CHAPITRE VI
sous LA PRÉSIDENCE DE THIERS. — A ATHÈNES
Aux élections du 8 février, Jules Ferry avait été nommé député des Vosges, avec 33 439 voix. La représentation du département était issue de deux listes en présence; elle comprenait trois conservateurs, Buffet, Aubry, de Ravinel, et ( inq républicains, Jules Ferry, Claude, Gontaut, Georges, Steinheil.
Thiers avait conservé pour Jules Ferry une grande estime et même de l'affection. Il lui maintint le titre de délégué à la .Seine et lui donna droit de séance au conseil des ministres. Gomme on le verra plus loin, ce ne fut pas sans que la droite de l'Assemblée en murmurât.
Le 24 mai 1871, ce fut Thiers qui se chargea de venger de certaines attaques l'ancien maire de Paris. Empruntons ces quelques lignes au compte rendu de la séance :
«» M. Thikrs, chef du pouvoir exécutif. — Un membre du i. gouvernement de la Défense nationale, M. Jules Ferry, • avait administré la ville de Paris avec beaucoup d'intelli- «. gence et un grand courage... {Légères rumeurs sur quel- « ques bancs). J'ch ai été témoin depuis deux mois.
tt M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères. — Et u nous aussi.
u M. JoLES Simon, ministre de tinstruction publique et des " cultes. — Pour moi, je puis dire qu'il m'a sauvé la vie... »
Expliquant ensuite pourquoi il avait maintenu Jules Ferry au poste que celui-ci occupait auparavant, M. Thiers ajoutait : ft J'ai offert la préfecture de la Seine aux hommes les plus
« honorables de notre temps... Je comprends qu'ils n'aient « pas accepté... M. Ferry, par pur dévouement... a bien « voulu continuer une administration très pénible et qu'il a connaissait parfaitement. Je l'en ai remercié... Je déclare « qu'il n'y a pas parmi vous un homme plus ferme et plus « résolu que lui contre le désordre que nous avons à « réprimer. »
Le 21 mai 1871, à trois heures de l'après-midi, l'armée de la France, grâce au piqueur Ducatel, qui l'y introduisit par la porte de Saint-Gloud, avait fait sa rentrée dans Paris. Alors ' avait commencé la « bataille des sept jours », ou la « semaine sanglante » . Jules Ferry accompagna le premier bataillon de chasseurs qui, le 22 au matin, pénétra jusqu'aux Affaires étrangères. 11 pensait reprendre possession de l'Hôtel de Ville ou de ce qui en resterait; l'étendue du désastre dépassa toute ses craintes.
Un de ses amis d'alors nous a conservé l'impression que ressentit Jules Ferry à la vue des traces odieuses laissées par la guerre civile : « Quand nous cheminions le long des quais, au milieu des cadavres des fusillés, son âme se révoltait, et je l'entends encore dire à chaque pas : « Quel malheur de « n'avoir pu venir plus tôt ! » Le même témoin ajoute que Jules Ferry s'était tout d'abord rendu au quai d'Orsay, où se trouvait le maréchal de Mac-Mahon ; et, dit-il : « J'affirme ici que si plus de sang n'a pas été versé, c'est à Jules Ferry qu'on le doit... 11 n'est peut-être pas une page de l'histoire de la vie de Jules Ferry qui n'ait été marquée par un acte d'héroïsme (1). »
Thiers, qui avait maintenu Jules Ferry à la délégation de la Seine, qui lui avait donné séance au conseil des ministres, qui l'avait courageusement défendu à la tribune, lui décerna, par décret du 26 mai, le titre de préfet de la Seine.
Jules Ferry eut à soutenir, en même temps, la charge énorme qui consistait à remettre un peu d'ordre dans Paris et
(1) A>'To:^i>' Proust, Mémoires du temps présent, dans le Figaro du 29 juin 1895.
