CHAPITRE IV
Le moment était venu où Jules Ferry, orateur de l'opposition, allait, dans des conditions exceptionnellement difficiles et même périlleuses, prendre sa part dans les responsabilités du pouvoir.
"" Sans qu'un bras se fût levé pour sa défense, s'effondrait la dynastie impériale. Au Corps législatif, ses propres partisans ne discutaient plus que sur la formule, implicite ou explicite, de la déchéance. « Soit pour la chose, disaient-ils à M. Thiers, mais qu'on nous épargne le mot (I). » La déchéance aurait pu être proclamée par le Corps législatif lui-même ; il se laissa gagner de vitesse par les événements. Le 4 septembre, vers deux heures, le Palais-Bourbon, la salle des séances, jusqu'à la tribune, jusqu'au fauteuil du président, furent envahis par une multitude en partie composée de gardes nationaux armés. Le président Schneider avait dû sortir; les députés, sauf quelques membres de la gauche, ne purent ou ne voulurent pas rentrer dans la salle. Deux jeunes gens s'étaient assis au fauteuil du président, et l'un d'eux agitait furieusement la sonnette (2). Le compte rendu de l'orageuse séance porte cette mention :
« M. Jules Ferry passe à travers les rangées de gardes nationaux installés sur les degrés de l'escalier de gauche de la tribune, et^ avec l'aide de quelques-uns d'entre eux, fait sortir du fauteuil présidentiel les deux jeunes gens qui s'y sont assis, et interrompt le
(1) Déposition de Thiers devant la Commission d'enquête sur le 4 septembre.
(2) Jules Simon, Souvenirs du 4 Septembre.
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bruit de la sonnette, toujours agitée par celui qui s'en est emparé. »
C'est peu de temps après que Gambetta, monté à la tribune, put faire entendre la formule de déchéance. Une courte discussion suivit, puis une interruption de séance. A la reprise, la déchéance fut votée, par assis et levé, à Tunanimité des membres présents, moins six opposants. Désormais, il n'existait plus ni gouvernement impérial, ni Corps législatif, ni Sénat (1). Quant à la proclamation de la République, les députés de la gauche entendaient qu'elle n'eût lieu qu'à l'Hôtel de Ville. Là devait être aussi proclamé le gouvernement provisoire, qui serait le a Gouvernement de la Défense nationale » .
Jules Favres'y rendit à pied, donnant le bras à Jules Ferry, pendant que les gardes nationaux, des fleurs au canon de leurs fusils, s'efforçaient d'ouvrir un passage aux nouveaux
1) On ne peut ici que rappeler soniuiaireinent la démarche faite par un groupe de délégués de la Chambre, au noui duquel parla Jules Grévy, auprè» des gouvernants de l'Hôtel de Ville. Ces députés demandaient que, à côté du gouvernement nouveau, subsistât le Corps léj^islatif. Cette démarche se produisait après la proclamation indiquée ci-dessus qui donnait les noms de onze députés-gouvernants. Elle venait trop tard. Elle avait un défaut plus grave : c'était de considérer comme une véritable Chaml>re de députés les débris d'un Corps législatif dont une partie avait déjà quitté Paris et dont il ne resterait pas le quart si Paris venait à être menacé d'investissement. C'eût été opposer au gouvernement de l'Hôtel de Ville un gouvernement du Palais- Rourl>on, solidaire des fautes suprêmes de l'Empire, par cela même impopulaire et sans force, qui ne pouvait que compromettre l'unité de direction dans la Défense nationale. Jules Favre déclina courtoisement la proposition faite par les délégués de s'ériger en parlement. Jules Ferry (d'après un écrivain ordinairement peu bienveillant pour lui : Étik.nne Lamt, Le Gouvernement fie la Défense nationale^ dans la Revue des Deux Mondes du 1"" février 1896) aurait fait une réponse beaucoup plus vive : « !N'y comptez pas. Vous pouvez vous réunir, à vos risques et périls, dans quelque bureau ou ailleurs; mais reprendre vos débats dans la salle des séances, non scuIcmtMit nous ne vous y aiderons pas, mais nous ne le voulons pas. >• A 8 heures du soir, 162 députés, • lit-on, se réunirent encore à la Présidence de la Chambre et se placèrent sous U présidence de Thiert. Jules Favre et Jules Simon leur apportèrent la conHr- 'lation de la ré|K>ose déjà faite par le premier. En sortant de l'hôtel de la ('résidence, les députés virent qu'on avait apposé des scellés sur le Palaisbourl>on. C'était Glalft-Biasoin qui s'était chargé de l'opération. 11 en fut de même au Luiembourg. Glai8-Bi/0I!I, Dictature de cinq mois, 1873.
gouvernants. Kératry se joignit à eux. Ils arrivèrent à quatre heures moins cinq sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où les rejoignirent, venus par un autre chemin, Gambetta, Picard, Eugène Pelletan, Glais-Bizoin. Tous ensemble, ils montèrent à la grande salle et y trouvèrent installés Félix Pyat, Blanqui, Minière. Celui-ci jetait au peuple, par les fenêtres, des listes de membres du gouvernement futur, avec les noms de Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat, Rochefort. Par bonheur, la popularité des députés de Paris était alors à son apogée. Pyat, s'étant permis de réclamer part au pouvoir, fut, dit un témoin oculaire, « foudroyé par un discours de Gambetta » . Il suffit qu'une voix dît ces mots : « Les députés de Paris membres du gouvernement ! » pour qu'une acclamation générale, dans la salle d'abord, puis sur la place, ratifiât cette formule. Une proclamation adressée aux Français termina cette révolution de l'Hôtel de Ville, qui avait duré vingt-cinq minutes. Gomme il semblait que Paris fût la tète de la Défense nationale, le gouvernement ne comprenait que des députés de Paris. C'est à ce titre que Jules Ferry, sous le titre modeste de délégué, fut appelé à la préfecture de la Seine (1).
(1) Le Journal officiel de la hépublique française^ en date du 5 septembre, donne, par ordre alphabétique, les noms des onze déput^s-fjouvernants : Emm. Arago, Crémieux, Jules F'avre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, E. Pelletan, E. Picard, Rochefort, Jules Simon. Plusieurs, alors députés de province, avaient d'abord été élus à Paris.
Plusieurs d'entre eux furent charj'és d'un ministère : Jules Favre, des affaires étrangères; Gambetta, de l'intérieur (où il fut, le 4 octobre, remplacé à titre intérimaire, mais pour près de trois mois, par Jules Favre) ; Crémieux, de la justice; E. Picard, des finances; Jules Simon, de l'instruction publique et des cultes. Le général Trochu, très populaire alors, était appelé à la présidence du gouvernement. La guerre, la marine, les travaux publics, le commerce eurent pour titulaires le général Le Flô, l'amiral Fourichon, Dorian, Magnin. Etienne Arago fut nommé maire de Paris, avec Floquet, Henri Brisson, Clamageran, Durier, pour adjoints.
Par décret du 6 septembre, Jules Ferry fut «» délégué par le gouvernement et le ministre de l'intérieur près l'administration du département de la Seine « . Le 16 novembre, il devait réunir cette fonction avec celle de maire de Paris, vacante par la démission d'Etienne Arago.
La préfecture de police fut successivement occupée par de Kératry, puis Edmond Adam, puis Cresson.
