‹ JulesChapitre 15 sur 31 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

Rencontre.

La lettre de Louise que Jules , eu rentrant ehez lui, avait renfermée soigneusement dans une petite cassette, n'avait pas été sans mêler quelque amertume à ses espérances de bonheur. Les remords, les craintes revenaient l'assiéger avec plus de force; mais que pou-

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vait tout cela contre l'entraînement d'un amour sans mesure , contre cet orgueil qui perdit Satan , qui perdit le premier homme, et qui perdra tous ses descendans?

Deux jours après le départ de M. Delatour, c'était le 13 mars, Jules, qui était impatient de revoir madame de Chenevière, qui croyait d'ailleurs ne pouvoir pas, sans être mauvaise compagnie , se dispenser plus longtemps de lui faire une visite à lui tout seul, se présenta à son hôtel où il fut reçu par le concierge avec cette phrase désespérante : Madame la marquise vient de sortir.

Jules, toutdésapointé, se demandantmême si madame de Chenevière ne lui avait pas fait défendre sa porte, se dirigea sans but, sans projet, vers le jardin des Tuileries. Depuis longtemps déjà , par une de ces belles journées qui succèdent quelquefois si rapidement à l'hiver, par un de ces soleils ardens et ver-

Hencontn-. 1 7 1

li^ioux qui développent la sève végétale } qui font fermenter le sang et les idées, il promenait à l'aventure ses rêveries, son amour, ses tourmens dans ce jardin solitaire pour qui aime le calme et la solitude , et si peuplé pour qui aime le bruit, le mouvement et la foule, lorsque de loin il y vit entrer une femme voilée, mais qu'à sa taille , à sa tournure , à sa démarche il aurait parié être madame de Chenevière.

Quelque temps il resta dans le doute, mais quand il se fut approché d'elle un mouvement de la marquise lui apprit qu'il ne s'était point trompé, et le visage couvert d'une rougeur de pourpre, le cœur plein de trouble et d'ivresse, il l'aborda tout respectueusement.

— Ah ! c'est vous, monsieur Jules, répondit la marquise à son salut un peu gauche , un peu embarrassé ! quel hazard?

172 Rencontre.

— Un hasard intelligent sans doute qui m'a dirigé du côté où je devais vous voir.

— Vous pouviez ne pas l'attendre... Vous connaissez l'hôtel de Chenevière.

— Aussi me suis-je présenté chez vous aujourd'hui.

— Sans me trouver... je suis sortie de bonne heure, par extraordinaire... Je viens de voir le curé de Saint Roch... Je ne suis point

de sa paroisse mais j'avais à m'entendre

avec lui au sujet d'une association religieuse pour l'éducation des jeunes filles dont les parens sont morts et qui resteraient ainsi exposées à la misère et aux séductions.

— Toujours occupée de faire le bien.

— Je mets mon bonheur à faire des heureux.

L'entretien, comme d'habitude, s'éloigna de son principe : après avoir causé de choses et d'autres, madame de Chenevière, qui avait

Rencontre. ITT»

prit le brasjde Jules', et qui était insensiblement ai rivet- avec lui dans la parlie la moins fréquentée du jardin, sous ces grands marronniers qui dominent W-italanlcel le Sanglier y jugea à propos de se faire connaître à lui.

J'étais bien jeune encore, lui dit-elle, j'étais toute enfant à l'époque de la révolution; alors, comme presque tous les hommes de qualité, mon père émigra; je le suivis en Allemagne, en Angleterre; je partageai avec lui les fatigues, les privations de l'exil; plus tard, pendant les cent jours, je l'accompagnai en Vendée; là nous avions pour compagnon, pour ami, pour soutien le marquis de Chenevière qui avait conçu pour moi une véritable affection. J'avais pour lui un respect mêlé de je ne sais quelle sympathie que l'on éprouve toujours pour ceux qui sont soumis aux mêmes dangers, aux mêmes infortunes. Un jour, je n'oublierai jamais ce moment affreux,

