CHAPITRE V
Entre la population parisienne et l'Assemblée nationale issue des élections de février s'élevèrent bientôt de graves malentendus. L'Assemblée était en majorité monarchiste; Paris tenait à la République de toute la force de ses convictions et de ses passions. Le transfert de l'Assemblée de Bordeaux à Versailles, où elle devait se réunir le 20 mars, semblait punir Paris, en lui étant son rang de capitale, de la longue résistance qu'il avait opposée à l'ennemi. Paris avait <Tuellement souffert par la disette, par le froid, par les deuils, surtout par l'épidémie dont périrent tant de petits enfants ; il «•tait en proie à toutes les hallucinations, à toutes les fièvres (le la folie obsidionale. L'Assemblée, en déclarant exigibles dans les quarante-huit heures toutes les échéances prorogées depuis sept mois, mettait en faillite tout le commerce parisien : en quatre jours il v eut jusqu'à 150 000 protêts. Ajoutons que tous les partis révolutionnaires s'étaient mis d'accord pour chercher une revanche des 31 octobre et 22 janvier; que des aventuriers de toutes nations étaient accourus crt poussaient aux excès; que les Parisiens avaient entre les mains 450 000 fusils, des canons, des munitions en masse; que les « mauvais bataillons » restaient au grand complet, tandis que les bons étaient affaiblis par l'exode d'environ 100 000 citoyens empressés de revoir leurs parents ou leurs ^jpropriétés de province; que les troupes régulières ne comp- ^^Biient pas plus de 25 ou 30 000 hommes, jeunes et sans expé-
fraternisaient avec les gardes nationaux. Depuis l'armistice, -l ces multitudes en armes n'avaient même plus l'espoir de se battre ; elles n'avaient pas la ressource de travailler, car il fallait du temps pour que le travail reprît; elles passaient le temps à manifester, à défiler, avec des couronnes d'immortelles et des drapeaux rouges, sur la place de la Bastille, entraînant avec elles soldats de la ligne, mobiles, et jusqu'aux marins. On pillait les magasins d'armes, on s'essayait à dresser des barricades. Toute cette effervescence aurait pu se calmer si, dans la nuit du 26 au 27 février, n'était arrivée la nouvelle qu'une des conditions de la paix, c'était l'entrée des Allemands dans un des quartiers de Paris, celui des Ghamps- JÊlysées jusqu'aux Tuileries. L'irritation des Parisiens se manifesta par l'enlèvement des canons que l'autorité militaire semblait avoir oubliés au Ranelagh et place Wagram, c'est-à-dire à la merci des Prussiens. En un instant, 227 canons et 7 mitrailleuses furent transportés sur les hauteurs de Montmartre, de Belleville, au boulevard Ornano et place des Vosges. Les troupes allemandes n'occupèrent le secteur qui leur avait été abandonné que les l" et 2 mars; le 3, elles se retirèrent. Ce furent des jours d'angoisse tant pour le gouvernement de Versailles que pour la mairie centrale et pour les municipalités parisiennes : il eût suffi d'un coup de fusil tiré par un fou pour amener une conflagration générale. Le résultat de ces trois journées n'en fut pas moins désastreux. Elles furent pour beaucoup dans l'insurrection parisienne. Voici ce que dit Thiers dans sa déposition du 24 août 1871 : « Cette entrée des Prussiens dans Paris a été une des causes principales de l'insurrection. Je ne dis pas que, sans cette circonstance, elle ne se serait pas produite; mais je soutiens que cette entrée des Prussiens lui donna une impulsion extraordinaire. »
Le 5 mars, Jules Ferry, maire de Paris, télégraphiait au Chef du pouvoir exécutif : « La cité est extrêmement calme; le péril passé... Au fond de la situation ici, grande lassitude, besoin de reprendre vie normale; mais pas d'ordre durable à
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Paris sans gouvernement et Assemblée. » En même temps, il invoquait les devoirs qui, comme député, l'appelaient à Bordeaux et demandait à être relevé d'une « situation intérimaire fausse et ingrate » . Le même jour, il s'exprimait ainsi dans un télégramme adressé à Jules Simon, ministre de l'intérieur : Il Jamais dimanche plus calme, malgré des rapports sinistres. La population jouit du soleil et de la promenade comme si rien ne s'était passé. Le comité central de la garde nationale continue à agir, mais il serait fort simple d'y couper court... Le danger est dans l'abolition générale de toute autorité. .. L'Assemblée rentrant à Paris peut seule rétablir Tordre; par suite, le travail, dont Paris a tant besoin; sans cela, rien de possible. Revenez vite (1). » Ainsi Jules Ferry indiquait nettement à la fois le danger et le remède : le danger, c'étaient les menées du Comité central, et il comptait bien que, cette fois, on emploierait contre lui la force; le remède, c'était la rentrée à Paris du gouvernement et de l'Assemblée.