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Le général Trochu a rendu plus tard, devant la commission ( l enquétede rAssemblée nationale, un témoignage des plus honorables au « délégué près radministration du département de la Seine » , devenu en outre, le 16 novembre, maire de Paris :
M. Jules Ferrv n'a jamais quitté l'Hôtel de Ville pendant toute
la période vraiment critique du siège. Il a été soumis à des
preuves continuelles, souvent intolérables, et ((ui auraient affaibli
le courage de beaucoup d'hommes courageux. M. Jules Ferry s'est
îiiontré non pas seulement très énergique, mais, en de certaines
rises particulières à ce temps, très audacieux. Assailli par les
instances des municipalités, par les exigences des corporations qui
'xistaient ou se formaient dans Paris tous les jours, par des dépu-
tations armées et non armées qui se succédaient à l'Hôtel de Ville,
les unes conseillant, les autres menaçant; par des habitants venant
éclamer au sujet du pain, au sujet de la viande, au sujet de
outes les distributions de denrées, de bois, etc., M. Ferry répon-
lait à tout, pourvoyait à tout dans la mesure du possible; et
|uand il était poussé à bout, j'ai plus d'une fois remarqué l'auda-
ieuse énergie avec laquelle, dans une situation vraiment inquié-
ante et dans l'isolement, il résistait. Il avait spécialement cette
attitude le 31 octobre, et j'en puis parler parce que, entre les
mains des insurgés, il était mon voisin de captivité... (1).
Jules Ferry eut lui-même à comparaître devant cette commission d'enquête, composée en majorité d'adversaires politiques. Sa déposition, longue et détaillée, avec une grande précision et un pénétrant accent de sincérité, constitue assurt'rnont la source d'informations la plus sûre pour cette partie <1<' son histoire.
Interrogé sur l'origine du gouvernement du 4 Septembre, ur l'usage que celui-ci avait fait du pouvoir, etc. , il eut peu de peine à démontrer que ce furent les fautes du gouvernement impérial, Timpuissance du Corps législatif à se ressaisir, la funeste décision qui priva la capitale de la protection de l'armée que commandait Mac-Mahon, — puis, un moment, 'lu corps de Vinoy, c'est-à-dire de trente mille hommes, —
{{) Oue déposition du nénéral Trorhii a été reproduite dans son livre la Politique et le Siège de Paris. Pari» («. d. ; 1872 ou 1873.)
l'obstination de Palikao à nier les mauvaises nouvelles et à en propager d'imaginaires ; enfin le télégramme annonçant, dans la nuit du 3 au 4 septembre, le désastre de Sedan, qui avaient rendu inévitable la révolution. L'Empereur prisonnier, la régente en fuite, le Corps législatif et le Sénat dissous par la force des choses, « le pouvoir gisait à terre » . Quelles mains étaient donc prêtes à le recueillir?
Il fut heureux pour la France que les députés de Paris se rendissent, aussitôt après l'envahissement du Corps législatif, à l'Hôtel de Ville, sans quoi ils l'eussent trouvé occupé par le parti « que nous appelions alors, expose Jules Ferry, d'un nom très doux, les impatients, qui devint le parti des exaltés et enfin le parti anarchique » . C'est avec ces gens-là que, depuis les élections de 1869, les députés de Paris étaient en lutte ; c'est ce parti qui, à tout moment, les assignait à comparaître devant les réunions publiques et les y accusait. Au 4; septembre, ses meneurs s'étaient déjà installés à l'Hôtel de Ville. Il suffit à Jules Favre « d'apparaître pour que tous ces messieurs descendissent des escabeaux où ils étaient hissés el rentrassent dans l'ombre » . Enfin Jules Ferry rappelait que le gouvernement nouveau, pour beaucoup de raisons, ne pouvait guère se composer que des élus de Paris. Quant à Rochefort, tous estimèrent, Trochu lui-même, « qu'il valait mieux qu'il fût dedans que dehors » .
Les conservateurs prétendaient que le gouvernement de la Défense nationale s'était refusé à une paix honorable ; qu'il avait cherché, par la guerre, à prolonger sa dictature. Jule? Ferry prouvait que ce gouvernement, dès ses débuts, avait voulu « une Assemblée qui pût porter en tous lieux, et en dépit de tous les désastres, l'âme vivante de la patrie (1). » Un décret du 8 septembre avait fixé les élections pour une Constituante au 16 octobre; un autre décret, du 16 septembre, fixait au 25 les élections municipales, et avançait au 2 octobre
(1) Les Procès-verbaux de la Défense nationale, publiés par \e Matin (voir le n** du 8 septembre 1903) prouvent que, dès le début, Jules Ferry se prononça nettement pour les élections.
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les élections pour l'Assemblée. Or le patriotisme était à tel point exalté que les élections pour une Assemblée étaient mal vues dans la plus grande partie de la France. Edgar Quinet, dans ses vigoureux articles, n'était pas le seul à prêcher qu'il fallait d'abord chasser l'envahisseur, et ensuite convoquer la Nation dans ses comices. D'ailleurs les élections étaientelles possibles quand l'ennemi occupait déjà une si grande partie du territoire français et quand l'invasion continuait à s'étendre? La population de Paris surtout était hostile à cette mesure :
tt Elle n'avait pas le sentiment essentiellement politique, a et qui est pour nous la leçon même de l'histoire, à savoir a que plus une Assemblée est rapidement convoquée après a un grand ébranlement politique, plus il y a de chances pour «i que cette Assemblée soit imprégnée de l'esprit qui a prétt sidé à la révolution... Si les républicains ne sont pas en « plus grand nombre dans l'Assemblée actuelle, c'est parce a que les élections n'ont été faites que le 8 février, au lieu « d'avoir été faites dans le mois d'octobre. »
La population de Paris ne voulait même pas entendre parler d'élections municipales parisiennes. Sur ce point la réunion des maires de Paris se prononça nettement : « Il ne s'agit pas d'élections, nous disait-on ; les Prussiens sont à nos portes, il faut prendre des fusils! »
Les Parisiens, au bruit des premières négociations entamées à Ferrières les 19 et 20 septembre, se prononçaient résolument contre toute cession de territoire. D'ailleurs, c'était un député de l'Empire, le comte de La Tour, qui, le 22 août, au Corps législatif, avait le premier fait entendre celte parole : u Pas un pouce de notre territoire ne doit être enlevé à la France. » Le gouvernement de la Défense nationale, pour calmer les appréhensions des Parisiens, dut faire placarder la célèbre affiche : » Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. » Encore les chefs de bataillon de la garde nationale et les autres délégués, reçus à 1 Hôtel de Ville, trouvèrent-ils la formule incomplète. 11 fallait
ajouter : « Ni un écu de notre argent ! » Avec ces prétentions, avec « ce degré d'infatuation nationale m , suivant l'expression de Jules Ferry, comment trouver un terrain de négociation? Le 22 septembre, le gouvernement dut annoncer au Journal officiel la rupture des négociations. Bismarck exigeait l'Alsace et une partie de la Lorraine ; si l'on avait besoin d'un armistice pour les élections, il se refusait à l'accorder, à moins qu'on ne lui livrât au préalable toutes les places assiégées (Strasbourg, Toul, Phalsbourg, Bitche), et, en outre, si l'Assemblée devait se réunir à Paris, le Mont-Valérien : ce qui eût placé Paris et l'Assemblée nationale sous la gueule des canons prussiens.
L'énormité même de ces exigences montrait assez que Bismarck ne voulait pas d'élections pour une Assemblée nationale, ne voulait pas d'un armistice qui seul les eût rendues possibles. Il le dit brutalement à Jules Favre : u Vous voulez une Assemblée ; moi, je n'en veux pas ; elle sera belliqueuse. »
Le gouvernement de la Défense terminait ainsi son manifeste à la population : « Pour nous, l'ennemi s'est dévoilé; il nous place entre le devoir et le déshonneur : notre choix est fait. Paris résistera jusqu'à la dernière extrémité, les départements viendront à son secours, et. Dieu aidant, la France sera sauvée. »
Ainsi c'était la population parisienne elle-même qui s'opposait aux élections, même municipales, et à la conclusion d'une paix, même si elle n'eût exigé de nous qu'un sacrifice d'argent. Le gouvernement dut se résigner à continuer la lutte et à garder la dictature. Il était impossible qu'il voulût autre chose que ce que voulait Paris ; car les seules forces dont il disposât dans la ville, c'étaient les bataillons de la garde nationale parisienne (1). Jules Ferry a dit dans sa déposition : u Nous étions un gouvernement reposant sur la force morale;
(1) Toute l'armée de ligne et presque toute la garde mobile étaient aux « avancées » de la défense. La première ne prit aucune part à la répression du 31 octobre, ni à celle du 22 janvier.
nous n'avions pas autre chose à notre disposition; nous avions pour soutenir Tordre, pour le défendre contre le parti anarchique, quoi? la garde nationale et encore la garde nationale... Ce qu'elle permettrait qu'on fît de nous, la population pouvait le faire. "
Un décret du 2:i septembre prononçait l'ajournement des élections pour l'Assemblée et l'ajournement des élections parisiennes.
