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UNE DÉCLARATION

Uuc Dcc.'arakion.

Jusqu'ici, comme au théâtre, oùloutintérèt cède aux intérêts de l'amour, nous n'avons accordé d'attention qu'aux joies et aux tortures des deux amans. Nous avons cependant d'autres existences que nous ne devons pas

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oublier. De ce nombre est le marquis de Chenevière; lui aussi, a son amour, sa passion; mais ce n'est point cet amour éthéré, ardent, dont l'égoïsme consiste à vivre tout entier dans un autre soi-même; c'est l'égoïsme de l'homme politique qui veut réunir sur sa tête les importances de tous les autres, de l'homme qui veut être député!

Dieu ! quelles peines le marquis se donna pour conquérir des voix ! Raconter tous les soins qu'il prit, toutes les tribulalions qu'il éprouva lorsqu'il lui fallut combiner, remuer et ramasser la matière électorale, ce serait le sujet de plus d'un chapitre; que de peines il faut se donner, que de manœuvres il faut employer pour être nommé député , et bien souvent pour ne pas l'être !

Le marquis s'occupait activement de son laborieux accouchement politique ; il allait bientôt voir enfin l'urne s'agiter, lancer à la

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léle du public le nom de l'heureux élu. Que de %' fii v ! que (!e prières 1 S'il n'eût pas été dévot, il le lût certainement devenu. Mais s'il formait des vœux ardens comme l'amour d'un cœur de seize ans, ils n'étaient peutêtre pas plus énergiques que ceux de madame de Cheneviére. Après tant d'années passées sous les yeux éternellement ouverts d'un vieillard, d'autant plus à charge peut-être, qu'il était plus indifférent que jaloux, quel bonheur pour elle de ne plus le sentir là comme une ombre froide et grave attachée à ses pas! quelle ivresse de se voir libre une grande partie du jour, au moment où l'amour venait de lui révéler Je prix du temps et lui apprendre tout ce qu'elle perdait sous le regard de son respectable tyran. Aussi elle écrivait, elle parlait, elle intriguait même à l'occasion, et et elle attendait impatiemment, avec anxiété, le résultat des votes électoraux.

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Elle en était même à chercher dans son esprit quelque combinaison nouvelle en faveur de la nomination de son mari , lorsqu'un domestique lui annonça Robert Muston. Ce nom d'un agent subalterne la ramena soudain aux idées prosaïques, aux choses positives de la confection d'un représentant de la France; elle, marquise, être forcée de recevoir un homme de ce genre ! c'était déjà une grande humiliation pour la dignité de son nom et de sa personne; mais il se joignait à cela je ne sais quelle répulsion instantanée qui s'élevait en elle au seul nom de Robert M uston, comme si les turpitudes renfermées dans cette ame de boue transpiraient au dehors et lui inspiraient du dégoût et de l'horreur; peutêtre aussi cet instinct si naturel aux femmos l'éclairait-clle sur ce qu'elle avait à craindre de lui; cependant, comme le marquis l'avait envoyé à Orléans dans l'intérêt de son élec-

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lion , madame de Chenevière le (il entrer.

Jamais Tartuffe arrivant auprès d' El mire n'avait si parfaitement arrangé sa physionomie; il régnait sur toute sa ligure, ordinairement si froide et si plate, je ne sais quelle béatitude qui annonçait d'abord la bonne nouvelle qu'il apportait, et ensuite laissait enti< voir qu'il en attendait une récompense.

Vprès s'être assis avec toute la solennité d'un député réel, il fit le récit des manœuvres qu'il avait employées, conjointement avec M. Delatour, en laveur du marquis de Clienevière. 11 était certain d'un grand nombre de voix. Accompagné du notaire, il avait interrogé, sondé les électeurs; il leur avait fait des promesses au nom du marquis; puis le pays dont l'élection dépendait était divisé en deux portions d'babilans bien distinctes d'intérêts, de prétentions, mais pi us encore par une grande question territoriale : celle question,

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c'était tout simplement le pont d'Olivet; ceux qui habitaient au-dessous du pont consentaient à voter pour celui qui s'engagerait ù obtenir du gouvernement une interdiction formelle, pour les paysans en amont, du droit de pèche et de navigation vis-à-vis de leurs terres, droit qu'ils exerçaient jusqu'ici en passant sous l'arche du pont que le moulin laissait libre; et les habitans des parties supérieures ne voulaient voter que pour celui qui leur ferait accorder le droit de pêche et de navigation en aval, en dépit des prétentions des subpontains. Muston, jésuite sans rabat, avait tout arrangé, en achetant pour le compte et comme fondé de pouvoir de M. de Chenevière, le moulin établi sur le pont, promettant aux uns que, grâce à cet achat qui livrait au marquis toutes les arches, il en laisserait une libre pour le passage, et garantissant aux autres que M. de Chenevière étendrait les dé-

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pcndances de son moulin de manière à boucher l'arche vacante. L'achat public du moulin a\ait d'ailleurs confirmé toutes les promesses, entretenu les espérances des deux partis; et, au grand jour du scrutin, le nom du marquis devait retentir, éclos de la combinaison de deux opinions différentes, comme le gaz tonnant de la combinaison de deux vapeurs hétérogènes.