Le gouvernement rentra, mais non pas l'Assemblée. En outre, le gouvernement, installé au quai d'Orsay, par sa tentative si mal combinée pour reprendre les canons de Montmartre, fit, le 18 mars, éclater l'insurrection.
M. Thiers ne crut pouvoir reconquérir Paris insurgé qu'après l'avoir fait évacuer par toutes les troupes régulières. Sur celles-ci, sur les trois divisions du général Vinoy, on ne pouvait pas compter tant qu'elles subiraient les influences parisiennes; trois régiments s'étaient déjà laissé débaucher ou cerner par les insurgés. Ce fut la garde nationale, nous entendons les « bons bataillons » , qui se manqua le plus à ellemême, manqua le plus au salut de Paris ; on avait fait battre le rappel : il ne vint pas 1 000 hommes. Cette abstention sembla donner raison à Thiers, qui dit alors : « Notre devoir est de nous retirer. » En hâte, toutes les troupes de ligne, toutes les gardes mobiles, toutes les forces de police, furent appelées à Versailles. Les remparts et, chose plus étrange, les
(l) icMjjf.iiiiiiie'» rilui jj.ir i-K. IJaMK, I.a lictista XCt
forts furent évacués. Le Mont-Valérien lui-même fut pendant quelques heures abandonné (1). Tous les membres du nouveau gouvernement étaient déjà partis : Jules Ferry, le maire de Paris, restait seul à son poste. Si le gouvernement de Versailles eût consenti à écouter ses avertissements et ses instantes supplications, bien des maux nous eussent été épargnés ; Paris eût échappé à la tyrannie de la Commune, aux massacres et aux incendies, à toutes les horreurs du second siège, à des chances de catastrophes encore plus épouvantables. De cette clairvoyance de Jules Ferry et de sa généreuse résistance, Paris encore aurait dû lui être reconnaissant.
On peut suivre heure par heure, minute par minute, dans les télégrammes échangés avec les autres autorités par le maire de Paris, les anxiétés de Jules Ferry, tout le drame qui se prépare et qui va s'ouvrir. Les pires nouvelles se succèdent : c'est Belleville, Ménilmontant, Gharonnequise couvrent de barricades; c'est l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas ; c'est le jardin du Luxembourg envahi par les gardes nationaux et fraternisant, pour le désarmer, avec un régiment de ligne qu'on y avait oublié; c'est, faubourg par faubourg, arrondissement par arrondissement, Paris qui s'insurge contre le « gouvernement de Versailles » ; c'est Bergeret prenant possession de la place Vendôme et Lullier occupant les Tuileries.
De son cabinet de maire, Jules Ferry, par une série de télégrammes, proteste contre l'abandon de l'Hôtel de Ville, des casernes voisines qui, avec le massif de la Préfecture de police, constituent une vaste forteresse imprenable aux
(1) Thiers rappelle dan» sa déposition que déjà, au 24 février 1848, il avait conseillé à Louis-Philippe de sortir de Paris avec les médiocres forces dont il disposait, pour y rentrer avec 50 000 hommes et le maréchal Ikigeaud. Thiers aimait aussi à rappeler le précédent du prince Windischjjraetz, en 1848, qui, pour dompter Vienne insurj^é, commença par en sortir. — Thiers ne parle pas de la fausse mesure qui faillit livrer aux insurgés le Mont-Valérien ; quant aux autres forts, il fait observer qu'il eût fallu 8 000 hommes pour les garder et qu'on ne disposait pas alors de plus de 22 000 soldat». — Thiers en eut bientôt 50 000, puis 13Û 000.