Dès lors il parut qu'on allait être tout entiers à la Défense nationale. Jules Ferry fut un de ceu.K qui l'espérèrent. Son courage personnel y trouvait son compte. Relevons le témoignage que porte de lui un témoin oculaire, M. Henry Houssave, aujourd'hui membre de l'Académie française :
« Je n'ai vu qu'une fois M. Jules Ferry : le 13 octobre tt 1870, en avant du fort de Vanves. J'étais avec ma section u en soutien d'artillerie. M. Ferry, venu pour voir la bataille a en compagnie de deux membres du gouvernement de la « Défense nationale, se tenait à peu de distance de la bata terie. Un obus prussien tomba dans un caisson de munio tions, qui sauta et tua ou blessa de ses projectiles et de ses u débris une dizaine d'hommes. M. Jules Ferry resta aussi u calme que s'il eût assisté à quelque expérience de pyro- « technie, et je dois dire que sa mâle attitude était d'autant « plus frappante qu'elle contrastait un peu avec celle de ses a deux compagnons. Plus tard, quand M. Jules Ferry se a mêla si ardemment aux luttes politiques et soutint les « débats de la tribune avec tant de fermeté et de hauteur, a je me rappelai l'homme qui, sur le champ de bataille, « avait senti passer sans frisson le souffle effrayant de la tt mort (I). ».
Il était à prévoir que ces élections municipales, dont l'immense majorité de la population parisienne n'avait pas voulu on scplcinlirc, deviendraient le mot de ralliement pour
(1) Ditcours <l»j .M. Henry iïouinndyc, pn';»i(Jenl «le l'Assoriation <K?« études grecques, à rAsscmbice (générale de la .Société, le 6 avril 1893. Jule.s Ferry, ancien ministre de France à Athènes, était membre de cette Société.
tous les mécontents. Or, de ceux-ci il existait déjà une espèce fort dangereuse : ceux dont l'événement n'avait point satisfait les ambitions et ceux qui, sur la révolution du 4 septembre, entendaient greffer la révolution sociale. Ces hommes, les députés de Paris les avaient déjà rencontrés, le 4 septembre, à l'Hôtel de Ville. Au lendemain de ce jour s'était formée une sorte de municipalité, ou plutôt de « gouvernement parisien occulte » (1). Gela s'intitulait Comité de vigilance^ et ce Comité était représenté dans chacun des vingt arrondissements par quatre de ses membres. Il devait plus tard devenir le Comité central de la garde nationale qui, très ouvertement, se posera, le 4 mars 1871, en antagoniste du gouvernement régulier; qui, par les pseudo-éleclions du 26 mars, s'emparera de l'Hôtel de Ville ; et qui, après la constitution du nouveau Conseil municipal, devenu presque aussitôt la Commune insurrectionnelle, pourra se dissoudre et disparaître.
Quant au Comité de vigilance^ c'est lui qui, dès le 5 septembre, se réunissait au siège de V Internationale ; qui, le 17 septembre, osait placarder une affiche où il signifiait au gouvernement les « volontés populaires « : notamment la proclamation de la Commune. Ce dernier mot prêtait à un double sens, à une équivoque qui lit sa fortune ; car, pour les modérés, il signifiait simplement des élections municipales et un Conseil municipal : ce qu'il signifiait pour les autres, les événements devaient nous l'apprendre.
Etre pour ou contre les élections municipales, ce n'eût été, en d*autres temps, qu'un conflit d'opinions. Mais, dans Paris assiégé, toutes les opinions étaient armées et leurs adhérents se comptaient par le nombre des fusils.
Bien que les partis révolutionnaires fussent alors en faible minorité, le gouvernement, par crainte de faire verser le premier sang de la guerre civile et de compromettre ainsi la Défense nationale, ne voulait, ni peut-être ne pouvait sévir
(1) Frédéric Damé, La Résistance (des maires de Paris au Comité central), Paris, 1871. — Voir aussi B. MàLO>', La troisième défaite du prolétariat français.
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outre les agitateurs. Il se contentait de les surveiller. Il eut «ien vite à distinguer entre les a bons bataillons » et les mauvais bataillons '' . Les « bons " étaient en majorité. Dans les premiers jours de septembre et les premiers jours d'octobre, il y eut plusieurs descentes des « mauvais» devant l'Hôtel de Ville. Parmi les manifestants se distinguaient la garde nationale de Belleville, surtout les bataillons des Tirailleurs de Belleville, avec leur commandant Flourens (1). Mais ces journées restèrent pacifiques. Jules Ferry les caractérise en ces termes : « Les bons bataillons étaient, il est vrai, en retard sur les mauvais ; mais ils arrivaient toujours à temps pour faire la police de la place (de THôtel de Ville) et donner leur appui au gouvernement. "
La journée du 31 octobre fut autrement critique (2). Le 28, deux fâcheuses nouvelles tombèrent coup sur coup sur une population si impressionnable : celle de la reprise du Bourget
(i) Les cinq bataillons de Belleville, après une manifestation, du 8 octobre, à la suite de laquelle Flourens fut menacé d'arrestation et disparut, voulurent cependant prouver au gouvernement leurs bons senliiuents. Ils invitèrent Jules Ferry à les passer en revue, le 11 octobre, sur le boulevard de Puebla. C'était une invitation qui ne se pouvait décliner. Les chefs de bataillon firent remarquer au visiteur que leurs hommes ne poussaient d'autre cri que celui de ■ Vive la République! « Une seule fois fut poussé le cri de «Vive la Goujmune! • , aussitôt réprimé, raconte Jules Ferry, « avec une brutalité des plus raturantes <• .
Cne seconde fois, fin novembre, il se rendit à Belleville, pour déterminer les Bellevillois à descendre aux tranchées. Cette fois il fut trc'S mal reçu. Ils ne voulaient pas y aller, Ie« uns parce que « la réaction était définitivement maitresAe dans Paris » , les autres réclamant leur paye ou exigeant que leurs femmes, légitimes ou non, fussent certaines d'avoir leur pain pendant leur absence. • Je puis assurer, affirme Jules Ferry, que j'ai montré ((uelque v.imra{{c, attendu que ces gens, qui avaient le souvenir du 31 octobre très présent, étaient particulièrement exaspérés contre moi et que, si je n'avais pas fait bonne contenance, ils m'auraient mis en pièces. » Il leur avait apporté un drapeau. • Savcz-vous ce qu'ils en firent? Ils le mirent en morceaux avant d arriver à la tranchée, disant : « Le drapeau r|u'on nous apporte est destiné à
• nous dénoncer aux Prussiens; on nous donne un drapeau spécial pour indi-
• quer où sont les Bellevillois et pour que lUsmarck nous fasse massacrer. » (Déposition de Jules Ferry devant la Commission d'enquête sur le 18 mars.)