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mon père , dans une attaque imprévue , fut frappé d'une balle ! 11 tomba mourant entre nos bras! Sentant que la mort approchait , marquis, dit-il à M. de Chenevière avec un accent tendre et solennel , prenez soin de ma fille bien aimée... Ne l'abandonnez pas... Je vous confie , je vous lègue cette pauvre enfant!... Puis, agenouillés, nous reçûmes de lui une touchante bénédiction. Depuis, M. de Chenevière et moi nous ne nous sommes plus quittés. Quelque temps il m'a tenu lieu de père, et puis il est devenu mon mari... C'est un homme honorable à tous égards , que j'estime, que'je vénère , qui, depuis bientôt dix ans que nous sommes mariés, ne m'a pas donné un instant de contrariété ! . . . Mais vous sentez bien que je n'ai jamais eu d'amour pour lui ! il y a entre nous une si grande différence d'âge! Mais lui , monsieur Jules, il m'a beaucoup aimée, et encore aujourd'hui , s'il pou-

Rencontre. 17'.

v.iit penser qu'un autre... Je le connais... Il est M'oient... emporté!... Que n'aurais-je pas à craindre de lui... Mais ce n'est peut-être qu'une présomption... car je n'ai jamais aimé pc rsonne... rien n'a encore troublé notre paisible ménage...

Jules, encouragé par cet épanchement confidentiel de la marquise, lui raconta aussi quelque chose de sa vie passée; puis il s'établit entreeux un échange délicieux de douces paroles , de douces pressions , de doux regards qui leur faisait oublier la marche du temps.

Cette situation recevait môme un nouveau charme de la terreur de la belle marquise, qui craignait à chaque instant de rencontrer son mari , qui , à chaque homme qu'elle voyait de loin, le prenait pour M. de Chenevière, et toute tremblante pressait plus fortement le bras de Jules. Ses craintes pourtant

i'ti ' Rencontre.

ne l'empêchèrent pas de laisser aller son cœur à tous les aveux d'une passion longtemps comprimée.

— Je t'aime , lui disait le jeune étudiant , de toutes les puissances de mon être. Je ne croyais pas pouvoir aimer ainsi! Ma vie à toi !... Aime-moi, aime-moi , je t'en supplie ! être aimé de toi ou mourir.

— Rassurez-vous , Jules... je vous aime aussi, moi... je vous aime... je ne puis vous le cacher maintenant?... Que je souffrais de ne pas vous voir!!...

Et Jules serrait dans ses bras la belle madame de Chenevière!!. Leurs yeux humides et (brûlans, fixés l'un sur l'autre , se renvoyaient mutuellement cefluide magnétique, source d'une ivresse que rien ne peut exprimer!.. Leurs souffles même se confondaient, et comme deux amans oublieux du reste du

*«n«ontr«. 177

monde, ils ne songeaient nullement que leur extase n'était pas sans témoin.

— Allons, retirez-vous donc! ailleurs!!., hors du jardin!., leur cria une voix rude et impérieuse!

C'était la voix d'un gardien des Tuileries.

Tout honteux de leur imprudence et de la manière dont on la leur avait rappelée, ils s'éloignèrent le rouge au visage; mais avant de se quitter, ils échangèrent encore quelques paroles.

— Adieu , Jules... nous nous reverrons.

— Oh ! bientôt , n'est-ce pas ?..

— Oh ! oui , mais où ?. . mais quand ?. .

— Pouvez-vous être ce soir a huit heures au passage Delorme?

— J'y serai!.. Mais savez-vous|, ajouta la marquise, que c'est aujourd'hui le 13 mars.

— Oui , mais cela ne m'effraie pas...

— Ni moi non plus... qui pourrait effrayer

17* Rencotre.

quand on aime? Mais le temps menace... et s'il pleut ce soir... quel prétexte assez puissant donner à mon mari pour sortir. Si à huit heures la pluie tombe, à demain au même endroit, à la même heure.

Le soir des nuages noirs amoncelés sur Paris, versaient des torrens de pluie; Jules, après quelque hésitation, prit le parti de monter dans un cabriolet et de se rendre au passage Dclorme, où il craignait bien de ne pas rencontrer madame de Chenevière. A peine était-il arrivé qu'il entendit, du côté de la rue de Rivoli, un bruit de voiture... Un fiacre s'arrête... une femme en descend rapidement... C'est elle, c'est la belle marquise, qui en serrant bien tendrement la main du jeune étudiant , lui dit avec un accent impossible à rendre : j'étais sûre que vous viendriez ! Si vous n'étiez pas venu, vous ne m'auriez jamais revue.