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attaques dont il était poursuivi par la droite du parlement et par la presse monarchiste. C'est sous le poids de tant de soucis et d'émotions qu'il écrivait à M. Charles Ferry une lettre qui en dit plus long sur la situation d'alors que les plus amples récits (1) :
« Versailles, le 2 juin 1871.
u Quel enfer ! Je m'en échappe pour la première fois, tt depuis dix jours, pour prendre les ordres du Prince. Je a croyais trouver au logis quelque lettre de toi. Rien! as-tu tt aussi ta fournaise ? Mais, non : le Maçonnais, vert de « vignes naissantes, sourit au ciel et à son préfet.
u Mon domaine à moi, celui que tous m'envient, que personne n'ose prendre, c'est celui de l'incendie et de la mort. « Il m'était réservé d'être acteur et spectateur de drames « plus horribles que ceux du siège, d'angoisses plus poi- « gnantes que celles de l'affreuse semaine où nous capitutt lames, et de voir luire un jour où toutes nos misères « passées, toutes nos douleurs, tous nos calvaires me semtt Lieraient, à côté du présent, le royaume des cieux et le « paradis des anges.
« Place-toi par la pensée, aux rayons du soleil levant, en
face de l'Hôtel de Ville flambant et fumant ; sa façade
éventrée, découronnée, déchiquetée, découpant sur la
fumée noire et la flamme pétrolée le reste de ses pignons
tt et le peu qui survit de ses statues : une barricade se dresse
• entre les deux annexes, pétillant l'une et l'autre comme
« deux fagots d'épines ; nos soldats la tiennent tandis qu'en
face, au pont Louis-Philippe, le hideux drapeau rouge
déploie son haillon sanglant, sur une barricade qui tire
encore sur nous.
« Derrière nous le Théâtre Lyrique brûle, le Palais de Justice brûle, la Préfecture de police n'est plus qu'un mon- « ceau noir et fumant. Devant, on se bat, on tiraille des
1} Cette lettre, aiiui que toutes celiet adressées à M. Charles Ferry, jui vont suivre, est inédite.
« fenêtres, on bombarde des Buttes-Ghaumont. J'ai la tête^ « dans le feu, les pieds dans le sang ; mes yeux, brûlés par. « l'incendie, se reposent sur les horreurs des fusillades.
« Pendant ce temps l'Assemblée s'indigne que le Quatre-l « Septembre se fasse pompier, et s'informe si je le resterai u longtemps. Tout brûle! Qu'importe? Est-ce qu'il va rester j « préfet? Mais tout brûle, mais personne ne veut faire la « chaîne ! Qu'importe? Est-ce qu'il va rester préfet?
a Depuis ce temps je suis plongé dans ce problème : sans] « asile, sans archives, sans argent, refaire une administra-l « tion qui vaut trois ministères, nourrir un peuple qui meurt « de faim ; apaiser, en empêchant de brusquer les choses,! y une population qui s'inquiète du lendemain politique* « qu'on lui prépare; maintenir, par ma présence, ces braves a maires de la République, mes compagnons d'ingratitude, « que la majorité vilipende et sans lesquels rien ne pourrail a se faire ; supporter les rebuffades de l'autorité militaire ;! a diriger, proh pudor ! la police de la presse et des théâtres,] w avec ce programme : « Paris au pain sec ! »
« Étrange destinée ! je la subis pour M. Thiers, qui m'a si a noblement défendu; pour les maires, que seul je puis rem- « placer, épurer sans encombre. A l'horizon prochain je vois] « la délivrance. Ce sera peut-être demain. Picard est démis- H sionnaire, superbe à sa dernière heure. La droite demande' « le retour de la Maison de France. Chaque jour le Mino- « taure-Assemblée dévore un morceau du Quatre-Septembre. a Simon est démissionnaire, Favre est démissionnaire, le a préfet de police est démissionnaire, et moi aussi (1), et ill « n'y a pas de police, et tout le monde attend l'arme au « pied. M. Thiers vient de me dire qu'il va dénouer la crise. « Il faut qu'on se compte enfin ! L'x4.ssemblée est endiablée. « Ducrot l'agite, et personne ne la mène. Ici, une maison' « de fous, là-bas un bagne. Ma foi! le bagne vaut mieux, et a j'y vais attendre la fin de cette comédie qui nous mène
(1) La démission de Jules Ferry ne fut acceptée et ne parut au Journal officiel que quatre jours après, le 6 juin.
