‹ JulesChapitre 18 sur 31 · LEUR · texte numérisé non relu

LEUR

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Le Tir.

Lorsque Jules rentra chez lui, ii était dans un état d'exaltation dilficile à décrire.

La perdre ! se disait-il en se roulant convulsivement sur son lit! Non , non , c'est affreux!.. Je ne puis supporter cette idée! et

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cependant elle est perdue pour moi , elle mourra peut-être si le marquis découvre sa position, et il ne peut manquer tôt ou lard de la découvrir! Eli bien! oui, oui, je le tuerai!.. Ce n'est pas moi qui le veux ! c'est la fatalité, c'est le sort, c'est le ciel, le ciel que je maudis! Je le tuerai ! il faut que je le tue.

— Eh ! qui diable veux-tu donc tuer , s'écria Henri qui venait d'entrer dans la chambre de Jules , sans que celui-ci s'en fût aperçu.

— Ah ! mon cher Henri , je suis désespéré.... ma tête s'égare!.... Madame de Chenevière est enceinte....

•— En vérité ! mais c'est à merveille. . . .

Tu feras désormais de celte femme tout ce que tu voudras; c'est bien maintenant qu'elle est à toi , corps et amc ! Tu es à présent son seigneur et, maître 5 car elle doit à la

le Ta, 144

fois l'aimer et te craindre ! En avant 1 en avant , mon garçon ! Demande, exige, ordonne, et

lâche de penser au solide , surtout Et

c'est parce que la fortune le traite en enfant gâté, que lu es furieux et que tu veux tuer les gens !

— Es-tu fou, Henri ? H y a plus de six ans que le marquis n'est entré dans le lit de sa femme

— Voyez-vous, l'honnête homme de marquis! véritable mari modèle !

— Comprends-tu maintenant qu'il faut que

je le -tue. Dès demain , je l'insulte je le

provoque

— Voyons, voyons tâchons de nous

expliquer tranquillement. Tu veux tuer le

marquis, n'est-ce pas? Mon dieu, c'est

une fantaisie comme une autre; je n'y trouve

pas à redire D'ailleurs, il le gêne; c'esl

juste !..... Pourquoi cet animal de mari s'a-

■2 i-2 le Tir.

visc-t-il de se trouver sur le chemin d'un

amoureux comme toi ! Passe-moi sur le

ventre de ce mal appris. Mais avant tout , fais-moi l'amitié de me dire comment tu le tueras. Es-tu fort au pistolet? Frappes-tu la mouche à vingt-cinq pas?

— Je n'ai jamais essayé

— Alors tu sais faire des armes ?

— Je n'ai jamais louché une épée.

— Sur ce pied , mon cher ami , il faut retourner la phrase; c'est le marquis qui te

tuera A moins pourtant que car,

vois-tu, Jules, il y a bien des manières de

tuer un homme Tu dois savoir cela mieux

([lie moi toi, étudiant en médecine!....

Est-ce qu'il n'y a pas des substances végétales?

— Que dis-tu, Henri?

— Je dis que c'est là un moyen comme un autre de se débarrasser d'un ennemi.... In

1m Tir. J4."

moyen de mettre en défaut les juges d'instruction, qui ont, d'ailleurs, leur grellier; et j'ajouterai que c'est le moyen le plus rationelj car le duel est non-seulement une institution barbare , mais c'est encore la plus sotte chose qui se puisse imaginer ! Provoquer un homme en duel, c'est lui déclarer la guerre, n'est-ce pas.' Ainsi, deux hommes qui en sont là , sont dans la position de deux armées qui marchent l'une contre l'autre j eh bien ! est-ce que le général de Tune se fera cas de conscience de surprendre le général de l'autre dans son camp et d'égorger ses soldats endormis ? Vraiment non ; et s'il fait cela, on vantera son habileté! Donc, tu seras

habile si ton marquis meurt sans que tu

mettes ta vie en péril! ... Et si ce n'est pas là de

la belle et bonne logique tâche d'en faire

de meilleure. Vraiment, les Italiens , les Corses , sont plus conséquens que nous ; ils

24i le Tir.

tuent "pour venger une injure; ils tuent et n'offrent point de se faire tuer !

— Henri! Henri! ee que tu dis là est affreux !

— Mon Dieu ! je ne prétends pus que tout ce qui est raisonnable soit beau .

— Ne parlons plus de cela , je t'en prie.

- — Alors, parlons de faire ton testament.

— Est-il si difficile d'apprendre à manier des armes ?

— C'est selon*... Par exemple, quand on a le coup d'œil juste, la main sure

— 11 ne faut que cela.

— Oui, avec un peu d'exercice Parbleu il fait justement un temps superbe,

et je ne me sens nulle envie d'aller travailler aujourd'hui chez l'avoué -, je ne sais à quoi passer le reste de la journée; viens au tir, et je te donnerai une leçon

r— Soit..... celo me soulagera,,,,. j

Le Tir.

— AUùns chez Lcpage, c'est le mieux monté

C'est qu'en effet nos deux jeunes gens avaient le choix; caries tirs pullulent aujourd'hui dans Taris, dans la banlieue! Oh!

comme nous sommes avancés en morale !

Et nos législateurs, donc !.... Ils ont voté l'abolition de la loterie; ils ont décrété la fermeture des maisons de jeu ; mais ils trouvent très bon que l'on multiplie ces écoles publiques de meurtre; ils ne veulent pas que le peuple joue son argent, mais qu'il joue sa vie, c'est une chose toute simple; chaque dimanche ne trouvc-l-il pas, en se promenant, au milieu des frais et ondoyans ombrages de Delleville , quelques-uns de ces utiles établissemens où il peut apprendre à tuer par

principes! Et puis, incessamment, nos

fabricateurs de lois nous gratifieront d'une loi contre le duel! 0 faiblesse! Oh inco-

séquence des hommes ! 0 pitié ! pitié !

Mais Jules et Henri sont entrés au tir de Lopage; les pistolets sont chargés, la leçon commence.

— Allons, mon ami, efface-toi.... bien...,

encore...,, encore L'arme haute le

coude au corps l'œil sur le point de mire.

Maintenant, abaisse ton poignet jusqu'à

ce que tu rencontres la mouche la première phalange de l'index sur la détente, et,

feu Charmant ta balle aurait passé à

six pieds au-dessus du marquis, qui n'en a que cinq. H y a pourtant des gens qui s'imaginent qu'il suffît d'un pistolet bien chargé pour tuer un homme!... Le coup d'œil avant

tout recommençons cela

La leçon seconti nua encore assez long-temps; mais Jules ne put parvenir ce jour-là à briser la poupée de plâtre, soit que son émotion fût trop vive , soit qu'il n'eût pas le coup d'œil

le Tir. I T

dont Henri faisait tant de cas. Toutefois, sur les instances de Jules, ils revinrent ensemble chez Lepage, trois ou quatre fois encore, et à la suite de la dernière leçon, Henri dit à l'amant de madame de Cheoevière, en sortant du tir : Il faut en rester là; c'est perdre son temps. J'en suis vraiment désolé pour toi; mais tu ne sauras jamais tirer le pistolet, et tu feras sagement d'avoir recours à tout autre expédient pour te débarrasser de ton homme.

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