Rencontre 170

Comment se passèrent les heures de ce |i< mier rendez-vous? Quel asile reçut ces deux amans , si heureux d'être ensemble , si jaloux d'être seuls! Tout ce que. je sais, c'est qu'ils dirigèrent leurs pas vers les Champs-Elysées , et qu'ils entrèrent dans un de ces temples d'amour solitaires et discrets qui surgissent ça et là comme des oasis dans le désert, et qu'en sortant ils pouvaient laisser entendre :

— Ma bien-aimée!

— Mon Jules! !.

— Mon ange!

— Mon adoré !

— Toujours à toi , ma Léonie !

— Je suis heureuse! je suis aimée !!..

— Prenons une voiture.

— Non , mon Jules , non. . . à pied , je serai plus long temps avec toi!

ÀCCIDENS.

XUl.

Accidcns.

Depuis quelques semaines elle est à lui, celle qui l'occupe iout entier , celle qu'il aime, depuis qu'elle lui appartient, plus encore qu'il ne l'aimait auparavant , celle pour qui i! sacrifierait maintenant tout ce qu'il est pos-

184 Accident.

sible de sacrifier. Comme un conquérant qui, après la victoire, se repose au milieu du pays dontil vient des'emparcr, Jules se repose avec délices dans cette douce intimité de la possession , ravissante écrie qui peuple le cœur des plus séduisantes chimères, et qui ajoute aux enivremens de la réalité la {fiction de toutes les espérances; car dans la possession d'une femme liée à une autre, et que nous n'avons obtenue que par l'infraction des lois divines et humaines, il y a cela de privilégié, que pareille à la pomme du Paradis terrestre, elle tire même de sa situation blâmable tout le mérite du fruit défendu ; puis à cet attrait irrésistible pour les malheureux enfans d'Eve se joint encore le charme d'un avenir que rien ne nous assure , et dont chaque jour de bonheur tranquille nous semble, comme on dit, autant de pris sur l'ennemi. Alors chaque nouvelle jouissance , chaque nouveau mo~

A' • l'iru. |,S-

ment passé auprès une femme aimée nous semble précieux comme unechose qui ne nous est pas due! Au milieu des relations intimes et mystérieuses de l'adultère, il y a un charme qui entraîne souvent l'aine la plus honnête par mille circonstances dont le danger relève le pittoresque.

Ainsi , tantôt derrière le mari , on prend la main «le la femme, on dérobe un baiser à ses lèvres d'amante; tantôt à table, en présence du mari , on sent la douce pression d'un joli pied , qui répond au tendre frôlement du vôtre. Tantôt la conversation se remplit de traits piquans pleins d'allusions et de malice, dont le mari ne découvre jamais le sens, que pénètrent très bien les indifférons eux-mêmes! C'est enfin une foule de périls aussi clairs , aussi menacans que ceux que court à chaque instant le bateleur qui danse sur la corde, au-dessus d'épées nues, dont la pointe se dresse vers lui.

18t> Accideiu,

Jules était dans cette situation exceptionnelle de! bonheur que rien ne garantit ! . . . . situation heureuse, surtout pour un jeune homme riche qui peut satisfaire à tous les besoins qu'elle commande; mais lourde et insupportable pour un jeune homme qui , comme le neveu de madame Delatour, ne reçoit qu'une modique pension de parens qui, insoucieux et négligens qu'ils sont, n'ont pas pensé à compter dans le budget de l'étudiant une marquise et ses dépendances.

Aussi faut-il voir comme s'en alla l'argent du jeu ; argent si doux et si fatal , argent gagné si aisément, et qu'on dépense de même; argent qui, étant venu dans notre bourse comme un génie docile à nos désirs , s'en va aussi facilement au moindre caprice de la

pensée !