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s tout droit à la guerre civile, en faisant mon métier de >. garde-chiourme. "
Les attaques dont se plaignait Jules Ferry faisaient prévoi qu'il ne resterait pas longtemps à la préfecture de la Seine. En effet, huit jours après sa nomination, il donnait sa démision, qui fut acceptée à regret :
« Versailles, 6 juin 1871.
Au même.
u Enfin! Le 6 juin 1871 est un beau jour; il ferme ce cycle
A de neuf mois, commencé le 4 septembre 1870 : neuf mois
de pouvoir, neuf mois d'angoisses, neuf mois d'outrages et
a de calomnies, neuf mois de responsabilité et de calvaire.
« h' Officiel contient enfin la nomination de Léon Say à la
'^ préfecture de la Seine, à la suite de Tarrété qui remplace
Picard par Lambrechl, Lambrecht par Victor Lefranc,
Le Flô par Gissey.
« Étrange destinée que celle de Picard ! Cette Assemblée
<' n'était-elle pas faite à son image? C'était l'Union libérale
dans toute son incohérence; lÉlecteur //7>re l'avait conçue,
portée, choyée, couvée ; il l'eût triée qu'il ne l'eût pas
faite autre. Il avait tout pour la conduire, la rassurer, la
charmer, et c'est lui qu'en dépit de toutes les concessions
elle dévore le premier; c'est lui qu'on jette le premier au
Moloch de réaction qui demande, à l'heure qu'il est, avec
' bave et fureur, hurlements et grincements, ivre de ran-
« cune et de haine, un morceau du Quatre-Septembre à
« déjeuner tous les matins.
« Il a succombé, mais il est bien tombé, redevenu lui- « même dans son dernier discours, et fier, et courageux, et « mordant, comme aux plus beaux jours, comme un homme « qui n'a plus rien à perdre et qui n'expose rien (ce qui fait la force des hommes d'opposition). C'est pour cela sans " doute que la droite l'a pris en exécration, au point de
» présenter un projet de loi sur la façon de nommer les gou- « verneurs de la Banque de France.
a Les autres restent : Jules Favre malgré lui, Jules Simon « avec persistance et diplomatie profonde. L'Exécutif le « goûte infiniment, les ultramontains n'ont pas à se plaindre « de lui, les gallicans et l'Université le vilipendent. Je con- ^ « temple avec admiration ces miracles d'équilibre. Victor « Lefranc était annoncé à l'intérieur. Lambrecht ne le vaut « pas, mais cela signifie que M. Tbiers veut être maître de « l'intérieur, comme il est le préfet de Paris, car le bon « Léon Say, entre Alphand, que M. Thiers a grandi outre « mesure en le faisant directeur des travaux de Paris, et te. l'Exécutif, qui entend voir par lui-même toutes les affaires « de l'ex-capitale, n'aura plus de la dictature d'Haussmann, « et de ce qu'on appelait MA dictature, qu'une ombre pleine a de fraîcheur, de responsabilités méritées par d'autres, eti a de persécutions de journaux qui ne l'épargneront pas plus « que ses prédécesseurs.