'2) Rappelons r|ue le gouvernement se trouvait quebjuc peu affaibli par le départ en ballon, le 7 octobre^ de Gambetta qui allait organiser la défense PO province.
par les Prussiens, celle de la capitulation de Bazaine à Metz, démentie aussitôt parle gouvernement (1), mais dont Thiers, entré dans Paris le 30 octobre avec un sauf-conduit de Bismarck, venait d'apporter la confirmation. Thiers faisait espérer que l'ennemi consentirait à un armistice avec ravitaillement : ce que Bismarck avait brutalement refusé à Jules Favre ; l'ennemi laisserait faire les élections, même en Alsace et en Lorraine. L'espoir d'un armistice, que les Parisiens assimilaient à une capitulation, ne put contrebalancer l'effet produit par le désastre du Bourget et celui de Metz, annoncé officiellement le 31 au matin. La population rendit responsable de tant de déceptions si cruelles le gouvernement de la Défense. Reprenons la déposition de Jules Fcrrv :
« Le 31 octobre, la population nous était, du haut en l)as « de l'échelle, absolument hostile. . . Dès les premières heures a de la journée, je ne dirai pas que le gouvernement était « condamné par tout le monde; mais il y eut de toutes parts « un mouvement de défiance tellement marqué que les batail- « Ions qui étaient habitués à nous soutenir, quand on nous u annonçait des manifestations armées sur la place de l'Hôtel- « de-Ville, restèrent chez eux. La place de l'Hôtel-de-Ville M fut envahie par une foule immense, les grilles furent for- « cées, les escaliers pris d'assaut. On battit le rappel, mais la «garde nationale ne bougea pas... Un bataillon conduit à « notre secours par le général Tamisier, commandant la garde u nationale de Paris, leva la crosse en l'air en arrivant sur la « place. »
Tous les membres du gouvernement, sauf trois (2), étaient
(1) Félix Pyat l'avait annoncée dans son journal, le Combat, du 27 octobre. Le démenti de VOfJiciel est du 29. Jules Ferry a dit : « Il est évident que Félix Pyat avait des informations que nous n'avions pas. 11 parlait en homme fort bien rensei'jné. Il l'était sans doute par les avant-postes prussiens. Par qui et comment? C'est ce qui reste à éclaircir. Peut-être les nouvelles arrivaient-elles par la léf[ation américaine, qui a su beaucoup de choses^ qui ne nous apas toujours tout dit... » Voir Rociiefort, Aventures de ma vie, t. II, p. 242 : un propos de Trochu, rapporté par Rochefort à Flourens, aurait inspiré à Pyat son article un peu prématuré (Metz ne se rendit que le 28).
(2) Ernest Picard, qui avait trouvé imprudent qu'on restât tous ensemble
LE PREMIER SIÈGE DE PARIS (l810-l8"l) 37
déjà prisonniers dans la salle du conseil, qui était un grand salon jaune avec quatre fenêtres donnant sur la place (l). Tamisier y fut également amené. Les orateurs de réunions publiques, Maurice Joly, Lefrançais, Levrault, Vermorel, Chassin, s'efforçaient, par la terreur, d'arracher aux captifs ieur démission, très étonnés qu'ils osassent la refuser. La
ituation était critique. 11 n'y avait pas de popularité, si ancienne et vénérable qu'elle fût, qui imposât à la multitude. Vainement Jules Favre l'apostropha en disant : « Vous venez, je le crains bien, pour détruire ce que vous avez fait le 4 septembre " . Plus vainement Garnier-Pagès essaya de ^e faire entendre. Après s'être hissé à grand'peinc sur une table, il commença un discours : « Citoyens! j'ai assisté à trois révolutions : celle de 1830, celle de 1848 et celle de... — Allons! interrompit une voix, pas de cours d'histoire! » L'n gamin perché sur un fût de colonne cria : « Faites-le rentrer dans son faux-col ! {"2) m
Les membres du gouvernement, raconte Jules Simon (3), ' laient pressés par la foule contre la table autour de laquelle
Is siégeaient, u serrés comme dans un étau ». 11 continue
n ces termes :
Les plus violents avaient cherché des yeux, en entrant dans la ^.ilie, ceux d'entre nous qui leur inspiraient une rancune particulière, et s'étaient faufilés de manière à pouvoir les injurier et les ailler en face. Un d'eux dit à >I. Jules Ferry : u Enfin, je te tiens, et tu ne m'échapperas pas! » M. Jules Ferry lui répondit : « C'est moi qui te tiens, et demain, entends-tu bien, tu seras dans la position où je suis aujourd'hui. "
La situation devint encore plus critique lorsque le salon
.1 i li-ael tic Ville; Eugène Pclletan, malade; li«K licioi l, fjui avait paru à THotel de Ville, pais s'était retiré. I)u reste, il était (Icinissionnuire depuig ravant-veille.
1 La table autour de laquelle «ié{;eaient les membres du gouvernement faisait fare à une porte donnant sur la « salle du trône ■ .
(î) Rapport Daru, en tète de l'Enquc-tc sur le gouvernement du 4 Septembre.
(3 Souvenirs du k Septembre.
jaune fut envahi par Flourens et ses tirailleurs. Les membres du gouvernement persistant à refuser leur démission, Flourens déclara qu'ils étaient ses otages. — « Non! lui criait-on de toutes parts, il faut les conduire à Mazas ! ... il faut les fusiller!... qu'on en finisse! »
« Parmi les plus menaçants, raconte JulesFerry, j'ai remarqué M. Peyrouton, debout sur la table ; M. Ranvier ; M. Dereure, armé d'un chassepot, et Jaclard (1). " A un moment, Jules Simon fut injurié et même frappé par un de ses gardiens, qui fut ensuite expulsé par ses camarades.
On a peine à se figurer ce que put être dans cette journée le vieux palais du peuple. Voici ce que nous en dit Jules Simon ;
« Cet Hôtel de Ville était si vaste, si rempli de couloirs, d'escaliers dérobés, de cours et d'arrière-cours, que des bataillons dévoués à l'ordre y circulèrentpendant l'insurrection. M. Charles Ferry amena plusieurs fois des compagnies entières dans l'espoirdenousdégager."
Et plus loin :
u Plusieurs bataillons dévoués à notre cause entrèrent dans la place, s'y promenèrent dans les couloirs et furent obligés de sa retirer ou de se barricader dans quelque coin, en attendant les événements (2). »
Jules Ferry ajoute qu'un bon bataillon, le 17" (faubourg Saint-Germain), commandant Grisenoy, occupa durant deux heures entières le salon intermédiaire entre le salon jaune et le salon rouge où délibérait une commission executive des insurgés. Il empêchait les deux moitiés de l'émeute de communiquer ensemble. Il se donna même le plaisir de cueillir au passage, entre les deux portes, deux des chefs de Tinsurrection, Blanqui et Tibaldi. Obligé enfin de faire retraite, il dut relâcher ses prisonniers (3).
(1) Jules Ferry, déposition devant le juge d'instruction. (Procès des accusés du 31 octobre).
(2) Souvenirs du 4 Septembre.
(3) Grisenoy, déposition devant le juge d'instruction.
LE PREMIER SIÈGE DE PARIS (l8-0-l87l) 3:i
Vers huit heures du soir, M. Charles Ferry, alors chef du cabinet de l'intérieur, tenta un coup de surprise : il parvint à faire entrer dans la salle même du conseil un bon bataillon, le 106% celui de l'énergique commandant Ibos. a Ces braves gens, raconte Jules Ferry, profitèrent d'un moment de tumulte, enlevèrent le général Trochu et moi, qui étais à ses côtés, et nous emportèrent littéralement hors de l'Hôtel de Ville, non sans que nous y laissions une partie de nos vêtements. » Emmanuel xVrago profita également de l'occasion. Puis la foule se reforma autour du salon jaune, autour de IHôtel de Ville. Comment délivrer les autres membres du gouvernement?
Un revirement s'opérait dans nombre de bataillons, surtout à la nouvelle que c'étaient Blanqui, Flourens et ses hommes qui avaient fait le coup.