Ne vous étonnez donc pas si le diable , qui n'est pas comme la nature, et qui n'a pas horreur du vide , vint sitôt se loger dans la

Accidon» 1S7

bourse do Jules. Car, enfin, comptons : \<>\\d déjà près d'un mois que Jules est l'amant de madame de Chenevière , et les spectacles , les bals , les soirées ont rempli le temps que l'amour leur a permis de donner au monde: or, pour un spectacle, il faut une voiture pour aller, une voiture pour revenir; la marquise a bien un équipage, mais le plus souvent le carossearmoirié reste à l'hôtel pour ne pas exciter les soupçons du propriétaire. Arrivé au théâtre, comme on est avec une dame qui tient à sa réputation , il ne faut pas se mettre en évidence ; puis d'ailleurs , il est si doux de se cacher lorsqu'on est deux ; et quand on ne connaît ni directeur de théâtre , ni auteur, ni acteur, ni rédacteur de journal, il faut bien payer la loge au bureau ; puis , il faut le petit banc, le bouquet, les glaces, la pièce que l'on donne, le programme des théâtres Rien de cela n'est cher mais

1S8 Actidtiis.

tout ensemble le devient horriblement 1

Les bals Ce sont les chaussons qui se déchirent, le claque qui se salit, les bas de soie qui se trouent.... c'est l'écarté, si favorable à quelques autres , qui vous attire et vous enlève quelques pièces d'argeDt , tous inconvéniens qui n'arrivent pas quand on reste chez soi. Que sais-je, enfin? tout ce déluge de petits chagrins qui viennent persécuter les riches et désespérer ceux qui n'ont pas de

fortune Voilà ce qui tourmentait, ce qui

désolait Jules; et, sans se rendre bien compte de ses sensations, il regrettait un peu au fond de l'âme sa liberté perdue et sa position compromise; il était temps encore de rétrograder, et sa route n'était pas assez avancée pour qu'il ne pût , même avec honneur, rebrousser chemin ; mais l'amour qui chaque jour s'emparait de lui avec plus de force, mais l'orgueil , ce fatal démon qui l'avait lancé

Acci.lrm. lv«

dans la carrière, et qui le tenait asservi, ne p. Tinii. :;i pas que le moindre bon sentiment vclos dans son âme portât son fruit.

11 n'y a de vrai ici-bas , lui disait le démon de la chair, que les caresses, les étreintes mutuelles, que l'échange des baisers extatiques et brùlans, que la fusion de deux êtres , que les intimes et profondes voluptés

de l'amour tout le reste n'est rien !....

et jamais tu ne trouveras une femme aussi passionnante, aussi passionnée que ta Léonie; une femme qui se donne à toi avec autant d'abandon et d'ivresse ! Et ta gloire, lui disait l'autre démon ! renonceras-tu au bonheur dont tu jouis, quand tu traverses la foule avec la marquise à ton bras, à entendre dire : quelle est belle! Ce jeune homme, {.'est son amant ?... Renonceras-tu à exciter l'envie de tous ceux qui te connaissent ? Et puis, es femmes sont si légères ! Qui sait si , ac-

190 Acéidens.

coulumée à être aimée, et sentant que ton abandon lui fait une vie solitaire, elle ne donnera pas son cœur et sa personne à un autre, si tu ne la verras pas au bras d'un autre !....

Cette liaison avait d'ailleurs son but d'utilité. Les hommes ne parviennent réellement que par les femmes ! Et si la destinée de Jules était de parvenir par l'entremise de madame de Chenevière; si les connaissances brillantes qu'il lui devra se chargent de son avenir; s'il allait arriver à quelque haut emploi , quel honneur pour sa famille, à qui il pourra dire : Vous le voyez , je suis parvenu sans vous !

Jules ne pouvait plus reculer; et, comme un général désespéré se jette, la tète en avant , au milieu des bataillons ennemis pour y trouver la victoire ou la mort , il s'élança au travers de la vie, et rejeta la pensée de

Accident. 191

calme qui lui était venue avec la raison.

Mais comment poursuivre sa carrière aventureuse? comment, dépouillé de ce métal précieux que Regnard appelle le nerf de la guerre et des amours , comment continuer à marcher de pair avec sa marquise , à briller à côté d'elle? Jules était dans un de ces momens où les démarches les plus hasardeuses, les plus pénibles ne coûtent rien ; où , pour se tirer d'affaire, on ne craint pas de se lier avec des êtres généralement méprisés.

Il n'est pas nécessaire de dire que la première personne à qui Jules s'adressa fut Muston , qui , comme le renard de la Fontaine , en le voyant arriver chez lui, sourit de ce sourire intérieur qui est de la férocité et qui ne laisse percer que la joie de vous revoir; et après une scène de la même nature que celle qui avait eu lieu chez Jules, il se conclut une affaire toute semblable à la première, à l'ex-

192 Accidens.

ception de l'échéance qui fut abrégée de irois mois.