La marquise avait prêté une oreille tout attentive au développement de la stratégie électorale de Robert Muston, j'allais presque dire de Robert Macaire, son ami, son parent, son maître. Elle sentait qu'il y avait là tant d'espoir pour son mari et pour elle ! et malgré sa hideur, Muston avait mis tant de pittoresque dans la peinture de ses manœuvres, que madame de Chenevière, enchantée, lui témoigna une considération et des égards qu'en toute autre circonstance elle se serait

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bien gardée de lui montrer. Cet aveu d'une véritable satisfaction bouleversa tellement le pauvre homme, qu'il en perdit la tête, et qu'il adressa en retour à la marquise l'aveu d'un amour non moins brûlant que celui du saint personnage de Molière.

11 faut bien vous l'avouer enfin , lui dit-il , car si je ne vous l'avouais pas, ma raison m'abandonnerait , ce n'est pas seulement l'intérêt de votre mari, ce n'est pas seulement la récompense pécuniaire qu'il m'a promise, qui m'adonne mon activité, mes soins, mon habileté , peut-être ! Dieu merci , mon ame est noble et généreuse! et je sons battre en moi quelque chose d'élevé et de tendre î Que m'importent à moi quelques pièces d'or ! Si

je veux que votre mari soit député, c'est pour vous que j'ambitionne ce succès..... Je veux que vous soyez flattée de ce triomphe, et qu'en vous en réjouissant , vous puissiez dire

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que c'est à moi que vous le devez ! car il m'a

«.'■le impossible de vous voir, do vous entendre,

ôtre fasciné, sans vous aimer de toute

mon ame ! Vous, qu'on ne peut voir sans

perdre sa liberté, comptez un esclave déplus uni tombe à vos genoux comme devant son

dieu !

Cette déclaration inattendue frappa d'abord la marquise d'un étonnement tel que la parole expira sur ses lèvres j un sentiment d'indignation, mêlé de je ne sais quelle envie d'éclater de rire en voyant la posture ridicule de Muslon, la retint un instant immobile; et lui, voyant que la marquise ne le repoussait pas, enivré de bonheur, s'avança vers elle, sur les deux genoux, à peu près comme ces grands coupables, qui faisaient ainsi le tour ( des églises; et, saisissant la blanche main de la marquise, il y imprima un baiser avecl'avîdiiéd'un brochet qui saute sur une ablette

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Ce mouvement , qui tenait de l'animal qui happe sa proie, rendit à madame de Chenevière l'usage de ses facultés; elle recula soudain, et laissant tomber la face contre terre ce pauvre Muston, dont l'élan ne trouva plus d'appui , elle se précipita sur son cordon de sonnette, qu'elle agita avec violence , comme si elle avait peur que le bruit n'en fût pas entendu.

— Qu'on me jette cet insolent à la porte, et <\ue jamais il ne remette les pieds chez moi, s'écria-t-elle en s'adressant aux domestiques qui arrivaient en foule , et qui ne concevaient rien à cet esclandre.

Mais Muston , qui avait eu le temps de se relever avant leur entrée dans le boudoir de la marquise, prenant son chapeau avec la même affectation de dignité que Tartuffe :

— Non, madame, je ne consentirai jamais à ce que vous demandez de moi ! Qui,

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moi , corrompre dos électeurs) acheter leurs consciences, et obtenir d'eux par la fraude la nomination du marquis de Chêne vie re j non, madame, jamais ! Mon caractère répugne à des meures pareilles. Que votre mari fasse valoir ses droits, s'il en a; mais je ne serai jamais complice d'une élection dont les circonstances feraient rougir mon pays !

En passant devant madame de Chene- Vière avec l'aplomb d'un lâche qui a pris une belle position , il lui dit à demi-voix , avec un accent de rage impossible à rendre :

— Je me vengerai , madame ! et sortit au milieu de la stupéfaction générale.

L'adieu de Muston déchira le cœur de la marquise; elle subissait le châtiment éternellement promis à toutes les violations de promesses faites devant Dieu. Elle, placée si haut par son rang et sa fortune, il lui avait fallu subir les outrages, les menaces d'un

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homme mal famé! Etrange chose que ce droit établi par la société ! Le misérable qui , couvert de. honte, ne peut soutenir le regard de l'être le plus dégradé, fera baisser les yeux à la femme élevée , intelligente , sublime par son esprit et son cœur, respectable par ses qualités , si elle a un seul moment oublié le devoir de la fidélité conjugale.

Ah ! si les femmes savaient à quels tournions , à quels opprobres leur existence sera livrée pour un rapide instant de plaisir, elles repousseraient bien vite le tentateur, et suivraient avec constance le chemin de la vertu, si pénible d'abord, mais ensuite si doux et si facile, semblable à ces forets vierges dont l'entrée est hérissée de rudes et piquantes broussailles, mais qui recèlent dans leur sein de verdoyantes et délicieuses retraites!

Mais ce n'était pas assez des remords extérieurs formulés par la voix insultante d'un

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liommc , il y avait en elle une autre voix que chaque jour accentuait, et qui devait proclamer innocemment la faute de madame de Chenevière.

Long-temps elle avait cherché à s'ahuser ; mais, si on trompe la conscience, la nature n'est pas si crédule; aux expressions adroites dont on se sert pour se rassurer, elle répond par des signes diagnostics qui sont clairs, infaillibles aux yeux du plus ignorant élève en médecine; et les insolites sensations de ce nouvel état ne permettent pas même le doute.

Oh! c'est dans celte situation surtout que l'on a besoin de son complice! A qui se plaindre? à qui se confier? à qui demander conseil? A celui-là seul qui} coupable avec nous, doit avec nous se perdre ou nous sauver.

Aussi avec quelle impatience la marquise

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