Jules Ferry avait rejoint Trochu à son quartier général du Louvre. Il y apprit que, depuis deux heures moins le quart, par ordre de Jules Favre, le rappel n'avait cessé de battre. C était M. Charles Ferry qui, rencontrant Jules Favre en haut de l'escalier des affaires étrangères, comme ce ministre reconduisait Thiers, l'avait mis au courant de la situation et avait reçu de lui l'ordre de faire battre le rappel, ordre aussitôt porté place Vendôme (1). Trochu confia à Jules Ferrv dix bataillons, qui se grossirent en route jusqu'au nombre de quinze ou vingt (:2). Avec cette force imposante,
(1; Jule» Favre, dan» son récit sur le 31 octobre, attribue à Picard l'initiative d'avoir fait battre le rappel. Il rectiHa cette information dans une lettre à M. Charles Ferry, s'excusant de cette défaillance de sa mémoire.
(2) Pourquoi le {général Trochu a-t-il confié ce commandement à Jules Ffrry, et non à quelque général, pas même aux deux colonels de la {»arde nationale qui l'accompagnaient, Ferri-Fisani et lloger (du Nord)? C'est une question dont se préoccupa grandement la commission d'cn(|uôte. Jules Simon explique fort bien la raison de ce choix ; c'est que l'opération à faire avait un caractère moinn militaire que politique : » Le général pensa que si la lutte s'engageait, il importait qu'on ne pût pas dire que l'armée et la garde nationale avaient tiré l'une contre l'autre... Il déféra le commandement à un membre du gouvernement, parce que le gouvernement ne pouvait se refuser à aucune responsabilité, et qu'on ne savait s'il n'y aurait pas de grandes questions politiques Jk décider «ur l'heure. Il coonaissait depuis ces deux mois
vers une heure du matin, Jules Ferry aborda l'Hôtel de Ville par la place Lobau, frappa à la porte Saint-Jean, fît sommation d'ouvrir. « On répond que si le citoyen Ferry veut entrer, il peut entrer seul, i: Aussitôt les grilles sont brisées et la porte attaquée à coups de crosse. On essuie plusieurs coups de feu tirés des fenêtres voisines. Au moment où la porte allait sauter, on est informé qu'il arrive un parlementaire. C'était Delescluze. Il dit à Jules Ferry : « Ne poussez pas plus loin votre attaque de vive force; c'est inutile. Les gens qui sont là comprennent qu'ils ne sont pas les plus forts. Je vous ferai observer qu'ils tiennent là Jules Favre, Jules Simon, tous vos amis ; que la vie de ces messieurs peut être en danger et que, par conséquent, le plus sage est d'obtenir que l'Hôtel de Ville soit évacué purement et simplement. Je m'en charge. »
Jules Ferry, qui souhaitait ardemment éviter l'effusion du sang, consentit à attendre le retour de Delescluze. Deux heures se passèrent ainsi. A un certain moment, Jules Ferry, qui s'était un peu éloigné de ses hommes, faillit être enlevé par quelques tirailleurs de Flourens. Il fut dégagé à temps par les siens. La situation devenait intolérable. A ce moment, on s'avisa de faire passer les mobiles de l'Indre et du Finistère, qui occupaient la caserne Napoléon, par un étroit souterrain aboutissant à une des cours intérieures de l'Hôtel de Ville, celle des cuisines. Arrivés là, ils ouvrirent les portes aux gardes nationaux. Il était près de quatre heures du matin. Alors Jules Ferry, avec des détachements du 10G% du 4" et du 14% précédés par les mobiles, la baïonnette au canon, entra de force dans le salon jaune. Il y trouva ses amis toujours gardés à vue.
Nous interrompons ici la déposition de Jules Ferry pour y intercaler le récit où Jules Simon lui rend plus de justice qu'il n'a voulu s'en rendre à lui-même. Jules Simon se
la fermeté d'esprit de M. Jules Ferry... Je puis dire, pour ceux qui étaient alors retenus comme otajjes, qu'on n'aurait pu mettre leurs intérêts en de meilleures mains. » Souveniis du 4 Septembre.
LE PREMIER SIÈGE DE PARIS vI870-I8"l) 41
morfondait avec les autres otages à entendre les harangues le Flourens, à le regarder se promenant sur la table en bottes 1 récuyère, écrasant sous ses talons les encriers, lorsque se produisit, vers quatre heures du matin, la péripétie :
a Tout à coup, nous entendons des bruits de voix et des cliiiietis d'armes derrière la porte; elle s'ouvre à deux battants, et M. Jules Ferry entre dans la salle, suivi d'une longue colonne dont n voitétinceler les armes. M. Flourens, toujours sur la table, crie : . Aux fusils! ' Ses tirailleurs tournent en désordre autour de lui, ri proie à une véritable panique. Le détachement qui nous garde 'enfuit comme les autres, M. Jules Ferry monte à son tour sur la ible qui avait servi toute la journée de tribune aux harangues, • t la harangue qu'il prononça fut sans contredit la plus courte et la meilleure de toutes : « Sachez, dit-il, que vous êtes mes prisonniers; que je vous tiens, que vous êtes à notre merci. Je veux . bien, pour aujourd'hui, vous faire grâce; mais sortez à l'instant, et souvenez-vous que si vous tentez un nouveau coup, nous . serons sans pitié. » Ils ne se le firent pas dire deux fois (1). »
Le gouvernement était délivré. Un certain nombre d'émeuliers réfugiés dans les salles basses furent expulsés à coups le crosse ou à coups de botte. A quatre heures du matin, Jules Ferry télégraphiait aux maires de Paris : « L'Hôtel de Ville ' vacué sans la moindre effusion de sang. » On dédaigna le garder aucun prisonnier (2). Les chefs du mouvement
(1; Jules SiMOX, Souvenirs du 4 Septembre.
Dan* sa dcposition devant le juge d'instruction pour le procès du 'i orlobre, Jules Simon prête à Jules Ferry un discours un peu différent. eUo v.irianle doit être, comme nous «allons le voir, plus exacte ;
■ Vous êtes mes prisonniers. J'ai 50 000 lioiiimcs derrière moi. Si vous 'iies un seul mouvement, vous allez être tous fusilles. Sortez! Je veux bien \ilcr l'trffusion de sang. Demain, vous rendrez vos comptes à Injustice. » La l'-mière phrase est à noter : elle prouve que Jules Ferry n'a jamais admis id«rr d'une capitulation accordée aux èmeuliers.
(2 Dans l'instruction judiciaire sur les accusés du 3t octobre, on trouve fUc curieuse déposition du commandant Dauvcrgnc, des mobiles de l'Indre, oursuivant le» fuyards, il se trouve, au bout d'un corridor, seul avec oalrc hommes et un caporal, en présence de cinquante tirailleurs de Flourens : ■ Bas les armes! » leur crie-t-il. Ils hésitent : •« Caporal, crie-t-il de ouveau. faites fusilier tons ces coquins-là ! " Et les cinquante tirailleurs
. ^^ouvca
furent même protégés à leur sortie par les défenseurs de Tordre.
Delescluze affirma dans la suite que Jules Ferry avait accordé une capitulation, promis la vie sauve et la liberté. Jules Ferry n'a cessé d'opposer à cette affirmation le démenti le plus formel. S'il fut heureux d'avoir évité l'effusion de sang, c'est qu'il comprenait combien elle eût été funeste à la défense de Paris. Il se montra humain et politique en même temps que brave (l); mais il ne prit aucun engagement.
Pendant toute la durée de l'émeute les membres du gouvernement étaient restés à la discrétion ou de la populace en armes ou des tirailleurs de Flourens, et plus d'une fois couchés en joue par des énergumènes. Si ces menaces de fusillade iS'étaient réalisées — et dans cette tourbe d'hommes fanatisés ou en état d'ivresse, les fusils pouvaient partir tout seuls — on se demande ce que seraient devenus Paris et la France, Jules Ferry n'hésite pas à penser qu'une fois le fait accompli « la garde nationale aurait été aussi surprise et aussi inerte qu'au 18 mars, et que le lendemain Paris se serait réveillé sous la Commune » . Seulement, la Commune se trouvant irrémédiablement en conflit avec la France, c'en était fait de la Défense
mettent bas les armes. (Déposition Dauvergne, confirmée par celle de Jules B^erry devant le Conseil de guerre jugeant les accusés du 31 octobre.)
