U.XE MAISON DE JEU
Une Maison de jeu.
Quelques heures après le dépari de la diligence d'Orléans , Jules se promenait dans le jardin du Palais-Royal, à pas lents, l'air tout pensif, tout soucieux, les yeux fixés sur la lettre de Louise qu'il tenait à la main et qu'il
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avait déjà relue plusieurs fois, lorsqu'il se sentit frappé sur l'épaule d'une façon toute cavalière.
— Ah ! c'est toi, Henri, dit-il en se retournant machinalement , et comme contrarié de cette rencontre.
— Oui, c'est moi Mais, qu'as-tu donc ?
sur quelle herbe as-tu marché aujourd'hui?
tu as, ma foi, un air d'enterrement Mais
cette lettre?.... Est-ce que c'est une lettre de la marquise? une lettre qui déroute complètement tes beaux projets de conquête?....
— Non, non.... mais c'est une lettre qui me tourmente, qui me fait mal....
— Ah ! je vois quelque lettre de con-
seils ;.... des reproches, peut-être, de la cousine, n'est-ce pas?
— Oui , de Louise....
— Eh bien ! il n'y a qu'une chose à faire en pareille cas ,... c'est de te débarrasser de
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ce fardeau , de déchirer cette maudite lettre ; c'est le moyen le plus sûr de ne pas la relire. Une lettre, vois-tu, ça ne s'envole pas comme les paroles qui ne laissent ni trace, ni souvenir... On y revient malgré soi; les impressions se renouvellent, s'éternisent... Allons, déchire la lettre de cette petite sotte qui veut t'arrèter sans doute dans ta carrière de plaisirs; allons, déchire-la; qu'il n'en soit pas plus question que de cette poussière , dit Henri en secouant le cigarre à demi consumé qu'il tenait dans sa bouche.
Jules se contenta de plier la lettre de Louise et de la mettre dans son portefeuille; puis , après s'être un peu fait prier, il entra avec Henri Salmon au café de Périgord, où les deux amis se mirent à déjeuner.
Les huîtres d'Ostende, une tranche de pâté de foie gras , un perdreau truffé , une sole à la sauce normande leur furent servis, escortés
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de quelques bouteilles de tisanne de Champagne.
— Tu es donc bien en fonds aujourd'hui , dit Jules , arrivé au fromage de Roquefort, pour m'offrir un déjeuner si confortable ?
— Oui, assez, répondit Henri en remuant quelques pièces d'or qu'il avait dans la poche de son gilet. La veine est bonne , les eaux sont hautes, les affaires donnent...
— Tu fais donc des affaires?
— Oui , oui , quelquefois ; mais les quelques louis que j'ai là , je les ai gagnés par un moyen fort simple, et qui est à la portée de tout le monde , un moyen qu'il ne tient qu'à loi d'employer, et qui t'irait , je crois, tout aussi bien qu'à un autre; car je pense que tu as peu de capitaux.
— Tu as bien raison .. L'achat de meubles que tu m'as fait faire a terriblement attaque le produit de la vente de mes pendules
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et de mes montres; mais tu m'as dît que je De pouvais pas rosier décemment en garni... • ! jo suis tout à fait de ton a\is.
— Tiens, voilà midi. Combien as-tu sur loi?
— Trente ou quarante francs.
— C'est assezj d'ailleurs, j'ai de l'or à ton service; mais avant de nous mettre à l'œuvre, sablons un dernier flacon , ajouta Henri en demandant au garçon une nouvelle bouteille de lisiiiine de Champagne et l'addition. 11 es1 bon, quand on va chez Boursault, d'avoir un peu du feu de ce nectar dans la tête , comme quand on a une visite à faire à une femme que l'on présume ne devoir pas capituler à la première sommation.
— Tu veux donc faire de moi un joueur...
— Faire de toi un joueur!... oh! non... ce serait du temps perdu ; tu n'est pas taillé pour cela... 11 faut pour être joueur... ce que j'appelle un joueur, avoir la passion du jeu ,
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autre chose que pour avoir la passion des femmes, il faut une puissance , une énergie que tu n'as pas... Sais-tu ce que c'est qu'un joueur? C'est un homme qui se donne au jeu corps et ame, comme s'il se donnait au diable; qui n'existe que pour jouer, pour qui tout le reste n'est rien ; qui voit dans l'or qu'il manie sa maîtresse , sa vie, son Dieu !... Un homme qui , pour satisfaire ce besoin impérieux , ce besoin indomptable de chaque jour, de chaque instant, sacrifie plus que la vie, ce je ne sais quoi , ce prétendu trésor que l'on nomme dans le monde réputation, honneur, qui, sans témoigner au dehors des sensations multipliées qu'il éprouve, de ses joies, de ses angoisses, des luttes qui se livrent en lui, passe par toutes les vicissitudes de la fortune. Tu n'es certainement pas à la hauteur de ce rôle... Je veux te faire jouer par circonstance, et voilà tout...
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— Mais je n'irai pas au jeu... Je n'irai ceriain« iiK-nt pas Oh ! si l'on me voyait entrer là!...
