CHAPITRE II
Jules Ferry journaliste et polémiste mériterait d'être mieux connu (1). Jusqu'aux élections de 1863 il s'était déjà distingué parmi les publicistes, dont l'action était d'autant plus efficace que la tribune n'était pas encore relevée et que cinq membres seulement siégeaient sur le banc de l'opposition. Comme Tbiers l'écrira en 1866 à Jules Ferry : « C'est une puissance qu'une plume, et qui est bonne à employer avant qu'on puisse se servir de la langue. »
Au lendemain des élections, Jules Ferry rédigea le vigoureux pamphlet intitulé la Lutte électorale en 1863. 11 y rassembla les traits les plus piquants de la candidature officielle. Non seulement les opposants, mais les candidats simplement indépendants, parfois même dynastiques, étaient stigmatisés par le ministre de l'intérieur comme « ennemis de l'Empire et de l'Empereur » : ce qui obligeait l'Empereur « à porter le choc de 283 batailles électorales » et a à briguer tous les six ans un nouveau plébiscite » . Puis venait le chapitre des maires, que nommait alors le gouvernement, chargés d'embrigader les électeurs et de les conduire au scrutin : tel maire convoquant ceux-ci à seule fin « de réélire M X..., député au Corps législatif» ;tel autre leur faisant prêter, au moment du vote, serment de fidélité à l'Empereur; tel autre dépéchant son garde champêtre pour arrêter un électeur suspect d'apporter un bulletin hostile; tel autre se servant d'urnes à double fond ou bien, entre les deux jours
I) Voir cep«;ndant une élude de Spulleh sur Jutes Ferry journaliste^ dans Figure» dixparue*, 3" sérir.
de scrutin, donnant Thospitalité de nuit à Turne réglementaire; les bulletins cornés, marqués, ou subissant le miracle de la génération et de la multiplication spontanées; les électeurs indépendants menacés de représailles; les fausses nouvelles, les imputations calomnieuses lancées à la dernière heure; les beuveries, les rastels, le veau à la Galvet-Rognat, les bons payables après le vote, etc. Ici Montalembert accusé, dans une affiche officieuse, de vouloir rétablir l'ancien régime, la corvée, le sel à cinq sols; là, d'autres candidats inculpés d'aspirer à la restauration du servage, au retour du bon vieux temps « où les paysans mangeaient du pain de paille et battaient les grenouilles dans les fossés du château » ; les préfets adjurant les pompiers, les percepteurs, les facteurs, les cantonniers d'assurer la victoire du gouvernement; les inspecteurs primaires exigeant des instituteurs des notes sur la situation de fortune et les opinions politiques de leurs concitoyens; les promesses d'églises, de chemins vicinaux, de chemins de fer; les plantations de jalons électoraux, etc.
La brochure fit grand bruit; les républicains s'indignèrent des révélations qu'elle contenait... Mais n'avons-nous pas revu, depuis, certaines de ces choses? Si Jules Ferry, quand il fut devenu le chef du gouvernement, se souvint de ses colères d'opposant et assura en conscience la pleine liberté des élections, il n'en fut pas de même de certains de ses successeurs très rapprochés de nous. En réalité, entre les élections du Seize-Mai et les élections de 1898 inclusivement, les gouvernements républicains tinrent à honneur d'assurer la liberté du scrutin. Cette noble tradition semble aujourd'hui abandonnée.
Le livre de Jules Ferry se termine par un acte de foi démocratique :
» Nous tenons à le dire : ce n'est pas le suffrage universel Cl qui perdra quelque chose aux indiscrétions de cette his- « toire. Le suffrage universel n'est pas seulement une insti- « tution sacrée et souveraine, c'est toute une politique et « presque un symbole, lln'esj: pas seulement le Fait, le Droit,
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a le Juste; il est aussi Tlnévitable. Il est tout le présent, et il « est tout l'avenir. Le suffrage universel est l'honneur des . multitudes, le gage des déshérités, la réconciliation des . classes, la vie légale pour tous. C'est en lui désormais qu'il " faut vivre, espérer et croire. Même ennemi, il faut l'aimer. » L'équité indulgente que témoignait Jules Ferry, encore dans la chaleur de la lutte, pour ce suffrage universel dont les verdicts indignaient et exaspéraient ses amis, tenait à ce qu'il le croyait sincère. Même en tenant compte des pressions exercées sur lui, c'était bien sa manière de voir que le peuple exprimait, surtout dans les votes des campagnes. L'institution du suffrage universel avait permis, enfin, aux ruraux de révéler leur état d'esprit : « Un jour, les masses agricoles montrèrent qu'elles savaient vouloir. Le paysan voulut couronner sa légende et d'un mot fît l'Empire. Ce mot-là fut passionné, libre, sincère. Il le répéta trois fois. » Et, en 1869, il n'avait pas perdu l'habitude de le répéter.
