d'avenir, quelques tableaux aperçus par hasard dans une église, et surtout l'élaboration patiente d'un paysage que j'avais vu peindre me décidèrent : Je serais peintre. Mon père qui aurait désiré me lancer dans la politique, pour le soutenir, fut très irrité; un vieux préjugé de noblesse lui faisait croire que je dérogeais ! Je lut-

tai longtemps ; mais il n'y avait pas d'amour entre nous et à la suite d'une altercation plus violentCj je fus chassé de la maison paternelle et maudit ; et seul, toujours pauvre, misérable, mais libre, j'errai longtemps.

» Après quelques années d'une vie lamentable et aventureuse, à une exposition qui s'ouvrit à Florence, j'envoyai deux tableaux, l'un froid, sec, banal et bête comme un décor, copié un peu partout et pastichant habilement tous les maîtres connus, que j'avais fait pour étaler les ridicules de notre peinture actuelle ; l'autre, audacieux, révolutionnaire, dans lequel j'avais mis tout mon moi, mes espérances et mon idéal ! — Ce fut un grand succès. Mon nom devint en quelques jours célèbre. L'imbécile cohue s'extasia devant le décor; peu remarquèrent l'autre toile qui fut regardée comme une bizarrerie et une erreur déplorable d'un sérieux talent. Ainsi, mon triomphe même était une souffrance de plus. — OE ! souffrance atroce ! — que de se voir applaudi pour ce que l'on n'a pas voulu faire, de subir sans protestation possible le travestissement de ses pensées les plus chères, comprises à rebours, louangées stupidement ! — Mon père, fier de l'éclat ajouté à son nom, me rappela à Venise...

» Là, pendant six mois environ, j'étudiai, je peignis et plus encore, je prêchai, je discourus, j'écrivis, essayant de grouper autour de moi quelques jeunes dans une même ambition d'art!... Oh! quel rêve; rendre à l'art

italien sa défunte splendeur ! Mais encore une foisj je ne fus pas compris et bientôt on me délaissa. On s'étonna quand, bouleversant l'antique routine et toutes les traditions reçues, je proclamai que pour le peintre, dans la vérité des choses, il n'y avait pas de ligne dans la nature, qu'il n'y avait que des couleurs. On me crut fou quand je conseillai de sortir des sentiers tracés par les anciens, d'abandonner les saints et les madones et toute la friperie religieuse, de cesser de copier Titien, Rafaël ou Corrège, pour prendre ses sujets dans la vie moderne, dans la réalité contemporaine que nous sentons' et comprenons; on sourit de pitié quand, à mes élèves, je recommandai l'étude de Giorgion et de Rembrandt, en leur disant aussi que le mieux était encore de ne s'inspirer de personne et que nous aussi pouvions devenir des <( anciens » et le respect s'en allant peu à peu chaque jour, je fus ridiculisé, bafoué, insulté ; on m'accusa de vouloir rabaisser l'art, d'ignorer toute technique, d'être incompréhensible, cjue sais-je!... — O Venise! Venise la folle! toi qui jadis enfantas les premiers coloristes du monde, comment donc as-tu pu me renier, moi ton fils, l'apôtre de l'Immortelle couleur ...»

Il s'arrêta un instant; tout en parlant, il s'était animé et c'était avec passion, avec la chaleur d'une conviction ardente qu'il avait raconté son esthétique. Certaines particularités du portrait, appendu au mur, m'avaient

surpris. Je les comprenais maintenant et lui, voyant mon regard, continua:

(( Je la rencontrai un soir sur la place Saint-Marc. Très grande, un peu pâle, elle « incédait » comme une reine dans la sérénité impitoyable de sa superbe beauté. J'en gardai un souvenir profond. Plus tard encore, je la revis dans certains salons vénitiens. Sa vie était assez mystérieuse ; elle portait un des plus grands noms de l'Angleterre, on la croyait veuve, — et elle avait si grand air que personne jamais n'osa demander plus. Son regard fauve, avec des éclairs d'or qui vous poignardaient au cœur, souleva bien des passions et bien des rages. On s'entretua pour elle. Sur son passage, les fiers seigneurs se précipitaient avec des attentions humbles et plates pour l'attendrir et la convoitaient avec des yeux farouches remplis d'animalité implacable et sauvage. Pourtant, toujours dédaigneuse, impassible, elle allait, s'enivrant de sa puissance et sa figure prenait parfois dans les fêtes, une expression dure, presque féroce, cjui attirait et faisait peur. Nul ne sut jamais le mot de ce vivant problème. Nul, sauf moi, qui l'aimais d'un amour sans espoir. Pourquoi m'aima-t-elle ? Je >nie sais. — Ce furent quelques mois d'une félicitésurhumaine, immense, absolue, qui ne se conte pas ! Oh ! comme je l'adorais et de mon âme d'homme et de mon âme d'artiste quand je la contemplais — blanche sur les draps blancs, y traçant les courbes harmonieuses de son corps sculptural... Pour-