u La situation générale n'est pas bonne, les légitimistes « de l'Assemblée sont endiablés, la presse versaillaise est un « poison, Taudace des monarchistes n'a d'égal que leurs illua sions. Croire à une restauration bourbonnienne parce que a l'on a été nommé pour faire la paix, arborer le manifeste a de Ghambord au bout d'une gaule sans se douter que c'est a un épouvantail, et non un drapeau... Maintenant qu'ils a sont sauvés, ils se livrent à toute leur rage, la tâche étant, a comme dit M. Thiers, à la hauteur de leur capacité et de a leur courage (I). Les habiles qui sont au milieu d'eux a rêvent un coup de majorité qui leur livrerait le pouvoir a sous un Monk quelconque, Ghangarnier ou Ducrot, et « poussent aux résolutions extrêmes, sentant bien que tout « le temps qui s'écoule nous profite, et qu'une autre Ghambre a ne pourra produire que Bonapartisme ou Bépublique. a M. Thiers reste pourtant le maître de la Ghambre, mais
(1) G'e&t en ces termes que M. Thiers apostrophait la droite dans son discours du 11 mai 1871.
« d'une Chambre qui devient rétive et qui finira par être i» ingouvernable. 11 recule devant la proposition des deux . ans de pouvoir, par crainte d'un échec, qui ne se produirait pas s'il jouait le tout pour le tout, peut-être aussi parce qu'il se croit plus fort sous le régime de l'amendement . Grév^', qui lui permet de 'mettre deux fois par séance le marché en mains à l'Assemblée, qu'avec la République constitutionnelle et parlementaire, qui peut toucher aux ministres sans toucher au président... »
A FAssemblée nationale, Jules Ferry vota contre l'abroation des lois d'exil, contre la pétition des évéques deman- !ant le rétablissement du pouvoir temporel, pour le retour I Paris, etc.
Thiers conservait à son égard les mêmes sentiments d'estime et d'amitié. Un moment il fut question de Jules Ferry jour la légation de Washington. Le 12 mai 1872, on le nomma au poste de ministre plénipotentiaire à Athènes. 11 y déploya les mêmes qualités d'observation, de méthode et de fermeté qui, plus tard, l'ont caractérisé comme ministre des affaires étrangères.
A la vérité, son observation, quand elle porte sur les gens du milieu où il est appelé à vivre, est un peu âpre, sans cesser d'être précise, pénétrante et juste.
Les Hellènes d'aujourd'hui, après tant de progrès accomplis par eux, peuvent en convenir. La Grèce que Jules Ferry ut sous les yeux ne parait pas, au premier abord, différer oaucoup de la Grèce d'Edmond About. La lettre qui suit, I dressée à son frère, alors préfet de la Haute-Garonne, traduit assez vivement ces premières impressions :
« Athènes, 25 juin 1872.
« Non, carissimo, la France n'est point si bas que
« nous l'entendons dire. Si l'on ne devait éviter les vieux cli- « chés d'avant le 4 septembre, il serait exact de dire qu'elle • fait, depuis un an, Tétonnement du monde. Quant aux
« peuples, et particulièrement aux peuples méridionaux et « orientaux, dont l'esprit, toujours en éveil, se tourne inces- « samment vers TOccident, la lutte follement héroïque qui a « suivi le 4 septembre a puissamment frappé leur imagina- « tion romanesque. Les hommes d'Etat, d'autre part, ont « pour M. Thiers une admiration qui dépasse la nôtre. Il n'y « a que deux hommes en scène, Bismarck et lui, et il est, « lui, le sympathique, « le favori » .
« J'en étais là de ma lettre quand on est venu, fort inopi- « nément, m'annoncer que le Roi arrivait tout exprès pour « moi de la maison d'été qu'il s'est choisie, dans la montagne, « à cinq lieues d'Athènes.