Mais quelques centaines de francs qu'il vint à bout de réaliser ne lui paraissaient pas devoir suffire longtemps à ses dépenses journalière; et pourquoi ne retournerais-je pas au jeu, se dit-il; avec du calcul et du sangfroid je réussirai encore cette fois; et comme j'ai plus d'argent, j'en gagnerai davantage!

Il alla donc de nouveau dans une maison de jeu avec l'aplomb, avec l'assurance d'un habitué et les airs conquérans d'un favori de la fortune. Il est impossible de se figurer le laisser aller avec lequel il jeta la première mise sur le tapis; il se baissa, sans se relever, comme certain d'avoir à recueillir tout de suite un bénéfice; mais sa physionomie changea tout-à-coup lorsqu'il vit un râteau s'avancer comme une griffe et entraîner sa pièce vers le tas d'or du croupier ; il redouble, il

Accid^ns. 1'J5

perdit encore; il essaya «le nouvelles chances

qui le Imitèrent tout aussi mal; et après di\

inimités de lutte, de calculs, de lourmens,

il sortit de l'infernal salon , dépouillé des si*

cetiU francs qu'il avait apportés avec lui !

Cet échec inattendu l'atterra d'abord ; il

jura même de ne jamais remettre le pied dans

une maison de jeu. Mais, en rentrant, Jules

trouva une lettre de son oncle qui le chargeait

de recevoir pour lui, chez un banquier, le

montant (Tua mandat de 1000 francs, sur

lesquels il devait prélever son quartier de

pension; elle lendemain, dès qu'il eut touché

cet argent, il alla droit au Palais-Royal, en se

disant : si les chances m'ont été funestes

hier, elles me seront favorables aujourd'hui!

Mais loin de réparer ses pertes, après une lutte

aussi courte que la lutte de la veille, il laissa

sur le tapis vert toute la somme qu'il avait

reçue du banquier!,,.

101 Accidens.

Oh ! c'est alors qu'il eût fallu le voir et l'entendre! Son visage était de feuj le sang lui sortait des yeux; il s'arrachait les cheveux, il vomissait d'effroyables imprécations ! Vingt fois il fut sur le point de se tuer d'un coup de pistolet, de courir se précipiter du haut d'un pont , de s'inoculer la mort avec une goutte d'acide prussique; mais Jules, bien différent de la plupart des étudians en médecine, croyait quelque peu à Dieu, à l'immatérialité de l'ame ; il ne pouvait se résoudre à prendre ce chemin sans retour ; et une pensée salutaire lui arriva, c'était d'aller se jeter aux pieds de son oncle , de lui avouer tout , et d'obtenir son pardon en lui promettant de changer de voie.

Mais l'image de tout ce qu'il fallait abandonner, de tout ce qu'il fallait perdre, passait devant ses yeux comme une fantastique vision, et le résultat de toutes ses réflexions fut de

AMJdens. 19 fc

continuer sa vie de Paris, par quelque moyen que ce fût; et tout-à-coup il lui vint une idée moins consolante, moins résignée que l'autre; mais plus attrayante, plus forte; c'était d'aller trouver le comte de Challange.

M. DE CHALLANGE.

M. de Cballangc

Le comlc de Challange était, sans être ridicule, un type de ces vieux garçons que l'on rencontre à tous les foyers de théâtre , et qui , s'ils ne sont pas de tous les comités de lecture, comme feu Nugeat , sont toujours du moins quelque chose quelque part.

200 M. de Challange.

Il habitait rue du Helder, quartier des femmes eni retenues et de cette aristocratie bourgeoise qui les entretient, un appartement tout à fait à la mode. A cette époque , où le goût de gothique ne se montrait encore que par exception , les meubles d'acajou, comme les plus belles choses dépouillées du prestige de la rareté , étaient devenues aussi surannés que les madrigaux de l'autre siècle , que la poésie de l'empire, si improprement appelée poésie classique; et le bois de citronnier était de rigueur pour les ameublemens des gens comme il faut : tous les meubles du comte de Challange étaient de bois de citronnier.

Lorsque Jules sonna à la porte du comte , un petit nègre vint ouvrir. Ce négrillon, dont la physionomie tenait un peu de celle du diable, l'introduisit dans une salle à manger aux murailles de stuc, pavée en mosaïque comme un temple d'isis.