Si ses votes n'allaient pas aux idées de République et de Liberté, c'est qu'on n'avait pas pris la peine de les lui faire comprendre : « C'est à nous de justifier la liberté en la faisant assez large pour embrasser, sans hypocrisie comme sans violence, tous les intérêts, tous les droits, toutes les classes. » La liberté dans la République, n'est-ce pas tout le programme de Jules Ferry, surtout à partir de 1882?
Le Manuel électoral, la brochure sur la Lutte électorale^ l'activité que déploya Jules Ferry dans la série des comités formés en vue des élections, avaient eu trop d'éclat pour que le gouvernement impérial ne s'en fût pas ému. A la suite de réunion^ privées dissoutes par la police, de perquisitions chez Dréo, Hoquet, Carnot, Clamageran, etc., s'ouvrit, le 5 août IH(;i, le fameux procès des Treize (1).
(1) Les Treize furent Garnier-Pagès, Hippolyle Carnot, Dréo, Hérold, Clama^jeran, Flo<|uct, Jnle» Ferry, Durier, Corbon, Jozon, Hérisson, Melshcim, nf)ry. — l/inculpation avait été abandonnée pour vin{;t et une pcr- •onnet. parmi les<{uellc8 Gainbelta. En outre, Marie, Jules Simon, Edouard Charton, Henri Martin, quoique membres du Comité, n'avaient pa» été corn-
Naturellement Jules Ferry s'y trouva compris. Une première bizarrerie, c'est que ces hommes appelés au nombre de treize seulement sur les bancs de la correctionnelle étaient prévenus d'avoir fait partie d'une association composée a de plus de vingt personnes » . A l'interrogatoire Jules Ferry fit une réponse dont nous reproduisons quelques lignes :
« J'ai pris part à trois espèces d'actes. J'ai fait partie d'une « réunion de jurisconsultes et d'avocats qui se sont mis à la « disposition des électeurs depuis plusieurs années, en tout «temps, à toute heure, en dehors de toutes les opérations « électorales. J'ai été membre de plusieurs comités électo- « raux q«i ont agi électoralement pendant la période légale. a Enfin, j'ai entretenu des correspondances soit individuelles, « soit collectives, mais toujours accidentelles et électorales, « avec diverses personnes. Le caractère de ces correspon- « dances est tel qu'à moins d'interdire toute espèce de com- « munications politiques et même privées entre les citoyens, « il est impossible de les considérer comme constituant une « affdiation. »
Il devait être défendu par le grand avocat Berryer; mais celui-ci, avec tous les autres avocats, renonça à prendre la parole après Jules Favre, et Berryer, en termes élogieux pour celui-ci, fit connaître au tribunal cette détermination. La sixième chambre condamna chacun des Treize, solidairement, en cinq cents francs d'amende. Le jugement fut déféré à la cour d'appel, devant laquelle Berryer, reprenant la défense de Jules Ferry, ne craignit pas de proclamer que la véritable raison de la poursuite contre lui, c'était la publication du Manuel électoral et de la Lutte électorale. Le 7 décembre 1864-, la cour d'appel confirma le premier jugement.
Dans la formation des idées de Jules Ferry, il est important de noter la polémique qu'il soutint, dans le journal le Temps, contre Peyrat qui, dans V Avenir national, avait attaqué le célèbre livre d'Edgar Quinet, la Révolution. A.vec Jules
pris dans les poursuites, et ils protestaient hautement contre cette inégalité de traitement.