« Vite, il a fallu écrire un petit discours, le communiquer, « endosser l'habit brodé... Le Roi est une manière de cadet « allemand tout jeune, tout imberbe, et qui a été aimable et « bon enfant (1). Il a épousé une gentille Russe, rose et « blonde, et qui lui donne un enfant tous les ans. Ils ne sont « pas riches, détestent le soleil autant que l'étiquette et ne
« se croient pas destinés à durer Le gouvernement actuel
« est un vieux palicare, Bulgaris, qui s'habille, lui seul à « Athènes, comme les Grecs des portraits du Titien; il a la « tournure, la courtoisie, le costume d'un pacha. En Grèce, « où tous les politiciens parlent français, je ne communique « avec ce rustique que par un interprète. Mais le rustique « est très fin, et manie la candidature officielle comme pas « un. Ici, d'ailleurs, on est en république, avec tous les « défauts de la situation, ajoutés à ceux de la race, qui ne « sont ni plus ni moins que les défauts de la vieille Athènes.
« Je crois m'étre mis au mieux avec le vieux Bulgaris. Au « fond, il vise à quelque présidence, quand les Grecs en « auront assez d'un roi qui ne fait rien, succédant à un roi
(1) Après le détrônement du roi Othon de Bavière, en octobre 1862, le prince Georges de Danemark avait été élu roi des Hellènes, à 1 âge de 17 ans, le 30 mars 1863. Il épousa, le 27 octobre 1867, la grande-duchesse Olga Gonstantinovna, alors âgée de seize ans. En 1871, elle en avait vingt, et lui vingt-quatre.
qui faisait trop. L'intérêt qu*il porte, ainsi que tous les politiciens, à nos affaires est doublé visiblement d'une arrière-pensée d'imitation prochaine. Tu vois que le milieu est propice à un envoyé de ma sorte. »
« Athènes, 11 juillet 1872.
Au même.
« Athènes est bien plus petite, bien plus « province »
que Toulouse. Au point de vue de ce qu'on est convenu d'appeler les ressources, c'est un chef-lieu d'arrondissement. L'Europe n'importe ici que sa camelote; les magasins, qui visent tous aux façons occidentales, feraient rougir un chef-lieu de canton. Pour tout amusement, pour tout « spectacle, pour tout ballet et tout opéra, pour seul et unique lieu de plaisir, pour tenir la place de Sophocle, « d'Euripide, d'Aristophane, Athènes a deux cafés chantants. tt Sous le feuillage des chénes-lièges et des poivriers, entre a deux cloisons de papier peint, trois fillettes raclent du violon; un baryton éraillé beugle quelque chose qui doit être de l'italien; on passe de la bière chaude sur des tables de cabaret.
« C'est au bord de Tllissus que se passent ces choses ; l'Ilis-
sus où Socrate et Platon baignaient leurs pieds divins tout
• en devisant des choses de l'ame; l'Ilissus, un pauvre petit
« fleuve ruiné, qui traine sur des galets brûlés par le soleil
« les restes languissants de sa renommée. C'est à quelques
cents mètres plus haut que les Grecs de l'ancien temps
s'assemblaient, pour voir jouer les Perses, sur les chaises de
marbre du théâtre de Bacchus, avec la mer bleue et Sala-
« mine rose pour toile de fond. A deux pas, douze colonnes,
restées debout du temple de Jupiter Olympien, daignent
'■■ abriter sous leur majesté incomparable et dévastée le
« commerce d'une débitante de limons en plein vent.
« Il en est ainsi de toutes choses : lu plus départementale vulgarité s accote aux grands ossements de l'ancien monde,
u du monde qui a été et qui ne sera plus ; du monde de la
« beauté, de la justesse, de l'harmonie. Athènes fait de son
« mieux ; mais fît-elle cent fois mieux encore, que veux-
« tu que devienne ce morceau d'Europe moderne entre ces
a deux grandes choses qui l'écrasent de leur masse : l'Orient,
« qui n'a pas d'âge, et l'Antiquité, qui ne peut périr? »
Gomme ministre de France à Athènes, Jules Ferry eut à négocier la fastidieuse affaire des mines d'argent, ou plutôt des scories argentifères, du Laurium, dans laquelle était] intéressée une compagnie française.
