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PROJETS DE MARIAGE

Projets de Mariage.

Chez les nations vulgairement nommées sauvages, parla bonne raison qu'elles ne sont éclairées ni par les lumières du Courrier Français et du Constitutionnel , ni par les reflets du soleil de la Charte , la justice se

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rend d'une manière prompte et juste; là, point d'ambiguités , point d'avoués , point d'avocats , point de ces formes consacrées à ruiner autant le vainqueur que le vaincu! Mais en France, le pays de la clarté et de l'esprit, comme vous savez, il semble que tout a été fait pour engraisser cette nuée de corbeaux qui plane au-dessus des procès, comme au-dessus d'un champ de bataille ! Et à cela, qu'y gagne-t-on ? des jugemens absurdes , infâmes, lancés par des gens vendus à toutes les iniquités, et qui trouvent dans leurs débordemens cachés une excuse pour les fautes des autres, excuse qui ne puise pas sa source dans l'indulgence de la vertu , mais dans la sympathie de la corruption.

L'ordonnance de non lieu qui mit Jules et madame de Chenevière à l'abri de la peine capitale, fut un de ces scandales habituels de notre magistrature , scandales contre les-

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quels il n'y a point do tribunal sur la terre, contre lesquels proteste seul le cri de conscience, d'indignation du petit nombredes gens de bien !

Les coupables étaient sortis sans tache de la terrible épreuve; ils pouvaient désormais passer tête haute , le front levé devant le mépris des hommes) car justice les avait déclarés innocens!

Aussi , il fallait voir quel orgueil s'empara de l'esprit de Jules et de la marquise! L'innocence reconnue et justifiée a bien son orgueil, mais il est calme, doux comme son ame ; c'est une joie sans faste et non un triomphe insolent; u'est presqu'une félicilation à la justice humaine d'avoir si bien démêlé la vérité , et d'avoir été en cela l'organe de la justice divine !.. Mais le triomphe du crime à l'abri du châtiment est une espèce de «léii jeté à Dieu et à la société: il semble,

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comme Mèzence, braver tout ce que la terre et le ciel ont de sublime et de saint ! et s'il n'y avait pas de tonnerre, on serait tenté de croire que le remords, que la crainte du juge suprême est une (iction !

Mais au-dessus du monde et des choses terrestres, il y a une loi écrite par Dieu même! Cette loi , qui s'explique au milieu des éclairs et de la foudre, comme Moïse au Sinaï, expliquait aux Hébreux l'antique loi de Jéhovah, a son retentissement dans l'ame du coupable ! Le moindre bruit, le moindre mot , le moindre regard , un éclair, le mugissement de la tempête suffisent pour jeter le trouble dans ses plaisirs, dans son repos! Non, non, le crime ne sommeille pas en paix ! il a ses peines, ses angoisses, ses tourmens, son enfer durant cette vie! Le crime, quoiqu'on en dise, est malheureux; il n'y a de bonheur sur la jlerre que pour celui qui pratique ses

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devoirs envers les hommes , envers Dieu !

C'est ce que ne pouvaient nier la marquise ci son complice !

Mais il ne fallait pas cependant laisser lire cret de leurs tortures, il fallait tronij er les regarda par la moralité des apparences ; il fallait en quelque sorte opposer la sainteté des actions à l'acte criminel dont le public, plus sévère que les magistrats, n'avait pas entièrement absous les coupables !

Aussi madame de Chenevière pcnsa-t-elle que les affections du regret et de la piété pou\aient seuls compléter sa justification!..

D'abord, elle vécut dans la retraite et dans la solitudej sa porte était fermée pour ses parens, poursesamis, pour Jules lui-même ; mais on ignore si en ne recevant pas son amant chez elle , elle ne se réserva pas la liberté de le voir chez lui, dans le mystère de ces asiles d'amour qui peuplent Paris ; si

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quelquefois une voiture de louage ne fut pas le discret témoin de leurs baisers , de leurs voluptueuses extases !

Ce qui est certain , c'est que sous les plus austères vetemensde deuil, la marquise assistait tous les jours à la messe , et devant cette commémoration sublime du plus grand des meurtres , elle courbait son front d'un air religieux , elle aussi chargée d'un meurtre dont elle n'avait point porté l'aveu au tribunal d'un prêtre !!!...

Mais ce n'était pas assez de cette profanation des choses les plus sacrées, elle voulut qu'un service solennel témoignât publiquement de sa douleur.

L'office eut lieu à l'église de Saint-Thomasd'Aquin ; tout ce que le luxe mortuaire peut inventer fut mis en œuvre pour donner de l'éclata la cérémonie funèbre! de magnifiques tentures, um umination comme s'il

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s'agissait d'une pompe royale, la musique d'un compositeur célèbre , les chants exécutés par les artistes de l'Opéra , un grand nombre de prêtres attestèrent les éternels regrets de la moderne Artémise!...

Toutefois, madame de Chenevière,en consolidant ses droits à l'estime du monde, comme si elle eût réellement prétendu à la béatification céleste, ne mettait pas en oubli les intérêts de la terre.