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rebelles. Déjà pour l'évacuation de la caserne Napoléon, il a télégraphié : « Je m'oppose à Texécution de cet ordre, évidemment irréfléchi. » Puis, un quart d'heure après : « Je m'y oppose; c'est livrer THôtel de Ville, et je ne subirai pas cette extrémité honteuse... Il semble qu'on perde la tête. »
Sous les ordres obstinément répétés, mais parfois contrailicloires et comme d'affolement, de l'autorité militaire, il voit sa grande forteresse municipale peu à peu démantelée; la caserne Napoléon est évacuée; le 110* de ligne, qui garde l'Hôtel de Ville, va en être retiré, et à mesure que les soldats s éloignent, se rapprochent les hommes du 31 octobre et du 22 janvier : déjà l'Hôtel de Ville est menacé par le 194' bataillon, puis par le fameux 101% puis par d'autres.
A 7 h. 15 du soir, Jules Ferry télégraphie :
i. Entend-t-on livrer l'Hôtel de Ville aux insurgés, quand, pourvu d'hommes et de vivres, il peut résister indéfiniment? Vvant d'évacuer, j'attends ordre télégraphique. » Et queljues minutes après : « Allons-nous livrer les caisses et les irchives? car l'Hôtel de Ville, si l'ordre d'évacuer est maintenu, sera mis au pillage. J'exige un ordre positif pour commettre une telle désertion et un Ici acte de folie. » Au général Derroja, il dit : «Je reste ici : il y a là le 101*= bataillon qui i/attend que mon départ pour entrer, et je vous rends resjionsable des conséquences. » A 8 h. 25, nouveau télé- :;ramme : « Avec 500 hommes je suis sûr de tenir indéfiniment dans l'Hôtel de Ville. L'évacuation de la Préfecture de police est insensée. Les barricades qui se font autour de nous ne sont pas sérieuses. " Enfin le général Derroja affirme ^|u'il ne peut plus retarder l'évacuation. Le dernier téléi;ramme de Jules Eerry, à 9 h. 55, est ainsi conçu : « Les troupes ont évacué l'Hôtel de Ville. Tous les gens de service Ronl partis. Je sors le dernier. Les insurgés ont fait une barricade et arrivent en même temps sur la place en tirant des coups de fusil. »
Là s'arrête ce qu'on pourrait appeler son journal de bord ; comme le capitaine d'un vaisseau en perdition, il quitta le der-
nier le navire municipal déjà condamné. S'il put, en se retirant, jeter un coup d'œil sur l'Hôtel de Ville, où les insurgés allaient bientôt pénétrer, sans doute il dut prévoir les destinées prochaines de ce splendide édifice, l'œuvre de Dominique de Gortone, qui avait été pendant près de quatre cents ans le centre de la vie parisienne, la maison du peuple, le , témoin de toutes ses misères, de toutes ses révoltes et de | toutes ses gloires. Au moins, pour le sauver, voulait-il tout faire, tout tenter et tout risquer.
Traversant Paris à la faveur de la nuit, il se rendit à la mairie du premier arrondissement, celle de Saint-Germainl'Auxerrois, qui avait pour adjoints un négociant nommé Adolphe Adam et M. Méline (I).
Il nous faut revenir de quelques heures en arrière pour constater les efforts tentés par les chefs des municipalités issus des élections de novembre, en vue d'opposer une résis- M tance à l'insurrection. Tirard, député de Paris, maire du deuxième arrondissement (Bourse), arrivait de Bordeaux; il apprit de son adjoint Tolain ce qui s'était passé le matin ù Montmartre et le mouvement qui se propageait dans Paris. Ils convoquèrent tous leurs collègues à la mairie du troisième (Temple). Il vint peu de monde à cette réunion. Une nouvelle convocation eut lieu, pour la mairie du deuxième, à six heures du soir; les vingt municipalités s'y trouvèrent au grand complet avec toute la députation de la Seine. On décida, pour donner quelque cohésion à la résistance, de proposer au gouvernement la nomination de Dorian, comme maire de Paris; d'Edmond Adam, comme préfet de police; Langlois commanderait en chef la garde nationale, le général Billot l'armée de Paris. On chargea une délégation de se rendre auprès du gouvernement, qui siégeait encore au quai d'Orsay. Elle fut reçue par Jules Favre, qui eut par elle la confirmation des événements accomplis le matin à Montmartre, et qui apprit d'elle qu'on retirait de Paris toutes les troupes.
(1) Le maire, absent, était Tenaille-Saligny, qui venait d'obtenir une préfecture.