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Ferry et Edgar Quinetd'un côté, Peyrat et les « néo-jacobins» de Tautre, ce sont les deux thèses antagonistes sur la Révolution et sur la République qui sont en présence. Edgar Quinet, dans son livre, faisait le procès de la Terreur et de la dictature robespierriste : la Terreur avait été un fléau et un crime, « un crime parce qu'elle était inutile, et un fléau, parce qu'en habituant les Français à un regain passager d'arbitraire et de terreur, elle leur a fait perdre le sentiment et la dignité des peuples libres et les a préparés à subir toutes les* tyrannies »> . Peyrat lui répondait : « Historiquement, oui, mille fois, nous sommes jacobins, c'est-à-dire convaincus que les jacobins ont seuls bien compris, bien conduit et définitivement sauvé la Révolution. » Jules Ferry prit à partie la thèse de Peyrat dans une série d'articles : les Revenants ; les Doctrinaires de la Terreur ; Girondins et Jacobins :
• Toute secte est hautaine, dogmatique, intolérante. Celle-ci o s'intitule V école de la tradition révolutionnaire. Mais il en « est d'elle comme de ces enfants qui n'ont retenu du type
paternel que ses travers. Ces continuateurs de la Révolu- .. lion n'ont hérité que de ses sophismes, de ses déclamations « et de ses haines. Une dévotion étroite, malsaine, pour les u hommes de la Terreur est le principal article de leur credo, n [Temps, janvier 1866.)
Et Jules Ferry montraitque la doctrine du salut public, telle ijue l'avait professée Robespierre et la professaient les néojacobins, avait servi à justifier toutes les usurpations, même le 40up d'État de décembre 1851. a La pierre angulaire delà doci-trine du salut public, c'est la Terreur. » Il citait cette parole de Robespierre : a Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. " On peut aller loin avec un tel sophisme! Au surplus, les hommes de la Tr-rreur ne firent que suivre la logique de leur doctrine en se r.i Niant au coup d'État de brumaire et à l'Empire. D'anciens terroristes, en habits brodés et en bas de soie, on vit se peupler les antichambres et les administrations napoléoniennes : Fouché, Real, David, Treilhard, Merlin de Douai,
qui avait rédigé la loi des suspects; Gambacérès, qui avait demandé Torganisation du tribunal révolutionnaire séance tenante. A entendre les néo-jacobins, proclamant nécessaire le régime de la Terreur, « on croirait qu'il a fallu, pour a pousser la France aux frontières, le fouet des supplices et « l'aiguillon de la peur» . C'est « pour le génie de la France, la « plus sanglante des injures, la plus imméritée des calomnies » .
Ainsi, au sein du parti républicain il y avait des apologistes de la violence et, par une conséquence imprévue, du coup d'État ; il y avait des sectaires aux yeux desquels la notion de liberté élait subordonnée à l'infatuation de leur ortbodoxie; il y avait des fanatiques à froid qui s'appliquaient à faire haïr la Répuljlique dans le passé et à la compromettre dans son avenir. Entre violents et modérés le conflit était déjà ouvert. Il ne l'était encore que sur le terrain des doctrines : il devait éclater presque au lendemain de la proclamation de la troisième République. Jules Ferry était destiné à combattre à l'Hôtel de Ville les héritiers des terroristes, et plus tard, à la tribune de la Chambre, il retrouverait en face de lui les théoriciens du « bloc » révolutionnaire.
C'est encore le Temps qui ouvrit ses colonnes à la série d'articles intitulés les Comptes fantastiques (T Haussmann (mai 1868). Jules Ferry menait contre le préfet de la Seine le même combat que contre l'Empereur. Il dénonçait l'arbitraire dans l'administration financière de Paris comme dans le régime impérial tout entier. Il montrait comment « les folies « de la Ville font partie de la raison d'État » .