^' « Athènes, 2 août 1872.
Au même.
« La situation pour laquelle je suis ici est de plus en
« plus tendue, les fers sont au feu, et je ne puis, malgré l'inté- « rét que j'ai à aller au conseil général des Vosges, laisser les « choses en suspens. Tu sais peut-être que le différend, juste qu'ici inextricable, que nous avons avec la Grèce porte sur « une compagnie minière que les Grecs ont, en vertu du droit « des ancêtres et comme héritiers de Nicias, expropriée assez « brutalement. L'affaire était arrangée, il y a quinze jours : tt nous avions mis la main sur un ministère sensé ; on allait « payer la compagnie, pour se mettre en sa place, et tout « éteindre de la sorte. Mais comme le ministère avait deux « mois de date, et qu'il avait, par des pratiques un peu plus « raides que celles de l'Empire, falsifié les élections pour se « faire une majorité docile, la majorité s'est cabrée. Le jeune a roi, qui tient les rênes et qui, je crois, prend plaisir à chan- « ger de visages ministériels plusieurs fois l'an, a appelé le ft chef de la minorité, le Gambetta de l'endroit.
« Il faut tout reprendre avec M. Déligeorgis, qui est un « homme charmant, un quasi-républicain, mais qui a con- « quis la popularité à taper sur nos nationaux. Nous sommes u. à deux doigts de la rupture diplomatique. La politique et
« les affaires sont ici beaucoup plus difficiles qu'avec les « grands Etats. On croit tenir la solution, on ne tient qu'un 0 ministère, qui vous échappe au moment le plus doux. Oh! le gouvernement constitutionnel, le roi qui règne et ne gouverne pas ! c'est en Grèce qu'il faut voir cela 1 Tout le monde passe au pouvoir : c'est l'idéal ! Mais comme personne n'y reste, il n'y a pas plus de pouvoir que sur la main. En somme, c'est une mauvaise affaire que l'on m'a mise sur les bras, et j'aurai du bonheur si je la termine sans tapage.
« C'est, du reste, la besogne la plus amusante que l'on puisse faire, et il n'est point du tout pénible, ni amer, quoi que M. de Meaux en ait dit, de représenter la France à l'étranger. »
« Athènes, 23 octobre 1872.
Au même.
Le Laurium est plus obscur et plus embourbé que
jamais. De toutes les études auxquelles on s'est livré, et de « toutes les promesses que l'on m'avait faites il n'est sorti « qu'une solution inacceptable, et un gros mémoire plein de a subtilités. Dans les trois jours, j'ai riposté par un memo- « randum très vif, que le ministre d'Italie a signé avec moi « et qui a jeté le cabinet dans les affres de Tagonie. Cette « rapidité de riposte les a confondus : ils croyaient que je • demanderais des instructions à mon gouvernement et que « l'on consulterait les jurisconsultes de la couronne. Voyant « cela, ils paraissent revenir à résipiscence, mais ils sont « si insaisissables que je ne puis me flatter de les tenir... v
M Athènes, 2 janvier 1873.
Au même.
