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le docteur était moins son médecin que son
confesseur, mais confesseur indulgent, dévoué, aidant à commettre les fautes autant qu'à les réparer.
Jules fut très-surpris de voir entrer ensuite Robert Muston , cet avocat sans cause , rendant si volontiers service aux jeunes gens de famille qui veulent se ruiner, et dont Henri lui avait donné une idée si peu avantageuse
Le marquis savait à quoi s'en tenir aussi sur cet intrigant de bas étage ; mais il le gardait en réserve pour les manœuvres électorales, et l'admettait à sa table en attendant, sauf à le faire jeter à la porte plus tard.
Presqu'au môme instant arriva le comte de Challange. C'était un beau vieillard , frais et vert, au regard pénétrant : son front large , sa belle chevelure blanche, une expression de bienveillance répandue sur sa physionomie, tout en lui semblait justifier la haute consi-
JS Le Miner.
dération qu'on lui témoignait. On ne savait point quelle était la fortune de ce personnage; on ne lui connaissait ni propriétés, ni renies; mais on le croyait bien en cour; on disait qu'ii avait l'oreille des ministres, et il n'en fallait pas davantage pour le faire rechercher. On ne savait rien de sa jeunesse, et bien qu'il portât la rosette d'officier de la légion d'honneur, comme s'il eût servi sous l'empire, comme s'il eût combattu glorieusement à Essling ou à la Moscowa, il ne parlait jamais doses campagnes. Sa conversation était toutefois vive et variée; ce qui ne l'empêchait pasde voir, d'écouler fort attentivement tout ce qui se passait, tout ce qui se disait autour de lui. A l'apparition d'un domestique qui prononça gravement la phrase consacrée, tout le monde se leva pour passer dans la salle à manger. Jules avait grande envie d'offrir sa main à la marquise; mais son hésitation per-
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mit au comte de le devancer; te médecin donna la main à Louise; les autres survirent,
et l'on se mit à table.
WadBmedeChenevieceata.it place à- sa droite M. de Chaflange, à sa gauche le notaire d'Orléans, Louise à la (iroitedu marquis, le médecin de l'autre côté ; l'avocat Muston au bout de truMe du haut, cl Jules au bout de table du cùté de la porte. Cet arrangement , qui paraissait à la marquise tout-à-fait dans les convenances, n'était pas celui que Jules eût désiré ; mais il était au gré de Louise, qui se trouvait ainsi auprès de son cousin, et qui espérait mettre ce voisinage à profit.
Comme les dîners de tous les genres, de tous les temps , ce diner fut silencieux au début; peu à peu la conversation s'anima, et devint générale au dessert.
Vous pensez donc, mon cher monsieur DelaTouf, dit AI. dcÇhcnevièro, que voséleclcurs
ICO lie Dîncr-
d'Orléans no sont pas trop déraisonnables.
— Ah! ;ili!.. c'est-à-dire, monsieur le marquis, il y en a que nous trouverons bien disposés, d'autres qu'on peut raisonner, d'autres qu'on pourrait ache.-.. Mais monsieur le marquis n'a pas besoin de ceux-là.
— Bien , bien; et quant aux autres, quand ils auront lu ma broeburc.... quand ils sauront notre.... mon opinion sur la loi électorale... Par exemple, je prouve clairement... la marquise vous dira ce que nous.... ce que je prouve relativement à la loi électorale....
■ — Vousprouvez très- clairement, reprit madame de Cbcnevière, en lançant à son mari un regard qui signifiait : taisez-vous, la nécessité d'élever le cens électoral, et vous insistez avec raison sur ce point que le premier devoir des électeurs est de prêter leur appui au pouvoir royal qui est la sauve-garde de tous.
— C'est cela; nous insistons..., e'esl-à-
lie Di »t. KJ 1
dire... j'insiste*.. F. a marquise a une mémoire lOUt-;*i-f;iil locale.
— Maternelle !.. dit tout bas le comte de Challange, en se penchant mystérieusement
sur l'oreille de la marraine.
