‹ JulesChapitre 27 sur 31 · LE JOUEUR DE BOURSE · texte numérisé non relu

LE JOUEUR DE BOURSE

lie Joueur de Bourse

Il y a déjà quelques mois que Jules fréquente le Palais de la Bourse j voyez-le au milieu de ces hommes qui, comme le vautour de Promélhée, rongent la société au cœur, et y trouvent un éternel aliment! Voyez-le! 11

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parle, il agit, il intrigue, il marchande , il achète, il revend, il achète encore et circule à travers les opérateurs et les opérations de finance , comme un serpent qui , sous les rayons du soleil printanier, s'agite et se multiplie parmi les fleurs et le gazon. On dirait que la joie et le bonheur se lisent sur son front! En effet, sur cette physionomie depuis long-temps altérée par les tortures d'une pensée qui brûle, on retrouve ce sourire continuel, non de l'homme heureux, mais de l'homme surpris de l'être, et s'accommodant si bien de sa nouvelle situation qu'il la croit complètement due à son intelligence et à son talent. Mais ce sourire de Jules indique que le succès a couronné ses efforts ! En effet, tout a rempli ses espérances ; ses plans , ses combinaisons ont pleinement réussi ; en peu de temps il a réalisé des sommes énormes! Oh ! il faut voir aussi comme on le respecte à la Bourse,

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comme on Pentoure, rommo on lui demande son avis! Mais, comme les grands hommes, Jules se retranche dans le silence, il garde le secret sur le ressort puissant caché dans sa pensée ! aussi cette réserve ajoute-t-elle grandement à sa réputation d'habileté; il semble le géant de la Bourse, et il passe au travers de l'admiration, aussi fier que Napoléon après Austerlitz ou Wagram !

Oh ! comme alors Jules et madame de Chenevière se félicitaient de l'avenir qui se préparait pour eux ! Nous serons unis, se disaientils ; l'amour nous a égarés, l'amour nous purifiera ! Ils se berçaient délicieusement dans leur impunité, et en présence de cet éclatant démenti donné à la justice céleste, ils en venaient parfois à se demander s'il existe un Dieu!!...

Comme si tout devait concourir à leur ivresse, à leur enchantement, madame de

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Chenevière mit au monde une fille, enfant blanc et rose, d'un visage ravissant, enfant comme peut-être n'en avait jamais produit l'adultère , celte source merveilleuse de

beauté!

Lorsque l'époque de son demi-deuil arriva, encouragée par les marques d'estime, de respect universel dont elle était entourée, madame de Chcncvière , si réservée depuis la mort de son mari, donna à sa conduite un peu plus de liberté; elle se montra en public avec Jules; on les vit quelquefois en loge aux Bouffes, à l'Opéra ; parfois aussi un landau , portant l'écusson du marquis , les promenait, au milieu des chevaux , des équipages , des nuages de poussière , dans les grandes allées du Bois de Boulogne !

Personne ne songeait à blâmer madame de Chenevière : son mariage annoncé à toutes ses connaissances ne l'autorisait-il pas en

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quelque sorte à se faire accompagner par celui qui devait l'épouser, dès que les bienséanecs le permettraient?

Mais le temps de rigueur s'est écoulé; l'union des deux amans va être légitimée par les lois et bénie par le ciel : Saint-Thomas d'Aquin, l'église où l'on a célébré le service pour le repos de l'ame du marquis, va clore leur passé peu orthodoxe, et les lancer d'une manière non équivoque dans la vie du monde.

Jules avait eu d'abord l'intention de se rendre à Orléans pour s'y faire délivrer les papiers qui lui étaient nécessaires; mais en revenant sur son passé, le cœur lui manqua; il ne se sentit pas le courage de braver la douleur de Louise et les reproches de son oncle. 11 se borna donc à écrire à M. Delatour pour lui faire part de son mariage et le prier de lui expédier les actes dont il avait besoin.

If. Delatour avait des ridicules sans doute;

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mais c'était un homme d'honneur, qui avait le sentiment de sa dignité; la liaison de son neveu et de madame de Chenevière l'avait affligé; le projet de mariage vint ajouter encore à la douleur qu'il éprouvait.

Je ne vous ferai point de reproches, Jules, écrivit-il à son neveu ; je laisse ce soin à votre conscience, si tant est que cette voix intérieure puisse encore se faire entendre chez vous. Pendant long-temps je me suis plu à vous regarder comme mon fils; j'avais une fille aussi, une fille bien aimée! vous m'avez enlevé tout cela!... pauvre Louise! vous lui avez brisé le cœur, et c'est à Dieu qu'elle va demander la force de supporter le mal que vous lui avez fait; elle est maintenant aux dames Ursulines; dans huit jours elle prendra le voile.