« L'affaire du Laurium se complique, tourne à
« raigrc. Il en est ainsi de toutes les affaires qu'on laisse
pourrir sur pied. Les grandes puissances, Russie et Autriche, ont fait auprès du ministère grec les instances les plus pressantes, les recommandations les plus formelles. Celui-ci est aveugle et sourd. Il refuse de transiger, il ne veut pas d'arbitrage. L'Europe et moi nous y perdons notre grec. Je suis convaincu que le roi céderait devant un ultimatum ; mais pour l'obtenir de M. Thiers, c'est tout un monde. Si nous restons sous le coup des refus impertinents qu'on nous oppose, la situation des Français, de la Compagnie Roux, sera intolérable. En tuant du coup le ministère actuel, un bon ultimatum sauverait ce pauvre pays, si intéressant, si cher à nos fibres françaises, si important pour la diffusion de nos idées en Orient, mais si mal mené que c'est une pitié ! Quatre partis, bientôt cinq (car ici les partis se reproduisent, comme les plantes, par bouture) s'arrachent le pouvoir, c'est-à-dire les maigres places dont se compose le maigre budget des Grecs. Ils n'ont d'ailleurs entre eux aucune distinction de système, d'opinions, de théories ni de tendances; ce sont des coteries que l'intérêt individuel seul anime. Le roi leur livre tour à tour les élections et la candidature officielle, qui fleurit ici en pleine terre. Il ne se forme pas de majorité véritable, et depuis quatre ans voici la quatrième dissolution prononcée !
« Si je me gausse des politiciens grecs, ne crois pas que je me gausse de Thellénisme : l'hellénisme est une force morale immense dans l'Orient, et qui serait irrésistible si elle savait, là où elle est libre, se cristalliser en un bon gouvernement, régulier, honnête, ouvert à tous les progrès, à tous les capitaux qui s'offrent à l'envi pour féconder des richesses naturelles, agricoles et minérales des plus abondantes. Mais la gent avocassière et démagogique qui mène ici les choses n'entend à rien. On rêve de Constantinople, et l'on ne sait pas entretenir dix kilomètres de chaussée d'Athènes au Pirée. La Grèce est en proie aux orateurs d'estaminet, fléaux de toute démocratie, qui pérorent,
tt déraisonnent et politiquaillent, absolument comme si la a Grèce était l'axe du monde. Pas de paysans, ou des « paysans qui ne comptent encore pour rien ; des bourgeois . qui ne veulent se mêler de rien; un peuple et un gouver- . nement de déclassés, tous lettrés, tous juristes, tous sophistes, et qui donneraient quelque chose peut-être, s'ils avaient des esclaves comme leurs ancêtres. »
Pourtant l'interminable affaire finitpar se terminer, àPhoaleur de la France et conformément aux intérêts de nos nationaux. Le ministre des affaires étrangères de France, M. de Rémusat, remercia Jules Ferry d'avoir rendu possible le succès, « par l'attention vigilante avec laquelle vous avez suivi les phases d'une négociation très compliquée ; par le relief que vous avez donné, auprès des ministres du roi, à l'argumentation sur laquelle s'appuyait le droit de la Compagnie ».
Jules Ferry a d'autres dédommagements. Il jouit, en artiste, du beau climat de la Grèce, de son admirable lumière, de ses chefs-d'œuvre incomparables. Il redevient « parfaitement j)aïenet voit tous les dieux flotter dans l'air» . A un de ses collègues de l'Assemblée, il écrit : « J'ai retrouvé ici, sous la plus pure lumière qu'il soit donné à l'homme de contempler, au milieu des restes sacrés d'un art dont l'humanité n'atteindra jamais l'idéale pureté, la sérénité de mon cœur et de mon pigement (I). »
Ses lettres à M. Charles Ferry sont pleines de ces effusions :
« Athènes, 23 octobre 1872.
' . ... J'ai retrouvé la Grèce plus élégante et plus transparente que jamais. Je me baigne dans la tiède atmosphère « de ce second printemps qui tient lieu ici d'hiver. Après ^ quelques jours de pluies diluviennes, la terre se sèche au « soleil, toute parée de verdure nouvelle et de fleurs de
(1) Aa docteur Edouard Ordinaire, député du Doubs, 12 octobre 1872. Cité par Paui. Kobiqukt, Ditcours et Opinions, t. II, p. 4-5.
« toutes couleurs. Les flancs dénudés de l'Hymette se sont « couverts d'une grande bruyère rose, proche parente de « celle de nos montagnes. Les orges nouvelles font une (( pelouse du sol poudreux de l'aride Attique. Le soleil est « trop chaud, le ciel trop bleu. La nuit, c'est une folie M d'étoiles.