Il eut à réfuter d'autres sophismes, encore plus dangereux, sur l'orientation qu'il convenait de donner à la politique étrangère de la France. h'Opinion nationale, au moment où s'ouvrait le conflit entre l'Autriche et la Prusse alliée à l'Italie, se prononçait violemment en faveur de la Prusse. On pouvait soupçonner ce journal de flatter l'utopie de Napoléon III sur » les grandes nationalités » ; enr tout cas, il contribua grandement à égarer l'opinion française et peut-être, par un singulier choc en retour, le gouvernement impérial
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lui-méQie. Il prétendait que la Prusse était, des deux grands États germaniques, le plus imprégné des idées modernes. Donc elle serait, en Allemagne, le champion du progrès. Contre rAutriche absolutiste et catholique, la Prusse servait la cause de la Révolution. h'Opinion faisait appel au sentimentalisme des Français en leur montrant que la victoire des Hohenzollern serait l'affranchissement de la Yénétie. Jules Ferrv avait à braver un impétueux courant d'idées et de préjugés quand il lançait des avertissements dont on ne peut assez admirer la précision et la clairvoyance. Dans le Temps du 4 mai 1866, il écrivait :
u î^ous avons le droit de calculer ce que l'affranchisse- « ment de la Yénétie peut coûter à la liberté du monde. En « regard de la Vénétie affranchie, nous avons le droit de a placer l'Allemagne asservie, le régime constitutionnel « anéanti de l'Elbe au Danube, le militarisme et l'absoluo tisme remportant, par la main de M. de Bismarck, la plus tt éclatante, la plus perfide de ses victoires... Vous nous « accorderez bien, j'imagine, que le triomphe de M. de Bis- « marck serait une reculade. Si la constitution d'une Italie a indépendante peut être une force pour la France, vous ne
nierez point que l'établissement d'une grande Allemagne « ou plutôt d'une grande Prusse, absolutiste et militaire,
ne puisse réserver à notre pays des périls jusqu'alors ignorés
de l'histoire. »
Tandis que Jules Ferry rédigeait dans les bureaux du Temps ces lignes prophétiques, avec une clairvoyance égale, au Corps législatif, Thiers dénonçait les mêmes périls. Heureux du concours que lui apportait la plume du vaillant polémiste, il lui écrivait, le 5 mai, pour l'en remercier et ajoutait : « La France entière est ardente contre la nouvelle coalition italo-prussienne » : cette même coalition que la politique impériale avait encouragée de toutes ses forces et qui, sans sa connivence, n'eût pu se former!
Jules Ferry, qui avait le sens de certaines nécessités politiques, eut également à guerroyer contre le Réveil^ le Siècle
et d'autres journaux qui, se drapant dans un républicanisme immarcessible, flétrissant toute action parallèle avec les anciens partis, ne pouvaient aboutir qu'à préparer la victoire électorale du pouvoir personnel et lui assurer les moyens de s'éterniser.
Le Réveil a.y ait écrit : « Certes, nous avons autant que personne intérêt à voir mettre un terme aux prérogatives du pouvoir personnel; mais, pour atteindre ce résultat, faut-il livrer la France à la coalition des partis monarchiques, alliés aux cléricaux? » Et voici ce que Jules Ferry répondait au Réveil :
41^ Dieux immortels! mais vous y êtes, vaillant Réveil, dans a cette France monarchique, alliée aux cléricaux ! Ou, par « hasard, en habiteriez-vous une autre? De grâce, dites-nous a où elle pose : nous y émigrerons de ce pas, celle que nous « connaissons étant, en vérité, trop monarchique et trop cléce ricale à notre gré. Il peut donc y avoir, et nous serions aise « de l'apprendre, quelque chose de plus monarchique que la « monarchie impériale, quelque chose de plus clérical que « les deux expéditions de Rome et la victoire de Mentana? « Voilà qui est entendu : en haine du parti clérical, le a Réveil ne veut pas faire échec au gouvernement qui a pris, « dans les affaires de Rome, la succession de Gharlemagne ; « en haine de M. Thiers, il a peur d'affaiblir le gouverne- « ment qui, depuis seize ans, maintient le suffrage uni- « versel... sous une tutelle administrative sans analogue dans « aucun temps. » {Temps du 8 août 1868.)
Au Siècle il répliquait :
« Oui ou non, le Siècle est-il d'avis qu'après avoir mani- « festé tant qu'on voudra, et tant qu'on pourra, au premier il tour de scrutin, il soit nécessaire et de règle absolue de « n'avoir, au second tour de scrutin, qu'une chose en vue : * « assurer l'échec de la candidature officielle.? " [Temps du 17 août 1868.)