Le commandant de Legge, des mobiles du Finistère, exposa devant le juge d'instruction qu'il avait ramassé quantité de prisonniers. Il demanda à Jules Ferry ce qu'il doit en faire? « — Les relâcher. — Mais ceux que j'ai pris les armes à la main et avec des fusils chargés? — Eh! que voulez-vous? Nous ne pouvons les garder^ puisqu'on a relâché les autres » . (Déposition Legge.)
(1) Voici ce qu'il écrivait dans une lettre de cette époque au rédacteur du journal le Tribun: « ...Nous avons mis à la porte ces messieurs. Mais ce fut de ma part pure mansuétude, et, maître absolu de l'Hôtel de Ville depuis plusieurs heures, n'ayant qu'un souci, celui de contenir l'ardeur des cinquante mille gardes nationaux qui m'entouraient, je ne laisserai dire par personne que les factieux, assiégés dans l'Hôtel de Ville, aient capitulé avec moi : ils n'ont ni accepté ni exécuté les conditions apportées en leur nom. J'ai fait grâce au grand nombre, voilà tout. »
Déjà, devant le juge d'instruction, Jules Ferry avait déposé que, Dorian lui ayant demandé si on pouvait parler d'amnistie aux insurgés, il lui répondit : « Pour cela, non ! Je ne puis prendre aucun engagement » . Dorian a reconnu ce propos dans une des séances du gouvernement.
nationale. On peut donc affirmer qu'en ce jour le sang-froid, rhabileté et en même temps le brillant courage de Jules Ferry contribuèrent à sauver plus que la vie de ses collègues du gouvernement.
Mais quelle étrange situation politique ! Il est loisible aux a mauvais bataillons » de mettre la main sur le gouvernement presque entier, de lui tenir le couteau sous la gorge, et les u bons bataillons « ne consentent à marcher que plusieurs heures après !
Les meneurs croyaient si bien que le coup de main sur FHôtel de Ville aurait son plein succès, et que la Commune y serait proclamée, qu'ils présentèrent, dans plusieurs de leurs journau.x, les faits comme accomplis. Les Nouvelles de huit heures contenaient cette information : u 4 heures et demie. Un drapeau rouge est hissé à une des croisées de l'Hôtel de Ville. » Après avoir nommé ceux qui se seraient présentés au balcon, le journal ajoute : u On dit qu'ils se sont constitués en gouvernement provisoire (l). »
La journée du 31 octobre eut la plus désastreuse influence sur les négociations que Thiers poursuivait à Versailles avec Bismarck(2j. La veille, celui-ci semblait accorder l'armistice avec ravitaillement des places assiégées, avec des élections libres en Alsace et en Lorraine. Le lendemain de l'émeute tout était changé. Bismarck déclarait que le conseil militaire, présidé parle roi, voulait avoirdes garanties plus sérieuses en ce qui concernait Paris (3). Ce fut l'échec des négociations (4).
(1) P^nquête »ur le 4 «cplcmbrc. Rapport Ghaper.
(S) Bismarck, qui était resté quatre jours sans avoir d'informations précises •or la journée du 31 octobre, parlait avec colère, et aussi avec cha^Trin (car ii détirait la paix}, de • cette nouvelle révolution à Pari» », — « Cet incident, disait Bismarck, est venu liicn mal ù propos. Le roi n'espère plus de conciliation et croit que le gouvernement de la Défense nationale est renversé. » Déposition de Thiers devant la commission d'enquête.
(3; La condition mise à l'armistice fut, dès lors, ou la cession dun fort, on pas de ravitaillement. Ibidem.
(4) • Je crois que l'armistice allait être conclu sans cette fatale journée. Il n*y a pas d'autre motif pour la rupture des néf^ociations que celui-là. » (Dépo- ■ition de Jules Favre.) Le {;énéral Trochu fait la même déclaration.
Ja JULES FERRY
A Paris même, le gouvernement eut tout d'abord à résoudre une importante question : fallait-il poursuivre les auteurs de l'insurrection du 31 octobre? Jules Simon et Garnier-Pagès se prononcèrent énergiquement contre les poursuites. Edmond Adam, préfet de police, déclara qu'il démissionnerait si l'on adoptait ce parti. On résolut de consulter le procureur général de la Cour d'appel et le procureur de la République. Ils furent d'avis qu'il convenait, à l'avenir, de déployer la plus grande énergie ; mais que, pour le moment, des arrestations seraient inopportunes. Le gouvernement adopta cette manière de voir à la majorité de 10 voix contre 4. Les quatre opposants furent le général Trochu, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Fçrry.
"* Deux jours après, la minorité eut sa revanche. Le 1" novembre, Flourens et ses complices s'étaient réunis dans un café sur la place de rHôtel-de-Ville pour arrêter le plan d'une nouvelle insurrection. La question des poursuites à exercer fut reprise dans le conseil de gouvernement. Cette fois Emmanuel Arago et Garnier-Pagès furent seuls à faire des objections. Jules Ferry leur répondit que u la générosité serait, dans de telles circonstances, de la faiblesse » . Le préfet de police Adam, ayant refusé de prêter son concours, fut remplacé par Cresson. Vingt-quatre arrestations furent ordonnées. Blanqui, Flourens, Millière, Jules Vallès, Levrault, Régère, les principaux chefs, réussirent d'abord à s'évader. Vallès et F'iourens furent ensuite repris. Les dix-huit autres furent arrêtés le 5 novembre (1). L'instruction, confiée à un magistrat de l'ordre judiciaire, Quérenet, fut aussitôt commencée. Elle ne devait aboutir qu'en février 1871 au jugement par les conseils de guerre. Dans l'intervalle, l'opinion parisienne, même l'opinion modérée, par un sentimentalisme bien étrange, s'était prise d'intérêt pour ces gens qui avaient orga-
(1) Il y avait là tout le personnel ordinaire des émeutes, et, en partie, delà prochaine Commune, Eudes, Tibaldi, le chef des communistes italiens; Félix Pyat, Cyrille, Jaclard, Maurice Joly, Lefrançais, Ranvier, Razoua, Tridon, Vermorel, Vésinier, etc.
LE PREMIER SIÈGE DE PARIS (l87G-187l) 45
nisé des émeutes sous le canon prussien, mais dont le procès intervenait si tardivement. Les conseils de guerre ne prononcèrent que des peines très mitigées, insuffisantes pour être exemplaires (1).
En septembre, les Parisiens ne voulaient pas entendre parler d'élections; le 31 octobre, une [)arlie d'entre eux s'insurgeaient sous prétexte d'exiger des élections ! Le gouver^ nement, victorieux, prit deux décisions : la première consistait à retremper son pouvoir en se soumettant à une espèce de plébiscite parisien : 557 9î)G oui se prononcèrent en sa faveur contre seulement 6:2 138 non (3 novembre). C'était Paris, en son immense majorité, qui désavouait l'émeute et le parti de la Commune. En outre, on convoqua les électeurs pour nommer le maire et les adjoints de chacun des vingt arrondissements. Presque toutes les municipalités nouvelles se montrèrent favorables au gouvernement (5 et 7 novembre (2). Ainsi on évitait de faire élire un Conseil muni-
(1) Devant le troisième conseil «Je guerre ne comparurent (jue six accusés $ur treize : un seul, Jule.s Vallès, fut condamné à six mois tle prison; parmi les contuinares, Blanqui, Flourens, Cyrille, Levrault à la peine de mort ; ledoctear Goupil à deux ans de prison ; Eudes et Ré{»ère acquittés. Le quatrième conseil de guerre ne condamna personne ; il acquitta Pillot, Vermorel, Vcsinier, Tibaldi, Lefrançais, précieuses recrues pour la future Commune. Knfin le premier conseil de guerre n'infligea que deux ans de prison à Piazza et à Brunel, qui avaient tenté, dans la nuit du 29 janvier, un nouveaumouvement in.surrectionnel.