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A ceci, le ministre, étonné, répondait : «C'est impossible.» Cependant il promit de transmettre au gouvernement ces diverses demandes; mais, dans la nuit même, il n'y eut plus .1 Paris de gouvernement.
Quand les délégués revinrent rendre compte de leur mission a la réunion du deuxième, il était dix heures du soir.
M. Méline rentra dans sa mairie; là, il apprit que les hommes des 5% 13' et 14* bataillons, qu'il y avait fait convoquer, s'étaient, jusqu'à huit heures, morfondus sur la place, et, ne recevant pas d'ordre de l'état-major, ou plutôt recevant de lui le conseil de se disperser, s'étaient, en effet, retirés. Du reste, il en fut de même dans tous les quartiers où la garde nationale tenta de se réunir : l'autorité militaire, elle-même en désarroi, laissait tout à l'abandon.
C'est à ce moment qu'arriva Jules Ferry, accompagné de son frère. Il dit à M. Méline : « Je quitte l'Hôtel de Ville à l'instant; je ne crois pas qu'il soit encore occupé. Faites éveiller vos officiers et réunissons immédiatement leurs hommes; nous serons peut-être assez heureux pour arriver avant les insurgés (1) ». M. Méline fit appeler le colonel Monneron-Dupin, le commandant Barré et d'autres qui formaient, avec eux, une élite dans le parti de l'ordre. Ils racontèrent ce qui s'était passé entre eux, et comment de l'étatmajor leur était venu cet ordre ironique : « Que les gardes nationaux rentrent chez eux, un à un, et sans bruit. » Ils ajoutèrent : H II n'y a rien à faire avec la garde nationale. Nous avons fait battre le rappel toute la journée, il est venu quatorze hommes par bataillon. Ces hommes avaient formé un jiclit groupe, mais ils sont allés se coucher. Nous ne vous conseillons pas de tenter d'aller les réveiller (12). » Jules Ferry envoya aux maires encore réunis à la mairie du deuxième arrondissement le billet suivant :
** Messieurs les maires, le pouvoir exécutif me retire toutes les forces qui défendaient Tllôtel de Ville. Je ne puis le
1} Damb. La Résistance, î^ JvLKs Fkbrt. Déposition.
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défendre à moi tout seul ; mais dans l'intérêt de la fortune, de la caisse, des archives municipales, vous devez intervenir pour régulariser ou atténuer ce qui va se passer (1). » Maires et adjoints vinrent aussitôt, parurent aussi embarrassés que les officiers de la garde nationale ; toutefois ils convinrent de défendre contre l'insurrection triomphante le deuxième arrondissement, dont nous connaissons l'esprit de modération. Gomme il a circulé bien des légendes sur ce moment de la vie de Jules Ferry, il convient — car son témoignage est ici de première importance — de reproduire d'abord textuellement sa déposition. Elle est ainsi conçue :
u Tout à coup un grand bruit se fit entendre au dehors. La foule criait : « Mort à Ferry! Il nous faut Ferry! t C'est alors que ces messieurs me dirent : « Ne sortez pas, attendu qu'on fouille tout le monde et qu'on demande les noms. Nous allons vous faire passer par l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. » J'entrai, en effet, dans le presbytère, qui communiquait avec la mairie, et je pus m'en aller, pendant que la foule rassemblée devant la porte de la mairie continuait à proférer des cris de mort contre moi. Je couchai à Paris, et je me rendis le lendemain à Versailles. «
Cette déposition, où Jules Ferry prend les choses si simplement, a besoin d'être complétée par un autre récit. Au moment où la réunion des maires allait se séparer, on vint dire à Jules Ferry que la place devant la mairie était occupée par une foule de gardes nationaux, qu'on ne connaissait pas dans l'arrondissement, qui avaient retiré le numéro de leurs képis et qui devaient être des émissaires du Comité central. Jules Ferry déclara qu'il ne les craignait pas; il se disposait à sortir un des premiers. M. Méline et ses collègues obtinrent de lui qu'il laisserait sortir d'abord les maires et adjoints connus pour leurs opinions avancées, et qu'il se réglerait ensuite sur ce qui se passerait. Dès que les premiers parurent, Jes gardes nationaux se précipitèrent sur eux, les dévisa-
(1) Cité dans Damé.