Et voici le tour du Constitutionnel, qui avait également essayé de flétrir la « coalition » :
« Aux gouvernements entêtés vous vous étonnez qu'on « oppose les coalitions inexorables ! A la corruption électorale .. et parlementaire, à la falsification systématique, obstinée, tt incorrigible des institutions représentatives, vous vous indio gnez que le pays ait répondu... par la coalition de tous les « partisans de Thonnéteté électorale et de la sincérité consti- « tutionnelle! Au système des candidatures officielles, qui a place les élections dans les mains de préfets et qui altère, « dans son essence même, l'institution parlementaire, vous « ne voulez pas que nous opposions l'entente naturelle de tous ceux qui professent cette opinion osée, cette doctrine u impertinente, que les mandataires doivent être choisis « honnêtement, librement, par les mandants!... Rendre au u suÉFrage universel sa propre direction et à la nation la posu session d'elle-même, les plus furieux conservateurs ne u peuvent, ce semble, désirer rien autre chose. »
Pour la lutte plus ardente qu'appelaient les élections prochaines, le Temps ne suffisait plus : il fallait un journal de combat. C'est alors que Jules Ferry, Ernest Picard, Hénon fondèrent YÉlecteur (auquel devait succéder en mars 18G9 V Électeur libre). Dans le premier numéro, Jules Ferry, sous le titre de Grandes manœuvres électorales^ s'attaquait à l'essence même du gouvernement impérial :
tt Montesquieu distinguait les républiques, qui sont fon- " dées sur la vertu, et les monarchies, qui ont l'honneur pour ressort. Le second Empire, qui ressemble à une république par la base et qui est une monarchie très i. monarchique au sommet, embarrasserait fort Montesquieu. « Il ne fait, en somme, aucune consommation exceptionnelle d'honneur et de vertu. Il n'est d'ailleurs ni absolument militaire, ni absolument progressif, ni absolument . rétrograde, ni entièrement libre, ni tout à fait despotique. «* 11 a |)Ourtant son trait caractéristique, son ressort fonda- « mental dominant, et duquel toutes choses dérivent : c'est -% • son système électoral... »
L'article fut aussitôt poursuivi. Jules Ferry ne posa [)oint
la plume pour autant. Il prit texte de l'incident pour dénoncer la vanité des promesses impériales en fait de liberté : « A peine nés, écrivait-il, on nous frappe, et c'est un journal d'un jour qui étrennera la nouvelle loi sur la presse! ...Un gouvernement sensé a intérêt à savoir la vérité, n'est-il pas vrai? Et il est à présumer qu'elle ne lui arrive pas tout entière par les rapports de la gendarmerie et des préfets? » La sixième chambre, le 8 juillet, condamna l'article et distribua des amendes. Jules Ferry en fut pour 5 000 francs. La Cour d'appel confirma et même aggrava le jugement. La guerre de plume n'en continua pas moins, s'attaquant aux points les plus sensibles de la politique impériale.
S^ùrvinrent la publication du livre de Ténot sur Paris en décembre 1851, le procès intenté aux souscripteurs du monument à Baudin, la plaidoirie qui retentit dans la France entière et lui révéla Gambetta. Jules Ferry insérait dans V Electeur (1) l'article intitulé la Sixième Chambre et le Deux- Décembre, et qui contenait ces lignes : « La liberté salue à cette heure dans M" Gambetta une de ses plus superbes espérances. La démocratie compte un tribun de plus. » Le 3 décembre 1868, anniversaire de la mort de Baudin, donna lieu, de la part du ministère, à un déploiement de forces tout à fait disproportionné avec le danger réel, h' Électeur, toujours sous la même signature, raillait l'affolement visible du gouvernement impérial devant le flot montant de l'opinion :
« Est-ce que vous croyez, par hasard, que... nous nous « flattons, nous de l'opposition, d'y être pour quelque u chose?... C'est le gouvernement lui-même qui a dégelé la « France. C'est lui qui l'a tirée de la léthargie par le fracas « de ses fautes. Est-ce nous qui avons fait la guerre du
(i) II collabora éjijalement à la Tribune^ fondée par E. Pelletan, Glais- Bizoin, liérold, Lavertujon, un peu moins accentuée que VÉlecteur. Elle était l'organe de la Gauche fermée, tandis que l'^Vec/eu/- était l'organe de la Gauche ouverte : au reste, la divergence était faible, et Jules Favre avait souscrit pour les deux journaux. Jules Simo>', Souvenirs du 4 Septembre, t. I, p. 258.
