JUSQU'AUX ÉLECTIONS DE 18G
philosophiques sur le barreau du dix-huitième siècle. Les allusions à un régime détesté n'y manquaient pas. » Vous avez perdu toute chance de devenir un substitut impérial » , lui dit, en plaisantant, un magistrat. 11 n'était question ni de magistrature, ni d'auditorat au Conseil d'État. Jules Ferry se trouva classé parmi les " auditeurs au Corps législatif » . Avec d'autres jeunes gens, il y suivait assidûment les débats ; il y notait la servilité des députés issus de la candidature officielle, et peut-être y marquait-il sa place pour le jour où triompherait la cause qu'il entendait servir.
De 1850 à 1854, il s'adonne à l'étude de la peinture, et y devient d'une certaine force. En 1853, nous le trouvons à Venise. D'autres voyages en Italie contribuèrent à développer son éducation artistique. Elle devait être fort utile au ministre des beaux-arts de 1879.
Il fut le secrétaire d'un des avocats les plus estimés à cette époque, Thureau. Il fut pour lui u un collaborateur consciencieux, utile et appliqué. Déjà se révélaient des qualités essentielles : la volonté, l'ordre, l'équilibre dans les facultés, la maturité dans la réflexion, la méthode et la continuité dans le travail " . A son tour, il dut beaucoup à cet éminent patron. Devenu ministre, il disait volontiers : « C'est lui qui m'a appris à faire des notes de plaidoirie; c'est sa méthode que j'ai mise en œuvre pour préparer mes discours politiques (I). »
En 1858, dans son salon de la rue Mazarine, tous les vendredis soir, 86 tenait une réunion de jeunes républicains, où l'on discutait de préférence les questions économiques et sociales. Le noyau de ce groupe était formé de Deroizin qui, depuis, fui maire de Versailles, un des premiers adeptes du positivisme, un des collaborateurs de Littré; de Marcel Roul- Icaux, économiste, le plus brillant élève de Michel Chevalier; d'Emile Labiche, autre disciple de Bastiat; de Hérisson,
(1; FKHi.i ^* ^i»-i>»hKYFU8, ancien député, Notice sur Jules Ferry à rassemblée générale des • secrétaires cl anciens secrétaires de la Conférence des avocats n ,
1" rf' f ' Î^'T-
Hérold, Glamageran, Floquet, Lenoël, Delprat, Adalbert Philis (alors républicain). Quand, en 1859, Jules Ferry alla demeurer rue Duphot, n° 18, et ensuite rue Saint-Honoré, n" 272, le « Cénacle » s'y transporta avec lui(l).
Il convient de citer aussi parmi les amis de ce temps Albert Kaempfen, qui fut inspecteur, puis directeur des beaux-arts, aujourd'hui directeur des musées du Louvre, et qui était alors un fécond publiciste. Ensemble ils collaborèrent au Temps, à la Gazette des tribunaux . Jules Ferry envoya mémo à M. Kaempfen, pour un de ses journaux, Ylllustratiorij des impressions de voyage en Espagne, avec de courts billets où éclate son enthousiasme : « J'ai vu Tolède. Oh ! mon ami, il y a un volume à faire rien que sur cette ville merveilleuse (2) . n
Il ne négligeait aucun des deux moyens à l'aide desquels on peut légitimement agir sur l'opinion : en même temps qu'il s'essayait au métier d'orateur, il pratiquait celui de publiciste. Il collaborait non seulement à la Gazette des tribunaux, mais à la Presse, d'Emile de Girardin ; au Courrier de Paris, de Clément Duvernois, qui était encore dans l'opposition. C'est à ce dernier journal qu'il donna ses articles . sur les Fi^ontières du Rhin, où il mettait la France en garde contre une dangereuse tentation, celle-là même qui devait lui coûter deux de ses plus chères provinces; sur la Politique de l'emprunt; sur YEmprunt et limpôt; sur les Prêts ^ à l'industrie, etc. ; en un mot sur tous les essais de socialisme d'État.
Il avait pris part, âgé de vingt-cinq ans, aux luttes électo-
(1) Adalbert Philis, Souvenirs, extrait publié dans le Figaro du 15 juillet 1884, sous ce titre : Un cénacle chez Jules Ferry. Il y a là de curieux portraits; par exemple : «Floquet, entièrement voué à l'école jacobine, savait par cœur l'Histoire parlementaire de la Iiévolutio)i, de Bûchez et Roux, et accusait une tendance déjà très marquée à plagier la Convention... >» — « Quant à Jules Ferry, il joignait dès lor.s à une sorte d'entêtement natif... des qualités très appréciables et très réelles : une instruction solide, fruit de fortes études, l'habitude et le goût du travail, une égale aptitude pour la plume et pour la parole, le tout empreint d'une certaine finesse narquoise et d'une bonhomie affectueuse. . . »>
(2) Communiqué par M. Kaempfen. Voir à V Appendice, n" V, p. 536.