LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
lia Chambre des Députés.
La scène de la lanterne du Panthéon n'empêcha pas madame de Chenevière de conduire le trio provincial à la séance de la chambre des députés , comme cela avait été convenu.
M. deChallange, qu'ils rencontrèrent dans
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un corridor, les introduisit lui-même dans la tribune réservée, où il prit place à coté de la marquise , qui avait fait asseoir Jules près d'elle , et M. Delatour et sa fdle sur le devant de la tribune.
L'assemblée était au complet; l'opposition, la droite, le ban et l'arrière ban de la doctrine déjà en germe , s'étaient donné rendez-vous.
Quel est, monsieur le comte, ce grand homme maigre aux cheveux grisonnans , qui cause là-bas à gauche avec trois autres députés? dit Louise en se retournant du côté de M. de Challange.
— C'est, lui répondit-il, un banquier fort riche, très-vaniteux et très-aristocrate, qui va parler tout-à-l'heure contre le projet du gouvernement. Sa colère contre le pouvoir lui vient de ce qu'il n'arrive point au ministère; il voudrait être ministre à quelque prix que ce soit. Las de n'avoir pu réussir à se mettre
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biefl ivc< l,i royauté, il s'est mis au mieux avec le peuple; il meL toujours en avant les droits de la nation , la gloire française; il veut surtout que la liberté soit égale pour tous, et il prétend que les maîtres ne sont pas plus que] les domestiques. Je ne sais si on le calomnie, mais je suis bien sur que si son premier valet de chambre lui soutenait un jour celle thèse d'égalité, il le chasserait à l'instant. C'est un homme dur, fier et peu accessible. Il est colère, emporté... et je ne serais pas étonné qu'il pérît victime de la première épidémie qui frappera sur la bile... C'est du
reste un homme de capacité et d'énergie
Je n'en dirai pas autant de cet autre banquier que vous voyez entrer...
— Il est d'une physionomie agréable.
— C'est vrai, mais il a le plus grand tort de se croiie toutes les qualités de l'orateur... Ce n'est et ce ne sera jamais qu'un heureux ma-
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nipulnteur do papier... Eli bien, cet hommelà ne rêve rien moins que la présidence de la république... et il emploie ses capitaux à préparer une révolution, ne comprenant pas, le pauvre sot , qu'il n'arrivera jamais à un grand rôle politique, ne concevant pas qu'il joue sa considération et sa fortune comme s'il jouait à l'écarté avec un habile escamoteur !...
— Et cet autre qui a de longs cheveux pen- <lans?...
— Ah! celui-ci , c'est le politique rêveur, r'est le protestant aux mysticités religionnaires. Il a fait un roman pour prouver qu'une femme ne peut pas avoir long-temps le'mùme amour , et la femme qu'il a aimée a prouvé cela mieux que son livre ! 11 a écrit aussi sur les religions : il voudrait être ministre des cultes et il est prolestant ! Ses cheveux sont pour beaucoup dans sa réputation; ils ont
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Util mode] il est impossible aujourd'hui il «ire un bon Français sans avoir les cheveux à la Benjamin Constant.
— Et celui-ci qui est si raide dans sa cravate ?
~* C'est un avocat célèbre, orateur habile, serré, logique, mais prétentieux!... C'est aussi un homme qui attaquera avec vigueur, tant qu'il n'aura pas intérêt à prendre un autre langage. Plusieurs fois il a parlé en faveur des nègres , mais qu'il vienne à être nommé délégué d'une colonie , il soutiendra la cause des colons contre les noirs. Celui «pie vous voyez s'asseoir au banc des ministres, c'est M. de Villèle!...
— Il a une ligure qui ne me plairait pas du tout, il n'est pas beau, M. de Villèle !...
— D'accord, mademoiselle! mais qu'est-ce (pie la beauté physique chez un homme d'état? Qu'est-ce en comparaison du génie,
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de cette grandeur morale qui semble faite tout exprès pour gouverner le monde?
— Et celui-là qui l'aborde, dont la physiomie annonce l'esprit et la bonté?