« Puissiez-vous être heureux, Jules! puisse le souvenir de l'accusation capitale qui pesait

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naguère sur votre tète, et de l'événemnii h-nible qui avait donné lieu à celle ;i< rusation, ne pas troubler votre vie en vous jetant un remords au cnruir!

« Voici vos papiers; j'y ai joint le consentement que je donne à votre mariage, chose que vous n'avez pas cru devoir me demander. »

Cette lettre fit quelque impression sur le jeune Renaut , mais il s'efïorea d'éloigner ce sentiment pénible, et il y parvint aisément , grâce au tourbillon d'affaires et de plaisirs au milieu duquel il vivait.

Rien ne s'opposant à son mariage , il l'annonça cà M. de Challange.

— Je vous félicite bien sincèrement de tant de succès, mon jeune ami, dit le vieillard dont les yeux flamboyaient, et je veux que nous nous en réjouissions ensemble ; votre belle future voudra bien se passer de votre

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présence aujourd'hui ; vous m'appartenez pour toute la journée; nous dînerons ensemble, puis nous irons au théâtre; nous parlerons de quelques petits projets que j'ai formés.

Jules crut ne pouvoir pas se dispenser d'accepter cette invitation qui cependant le contrariait; il y avait dans les paroles du comte, dans sa physionomie, dans ses regards, quelque chose que le jeune homme craignait de trop bien comprendre. Le diner se ressentit de cette alarmante prévision. Ce fut presque inutilement que M. de Ghallangc se mit en frais d'esprit , de gaîté, et de vin , pour bannir du repas la gêne et la contrainte. A sept heures , une voiture de place conduisit les deux convives à l'Ambigu-Comique, où le comte avait fait retenir une loge grillée. Que se passa t-il là? on ne sait!... mais voici comme unit cette journée ; à minuit , le comte

IiP Joueur .!<■ J'ourse. SOS

et le jeune Renont revenaient en liaore , toutà-coup, Jules ouvrit la portière et précipita

le vieillard sur le pavé, en l'apostrophant de la manière la plus injurieuse.

Le lendemain matin , Jules était encore au lit , lorsqu'il reçut du comte le billet suivant :

« M. de Chai lange pardonne de grand cœur à son jeune ami la scène d'hier soir ; Jules s'est singulièrement mépris sur les sentimens d'un homme que son âge et sa réputation mettent à l'abri de tout soupçon outrageant ; en réparation de ses torts , le jeune Caton voudra bien venir ce matin prendre le thé avec l'ami qu'il a otfensé gravement et si gratuitement. »

Peut-être, en effet, me suis-je mépris, se dit l'amant de madame de Chenevièro,1 et puis cet homme est si puissant; il faut le ménager!... J'irai.

Pas un mot , dit le comte en allant au

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devant de lui et en lui tendant la main , pas un mot de ce qui s'est passé hier; cela est entièrement oublié.

— En vérité, monsieur le comte, je suis tout confus.

— Assez , assez. Parlons de votre prochain bonheur , de votre charmante future. Parce que vous allez épouser une des plus jolies femmes de Paris, il ne faut pas renoncer aux affaires. Vous avez assez bien mené les choses; quarante mille francs de rente gagnés en moins d'un an, c'est fort joli; mais cent mille vaudraient mieux ; il vous faut une fortune colossale, un train de prince pour ne pas paraître déplacé dans le m *ide où vous allez entrer. J'ai reçu hier et je recevrai d'ici à quelques jours des renseignemens de la plus haute importance , continuez vos opérations et marchez hardiment !...

Jules était tenté de se maudire , en pensant

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combien il avait cruellement outrage son générera protecteur, et il se confondit en protestation de dévouement le plus absolu.

Mais le scandale avait trop long-temps duré, la corruption devait elle-même détruire son ouvrage.

La fortune sembla abandonner tout-à-coup le joueur de hausse et de baisse, il subit, dans toutes ses opérations, un malheur aussi obstiné que l'avait été son bonheur. En quelques semaines, plusieurs millions, tous ses bénéfices, tout ce que possédait madame de Chenevière, fondirent entre ses mains comme du vif argent !

Un jour, Jules sortait de la Bourse; il avait la mort dans le cœur ; il venait de perdre les derniers débris de la fortune de la marquise; tout-à-coup un éclat de rire perçant , diabolique, vint frapper son oreille; il regarde, c'était le comte de Ghallange qui venait d'as-

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sistcr à la ruine de son ex-protégé , et qui se repaissait de son désespoir.

D'ami dévoué, M. de Challangc était dc- •venu un ennemi implacable. Le familier du télégraphe s'était vengé comme on se venge d'une femme dont on n'est pas écouté !

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