(2' Dans un seul arrondissement, le vingtième, à Belleville, elle fut hostile : Hanvier, Millière, Flourens, Lefrançais, étaient élus. Le gouvernement cassa cette municipalité, et la remplaça par une « commission provisoire » , q«ii ne lui ilonna aucune inquiétude. Cependant les circonstances rendaient si difficile l4>uie administration, si lourde toute responsabilité, que, par la suite, retle commission offrit sa démission.
Jules Ferry répondit, le 6 janvier : « Messieurs, vous vous obstinez àm*adre.4trr votre démission : je m'obstine à la refuser. Vous n'êtes point... à un poste politique, vous êtes à un poste administratif; mais «r'est aussi un |>o«te de combat... Vous êtes les hommes d'affaires d'un arrondisstMnent dont les besoins sont immenses, la résignation patriotirpic au-dessus de tout éloge, les souffrances d'autant plus touchantes qu'elles sont plus sagement supportée». Vous avez accepté cette tâche : rpielle raison auriez-vous d'y renoncer ?
«... I..et électioos, qui trancheraient toutes les difficultéi), sont impos-niblcs à l*heare prétente, où toute la population valide est aux remparts, où l'ennemi Boaa accable de %ct feux. Je n'ai pas, pour mon compte, de plus ardent
cipafl. Celui-ci eût été un rival du gouvernement et plus puissant que lui. Installé avec lui à l'Hôtel de Ville, il eût pu l'en chasser quelque jour, ou l'y tenir en tutelle et réaliser ainsi une espèce de Commune plus ou moins légale.
L'autre journée terrible fut celle du 22 janvier. Après l'échec de la grande sortie du 19 (bataille de Buzenval), l'animosité de la population se tourna contre Trochu (l), qui, deux jours après (le 21), donna sa démission de gouverneur de Paris et de général en chef, tout en gardant la présidence du gouvernement. Les généraux convoqués en conseil de guerre affirmèrent presque unanimement l'impossibilité de tenter une nouvelle bataille et l'inutilité de tout effort ultérieur; les maires de Paris, réunis à leur tour, ne se résignaient pas à cette sentence et persistaient dans leur idée de lutte à outrance. La population, en grande majorité, pensait comme eux. Les hommes de désordre ne pouvaient manquer d'exploiter le patriotisme exaspéré des Parisiens. Il fallait s'attendre à quelque manifestation armée. Jules Ferry avait appelé à l'Hôtel de Ville des renforts, parmi lesquels le 3* bataillon du Finistère, conduit par le commandant de Legge.
Le 22 janvier, à 2 heures du matin, cinq ou six cents émeu-
désir que de voir se lever le jour, que j'espère prochain, où le suffrajje universel, régulièrement, librement, solennellement consulté, remettra, dans cette grande cité parisienne, toutes choses en leur place; niais le jour du vote ne peut luire qu'après le jour de la bataille. »
(Lettre citée par Benoit-Levy, Histoire de quinze ans, 1870-1885. Paris, 1887.)
(1) « Etranges moments!... Lui reprochent-ils une résistance trop prolongée, une autorité trop impérieuse et les souffrances qu'ils ont endurées? Non ! c'est le contraire. Ils lui font un crime d'avoir été trop prudent, trop ménager de leur sang, de ne les avoir pas fait encore assez pâtir. Ils le renversent parce qu'ils le soupçonnent de ne plus vouloir les faire Ijattre et de ne pas vouloir les faire mourir de faim. » Ghaper, Rapport, t. II de l'Enquête sur le .gouvernement du 4 Septembre.
C'est le moment où l'on ne parlait que de rompre avec les routines de l'art militaire, d'exécuter des « sorties en masse » , des « sorties torrentielles » , d' « inonder » les retranchements prussiens. Un membre de l'Assemblée nationale compare le sentiment qui s'était emparé des assiégés à « la douleur passionnée d'une mère lorsqu'elle en vient à comprendre que rien au monde ne peut plus sauver son enfant » . Rapport Ghaper.
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tiers surprirent l'entrée de la prison de Mazas, mirent en liberté les hommes du 31 octobre, entre autres Flourens, Jules Vallès, Meillet, Bauer, tous les détenus politiques, une partie même des criminels de droit commun. Puis ils assaillirent la mairie du vingtième arrondissement, y pillèrent deux mille rations de pain et de vin destinées aux indigents de cette région et vers quatre heures et demie se dispersèrent C)n eût cru que tout allait rentrer dans l'ordre. La nouvelle que le général Vinoy était nommé général en chef en remplacement de Trochu ; sa proclamation aussitôt affichée, auraient pu rassurer les gens paisibles et intimider les perturbateurs.
Cependant Paris restait agité : « Sur les boulevards le bruit circule que les clubs veulent se réunir à l'Hôtel de Ville pour renouveler le gouvernement (1). » Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, qui s'encombre de plus en plus, « beaucoup de folies <ont débitées; mais tous, hommes et femmes, demeurent unanimes dans la résolution de combattre jusqu'à la dernière extrémité (2) » .
A midi, Jules Ferry fut obligé de quitter l'Hôtel de Ville pour se rendre au conseil de gouvernement, qui se tenait au ministère de l'intérieur. En partant, il avait recommandé, jinsi qu'il le raconte, de tout faire, en son absence, pour <viter un conflit, « de tenir les troupes exactement enfermées dans l'intérieur de l'édifice, et nos défenseurs prêts à tout 1) . A peine s'était-il éloigné que la place de l'Hôtel-de- Ville se remplissait d'une foule nombreuse faisant alterner le chant de la Marseillaise avec celui de la Carmagnole et où les conspirateurs étaient noyés dans la masse des badauds. 11 y avait évidemment un mot d'ordre : Blanqui se terrait au café du Gaz, voisin de l'Hôtel de Ville. Des émeutiers tentèrent d'ébranler les grilles de ce palais et furent repoussés par les mobiles. On tenta aussi d'endormir les défenseurs en leur dépéchant une série de délégations qu'ils finirent par refuser de recevoir. Entre la porte fermée du palais et la grille qui le
(1) Journal du Siège ^ par « un bourgeois de Pari» •• . (î) Jri.KH DK Martuold, Mémorandum du Siège.
protège du côté de la place se tenaient, après av^oir fait rentrer les sentinelles, le commandant de Legge, le colonel Vabre et le capitaine-adjudant-major Bernard. A un moment, Serizier, commandantdu 101' bataillon, s'approchantde Legge, lui exprima la crainte de voir les mobiles du Finistère tirer sur la foule. « Sovez tranquille, répondit Legge. Ils ne le feront que sur mon ordre. »
Ceci paraît avoir encouragé les hommes de Serizier, car tout à coup débouchèrent sur la place 150 ou 200 gardes nationaux du lOl** bataillon (Maison-Blanche et boulevard d'Italie) — ce même bataillon qui, le 25 mai 1871, devait '^fournir les massacreurs d'Arcueil. — Presque aussitôt ils s'alignèrent, leur premier rang mettant le genou en terre, et "ouvrirent le feu sur le groupe Legge, Vabre et Bernard, dont le troisième fut tué. Ils tirèrent aussi sur les fenêtres du premier étage. D'autres, embusqués dans les maisons voisines, tirèrent également ; les mobiles ripostèrent par des salves (1). Une panique s'empara de la foule prise entre deux feux. Jules Ferry, qui revenait, à pied et seul, du ministère de l'intérieur, rentra à l'Hôtel de Ville sous une grêle de balles.