Il existe en face de ce théâtre qu'on nomme l'Opéra-Comique , un temple, comme disent les niais, consacré au commerce, à l'industrie... oui, au commerce, mais au commerce de la fraude et de l'intrigue... oui, à l'industrie , mais à l'industrie de l'agioteur et de l'escroc patenté ! . . .C'est là que se jouent scandaleusement l'honneur, l'existence, la fortunedes familles; c'est là qu'un infâme trafic dépouille riionnôtc homme au profit du fripon habile

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el favorisé des gouverneurs; c'est laque les banquiers, lesjuifs font le sort de la France et de l'Europe! Ce temple, c'est la Bourse, antre d'où s'exhale continuellement l'odeur de la putréfaction sociale, cloaque où les oiseaux de proie vivent de carnage et de rapines; la Bourse, fléau plus terrible, plus dévastateur que les maisons de jeu!... la roulette, le trente et quarante ont au moins leurs chances, leurs combats, et demandent, pour compléter une ruine, du temps et môme des efforts pendant lesquels et à cause desquels la réflexion peut entrer dans l'âme ; mais la Bourse, sans lutte, sans résistance, en un moment, en une seconde, absorbe toute une fortune, et lue d'un coup comme une bombe, comme la foudre!

C'est à celle source impure, à cette plaie souverainement honteuse delà civilisation, que madame de Chcnevièrc crut devoir demander

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des bénéfices; elle ne pouvait ni ne voulait rompre atee Jules; le crime, bien plus puissant que l'amour, les unissait à jamais : ce n'était pas assez, il fallait à la marquise que cette union put être avouée ; il fallait que sa réputation reçut une nouvelle garantie; en donnant la mainâ Jules, elle atteignait ce but; mais comment justifier un pareil choix? au moins si le jeune Renaut avait une grande fortune en compensation de la naissance qui lui manquait, elle pouvait espérer qu'elle n'encourrait pas le blâme jusqu'à un certain point. Eh bien, cette fortune qu'il n'a pas, il l'acquerra , s'est dit madame de Chenevière; je lui avancerai des fonds pour jouer à la Bourse , et il les centuplera en spéculant sur la hausse et sur la baisse, comme l'ont fait tant de grands personnages. Jules accueillit ce projet avec enthousiasme; l'espoir d'un avenir brillant imposa silence aux remords qui

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le tourmentaient ! il deviendra riche et puissant! qui l'en empêcherait maintenant? Le comte de Ghallange, son bienveillant protecteur , n'a-t-il pas l'oreille des ministres ? les nouvelles télégraphiques ne lui sont-elles pas connues vingt-quatre heures avant d'être publiques? il jouera à coup sûr , et réalisera en peu de temps d'immenses capitaux! Aussi, le jour même de la proposition de madame de Chenevière, en fit-il part à M. de Ghallange, tant il était pressé de se mettre à l'œuvre!.... Oh ! oh ! mon jeune ami, répondit le comte à l'ouverture de son protégé , vous voulez aller vite et cela est très-naturel j mais il faut avoir, lorsqu'on a besoin d'aide, une certaine flexibilité. Vous êtes fort doux sans doute... vous avez tout l'esprit nécessaire... mais peut-être n'avez -vous pas encore suffisamment dépouillé l'écolier, le provincial ; le cœur humain ne vous est pas assez connu... vous

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ne savez pas encore ce. qu'il peut renfermer de passions... et p -être vous reste-t-il encore quelques-uns de ces préjugés ridicules?... vous devez sentir pourtant que les services que vous réclamez de mon amitié demandent, de la part de celui qui les reçoit, un certain dévouement, et, dans ce cas, la reconnaissance...

Ces réticences singulières, un embarras visible de formuler sa pensée de la part d'un homme dont la parole était d'ordinaire si facile , si déliée , si insinuante , frappèrent le jeune Renaut ; il se rappela alors certaines familiarités que, dans plusieurs circonstances, s'était permises le vieux comte ; une idée lui vint tout-à-coup à l'esprit; mais elle lui parut si hideuse, qu'il la rejeta aussitôt et promit une reconnaissance sans bornes.

— Allons, allons, reprit M. de Challange, je commence à croire que nous nous enten-

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(Irons... n'est-ce pas que nous commençons à nous entendre? Oh! le voilà qui rougit!... allons, enfant, remettez-vous... je vais vous adresser à mon agent de change , un homme à qui j'ai fait quelquefois gagner un million en vingt-quatre heures, et qui, à ma recommandation , agira pour vous comme pour lui!...

Jules était un grand coupable, sans doute ; cependant il sentit son cœur se soulever, lorsqu'on achevant de parler, M. de Challange passa mollement la main dans ses blonds cheveux. Mais reprimant aussitôt ce sentiment de dégoût, que m'importe , se dit-il intérieurement! quel inconvénient, s'il espère, à lui laisser une illusion... il sera toujours temps de la détruire , s'il osait jamais en venir à quelque chose de grave... Puis, tout radieux d'un aussi beau succès , il courut chez l'agent de change avec une lettre que le vieillard lui re-

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mil en l'étreignant d'un regard d'amour. Jules n'eut qu'à se louer de la réception de riiomme-argcnt, qui lui demanda

l«»i ),i)00 francs pour commencer les opérations. Cette somme lui fut comptée le jour même. Madame de Chenevière avait mis à la disposition de son amant la part qui lui était échue dans l'indemnité accordée aux émigrés.

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