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gèrent, et, s'ils ne les connaissaient pas de vue, demandèrent leurs noms. M. Méline en avisa quelques-uns qui étaient de
on arrondissement (car même celui-ci comptait des membres et des agents du Comité central ; le maire désigné par celui-ci pour remplacer M. Méline était le docteur Pillot). — a Que voulez-vous? leur demanda-t-il. — Savoir avec qui vous êtes» ! — Clemenceau, Millière, Bonvalet, André Murât passèrent en déclinant leurs noms, et les gardes nationaux
if dire : « Le citoyen Clemenceau, bien ! Le citoyen Millière, bien! » etc. A la fin, ils perdirent patience : « Ce n'est pas vous que nous chercbons. C'est Jules Ferry. On nous a dit
ju'il était avec vous ! » — Cherchez ! »» leur fut-il répondu. Pendant ce temps, grâce aux précautions qu'avait prises M. Méline pour assurer, de ce côté, la liberté des communi-
ations, Jules Ferrv n'eut qu'à sauter par une fenêtre du rez-
le-chaussée de la mairie, dans la cour intérieure qui sépare
le la mairie le presbytère de Saint-Germain-l'Auxerrois, à prendre la galerie vitrée qui va du presbytère à l'église, à traverser celle-ci et, par la porte qui donne sur la rue de l Arbre-Sec, puis par la rue de l'Ecole et par les quais, à gagner le ministère des Affaires étrangères.
11 était minuit et demi. Comme Charles Ferry et les maires ^éloignaient, ils entendirent, dans la direction du qitai, un tfu de peloton. Ils se regardèrent n'osant avouer ce qu'ils
prouvaient. Beaucoup rentrèrent chez eux avec la conviction pie c'en était fait du maire de Paris (1).
Ainsi, deux fois dans la même journée, Jules Ferry, en s'obstinant à garder jusqu'à la dernière minute le poste qu'il
était assigné, à vouloir écarter de Paris la catastrophe que !♦ s ordres d'évacuation rendaient inévitable, avait failli périr : ^1 ♦ si peu probable, en effet, que les hommes qui venaient
1 assassiner les généraux Lecomte et Clément Thomas eussent épargné l'adversaire qui, depuis si longtemps, les tenait éloignés de l'Hôtel de Ville.
(I) Tel e«t le récit que m'a fait récemment M. Méline, et qu'on retrouvera eo tubttanre, avec quelques •ouvenirt de Tirard, dans Damk, La Résistance.
Us l'avaient si bien identifié avec la défense de l'Hôtel de Ville que, lui parti, ils crurent avoir tout gagné. Ils refusèrent de restituer aux maires de Paris cette mairie centrale, et Ranvier ajouta : « Allez dire à ceux qui vous envoient que puisque M. Jules Ferry a quitté l'Hôtel de Ville, le Comité central s'y installe au nom du peuple (l). » Jules Ferry était l'homme qu'ils haïssaient, mais qu'ils craignaient le plus.
Retiré à Versailles, il eut, dans son inaction forcée, à subir toutes les inquiétudes, toutes les déceptions, toutes les douleurs morales qu'apportaient à un vrai patriote les nouvelles de l'insurrection. Pendant plus de deux mois que dura, du 18 mars au 28 mai, le second siège de Paris, dans la lenteur en apparence inexplicable des opérations militaires, dans les Jiorreurs monotones de la guerre civile, il eut plus d'une fois l'occasion de communiquer au plus cher de ses correspondants le résultat des réflexions où se mûrissait son esprit politique et achevait de se tremper son caractère. Voici une lettre qu'il adressait à M. Charles Ferry, alors préfet de Saône-et-Loire (2) :
« Versailles, le 9 avril 1871.
«... Ici nous sommes toujours dans la situation absurde a qui date du 19 mars. Elle a cessé d'être précaire, les « troupes étant refaites, pleines de résolution et d'entrain, « décidées à tout réduire en poudre.
« On retrouve enfin le soldat français, et comme il n'est a plus battu, mais battant, il a cessé de geindre sur la nour- « riture, le coucher et le commandement, lesquels ne valent « pourtant pas mieux que par le passé. L'insurgé, de son « côté, fait honneur à la valeur française, et les gardes natio- « naux ont trouvé, pour tirer sur leurs concitoyens, un cou- « rage et une énergie qu'ils n'avaient pas contre les Prus-
(1) Fr. Dame. Ouvrage cité.
(2) Lettre inédite. — On sait que M. Charles Ferry a été, en outre, préfet de la Haute-Garonne et commissaire extraordinaire en Corse.