« Mexique? Est-ce nous qui avons laissé retourner la trame « de l'histoire à Sadowa?... Les repus mettent le nez à la « fenêtre et disent : a Qu'y a-t-il? » Eh! bonnes gens, il y
a que vous tenez les cartes, et que vous faites le jeu, et qu'il " suffit de vous laisser faire. "
On se trouvait à la veille des élections. Cette fois Jules Ferry était hautement désigné, par sa vaillante campagne de presse et surtout par les Comptes fantastiques^ pour devenir un des représentants de Paris. En effet, le comité de la sixième circonscription adopta sa candidature, une « candidature jeune et qui prépare l'avenir » , et lança une circulaire en sa faveur (1). La profession de foi de Jules Ferry, très énergique contre le pouvoir personnel, est remarquable également en ce qu'elle adopte ce qu'on a appelé le programme de 1869. Voici en quels termes il s'exprimait :
« Pour fonder en France une libre démocratie, il ne suffit « pas de proclamer l'entière liberté de la presse, l'entière u liberté de réunion, l'entière liberté d'enseignement, l'entière 0 liberté d'association. Ce n'est pas assez de décréter toutes 0 les libertés : il faut les faire vivre.
« La France n'aura pas la liberté tant qu'elle vivra dans tt les liens de la centralisation administrative...
« La France n'aura pas la liberté tant qu'il existera un w clergé d'État, une Église ou des Églises officielles. L'alliance a de l'État et de l'Église n'est bonne ni à l'État ni à l'Église. . .
a La France n'aura pas la liberté tant qu'elle ne possédera a pas une justice sérieusement indépendante du pouvoir.
u La France n'aura pas la liberté tant qu'elle s'obstinera tt dans le système des armées permanentes...
« Aussi faut- il vouloir, par-dessus tout, la décentralisation » administrative, la séparation absolue de l'État et de
(i) On remarquait parmi les 8i{;nataircs : Michelet, Littré, Robinet, Bixio, Varherot, G.-imbetta, Oujardin-Mcaiiiiietz, UIy»so Trélat, Lauth, Henri Liouvillc, Mario Prolh, Hoursin, l'aul Colin, Isambert, Oger, Feyen-Perrin, A. Jeanne, Germond de Lavi(;ne, Gaston Paris, Sébillot, G. Pallain, Héqael, etc.
« l'Église, la réforme des institutions judiciaires par un large « développement du jury, la transformation des armées per- « manentes.
« Ce sont là les destructions nécessaires... » Plus tard, en de tout autres circonstances, Jules Ferry aura occasion de s'expliquer sur le programme de 1869, notamment sur les articles concernant la séparation de l'État et de l'Église et sur les armées permanentes (1). Nous y reviendrons.
(1) A propos de cet article de la profession de foi Ferry, Antosin Proust, Mémoires du temps présent, dans le Figaro du 29 juin 1895, contait cette anecdote. La première rédaction était ainsi conçue : « Aussi faut-il vouloir par^.des8U8 tout la suppression des armées permanentes... » Gambetta, à qui le candidat lisait sa profession de foi, à ce passage bondit, et dit à Jules Ferry : " Enlève ce passajje ou modifie-le. Songe f(ue demain tu seras un homme d'Etat et que tes adversaires te reprocheront d'avoir ainsi parlé. La suppression des armées permanentes, dans l'état où est l'Europe, mais c'est de l'aberration ! » Jules Ferry consentit à remplacer le mot suppression par celui de transformation, et d'ailleurs, si en France l'armée n'a pas été supprimée, elle a été profondément transformée par une série de lois. L'anecdote ci-dessus emprunte une certaine autorité à ce fait que Gambetta lui-même, tout en acceptant en sa généralité le programme de 1869, n'a pas inséré dans sa profession de foi d'alors la formule : « suppression des armées permanentes. »