MADAME DE SAINT-ALBIN
Madame de Saint- Ail. in
Oh ! quelle fut la désolation de Jules et de madame de Chenevière , lorsqu'après avoir long-temps cherché à s'abuser sur leur position , ils finirent par se trouver face à face avec la misère, et s'avouèrent avec terreur
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qu'ils étaient complètement ruines ! Que vontils devenir? Après mille et mille projets qui leur vinrent à l'esprit et qui furent aussitôt rejetés , ils prirent enfin un parti.
il restait à la marquise son nom, ce trésor de tant de nobles maisons , qui console dans l'infortune, lorsque cette infortune est honorable ! Mais ce nom était pour elle gênant, importun , elle le déposa comme un malade dépose un vêtement empreint de miasmes délétères, et, sous le nom de madame de Saint-Albin , elle se jeta dans la nuit obscure de l'intrigue pour y aborder sa nouvelle vie.
Alors commençait pour elle le châtiment que Dieu envoie toujours aux coupables par les moyens les plus détournés quelquefois, les plus opposés en apparence à sa justice, mais qui, au bout de la route, se trouvent cependant le résultat d'une incomparable sagacité ! C'était déjà une grande punition pour
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la marquise que d'abdiquer son noble nom pour en prendre un sans antécédents , sans avenir, et ne présentant à la pensée que le sentiment d'une existence douteuse, sans dans la société.
C'est avec ce baptême de honte qu'elle établit uiw de ces maisons sans couleur, qui, sous le prétexte du dîner et du logement, rassemblent des hommes de tous les coins du monde et les réunissent SOUS un même toit ; elle prit en pension quelques vieux gaivons qui, au moyen d'une modique rétribution mensuelle , vivaient ehez elle sans embarras , sans soucis de ménage! Mais cette apparente dignité dégénéra peu à peu ; les liabilans de cette colonie bourgeoise se modifièrent par degrés; lu table devint presque publique; des banquiers, des avocats, des agents de change, vinrent dinerchez madame de Saint-Albin avec leurs maîtresses; bientôt
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même on vit des femmes venir là seules pour contracter de ces infâmes marchés où la beauté se loue comme un remise, comme une maison de campagne , pour essuyer les caprices d'un maître.
Enfin , au bout d'un an ou deux , madame de Saint-Albin en vint à présider une maison rivale de la maison de Biancourt et de Mariani ; il y avait chez elle une table d'hôte à cinq francs par tête, et le soir, moyennant une contribution de vingt sous , prélevée sur le bénéfice de chaque partie , elle réunissait autour d'une table d'écarté des jeunes gens de famille récemment échappés du collège , des gardes-du-corps , de vieux officiers de l'empire, des chevaliers d'industrie, des familiers de la police ; puis quelques-unes de ces femmes qui appartiennent on ne sait à qui, et qui appartiennent à tout le monde, venaient, à travers les mouvemens, les agitations du
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jeu , former de ces liaisons de commerce qui commencent le soir pour finir le matin.
Mais la contribution payée par les gagnans, ce patrimoine de rétablissement, ne suffisait pas; Jules, qui avait pris des leçonsd'un habile joueur de cartes, ne se faisait pas scrupule de les mettre souvent à profit; il ne quittait jamais la table d'écarté sans en retirer des dépouilles opimes; et chaque jour, le jeune Renaut, que ses opérations financières avaient mis en relation avec un grand nombre de personnes de toute sorte , amenait quelque étranger qui, séduit par les reflets de son ancienne opulence, croyait venir dans le salon du célèbre joueur de bourse, et qui sortait cki tripot la bourse vide, en s'apercevant trop tard qu'il était entré dans un repaire de filles et d'escrocs !
Madame de Saint-Albin ne négligeait pas not plus un moyen de fortune employé avec
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succès par ses concurrentes : à l'aide de VAlmanach des vingt- cinq mille adresses, elle lançait de temps à autre, à toutes les personnes qui lui paraissaient susceptibles de se laisser prendre aux gluaux attrayants d'une circulaire, des lettres d'invitation pour bal et souper, terminées par ceposi scriptum .-N.B. Dix francs d'entrée pour un cavalier; les dames ne paieront que moitié.
La fin du carnaval de 4829 amena chez madame de Saint-Albin une de ces brillantes et lucratives solennités. Les appartenions étaient encombrés : la foule se pressait dans le palais de cette Armide nouvelle , au milieu des punchs, des glaces, des contre-danses, des valses, des galops et de l'éternelle table de jeu!...
A deux heures du malin, la salle à manger s'ouvre aux nombreux conviés; on se range autour d'un souper magnifiquement servi ,
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et madame de Saint-Albin place à ses côtés les deux personnes les plus recommandablcs de cette réunion bigarrée comme un habit d'arlequin. L'un est le major Bernard, vieil officier de cuirassiers qui se croit très sérieusement noble , parce que Bonaparte l'a fuit baron à propos d'un coup de sabre qui lui a mérité le nom de Balafré; et qui ne vivrait pas si, chaque semaine, il n'était de deux ou trois duels , ou comme acteur, ou comme témoin; l'autre est M. Desrosiers, riche banquier, toujours couvert de diamans et de chaînes d'or ; qui se classe parmi les gens d'une intelligence supérieure, par ce qu'il a fait une grande fortune et qu'il entretient deux danseuses qui se moquent de lui.
