‹ JulesChapitre 29 sur 31 · LE FAUX · texte numérisé non relu

LE FAUX

Iio Faux.

Il fallut recourir aux expédients; Jules, accoutumé depuis sa vie de lutte et d'intrigues, à trouver des ressources dans les positions les plus embarrassantes, ne douta pas un instant de la facilité qu'il aurait à se procurer

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de l'argent d'une manière quelconque, dans celle malencontreuse situation.

D'abord il alla chez Muston , cet infâme dont la destinée était qu'on pensât toujours à lui dans les instants où l'on sentait bien que s'adresser à un honnête homme était chose inutile. Mais, par un de ces hasards qui régissent même les choses les plus indifférentes de la vie des êtres prédestinés au malheur ou au crime, Muston ne se trouva pas chez lui. Cet événement qui, dans tout autre circonstance , eût fort peu affecté Jules, lui sembla de mauvais augure. Tout triste, ne sachant où tourner ses pas , il se promenait dans le passage Delorine , lieu de son premier rendez-vous d'amour , lorsqu'il rencontra le vieux major de cuirassiers.

— Eh bien , lui dit celui-ci, qu'avez-vous donc, monsieur Jules, à faire ici faction?... est-ce que vous attendez quelqu'un? Auriez*

lie Faux.

vous un duel? je vous servirai de témoin

ce sera le dix-neuvième... depuis le premier jour de l'an...

— Merci, merci, colonel, lui répondit Jules qui, malgré sa peine, ne put s'empêcher de sourire en voyant le vieil ollicier rentrer dans son cadre éternel de conversation ; ce n'est pas un duel , c'est un embarras d'argent...

— Bah! avec une maison comme la vôtre !

— C'est justement notre maison qui est lourde... et puis d'ailleurs, nous avons été volés... comment sortir de ce mauvais pas?...

— Ce n'est que cela !... j'ai votre homme, un plutôt vous l'avez. Desrosiers, cet insipide bavard , qui rit toujours si bêtement de ce qu'il dit... il fera votre affaire...

— Ah ! mais c'est un trait de lumière

j'y cours.

IQO Le Faux.

— Allez donc... adieu, monsieur Jules; je suis vraiment fûché que ce ne soit pas un duel... j'aurais été enchanté de vous servir de témoin...

Jules courut chez le banquier.

— De l'argent, dit le capitaliste... mais, mon ami , personne n'en a... on ne sait où il s'est fourré, i. Et sur quel gage vous prêterais-je de l'argent?... Àvez-vous desdiamans, des objets de prix?...

— Non, non... répondit Jules, qui peu de jours auparavant, avait engagé chez un de ces prêteurs sur gage autorisés par le gouvernement, quelques bijoux qui lui restaient de son ancienne splendeur ; mais ne pouvez vous pas sur ma signature?

— Votre signature est celle d'un homme charmant , spirituel , mais ces qualités ne constituent pas la solvabilité... il faut, mon cher, la signature d'un homme établi, ayant

lie Faux. 19 1

une position qu'il craigne do perdre...

— Ah ! ah ! dit Jules, si mon oncle Delalour...

— M. Delatour est votre oncle.... M. Delalour, le notaire d'Orléans!

— Qui est à Paris maintenant, ditJules, qui soudain eut une inspiration du mauvais esprit; oui, M. Delatour, le notaire d'Orléans, est mon oncle...

— Ali! s'il en est ainsi... qu'il me donne sa signature, et je vous donne l'argent dont vous aurez besoin.

— Eh bien, je vais voir si je puis le déterminer... s'ilconsent, je serai bientôt de retour...

— Allez mon ami, tout ce que vous

voudrez avec l'acceptation de M. votre oncle...

Jules sortit aussitôt, et pour donnera son acte la consécration du temps , il ne revint chez le banquier qu'au bout de deux heures;

302 le Faux.

il tenait à la main une lettre de change signée Delatour, notaire, et sur laquelle le prêteur lui compta, moins trois cents francs d'intérêt, les deux mille francs montant du faux qu'il avait arlistcmcnt fabriqué.

11 sortait triomphant de l'hôtel de l'usurier , lorsqu'il trouva sur son chemin Henri , qu'il avait perdu de vue depuis sa prospérité de joueur de bourse; et après quelques mots de reproche, d'amitié , d'oubli, de la part de l'étudiant en droit :

— Comment, diable, lui dit-il, tu as l'air bien heureux aujourd'hui... cependant, j'ai entendu dire que tu avais éprouvé des revers.

— Oui, mais je viens de réussir complètement dans une tentative... tu n'aurais pas fait mieux...

Et Jules lui raconta le succès qu'il venait d'obtenir...