En un clin d'oeil la place fut déblayée. L'arrivée du préfet de police Cresson à la tête des gardes républicains acheva la déroute des insurgés. Tout s'était passé en vingt minutes. Du côté du gouvernement, avait été tué, ainsi que nous l'avons dit, le capitaine Bernard ; du côté des insurgés, le chef de bataillon Sappia, Ghataignaud, Fontaine. Gà et là il y eut quelques morts et une vingtaine de blessés. En présence de cette nouvelle insurrection, qui ensanglanta la ville tandis qu'on entendait le bruit de la canonnade et du bombardement prussiens, et que les obus tombaient au Panthéon, au Luxembourg, à Vaugirard,le gouvernement fut contraint de prendre quelques mesures de rigueur qui étaient surtout de précaution : il supprima le Réveil et le Combat^ ferma certains clubs et créa deux nouveaux conseils de guerre.
(1) Jules Glaretie, Histoire de la révolution de 1870. Dans son récit sur la journée du 22 janvier, il parle en témoin oculaire.
LE PREMIER SIÈGE DE PARIS (l870-187l) 4D
La journée du 2'2 janvier avait été pour les » mauvais bataillons » une sévère leçon. Jules Ferry, dans sa déposition, apprécie en ces termes la journée :
u Depuis ce moment jusqu'au 18 mars, on ne vit plus un
liai, passez-moi cette expression, sur la place de THôtel-de- \ ille; on n'y rencontra plus aucune espèce de manifestation. Même le 18 mars, ce ne fut qu'à la nuit close que les gardes
lationaux insurgés se glissèrent le long des murs, de l'autre )té de la place, de façon à se tenir à distance respectueuse
!e cet édifice d'où leur était venue, deux mois auparavant,
me si juste correclion. »
Le lendemain de ce jour, Jules Favre était rentré en négo- I iations avec Bismarck. L'armistice fut signé le 28; il décidait du sort non seulement de Paris, mais de notre mal-
eureuse armée de l'Est, même de la France entière. Paris
iiccombait, non pas faute de combattants, mais parce qu'il
tait au bout de ses approvisionnements et qu'un retard de quelques jours eût suffi pour consommer la destruction d'une population de deux millions d'ûmes. Cette question des vivres, qui eut sur la tournure des événements une influence capitale, Jules Ferry avait fini par en être plus particulièrement
liargé. C'est à ce sujet qu'il fut pressé de questions par la
tmmission d'enquête.
Il convient de rappeler que c'est seulement le 6 septembre f(uc Jules Ferry fut investi de la délégation à la Seine, qu'en
t'tle qualité il partagea la responsabilité des approvision Dcments avec le ministre du commerce Magnin, et que Pari* »e trouva complètement investi le 19. Cette administration n'eut donc que treize jours pour réparer la négligence de ses prédécesseurs (desquels il faut excepter Clément Duvernois nii, en vingt-deux jours de ministère, déploya beaucoup d'ac-
vilé), négligence attribuablc à ce qu'ils ne croyaient pas à
•'ventualité d'un siège de Paris. Qu'a-t-il été fait en ces
oize jours? Un chi£Fre suffira. Au 4 septembre il y avait à l'iiris un stock de farine s'élevant à 395f)74 quintaux; en treize jours, Tadministration de la Défense nationale s'en pro-
cura 408 000. D'autre part, c'est seulement à partir d 16 novembre, lorsque pas un sac de blé ne pouvait entrer dans la ville, que Jules Ferry devint maire de Paris et qu'il eut la principale responsabilité dans la répartition des vivres.
Vers le milieu de septembre, le Journal officiel^ dans une note du ministre du commerce Magnin, annonçait que Paris avait pour deux mois de vivres. Cette constatation fut accueillie par les habitants comme une bonne nouvelle. Cependant Paris devait tenir depuis le 19 septembre, date du complet investissement, jusqu'au 29 janvier, date où arrivèrent les premiers convois de ravitaillement : pendant quatre mois et onze jours ! Jules Ferry pouvait rendre ce témoignage à l'administration parisienne : « Nous avons rempli notre Hevoir, qui était celui de toute place assiégée : tenir jusqu'à la dernière bouchée de pain. » Comment ce miracle a-t-il pu se réaliser?
Jules Ferry explique à la commission d'enquête que des recherches plus attentives firent découvrir des ressources d'abord ignorées : les approvisionnements destinés aux armées et qui avaient dû refluer sur la capitale; ceux qu'apportèrent les paysans de la banlieue réfugiés dans Paris. Cela permit de prolonger la résistance ; au surplus, l'évaluation exacte des ressources de Paris resta le secret d'un très petit nombre d'hommes. Le 25 novembre, les maires et adjoints, réunis au ministère de l'intérieur, prétendaient obtenir de Jules Ferry des chiffres précis; il leur répondit : « J'aimerais mieux m'arracher la langue. Ne comprenez-vous pas que lorsque quatre-vingts personnes seront dans le secret, ce ne sera plus un secret, même pour l'ennemi? Or, de tous f| les secrets de la défense nationale, c'est le plus important à |'. garder. »
11 aurait fallu, comme dans les places assiégées, pouvoir imposer dès le début le rationnement; mais ce qui est possible dans une place ordinaire, avec des forces disciplinées et une population médiocrement nombreuse, ne l'était pas avec Paris. On put, le 21 décembre, pour les troupes de ligne,
abaisser la ration de pain de 750 grammes à 500, tout en leur distribuant du biscuit. Dès le 11 décembre, les maires avaient léclaré qu'ils démissionneraient si le rationnement était ippliqué à la population civile. « Nous n'avons donc pas voulu, continue Jules Ferry, rationner le pain à cette époque. Vu lieu de rationner, nous avons changé la qualité du pain, '/était, j'en conviens, du pain détestable. J'en porterai juslu'au tombeau la responsabilité. La population de Paris ne me pardonnera jamais ce pain-là. C'est le pain noir, le pain lu siège, le pain Ferry comme on Tappelle. Je porte ce farleau..." — "C'est votre honneur, cependant! » interrompit un membre de la commission d'enquête, M. de Rainneville, qui appartenait à la majorité monarchiste de l'Assemblée et qui, i Castelfidardo, avait combattu sous l'uniforme des zouaves pontificaux. Jules Ferry continua : « Le rôle que nous avons rempli était un rôle sacrifié d'avance; nous ne l'ignorions pas. Ce pays n'aime pas les vaincus... Mais nous verrons luire le jour de la justice, etj'aime à croire que cejour commence ici.» Jules Ferry ne se trompait guère dans ses prévisions pessimistes. Une bonne partie des Parisiens ne pardonna jamais à leur ancien maire ; et il faut admirer cet illogisme d'une population toute glorieuse d'avoir pu résister quatre mois et demi à Tenvahisseur et qui n'en garde pas moins rancune à l'homme qui seul lui a permis de conquérir cette gloire. On fut et on reste un peuple de héros ; mais celui qui avait rendu possible • et héroïsme n'y gagna que le surnom de « Ferry-Famine » , Miquel les vaincus du 22 janvier ajoutèrent celui de a Ferry- Massacre » . Et tout cela — « c'est son honneur, cependant! (1).
(1) Le premier volume do l'enquête sur le 4 Septembre, contenant le rapport d'ensemble, parut quand Jules Ferry était, depuis près de deux ans, iiinistre de France à Athènes. Il s'empressa de le demander à un de ses iinis, .Iules Ilerbette, le priant de le lui envoyer dans la valise des affaires étrangères : • On m'écrit de divers côtés que l'Enquête m'est favorable, ^'ommcje n'ai jamais voulu écrire un mot en réponse aux nombreux aboyeurs, ■limant mieux
..Servir en galère une rame à la main
^ae de me livrer à l'autobiographie, je saurais bon gré h ce gros volume de
La fière attitude de la métropole assiégée en imposa si bien à l'adversaire que, le 28 janvier, date de l'armistice, Bismarck croyait que Paris avait encore pour environ deux semaines de vivres. S'il avait su qu'on n'en avait que pour quelques jours, — encore à la condition d'abattre les derniers chevaux, même les vainqueurs des courses, — peutêtre eût-il été plus rigoureux sur les conditions de l'armistice.
m'éviter cette corvée nauséabonde : parler de soi. » Lettre (inédite^ à Jules Herbette, Athènes, 9 janvier 1873.