— Je vous en donnerai, continua le vieux chevalier de St. -Louis, cinq cents exemplaires, et les clecteurs de votre pays vous eri diront leur sentiment
— Il est certain, «jouta Muston , que les publicislCS les plus distingués n'ont rien écrit de plus complet , de plus concluant sur celle importante question.
— Mon cher Muslon, reprit le marquis, ce que vous dites là, plusieurs personnes me l'ont déjà dit. ..et certes, Benjamin Constant...
Un second coup d'œil de madame de Ghene- >ière eut plus de succès anprès de son mari que le premier; il comprit qu'il en avait dit
■■/. De son côté, Louise avait timidement
102 X»e IHner.
-clierclié à lier conversation avec son cousin; niais Jules, lout occupé de la marquise, ne répondait à la jeune fdle que par monosyllabes. La pauvre enfant se tut; elle avait le cœur bien gros! Jules la traiter ainsi, après tant de sermens d'amour, c'était affreux! La tendre Louise ne mangeait plus; peut-être même n'cût-ellepas pu retenir long-temps seslarmes. Mais madame de Chenevière se leva , tout le inonde en lit autant, et l'on rentra au salon pour prendre le café.
Le comte deChallange qui pendant le cours du dîner avait jeté quelques mots heureux et piquans, engagea bientôt avec Jules une eausérie intime, dans l'embrasure d'une fenêtre : un coup d'œil avait suffi à ce singulier personnage pour s'assurer que le jeune homme avait quelque grande passion dans le cœur, et c'en était assez pour qu'il cherchât à se l'attacher.
XiO JDiim r
Jl sul hientùt que Jules étudiait la médecine, que M. Delalour était son tuleur
Malheureusement, dit-il, le talent ne sullit pas aujourd'hui pour parvenir.
— Je le sais trop , monsieur le cuinlc... mais qu'y l'aire?
— Se faire des protecteurs, jeune homme... avec delà tle\il)ilité, du mépris pour quelques
sols scrupules Pour mon compte, je me
ferai un vrai plaisir de vous être en aide; j'aime à rendre service aux gens capables, et l'on sait que j'ai quelque inlluence en haut lieu.
Jules n'en pouvait croire ses oreilles; il se confondait en protestations de reconnaissance, lorsque M. Delatour, une tasse de café à la main, s'approcha d'eux.
Monsieur, dit le comte, nous parlions de la dillieulté de parvenir avec du talent , du mérite seulement... Il parait que vous vouiez faire un médecin de votre neveu.
104 lie Dîner.
— Et j'espère bien qu'il triomphera des
difficultés dont vous parlez , monsieur le comte. . . Ah ! ah ! ... la médecine est une belle carrière pourvu que l'on débute avec un automne pluvieux... au commencement de quelque bonne épidémie avec quelquesuns de ces changemens subits de température qui donnent si beau jeu aux gastrites aiguës... Eh ! eh! ... les diflicultés ne me font pas peur à moi... et l'on sait comme je leur ai passé sur le ventre pour arriver au notariat...
— Cela n'empêche pas que la protection d'un homme haut placé soit d'un grand secours, et j'offrais tout-à-1'heure à M. votre neveu mon appui dans le monde.
— Ah! monsieur le comte, comment reconnaître.'
— Bien , bien , venez me voir, monsieur Jules, et comptez sur moi.
L'entretien n'alla pas plus loin. Le salon
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s étaif peuplé d'un grand nombre de personnes invitées à la soirée; la marquise venait de se mettre au piano, et Jules s'efforça d'arriver jusqu'à elle. C'est à une solennité musicale qu'ils se sont vus pour la première fois, et il espère encore quelque chose de la puissance des accords harmoniques.
Chantez-vous? monsieur Renaut , lui dit madame de Chcnevière qui venait de l'apercevoir ?...
— Madame.... si j'osais....
— Il faut oser, monsieur... Tenez, voici un délicieux morceau , le duo de Roméo et Juliette... Le connaissez-vous? L'avez-vous étudié?....