— Ma foi , belle dame , disait le major , j'ai été sur le point de ne pouvoir me rendre à votre invitation, et c'eût été vraiment dommage, car votre fêle est délicieuse,.. Ne me
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suis-je pas trouvé aujourd'hui témoin dans une affaire où je me suis vu forcé de mettre l'épée à la main... et avec un gaillard de première force... un original qui me tient la pointe au corpspendant dix minutes. J'attaque en tierce... je dégage... je me fends à fond... je glisse. ...il part droit... j'ai cru que j'étais un homme perdu... Mais en me relevant lestement je prends le demi-cercle et je porte à mon individu un coup dont il ne se relèvera pas !... C'était comme à Salamanque, en 1809. Quel beau coup de seconde j'ai donné à ce freluquet qui se disait un Saint-Georges , et qui se mettait en garde comme un curé de campagne!...
— Parbleu , colonel , dit le capitaliste , je suis de votre avis... Le monde est plein d'originaux impayables, ah ! ah! ah!... Par exemple, il me vint hier un comte de... de... de.., ma foi comte de je ne sais quoi. . . ah ! ah ! ah !
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lequel mederaandaitsixmillefrancssurparole, li ï ! Iii! pour acheter une calèche et des chevaux à samaitresse. . . oh! c'est délirant! eh! eh ! eh! sur parole! . . prêter de l'argent sur parole! Ces gens-là nous croient bêtes comme des oies! Fanny a failli en mourir de rire... Pauline a trouvé cela divin... Il y a une foule de brutes qui ne veulent pas reconnaître cette vérité , que l'on peut bien acheter de l'esprit avec de l'argent, mais que l'on n'achète pas de l'argent avec de l'esprit ! hi ! hi ! hi !...
La marquise entendait ù peine ces sols propos et n'y répondait point ; autre chose captivait son attention. Jules avait près de lui Zoé, figurante du théâtre des Variétés, jolie et agaçante porsonne qui se disait fille d'un capitaine de vaisseau , et dont le jeune Renaut s'occupait particulièrement. Madame de Saint-Albin avait surpris des regards, un serrement de main qui ne lui permettaient pas
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do douter qu'elle eût une rivale. Toutefois , la marquise se contint; habituée à vivre dans un monde où la dissimulation est une qualité indispensable, elle affecta une gaité qui était bien loin d'elle; puis, le Champagne qui commençait à pétiller dans les verres , lui vint en aide , et la fùte se continua jusqu'au jour.
Dès que la marquise se trouva seule avec Jules , eut lieu une explosion d'autant plus violente, qu'il avait fallu en comprimer les élémens pendant quelques heures.
— Ainsi , monsieur, s'écria madame de Saint-Albin , il ne suffisait pas de ma ruine, de mon déshonneur.... il fallait encore qu'une fille m'enlevât votre amour ...
— Vraiment ! il ne vous manquait plus que de me faire quelque scène ridicule.
— N'essayez pas de nier, Jules j'ai
vu ,.,.. j'ai entendu
Mndnmc de 3niût-All.in. 7,Rl
F.«^ jeune Renaut se disposait à répliquer lorsque le domestique de louage, que l'on s'était procure pour la circonstance, vint demander son salaire. Madame de Saint-Albin lui dit d'aller se faire payer par la femme de chambre, chargée de percevoir les dix francs d'enlive,
— Oh! répondit le valet d'emprunt, la particulière doit être bien loin, si elle a toujours couru , car il y a bien deux heures qu'elle a pris le chemin de la porte.
Quoi! s'écria la marquise..... ma femme de chambre est partie!.... Et la recette, grand Dieu !
— La recette, madame, m'a tout l'air
d'avoir pris la même route mais ce n'est
pas mon affaire
— Jules ! Jules que faire?
— Ah ! que faire ! C'est bien là le cas ,
n'est-ce pas, d'afficher une sotte jalousie l.m
Ô81 Madam« de Saint-Albin.
— Je t'en prie, Jules, cours, cherche
ne perds pas un instant Peut-être retrou-
vera-t-on cette misérable
Jules sortit aussitôt et rentra dans la matinée sans avoir découvert les traces de la domestique infidèle
Figurez-vous maintenant la situation de Jules et de Madame de Saint-Albin : il ne s'agit plus de querelle d'amans j ce qui les occupe, ce qui les tourmente, c'est la difficulté de payer les dépenses énormes d'une fête qui n'a rien rapporté 1 mais leurs douleurs , leurs angoisses redoublèrent lorsque la troupe des fournisseurs se présenta; le marchand de vins , le restaurateur , le glacier apportaient leurs mémoires. Comme d'abord on ne voulait pas avoir l'air de gens gênés , on affecta de grands airs, mais inutilement; puis, on demanda du temps, on prétexta le vol de la femme de chambre. Mais les four-
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nisscurs ne voulurent point se payer de cette monnaie, et ils sortirent furieux, en menaçant de poursuivre par toutes les voies de droit la maîtresse de maison et son associé, qui, disaient-ils, thésaurisaient pour aller quelque jour vivre grandement en pays étranger I...