M. de Challangr.

Il y avait déjà une heure que Jules attendait ivec anxiété, lorsque le comte de Challange entra; il était enveloppé amoureusement d'une robe de chambre à fleurs brodées, et marchait avec l'aplomb d'un homme habitué à l'importance de ses actes et de ses paroles.

Mais à la vue de Jules, son Iront un peu soucieux sembla se colorer d'une légère teinte de plaisir, son regard avait quelque chose du regard d'un vieillard libertin à l'aspect d'une jeune fille. Jules ne vit là que de l'estime pour lui et la satisfaction d'un homme qui va rendre service.

— Ah! c'est vous, mon ami, lui dit-il; mille pardons, je vous prie; je faisais ma toilette... et puis mon Africain m'a tellement estropié votre nom... Si j'avais su que c'était vous , je ne vous aurais pas fait attendre si long-temps. Et le prenant par la main , il con-

202 M. de Challange.

duisit Jules dans son cabinet avec un luxe de grâce et de politesse qui eût fait pâlir de jalousie tous les solliciteurs d'antichambre, si aussi bien le comte de Challange eût été ministre. La vue d'un grand bureau avec une quantité immense de dossiers, de papiers , de cartons , d'étiquettes sur des liasses de toutes sortes, comme chez un avoué , chez un notaire, ne contribuèrent pas peu à redoubler la perplexité avec laquelle Jules attendait le commencement d' une conversationqui pouvait devenir si intéressante'pour son avenir.

— Comme vous avez l'air triste , lui dit le comte de Challange avec un ton d'intérêt particulier! comme vous êtes abattu ! Quelque chagrin d'amour sans doute... à votre âge...

— Non, monsieur le comte !

— Mais vous n'étiez pas ainsi au dîner de madame de Chcnevière, ni à la séance de la chambre des Députés!.. Vous serait il arrivé

M. do Challange. Ml

quelque chose de fàcheuv?. Parlez , ne craignez n'en... j'ai été jeune aussi, je suis indul" gent pour la jeunesse... Et d'ailleurs je pourrai peut-être apporter remède à votre situation.. . Mais pour cela il faut que je la connaisse tout entière...

Et Jules lui fit aussitôt l'aveu de la lettre de change; de ses deux pertes au jeu, de l'abus qu'il avait fait des fonds de son oncle, et de son manque absolu de ressources pour se tirer du mauvais pas où il s'était engagé.

— Il y a remède à tout cela , mon ami, lui dit M. de Challange en lui serrant affectueusement la main.

— Oh ! monsieur le comte, vous seriez mon sauveur! oh! quelle reconnaissance !..

— Oui, oui, je vous sauverai... Vous avez des passions; parbleu ! cela est bien naturel.. Jeune, ardent... il vous faut de l'or... Mon Dieu , c'est une chose toute simple; il est si

204 M. de Challangc

doux de jouir de la vie à vingt ans! Eh! bien, mon jeune ami, nous vous procurerons cela ; mille francs par mois toujours comptés à l'avance... est-ce suffisant ?

— Oh! monsieur le comte, je ne saurais acquitter une si lourde dette, et la délicatesse me défend de la contracter.

— Mais, mon jeune ami , vous ne me devrez rien... seulement service pour service : ainsi je vous présenterai comme mon parent, mon neveu nouvellement arrivé de province, dans les meilleures maisons de Paris , chez les ministres , chez les banquiers , chez la haute noblesse : je suis bien reçu partout; vous serez bien reçu aussi. Avec cet air candide , vous n'inspirerez aucune défiance; vous vous mêlerez de toutes les conversations, particulièrement des conversations politiques, et tous les matins, vous viendrez me rendre compte de ce quevous aurez entendu la veille.

M. Ai OkaUaag*. M

— Ah ! monsieur le comte, c'est cela que vous rac proposez! Ah! jamais, jamais je ne ferai un si vil métier !