— Oui, madame... je le connais un peu... j'ai essayé de le chanter...
— Eh bien... essayez encore...
— C'est un ordre pour moi.
Et les doigts de la belle marquise se pro-
106 X<c JDincr.
mènent sur le clavier. Jules n'hésite plus; sa
timidité a disparu comme par enchantement ;
il chante; il semble que son âme tout entière
soit passée clans sa voix; madame de Chêne-
vière prête aussi une modulation passionnée
aux tendres accens de Juliette ; mais bientôt
elle s'effraie de son exaltation.
Au nom du ciel , calmez-vous, dit-elle bien
bas à Jules
Mais le jeune homme ne l'entend pas; et le morceau fini , il lui offrit sa main pour la reconduire à la place qu'elle avait laissée vide à l'autre extrémité du salon.
Savez-vous bien , monsieur, continua la marquise en quittant le piano, que je devrais me brouiller avec vous.
— Ce que je sais, c'est qu'un mot de vous peut êlre mon arrêt de mort ou me rendre le plus heureux des hommes...
— Vous êtes fou !.., enfant, ne voyez-vous
lie Diucr. 107
pas que voire cousine à les yeux sur vous?
— Eh! que m'importe... je donuerais ma vie pour un seul de vos regards!...
Madame de Chenevière ne répondit pas; mais en s'asseyanl, elle laissa tomber l'un de ses gants; Jules s'empressa de le ramasser, et lorsqu'il le présenta, il sentit les jolis doigts de la marquise serrer doucement les siens.
— Oh ! dit-il , il y a là du bonheur pour un siècle !
Le reste de la soirée se partagea entre le punch et les gâteaux sucrés , entre quelques romances de Bruguière et de Panseron chantées sans goût , sans expression , et trois ou quatre pièces de vers fort applaudies, comme tous les vers qu'on lit en société. Bientôt l'assemblée devint moins nombreuse , et vers minuit il ne restait que peu de personnes, au nombredesqucllesétaientM. Delalour, Louise, Jules et M. de Challange, quy, après avoir
ION Le Dîner.
pris pari à quelques entretiens' particuliers, s'était approché du petit cercle formé par madame de Chcnevière et la famille Dclalour.
Monsieur le notaire, dit la marquise, vous avez sans doute l'intention de faire voir les monumcns et les curiosités de Paris à votre charmante fille; je vous offre pour demain
ma voiture et un déjeuner sans façon
M. Jules sera de la partie...
— Ah , madame la marquise , que de bonté... comment vous refuser?
— Quant à moi, dit le comte, je vous offre des billets d'entrée pour tout ce qui n'est point ouvert au public.
— Monsieur le comte, vous me voyez confus de tant d'obligeance.
— Je vous en offrirai même pour les différons théâtres.
— Oh ! quant au théâtre , monsieur le comte, je vous rends grâce; j'ai des idées
Le D... r |u!i
arrêtées là-dessus : Louise ne peut pas aller là... En fait de comédie, je me propose de lui l'aire voir une séance de la chambre des députés , eh ! eh ! ch ! c'est de la bonne comédie,
cela...
— Ah ! monsieur Delatour, voilà qui est bien méchant! c'est une épigramme sanglante (pie vous décochez à ces pauvres députés.
— N'est-ce pas, madame la marquise...
Eh , eh ! quand je me mclc de faire une épigramme...
— Eh bien, dit M. de Challange, je demanderai à madame de Ghenevière la permission de lui envoyer une tribune réservée pour la séance d'après-demain. La séance doit cire remarquable; MM. de Villèle et Casimir Perricr parleront. Quelques instans après tout le monde se retira.
Diable, se disait le notaire, une tribune réservée! Ce M, de Challange est certaine-
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nient un grand personnage! De son cùlé, Jules était dans l'enivrement ; la pauvre Louise seule était triste! Que lui importaient tous les plaisirs, si son cousin ne l'aimait plus!