— Nous entrerons par la porte de derrière Personne ne nous verra, et quand
on te verrait , voyez le grand malheur... Il me semble que tu n'es rpas plus grand seigneur que moi ; et tu ne sais donc pas quels sont les gens que l'on rencontre là? ce sont les gens 1rs plus comme il faut, des généraux, des banquiers , des pairs de France , des princes même... des princes étrangers s'entend... Et puis, vois-tu, quand même il n'y aurait pas une aussi bonne société, n'es-tu pas comme moi dans une position où il faut à tout prix courtiser la déesse du hasard!... Oh! c'est, mon cher, une admirable institution que le jeu... Je serais parbleu d'avis de dresser une colonne à celui qui le premier a établi cette providence de ceux à qui il faut de l'or ; de faire
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une souscription pour lui élever une statue! De combien de jouissances, moi et beaucoup d'autres, aurions-nous été privés, si nous n'avions pas eu sous la main cette merveilleuse ressource. Je connais un garde du corps qui a gagné trente mille francs à Frascati, et qui vient de partir pour l'Italie, avec une femme délicieuse qu'il a enlevée au général G. . . . Qui le dit qu'un de ces jours nous n'aurons pas la même chance; qui te dit que nous n'arriverons pas aussi à gagner de quoi faire un voyage sentimental au Colysée et au Pausilippe. . . Ah ça! ne joue pas au trente et quarante... c'est un mauvais jeu... Les tailleurs sont des fripons, des misérables, ils filent la carte et vous enfoncent dès que vous avez une bonne somme sur le tapis. J'ai vu vingt fois de ces coups là à Frascati. Vive la roulette... c'est le plus beau des jeux... Le hasard, marche là , comme l'Othello de Ducis, dans
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toute sa force et dans sa pleine liberté. Et Jules subjugué par ce tlux de paroles entraînantes, sortit du café au bras de Henri qui le conduisit dans une de ces maisons funestes, dans un de ces repaires autorisés par tous les gouvernemens, sources scandaleuses de revenus pour l'état ; contre lesquels protestent tout ce qu'il y a d'honnête en France, que le roi des barricades a promis de détruire et qu'un poète , M. Alissan de Chazet, il y a quelque trente ans... et après lui le vicomte de St-Cricq, ont si heureusement caractérisés par ces quatre vers :
Il est trois portes a cet antre :
L'espoir, l'infamie et la mort!
C'est par la première qu'on entre ; C'est par les deux autres qu'on sort.
A l'exemple de Henri qui lui montrait le
chemin, Jules avait déposé son chapeau entre
les mains de deux ou trois hommes de mau-
it
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vaisc mine qui se tenaient debout près de la porte d'entrée du salon.
Pourquoi cet usage?.. Ah ! sans doute pour apprendre à celui qui pénètre là, qu'il doit avoir un front qui ne rougisse pas, un front qui ne laisse pas voir de traces de honte ; ou peut-être aussi pour enseigner à rester tète nue devant la première divinité du monde moderne! peut-être encore pour vous demander un gage du pacte infernal que vous contractez avec le croupier , non moins menaçant que le bourreau qui, bvant de trancher une tête, commence par faire la toilette du condamné !
Jules se mit d'abord à regarder de tous ses yeux ce spectacle nouveau pour lui ; il vit une foule d'hommes autour d'une longue table verte, bariolée de lettres et de chiffres , parsemée d'or, d'argent , de râteaux , et dont le centre creux portait un bassin de cuivre où
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une boule d'ivoire tournait rapidement au milieu de cases numérotées.
Jules n'apercevait pas sur les ligures de ces gens aucun de ces signes de douleur et de joie dont on fait ordinairement la physionomie des joueurs. La plupart avaient des visages impassibles. Ce que c'est que l'habitude, le progrès de la civilisation!!..
— Eh bien , tu ne joues donc pas , lui dit Henri, qui venait de ramasser quelques pièces sur la losange rouge. Est-ce que tu es venu ici pour faire de la contemplation?
Et Jules , que ce reproche arrachait à une préoccupation dont il ne pouvait se défendre, jeta sur le tapis une pièce de cinq francs, avec un tremblement , une hésitation que l'on remarqua, et qui excita un léger mouvement de surprise et de compassion. Il était facile de voir que Jules était à son début. Dans la carrière du jeu, les débuts sont toujours
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heureux , aussi Jules eût-il un plein succès.
Le premier tour de la boule d'ivoire doubla sa mise ; il en fut de même du second, du troisième et de tous les autres ; de sorte qu'au bout d'un quart-d'heure il avait en main un bénéfice de buit cents francs. Il est bon de dire qu'il avait vu en face de lui un homme d'une mise élégante, d'une tournure noble et gracieuse, couvert de chaînes et de bijoux , qui jetait l'or et les billets de banque à pleines mains sur le tapis, à qui !a fortune était constamment contraire, et qu'il s'était mis à courir les chances^opposées ; ce qui, dans un novice , dans un jeune homme qui joue pour la première fois, pouvait bien passer pour un trait de génie.
Henri qui de son eùté se trouvait avec un bénéfice de quelques cents francs et qui avait l'expérience de l'inconstance de la fortune , prenant Jules par. le bras ; Assez, assez pour
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aujourd'hui] allons-nous en, la déesse est
< apricieuse.
En descendant l'escalier, ils entendirent derrière eux une détonation d'arme à feu.
Henri1, pour qui, sans doute, ce n'était pas chose nouvelle à .la porte d'une maison de jeu, continua de descendre. Jules se retourna, et ne put voir, sans un profond sentiment de pitié et de terreur', un homme qui venait de se faire sauter la cervelle, étendu sur les marches sanglantes de l'escalier. Ce malheureux était l'homme qui avait joué, qui avait perdu tant d'or et de billets de ltanque vis-à-vis du jeune Uenaul. C'était un prince russe.