‹ JulesChapitre 7 sur 31 · LA LETTRE DE CHANGE · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE CHANGE

lia lettre de change.

Il faisait à peine jour lorsque Jules en proie à la plus violente agitation s'élança de son lit où il n'avait pu trouver un instant de repos; et se mit à se promener â grand pas dans sa chambre.

76 la lettre de change

C'est qu'en effet il s'agissait pour lui de résoudre un problême fort difficile . Quelques heures seulement séparent le moment présent de celui où le jeune étudiant doit se rendre chez madame de Chenevière , il brûle du désir de revoir cette femme incomparable. Il sera près d'elle, il lui parlerai Peut-être osera-t-il lui presser la main!... Peut-être même... et puis peut-être encore!.. Car les amoureux ont l'imagination féconde et le hasard est une providence sur laquelle ils ont le droit décompter; elle les sert presque toujours si bien.

Malheureusement delà solution de ce maudit problême dont nous parlions toul-àl' heure dépendait tout le reste. Jules est invité à dîner chez la marquise. Mais s'y présentera-t-il avec son habit bleu fait en province, son chapeau de soie quelque peu rougi par le temps , et ses bottes ferrées comme les se-

X>a Irttro de cfinn^e. "7

molles d'un roulier? Cent éeus suffiraient au pauvre jeu ne homme pour acheter ce qui lui manque ; mais où trouver cent écus ? Jules eut plutôt trouvé la quadrature du cercle que la moitié de cette somme.

Rien! rien! disait-il, en se tordant les bras; rien! Pas le moindre expédient! Quepenserat-elle de moi , elle dont j'ai senti la main frémir doucement dans la mienne ; elle dont les beaux yeux noirs et veloutés m'ont révélé tant de délicesque je n'avais pas même soupçonnés!... oh! avec quel plaisir j'échangerais aujourd'hui la moitié de ma vie contre quelques pièces d'or!!.

Et Jules continuait à se désespérer; son visage était en feu; des larmes de rage roulaient sous ses paupières , lorsque la porte de sa chambre, s'ouvrant avec bruit, livra passage à un grand jeune homme , aux cheveux noirs, aux larges favoris, au rire sardonique,

78 La lettre de change.

au ton railleur. C'était un étudiant en droit qui demeurait dans le même hôtel que Jules, chez lequel il avaiî pris le punch quelques jours auparavant, et qui était devenu son ami le plus intime , ils se tu Voyaient comme des amis c!c collège.

— Que diable as-tu donc Jules, dit le visiteur en éclatant de rire? Est-ce que tu répètes quelque scène de Kean ou de Kemble.? Jouestu Hamlet ou Othello? Ou serais-tu menacé d'une fièvre cérébrale?..

— Oh. mon ami, ne plaisante point!.. Je suis dans le plus cruel embarras !

— Et bien il faut en sortir j je ne vois que cela.

— Point de plaisanterie , te dis-je, Henri! Si je ne trouve pas cent écus d'ici à quelques heures , Je suis capable de me mettre une balle dans la tête.

— Pauvre garçon. Es-tu simple et candi-

Lu lettre de >ii.ni.;.'. 7'J

(If ?.. \oilà pourtant comme j'étais il y a doux sus, lorsque je suis armé à Paris.... Allons Jules, calme-toi, conte-moi tout, et je te promets de te tirer d'affaire.

— Eh bien mon ami j'aime, j'aime avec passion une femme charmante, divine. La plus jolie marquise de Paris...

— Eh ! tu donnes dans les marquises, toi diable,., mais c'est délicieux cela.... je t'en fais mon compliment... y a-t-il un mari ?

— Oui , un vieux chevalier de St-Louis ; mais ce n'est pas cela qui...

— Bon, bon! quelqu'ancien capitaine de royal-cravate; ces maris là sont précieux. Jules , je commence à être content de toi , ma parole d'honneur! Voyons, où en es-tu?

— Mon tuteur M. Delatour, tu sais avec lequel je dois visiter tout Paris... m'a présenté chez la marquise et nous sommes invités à dîner pour ce soir.

80 lie lettre de change.

— Et c'est pour cela que tu veux te tuer ce matin?..

— Tu ne comprends donc pas que c'est une femme riche et du grand monde; qu'il m'est impossible de paraître chez elle avec mon costume de Province , que mon habit date des dernières vacances , que toute ma toilette est arriérée... que si je ne puis la renouveler , il me faudra renoncer au bonheur de la voir, et je suis sûr qu'elle pense à moi, qu'elle m'attend!... eh bien que ferais-tu à ma place?

— Je me ferais tout simplement habiller de pied en cap.

— Que le diable t'emporte!... puisque je te dis que je n'ai pas d'argent.

— Ah! Jules, tu me fais de la peine, maintenant, ce n'est plus cela, mon garçon, plus cela du tout, voyons tu n'as pas d'argent , n'est-ce pas ?

I<a li ttre de change. Al

— Pas un sou.

; — N'est-ce que cela?... eh bien avant une heure tu en auras.

— Henri , je te préviens que tu prends mal ton temps pour te moquer de moi...

