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VENGEANCE

Vengeance.

Le marquis , absorbé tout entier par son ambition politique, ne s'occupait pas des choses terrestres , c'est-à-dire non électorales; et il attendait avec toute l'impatience imaginable, le résultat des manœuvres de son agent. Plein de confiance dans l'adresse de

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ce misérable intrigant , il se berçait chaque jour des plus délicieuses illusions de tribune. Un matin, son valet de chambre , selon l'usage établi chez les personnes de haute noblesse, lui apporta, sur un plat d'argent , quelques lettres parmi lesquelles était une lettre de Muston; il la saisit avidement, l'ouvrit aussitôt et lut d'abord : Mon cher marquis!...

Ce début, auquel M. de Chencvière n'était point accoutumé, l'étonna beaucoup.... cette familiarité pourtant lui parut d'un bon augure. Je suis nommé, dit-il 5 le service qu'il

m'a rendu lui a donné de l'orgueil Mais

cette douce erreur fit bientôt place aux plus pénibles émotions j la lettre de Muston était ainsi conçue :

« Mon cher marquis , « Après bien des efforts , bien des démar-

Wngeanec. -">">

cli<s, bien dos travaux île Lc-u le espèce, nous sommes arrivés à un résultat auquel j 'étais loin de m'allendre ; sur cent soixanic-dixs< j't voix, vous n'en avez eu qu'une, celle du meunier qui vous a vendu son moulin. Nous devons attribuer ce mécompte à certains bruits qui ont circulé dans la séance préparatoire. Comme il est de mon devoir de ne vous rien cacher, je vous dirai donc que les électeurs de l'arrondissement de Saint- Mesmio et d'Olivel, pénétrés de la dignité du mandat de député, n'ont pas cru [devoir le confier à un mari commode. Ils ont choisi pour les représenter un banqueroutier qu'on dit avoir été septembriseur : ils ont trouvé cela plus constitutionnel.

« Agréez , etc.

« Robert Mlston. »

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Cette lettre consterna le marquis. Sa femme, qu'il avait cru jusqu'ici à l'abri du soupçon, accusée d'adultère!... son élection manquée! quel coup affreux pour lui! L'accusation portée contre sa femme était surtout, pour M. de Chenevière, un grand sujet de douleur! Depuis long-temps il ne la regardait que comme sa fille; il n'éprouvait pas ces sentimens de jalousie qui viennent de la possession partagée; mais il souffrait comme un père qui voit sa fdle déshonorée, et ce tourment , s'il ne blesse pas l'orgueil , blesse au moins le cœur dans ses parties les plus sensibles.

Un autre aurait fulminé peut-être, mais M. de Chenevière, obéissant à la bonté naturelle de son caractère, ne trouvant pas d'ailleurs dans la lettre de Muston une preuve de la culpabilité de sa femme, eut recours au moyen qui convenait le mieux à son cœur ;

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c'était (l'aller trouvi t la marquise : et la lettre à la main , il se dirigea aussitôt vers le boudoir de sa femme avec les précautions d'un homme qui ne veut passer ni pour jaloux , ni pour tyran.

Au moment où il mit la main sur le bouton de la porte, il entendit parler, et comme le nom de Muston arrivai ses oreilles, il se mit à écouter un entretien qui pouvait avoir des lumières pour lui. D'ailleurs, dans la situation où il se trouvait, écouter était tout-àfait dans ses attributions.

— Comment , disait Jenny , femme de chambre de la marquise, qui, quelques jours auparavant , était arrivée comme les autres domestiques au coup de sonnette, et avait

été témoin de la sortie de Muston cette

espèce vous a fait une déclaration d'amour...

— Oui , ma pauvre Jenny , ce faquin , cet homme taré , qui n'a jamais connu que des

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femmes perdues, et qui a ramassé dans une de ces mauvaises maisons , qu'on appelle tables d'hôte, la femme qu'il a épousée; ce Muston a osé se jeter à mes genoux, et mettre l'élection de M. de Chenevière au prix de l'oubli de mes devoirs...

— L'infâme!...

— Oh ! tu penses si mon cœur a dû se soulever d'indignation et de colère!

— Je le crois bien , madame , vous aimez tant monsieur! et je suis bien sûre que vous préféreriez mourir quedelui faire de la peine.

— Tu as bien raison; M. de Chenevière est si bon pour moi !

— Comme ce Muston s'est en allé furieux! mais je gagerais qu'il nuira à la nomination de M. le marquis... c'est un homme à se venger vilainement.

— Ah ! je le crains, ma pauvre Jenny ; mais pourvu qu'ilmc reste l'estime demonmari..,

Vengeance. *''T

— Elle vous reste toute entière, s'écria le marquis en ouvrant la porte avec l'impétuosité d'un homme qui apprend une chose qui le c.unble de joie ; et quelle que soit la vengeance du drôle, elle n'altérera en rien ma confiance en vous et mon bonheur. Mais il faut que vous sachiez ce dont il est capable... lisez !

Et il lui donna la lettre de Muslon

Eh bien! qu'en dites-vous? dit M. de Chêne» vière à la marquise, qui se remettait, en lisant lentement , du trouble que lui avait causé la présence soudaine de son mari.

— J'en étais sûre, répondit-elle. . . Mais heureusement vous savez à quoi vous en tenir...

— Oui, ma chère amie; ainsi ne vous affectez pas... 11 faut mépriser tout ce qui vient d'un pareil homme. Je n'aurais pas dû l'employer... j'en porte la peine... Je ne serai point député. Mais vous, soyez prudente...

:T>8 Veîigeanee.

Car si Muslon est un calomniateur, sa calomnie s'est fondée sur quelque chose. Ce jeune homme, ce neveu de M. Delatour, garçon d'esprit et d'honneur, que vous voyez le plus innocemment du monde.... vous le recevez

souvent vous sortez quelquefois avec lui...

et cela fait causer. 11 faudrait le prier honnêtement de rendre ses visites plus rares... Ce n'est pas pour moi que je vous dis cela , ma chère amie, c'est pour le public... Le public est si méchant!... Vous ferez, n'est-ce pas, ce que je vous conseille... 11 faut ôter toute prise à la calomnie.

Madame de Chenevière, qui jugeait à propos de paraître tout à fait de l'avis de son mari, lui promit d'agir comme il le désirait ; et le marquis, ravi, consolé, lui donna un baiser de père et sortit.

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