tant, un jour, sans motif, une idée bizarre me traversa l'esprit. Ainsi qu'on chasse une mouche indiscrète, je secouai ma pensée pour l'en faire sortir. Ce corps tant admiré, je le trouvai trof blanc. Il avait la splendeur mate des lys', l'éclat froid du marbre. En vain, j'essayai de le « roser » sous mes caresses, mes baisers les plus fous faisaient à peine poindre une tache bleuâtre qui bientôt s'effaçait. Cette blancheur étrange me tourmentait... f aurais voulu un feu de fourfre sur cette neige. Oh ! l'atroce idée ! Je voulus la chasser, mes luttes furent vaines; elle se cramponna dans mon cerveau avec une persistance irritante, j'en fus obsédé; ce merveilleux contraste de couleurs — rouge sur blanc — me fascinait. J'avais remarqué souvent combien les peintres rendent faussement la couleur du sang, oui, hélas! c'était du sang que je rêvais! — les uns le font trop vermillon, d'autres vineux, d'autres encore écarlate, mais jamais vrai, jamais vivant !

Le monstrueux désir s'implanta en maître dans ma pensée; après de longs efforts pour m'en distraire, je m'abandonnai lâchement à cette idée fixe. J'en étais hanté; partout avec moi je la portais, la creusant, la caressant... Les plus insignifiants détails me la rappelaient. Vainement je tentai de satisfaire cette horrible envie par les flamboyantes magies de la palette ; jamais mon pinceau, si expert aux nuances pourtant, n'atteignit mon rêve obsédant ; vainement je vis dans les hôpitaux le scalpel des chi-

rurgiens, faire jaillir une pourpre vivante des membres malades, ces boucheries n'étaient pas mon rêve non plus ! Loin d'e le calmer, elles l'irritaient ! — Ce que je voulais, c'était une goutte, une seule goutte, une perle rouge, jaillie du sein aimé et resplendissant, sur l'étrange blancheur de sa peau, comme un fulgurant rubis dans une mer de lait... Rouge sur blanc. Son sang sur sa chair/...

Je tombai dans une mélancolie profonde.

L'idée affreuse chaque jour progressait.

Elle, l'adorée, me voyant soucieux, finit, après de longs débats^ par m'arracher mon torturant secret. Et de suite, avec un rire, un rire bon et aimant, elle me donna son poignard pour lui faire une légère piqûre et satisfaire ainsi mon désir insensé. L'amour fut encore le plus fort ce jour-là. Terrifié par un pressentiment, je reculai et m'enfuis pour me sauver de l'épouvantable tentation qui grondait en moi. Le lendemain, n'en pouvant plus, épuisé dans cette lutte avec l'inexorable destinée, je revins. Elle m'attendaitj entourée de tous les objets témoins de notre amour, qui me pai'urent avoir en cet instant je ne sais quelle solennité grave; en me voyant elle eut un regard tendre, dévoué et deviniant l'âpre souci qui me plissait le front, de nouveau elle me tendit le poignard mignon. Je le pris en tremblant, toujours sans un mot... Pourquoi tant hésiter d'ailleurs et s'épouvanter d'une imperceptible piqûre sans conséquence et que guérirait vite mes bai-

sers... J'enfonçai la pointe aiguë, là, près du sein. Elle, n'eut pas un tressaillement; sa blanche peau resta blanche; alors sans conscience, éperdu du cauchemar fou qui ^galopait sous mon crâne, je poussai plus fort, plus fort. L'adorée eut un soupir, un spasme, et son. œil bon, résigné, tout amoureux encore, me pardonna et s'éteignit. Aux bords de la blessure perlait une sanglante rosée...

Je dus quitter Venise. Mon père était puissant, elle peu connue jl'afïaire fut étouffée. Je voyageai. Mais que faire encore en cette vie!... Et je suis venu m'ensevelir en ce tombeau pour prier pour moi et penser à Ellel... »

Puis après un silence : <( Heureusement, la mort vient. Je la sens. Les heures s'envolent. » Et d'un geste large, il me montra l'inscription qui enroulait ces lettres mi-effacées autour de l'horloge du clocherj entrevue par la fenêtre :

Vulnerant omnes, ultima necat!

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