« Les antiquités me restent : je courtise les Victoires
« de l'Acropole, une surtout qui n'a pas de tète et qui rat- « tache sa sandale; je mange pierre à pierre le Parthénon. « Pas de tableaux, c'est vrai ; mais la sculpture, à ce degré « de pénétration et de vie où l'école de Phidias Ta poussée, « dépasse la peinture incontestablement. Elle seule, d'ail- <i leurs, est possible sous ce ciel élyséen. Baigné, imprégné, « transformé par l'immense lumière, le marbre règne en « maître absolu. La palette est la consolation du gris Occi- « dent ; on vous la laisse, poverini. «
De son court passage dans la carrière diplomatique, Jules Ferry apporta cette conviction — souvent exprimée dans sa correspondance — que « la France n'est point si bas que nous l'entendons dire " et que les peuples, particulièrement <îeux du Midi et ceux de l'Orient, ont conçu, de «la lutte follement héroïque » qui suivit le 4 septembre, de nouveaux motifs d'estime, d'admiration et de respect pour la France : « L'opinion européenne est plus juste pour la France que nousmêmes... La République, la République régulière et sans impatience nous a rendu ce que nous n'avions plus : l'estime <ie l'Europe... On ne sait pas... combien la sagesse nous sert au dehors. Restons sages, car si nous avons pu, en d'autres temps, faire de la politique d'isolement, nous ne pourrons désormais, pour refaire la patrie, nous passer de l'opinion du monde (1). "
Durant son courtséjour à Rome, tandis qu'il se dirigeait vers la Grèce, il avait déjà trouvé chez tous les hommes politiques, sans distinction de droite et de gau(^>he, « des sympathies pour
(1) Lettre à Edouard Ordinaire, député du Doubs. Athènes, 12 oct. 1872.
la France qui ne ressemblent guère aux tableaux de nos ultramontains » . Il était persuadé qu'entre TAllemagne et l'Italie il ne pouvait exister qu'une « connexité passagère d'intérêts » et qu'il suffirait, pour nous ramener les Italiens, de déclarer avec la netteté la plus entière, que la France avait
passé l'éponge sur la question du pouvoir temporel (I) » .
En Grèce comme en Italie, un double sentiment domine le parti national (et dans ces deux pays tout le monde est national) : « la haine de l'Empire, qui a tout gâté, et l'aver-
on pour Tultramontanisme, représenté par la majorité de
Assemblée nationale » . Pour rompre la glace, il suffirait <|ue la France fût représentée par des républicains (2). Mais combien ridicule, criminelle, apparaît, considérée du
'hors, l'attitude des a énergumènes versaillais ?» ! Elle donne
impression d'un « Gharenton déchaîné ». Et qui les juge <*iasi ? Ce sont tous les diplomates, russes, allemands, autrichiens ; c'est toute l'Europe, même conservatrice, qui est
•nétrée du danger que le parti légitimiste et clérical fait courir au monde; c'est toute l'Europe libérale, qui voit dans le rétablissement dune monarchie en France la certitude de la guerre à brève échéance. Jamais Mgr Dupanloup, et le « parti des ducs », et M. de Franclieu, et le duc de Gramont, et M. de Lorgcril nont passé par les sévérités d'une f>1ume aussi acérée. Jules Ferry ne faisait qu'exprimer vigou-
usement la révolte du sentiment national contre les intrigues
-s partis (3).
'1) Lettre ii M. Charles Ferry, Athènes, 25 juin 1872, Voir le reste à appendice du présent volume {Lettres inédites^ p. 541). i] Lettre (inédite^ à Jules llerljetle, Athènes, 4 juillet 1872, p. 542. ^3) A Joies Herbette, Athènes. 9 janvier 1873, p. 543.