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a siens. Ils n'en sont pas plus capables pour cela de faire la il trouée.
a Nous avons fait de notre côté, à Neuilly et à Gourbevoie, « des pertes cruelles, deux fjénéraux avant-bier (1), et s'il u fallait prendre Paris barricade par barricade, je ne sais o quand cela finirait. Mais il faut bien compter que les tt échecs sanglants des dernières journées démoralisent les u assiégés; que la dictature de Delescluze, aujourd'hui à peu tt près seul à la Commune, Ranc ayant donné sa démission, les « arrestations, les perquisitions, la levée en masse des jeunes « gens de dix-sept ans font le vide autour de l'insurrection.
« Delescluze est homme à se noyer dans le sang, pour îa o gloire, et comme tous les prêtres de Paris sontdétenus à la u Conciergerie, on peut s'attendre pour la fin à quelque rééa dition des horreurs de Septembre : la tradition le veut « ainsi. Nous revenons à grandes guides à la sauvagerie pria mitive, et nous déraisonnions à plein collier quand nous « disions, naguère, que la douceur croissante des mœurs tt rendait impossible le retour des fureurs de 93.
a Tout revient et tout recommence. Paris a les yeux fixés a sur sa sanglante légende et ce serait un grand hasard qu'il « ne la poussât pas jusqu'au bout. On a tant prêché que ces « horreurs avaient sauvé la France (2), que cela est devenu « la foi de la foule, et qu'à moins d'un miracle la foule « poussera à fond le sophisme que tant de grands esprits, « d'écrivains éminents ont fait couler dans ses veines comme « un poison subtil.
« Kn somme, nous avons vaincu dès à présent : la chose « est claire. Mais nous n'apercevons pas encore quelle a forme, quelle tournure prendra la victoire, si l'on nous a livrera les portes ou s'il faudra les prendre, si l'on entrera « par les Champs-Elysées ou par la Seine, et s'il faudra, « comme à Marseille,- reprendre THùtel de Ville avec la
(1) Les grnéraux Bctson et Péchot, tuét le 7 avril à l'attaque de Neuilly par la division .Montandon 'brig.idcs Rcsson et de Galliffet). [ij Voir ci-dettu», p. 10, la polémique avec Peyrat.
« hache d'abordage. Ce qui arrivera, l'Exécutif (l) peut seul « le savoir.
« L'Exécutif est plus que jamais l'homme tout puissant et « l'homme nécessaire.
« Hier, sur un mot de lui, la Chambre, qui avait voté « l'élection des maires, est revenue sur sa décision ; la gauche ^ H s'est abstenue presque tout entière, et Langlois a dit à « M. Thiers qu'il était l'homme indispensable, à la Chambre « qu'elle était la plus libérale qu'on eût vue depuis 89. Ce « dernier paradoxe est fort piquant, mais pas tout à fait « absurde : l'Assemblée est foncièrement municipale, libé- « raie, et jeune. Elle dépasse infiniment sous ce rapport le a gouvernement, c^est-à-dire l'Exécutif (le reste comptant a^pour zéro).
« L'Exécutif sauvegarde en ce moment ce qui nous reste « de république, et la barrière est si fragile que c'est un » devoir de la conserver comme la prunelle de ses yeux. « Mais il est permis de dire que le gouvernement de la « France n'a jamais été plus éloigné de toute réforme, si a mince qu'elle soit, de toute innovation, de toute hardiesse.
« Nous sommes dans les vieilleries jusque par-dessus la « tête; Picard a échoué dans la pensée anarchique de la a destruction des sous-préfectures; les juridictions adminis- « tratives sont sauvées ; c'est le cas de dire, avec Weiss, « autrefois, que « nous aggravons les abus » .
« A propos de Picard, c'est un ministre qui ne tient qu'à « un fil! La Chambre ne peut le souffrir, et il la redoute au a point d'avoir perdu partie de son talent.
« Je ne ferai quoi que ce soit pour couper ce fil si ténu, u car tout se disloquerait à l'instant. Quels scélérats que ces « jacobins de Paris, et comme je suis fier d'avoir eu tou- « jours le privilège de leur haine intense!
« Adieu, aime-moi, et continue à agir comme si tu servais « le gouvernement le plus valide de la terre... »
(1) M. Thiers. Plus loin, c'est M. Thiers qu'on appelle « le Prince" .