— Grand Dieu! s'écria Henri... comment

le Taux. 593

as-lu pu te résoudre à un acte pareil!.. Tu ne sais donc pas où cela mène!... Au bagne, Jules, au bagne !... A moins qu'il n'y ait des circonstances atténuantes... c'est le cas de Muston ! 11 est aujourd'hui à la maison de Poissy pour avoir trempé dans une affaire

de faux et de banqueroute frauduleuse Je

n'y conçois rien , lui , un ancien magistrat , ancien procureur du roi , il doit pourtant bien connaître son code pénal... il faut que Ton ait déchiré dans le sien la page où se trouve l'art. 145. Mais en bon ami , je t'aime toujours malgré ton ingratitude, je t'enverrai un code complet pour que tu étudies la matière, pour que tu t'instruises à fond dans la géographie pénitentiaire de ton pays, pour que tu saches où il faut s'arrêter ; que tu apprennes quelle limite sépare en trois classes bien distinctes , la société , la prison correctionnelle et le bagne! Adieu...

394 Le Faux.

Cet avis frappa Jules de terreur; mais une fois lancé vers le précipice , le char ne peut plus retourner en arrière , et le calme revint bientôt au faussaire , comme il revient au condamné qui n'a plus d'espoir !...

Cette terreur qui , pour le coupable , n'est plus que l'écho de la conscience quand il était encore innocent , s'effaça de l'âme de Jules à la vue de sa complice, comme la peur quitte un poltron qui vient , au milieu de la nuit, à rencontrer un voyageur.

— Victoire, Léonie! victoire!... s'écria-t-il avec transport , pour étourdir le dernier soupir de l'honneur... j'ai la somme dont nous avons besoin!...

— Quel bonheur , Jules! quel bonheur I... mais par quel moyen ?...

— Par ma signature.

— Comment ! tu as trouvé de l'argent sur ta signature!

— Eh ! pourquoi pas? elle n'est pas encore tout-à-fait sans valeur... et d'ailleurs, la parole d'un homme comme moi...

— Ah! votre parole... on en ferait beaucoup de cas , si l'on savait de quelle façon vous tenez vos sermens.

— Que voulez-vous dire?

— Je dis que vous m'aviez juré de ra'aimer toujours , et cette fille de théâtre sait à quoi s'en tenir sur votre fidélité d'amour envers moi ! . . .

— Allons, encore... assez... assez... C'est d'un ridicule amer...

— Prenez garde à vous , Jules ! ma vengeance sera terrible !

— De la colère !

— Oui, mon cœur ulcéré ne peut la contenir... prenez garde à vous, ce sera ma mort, Jules... mais je serai sans pitié!...

Et prise aussitôt de mouvemens névralgi-

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qucs, elle tomba et se roula convulsivement sur le tapis du salon , suffoquée par ses larmes et ses sanglots.

Et Jules, qui n'aimait plus madame de Chcnevière, mais qui se reprochait de la faire tant souffrir, lui pressant les mains, les couvrant de baisers, et reproduisant de souvenir un de ces élans passionnés qui autrefois lui venaient du cœur : Je n'ai jamais aimé cette femme; je ne l'aime pas... Pardonne-moi de t'avoir donné à croire que je l'aimais. Je n'aime que toi... je ne puis aimer que toi... Regarde-moi... est-ce que mes yeux n'ont plus ce feu qui t'enivrait ? est-ce qu'ils ne te disent pas que je t'appartiens de tout mon être ? est-ce que mon cœur ne bat plus comme il battait? est-ce que mon souffle, en se mêlant au tien , ne te donne plus le même délire ? est-ce que mon haleine bridante ne le parcourt plus tout entière ?

La marquise ne répondit pas à ces ardentes paroles, mais les douces extases qui signalérent les premiers temps de leurs amours, reparurent pour elle avec tout leur enivrement j et quand môme elle eut été incrédule , elle se trouva bientôt dans celte situation où la femme ne peut plus s'empêcher de croire.

Ah ! lui dit-elle, lorsque ses doutes lui revinrent avec sa raison un instant évanouie, promets-moi que tu ne la reverras plus !

— Qui ? cette choriste des Variétés !... Ah je l'avais oubliée dans tes bras!... Non, non, maLéonie, mon adorée, non jamais... Jamais je ne la reverrai... Par mon amour... par mon honneur... par tout ce qu'il y a de plus sacré, je ne la reverrai plus... Je serai toujours à toi , tout à toi ; jamais un moment d'indifférence ne viendra blesser ton cœur!... La mort plutôt que de faire couler une seule de tes larmes.

"98 &e Faux.

Jules avait l'air profondement pénétré de tout ce qu'il disait ; mais il était bien loin de songer à tenir sa parole. Pour être fidèle en amour, il faut plus de vertus qu'on ne pense : Jules était incapable de cette conduite, qui trouve sa source dans le cœur, dans la religion , et dans la nature !

Quant à la marquise , elle était tout heureuse! Voir revenir à elle l'homme qu'elle adorait, lui apportait l'oubli de toutes ses peines; car les femmes ont cela de bon que, même dans le vice , leur cœur garde encore sa pureté, et quelque corrompue que soit une femme , l'amour est chez elle un sentiment qui ne se prostitue jamais!

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