‹ JulesChapitre 12 sur 31 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Le Départ.

Certes , dans les plus beaux rêves de son imagination de jeune homme, jamais Jules ne s'était douté qu'il serait le héros d'un pareil drame, et qu'il verrait se réaliser en lui ces situations qui font l'éternel aliment des livres et du théâtre ; il avait bien pu bâtir, dans

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scs méditations , une série d'événemcns dans lesquels il serait aimé d'une femme riche et de noble origine... mais il n'avait point songé à cette rivalité de femmes qui se disputent votre amour; on ne se pose point de gaité de cœur entre ces deux volcans, si actifs, si terribles quand ils s'approchent! Il n'y a que

l'effervescence de la passion , la fascination d'esprit qui puissent nous rendre heureux de cet embarras , de ces tournions qui fondent sur notre vie comme un épervicr sur un pauvre passereau.

Sous le charme qui le maîtrisait., Jules ne laissait pas d'avoir des remords et des craintes: des remords de tromper ainsi la confiance de Louise, qui avait agi avec lui dans toute la loyauté de son ame; la confiance môme de madame de Chenevière , qui , après tout , n'était point coupable pour avoir fait attention à un jeune homme : dos craintes, car il

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avait beau se le dissimuler, il connaissait le caractère rêveur, mélancolique, et par conséquent constant et ferme de sa cousine. Pour lui avoir avoué qu'elle l'aimait, il fallait qu'elle éprouvât un sentiment vrai et profond, qu'elle sentit que rien ne le détruirait,

que le destin de sa vie y était attaché Et

alors, si l'infidélité, si l'abandon venaient à renverser cet édilice de bonheur, quels tristes événement n'avait-il pas à redouter.

C'est au milieu du choc de toutes ces pensées et d'un amour fougueux, irrésistible, que Jules vit s'écouler les quinze jours du séjour à Paris de Louise et de M. Delatour.

Ce fut une grande peine pour la jeune fdle quand son père, que des affaires importantes rappelaient à Orléans, lui annonça qu'il avait retenu leurs places de diligence pour le lendemain. Elle pleura à chaudes larmes; elle passa la nuit entière dans le chagrin. Elle

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sentait bien que laisser ainsi derrière elle Jules exposé à toutes les séductions d'une femme aussi dangereuse que la marquise , c'était abandonner aux vents son pauvre esquif, c'était risquer tout son avenir, c'était rendre à Jules sa liberté, et avec elle, le droit d'être infidèle. Sa jeune tête, qui n'était point accoutumée aux violentes douleurs , brûlait et éclatait sous les transports de la fièvre. Tantôt elle se roulait sur sa couche, haletante , inquiète comme une jeune fdle qui a peur pendant l'orage ; tantôt elle se levait , s'agitait , se promenait dans la chambre, ouvrait sa fenêtre à l'air froid du dehors, et mêlait des prières à ses accens de délire et d'égarement. Puis elle devient tout à coup plus calme, elle s'assied devant une table, elle écrit une longue lettre , et comme rassurée, rafraîchie par cette émission de sa pensée, elle se remet au lit et s'endort ; mais

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comme si Dieu avait voulu jeter un peu de baume sur la blessure de son cœur , il lui envoya un songe, doux reflet des espérances que le présent venait combattre.

Elle voit dans son sommeil la petite église de Saint-Mesmin ornée de rubans et de Heurs ; elle entend les joyeuses volées des cloches; des paysans et des paysannes, parés de tout le luxe des champs, remplissent le chœur de l'église ; le prêtre est à l'autel. On attend l'arrivée des jeunes époux... Louise, comme les autres, porte ses regards vers la porte de l'église.... Tout à coup, une voix douce, la voix de Jules, la prie d'avancer... elle se regarde... elle se voit blanche, enveloppée d'une vapeur de gaz et de satin , portant sur son Iront la couronne virginale, sur son sein le bouquet de (leurs d'oranger!.. La mariée, c'est elle! Adieu ses craintes, ses jalousies, ses doutes... Jules est son fiancé... Ils s'ap-

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prochent de l'autel... Le prêtre les bénit... et Jules met au doigt de Louise l'anneau sacré qui unit ici-bas ce que Dieu unit dans les cieux !

Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée... Louise trop émue s'éveilla, et toute illusion disparut. Elle se retrouva avec ses chagrins, ses incertitudes et la lettre qu'elle avait écrite avant de s'endormir.

Lorsque M. Delatour entra dans la chambre de sa fille, il la trouva auprès de sa malle ouverte et non encore remplie , assise , la tête dans ses mains, dans un vieux fauteuil de crin noir.

— Louise , Louise , lui cria-t-il en frappant sur sa blanche épaule, ne dors donc pas... il est plus de six heures... et tu sais que l'on monte en voiture à sept... Si lu ne te dépêches pas, nous manquerons la diligence... Yile, vite, lu n'as pas un instant à

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perdre... — Oui, tout de suite, lui répondit en se lovant Louise, qui ne pouvait se défendre d'un secret mouvement, en pensant que, faute de se trouver à l'heure indiquée au bureau des Messageries , elle pouvait rester encore un jour à Paris. Toutefois, elle se résigna, et se mit aussitôt , avec l'aide de son père , à terminer ses préparatifs de voyage.

Bientôt après Jules arriva; et un fiacre où il se plaça vis-à-vis de son oncle et de sa cousine, leur fit faire le trajet de la rue de l'Échelle à la rue Notre-Dame-des-Victoires en quelques minutes, durant lesquelles Jules sentit plusieurs fois la main de Louise presser la sienne bien tendrement.

A peine étaient-ils entrés dans la cour qu'un commis, la feuille à la main, fit l'appel des voyageurs parlant pour Orléans. Jules embrasse Louise et son père , il les aide à monter en voilure, et la diligence s'éloigne en lais-

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sant Jules avec cette lettre que sa cousine, les larmes aux yeux, lui a glissée adroitement dans la main.

« Mon cher Jules ,

« Si j'en crois les principes que j'ai reçus de ma pauvre mère , j'ai tort de vous écrire. C'est mal à moi, jeune fille, de dévoiler toute mon ame , de confier ma pensée entière à un jeune homme. Mais je me sens moins coupable en pensant que des liens de parenté existent entre nous, que nous sommes habitués dès long-temps à n'avoir rien de caché l'un pour l'autre, que nous devons un jour nous marier , qu'il est peut-être dans la vie des circonstances graves où ce qui serait une démarche indiscrète, imprudente dans toute autre circonstance , devient un impérieux devoir; en pensant qu'il s'agit aujourd'hui de votre bonheur !.. N'est-il donc point per-

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mis à celle qui laisse celui qu'elle aime, celui qui doit être son époux , au milieu de tous les pièges de la capitale, de lui donner, en le quittant pour bien des mois, quelques avis, non d'un mentor, mais d'une bonne et véritable amie. Je connais bien peu le monde , mais j'en sais assez pour chercher à vous prémunir contre ces attachemens que vous formerez à Paris, et qui vous promettront le bonheur ! Que renferment-ils ? l'ennui , les tourmens , l'oubli de tous les préceptes de religion et de morale , la désillusion de tous les sentimens généreux de l'enfance ; je ne nomme ici personne ; mais la femme que vous choisirez, mon ami, vous aimcra-t-elle, je ne dis pas comme moi , mais pour vous? Non, après quelques jours perdus pour vos travaux , pour votre gloire, elle vous laissera, avec le chagrin et la honte d'être abandonné? Pas un souvenir de vous ne lui restera; qui sait même,

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