— Celui-là, c'est M. de Martignac, homme d'instruction, d'art et de haute intelligence; plein de libérales idées , mais ami en même temps des principes monarchiques sans lesquels un état ne peut subsister... C'est un homme qui arrivera au ministère, et l'on fera
bien de l'y garder! J'oubliais de vous
montrer le général Lafayette , le héros des deux mondes, qui, certes, ne l'a pas été dans le nôtre! ami et ennemi de Louis XYI, populaire et aristocrate , dormant quand il s'agit de défendre le roi... 11 ne manque qu'une chose à sa vie, c'est que ses utopies se réalisent ; alors on le verra dégringoler de son piédestal usurpé , et quand il mourra , il s'en
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ira au tombeau, méprisé par la plupart de . . n\ (|iii eu faisaient un Dieu !...
— Et celui-là qui donne la main au général Lafayelte?
— Ah! cette grosse tète, c'est le gros bonnet de l'extrême gauche... Le magistrat incorruptible... Le révolutionnaire pur Il
en est encore à la prise de la Bastille... C'est un homme qui fait du désintéressement
comme Diogène faisait de la pauvreté Ses
amis disent que sa vie privée est monotone de vertus. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que sa vie politique est monotone d'incapacité et de niaiserie... Le cens électoral est vexiu , je ne sais comment, à lui manquer. Il ne pouvait être réélu; les libéraux de son département ont fait une souscription en sa faveur; on lui a acheté une propriété territoriale grâce ù laquelle il siège aujourd'hui à la chambre. Un royaliste du pay s , homme
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d'esprit que je connais particulièrement, , fit placer, à cette occasion , sur un pont de la rivière d'Eure, un écritcau portant : Donnez au pauvre du pont de l'Eure.
— Eh! eh! reprit M. Delatour, ne vous ai-je pas dit que cette comédie en vaut bien une autre : ce serait bien autre chose, si vous voyiez ces acteurs dans les coulisses! Je les ai vus, moi... de fougueux démocrates rudoyant leurs laquais galonnés!... d'austères républicains Taisant de la tyrannie à huis-clos, et tant d'autres choses comique.
Bientôt la séance commença, et nos spectateurs assistèrent au plus mémorable de nos débals parlementaires : c'était la loi sur l'indemnité des émigrés qui réunissait la chambre: il était question du plus grand acte de philosophie des temps modernes; il s'agissait de détruire à jamais les ferments de discorde qui divisaient les propriétaires des
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biens d'émigrés et ceux (jui en avaient été
dépouillés , d'anéantir les récriminations, les
haines et les regrets du temps passé.
Il est impossible de se figurer avee quel acharnement l'opposition attaqua celte loi , si bien développée, si bien soutenue par le président du conseil. On eut vraimeut dit , à la fureur des libéraux, que l'adoption de cette loi devait mettre un terme aux discordes intestines, seul aliment de leur popularité. Le projet du gouvernement, après une longue et \ivo discussion, passa à une grande majorité et aux applaudisscmens de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens en France!
C'est à ce spectacle curieux et piquant que l'on peut surtout juger quelles ressources de puissance dialectique possédait la France, et jusqu'où le gouvernement constitutionnel pouvait mener un peuple représenté par de tels hommes.
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Jules était du nombre de ces jeunes gens ardensqui se figuraient être de bonne foi dans leur haine , qui prenaient une part si active aux débats parlementaires , qui faisaient du carbonarisme comme M. Barthe, et qui en vinrent à 1830, à tuer des Suisses et des gardes royaux, leurs parens; mais pourtant Jules donnait peu d'attention à cette comédie publique; le drame intime l'occupait tout entier. Durant la longue séance, ses regards , ses demi-mots, ses soupirs ne cessèrent de reprocher à la marquise la rigueur avec laquelle elle l'avait accueilli dans l'escalier du Panthéon. Madame de Chenevièrc eut bien voulu lutter encore et ne rien laisser voir de son trouble et de ses sentimens secrets à celui qu'elle faisait tant souffrir; mais plus fort que toutes ses résolutions, son cœur céda malgré lui à la loi des admîtes ; un regard , un sourire, une pression de main trahirent tous ses