— \ il ! reprit le comte, voilà bien vos préjugés de province, résultat de votre éducation : c'est pardonnable! mais je vous ferai revenir de votre erreur, et je vous prouverai d'une manière irréfragable que ce métier, que vous appelez vil, est une des professions lesplus utiles, et par conséquent, une des professions les plus honorables de la société ! Jeune homme, le ministre dont je suis le bras-droit a la plus difficile, la plus belle des missions ! il est chargé d'épier les complots dirigés contre l'état, de veiller au salut du prince, à la sécurité des citoyens ! Sans ces yeux pénétrans et actifs qui voient pour lui, que de meurtres, que de vols se commettraient chaque jour dans Paris, ce réceptable de tant d'hommes qui n'ont pour moyen d'existence que le crime, ce re-

20G M. de Cballange.

paire de tous les condamnés qui ont fini leur temps de bagne ou de prison ! Sans moi , jeune homme , on eut assassiné Charles X , dans une chasse à Fontainebleau ; j'ai sauvé deux fois la vie de Napoléon. Croyez-vous qu'il n'y ait pas là quelque honneur !

— Vous pensez donc, monsieur le comte, reprit Jules , que ce langage avait quelque peu ébranlé, qu'un homme qui se respecte... peut se permettre...

— Enfant ! pourquoi ne feriez -vous pas ce que font trente députés , autant de pairs , des secrétaires d'ambassade , et quelques unes de nos sommités littéraires? Les A. de C... par exemple; les A. de M... les G... de Y...lesG...deS...

— Quoi, monsieur le comte! ces personnes là font....

— De l'observation, mon jeune ami, de l'observation comme je vous propose d'en faire...

M- de Challange. 101

co sont des observateurs diplomatiques|qu'on paie fort cher... 11 ne lient qu'àvous de vous placer bientôt au premier rang parmi eux... Jules était muet de surprise; il lui semblait que le comte lui eût montré un autre monde que ce celui où il avait vécu jusque-là ; et un combat terrible se livrait dans son ame encore honnête entre l'honneur qui voulait le retenir sur le bord de l'abîme et les passions qui s'eflbreaient de l'y précipiter.

— En ce moment, le nègre de M. de Challange ouvrit la porte du cabinet , et s'adressant à son maître : Monsieur le comte, c'est M. le baron de Grisolles.

— Qu'il entre au salon, répondit M. de Challange, et se tournant vers Jules : Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler du baron de Grisolles, le plus à la mode , le plus b.illant de nos jeunes gens du grand monde; ses duels, ses conquêtes ont fait as-

208 M. de Challangc

sez do bruit dans Paris; mais vous ne savez pas à quoi il doit la vie délicieuse qu'il mène. C'est à ce qu'il reçoit de moi. Que fait-il? tout simplement ce que je vous ai proposé tout à l'heure , et que vous avez rejeté avec tant de mépris! C'est un jeune homme qui ira loin! Dès qu'il voudra se ranger un peu, je ne serais pas étonné qu'il épousât la fille naturelle d'un banquier ou d'un pair de France.... Pourquoi n'arriveriez-vous pas comme lui, 'comme les autres? Je pourrais, si vous allez bien, vous faire obtenir une bibliothèque dans un château royal : c'est un bénéfice qui n'exige pas résidence; mais si vous permettez , je vais causer deux secondes avec le baron de Grisolles.

Jules seul, abandonné à ses réflexions, ballotté par les mille pensées qui se pressaient dans son cerveau malade , se sentit bientôt incapable de résister à la main de fer de la

M. de Challange.

fatalité qui s'appesantissait sur lui. Que faire, iit-il ? Si je nie tiens ferme dans cette li- I ne l'on appelle honneur, c'est [jour moi le plus sur moyen d'être déshonoré... D'ailleurs, je ne porterai pas écrit sur mon front que je suis attaché à la police... Si l'on a quelques soupçons sur moi, ce ne seront que des soupçons; dans l'autre situation, ce sera une réalité, et réalité de malheur, de pauvreté et d'opprobre... Mon oncle, mes parens merepousseront, je serai abandonné, flétri, perdu... Si j'accepte les offres de M. de Challange, je prends une position qui fournira à mes dépenses de chaque jour; je pourrai continuer, près de madame de Chenevière, ma vie de bonheur et de plaisir!...

Quand le comîe de Challange rentra dans son cabinet, il dit à Jules : Eh bien, jeune homme, êtes-vous décidé?'

— Oui , monsieur le comte,

2 lo M. de Challange.

Et bientôt après , Jules sortit de chez le corrupteur, déshonoré dans son ame, mais emportant de quoi réparer les pertes du jeu et éclipser les honnêtesgens.

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