— Mais non, je te parle sérieusement; habille-toi, et je vais te conduire à l'instant chez un de mes amis particuliers, l'homme le plus obligeant que je connaisse, Robert Muston, ancien magistrat des colonies, avocat à la cour royale de Paris, qui veut bien quelquefois descendre de sa position de jurisconconsulte, pour se faire la providence des bons enfansqui ont des parens trop économes... 11 est vrai de dire que tout en se faisant la providence des autres, il se fait aussi la sienne; qu'il a eu quelques petites affaires qui auraient pu le mener devant la 7e chambre , qu'il pourra bien quelque jour être rayé du tableau , avoir quelque chose à démêler

99 ïiA lettre de change.

avec l'art. i05... mais que nous importe! dans un cas aussi pressant, nous ne devons pas tenir compte de pareilles véti les; et règle générale, mon ami , Ton doit se servir de tout le monde... Il le faut des bottes de Sakoski, un habit de Slaub, un chapeau de Bandoni.

— Précisément.

— Eh bien , notre avocat te procurera tout cela...

— Mais que faut-il faire? parle... parle vite.

— Presque rien... écrire sur un chiffon de papier : accepté pour la somme de.... nous verrons... et signer.

— Mais c'est unelettrede change que lu me demandes! et comment payer lorsque viendra l'échéance? car il est probable que je ne serai pas alors plus en argent qu'aujourd'hui!

— (Juand l'échéance viendra, mon cher, tu auras six mois de plus, siv mois passés à

ta Ictlr. tli- .li.nife. g5

Paris, c'est-à-dire (juo lu auras dans l' esprit

cent fois plus de ressources que tu n'eu is maintenant; et puis tu seras ou tu auras été l'amant d'une femme riche, de la marquise... Mon ami, il y a là une foule d'éventualités que tu ne soupçonnes pas !

— Une lettre de change! que dirait mon tuteur?

— Parbleu , je te conseille d'aller lui demander ce qu'il en pense... Au reste, mon ami, tu es libre, parfaitement libre... Va faire prendre l'air d'un salon à ton habit râpé, ou plutôt renonce à ta marquise.

— Y renoncer!... tu ne sais donc pas que je renoncerais plutôt à \ivrc : allons, Henri , je vais te suivre...

— Pauvre garçon !.. tu dis cela du ton d'un homme que l'on va pendre...

Comme Jules s'habillait à la hâte, on entendit frapper doucement à la porte. Entrez,

84 l<a lettre de change.

dit Henri, cl aussitôt se présenta un homme d'environ trente ans, un peu \oùté, d'un physique grêle, d'une figure pâle, d'un regard incertain. Oh! c'est vous, mon cher Muston, s'écria Henri en lui serrant la main! vous ne pouviez pas arriver plus à propos : nous parlions de vous tout-à-1'heure, nous faisions votre éloge, et comme dit le proverbe : quand on parle du loup...

Mille pardons, monsieur , reprit doucereusement Muston en se retournant vers Jules, je venais souhaiter le bonjour à Salmon en passant, et ayant vu écrit sur sa porte en grandes lettres blanches qu'il était chez vous , j'ai pris la liberté...

— Soyez le bienvenu!..

Et après quelques secondes d'une conversation toute particulière entre Henri Salmon et le faiseur d'affaires, Muston se rapprochant de Jules :

I<a lettre de change. M

C'est de l'argent comptant qu'il vous faudrait ! je suis vraiment désolé! mais la fin du mois est proche; la crise commerciale fait des progrès inquiétans ! cinquante faillites la semaine dernière! c'est de l'argent comptant qu'il vous faudrait?...

— Et il nous le faudrait d'ici à deux heures, répondit Jules.

— Toujours les mêmes ! ces diables de jeunes gens ne doutent de rien , et croient que l'argent pousse commodes champignons!...

En vérité, cela me fend le cœur de ne pouvoir vous rendre ce service; mais c'est impossible, absolument impossible!...

Ces dernières paroles firent un mal horrible à Jules; il lui sembla qu'un fer rouge lui traversait le cœur, et loin d'hésiter maintetenant à faire la lettre de change que Henri lui avait demandée , il en eût signé dix pour obtenir l'argent dont il avait besoin.

St» I»a lettre de change.

Mais, mon cher Muston , reprit Henri, vous n'y pensez pas !.... vous ne pouvez refuser cela à un jeune homme de la trempe de Jules , à un jeune homme qui débute dans le monde par la conquête d'une femme de cent mille francs de rente, à un jeune homme dont l'oncle, notaire, ne se laisserait pas couper les oreilles pour cinq cent mille francs. Règle générale, les oncles qui ont des capitaux paient toujours la première lettre de change

— Ah ! ah !...Mais, voyons donc un peu...

mais, j'ai beau chercher Encore, si vous

pouviez vous contenter de bonnes valeurs....

de quelques marchandises de choix de

ces choses sur lesquelles il n'y a rien à perdre?....

-- Faites pour le mieux, monsieur je

m'en rapporte à vous

— Eh bien ! en ce cas, je vais faire tous

lia lettre Je change.

i li« Mis pour arranger cela mais je ne

tous réponds de rien ]«• vais aller trouver mon homme

I ne heure après, l'affaire se terminait à la satisfaction commune : pour une lettre de change de 3,000 francs à si\ mois. Jules recevait 400 francs espèces, six mauvaises montres de Genève, deux pendules, et quatre gravures contrefaites. M us ton glissait fuli\cment un rouleau de 50 louis dans la poche de Henri, qui lui répondait tout bas : bien manœuvré! et Jules, qui se voyait en main de quoi se mettre sur-le-champ à la mode des pieds à la tète, se trouvait trop heureux pour se plaindre de cette négociation: puis, i! avait six mois devant lui, et, à cet âge, six mois, c'est V éternité !....

Page 1