CHAPITRE VII
sous LA PRESIDENCE DU MARECHAL
Le 24 mai 1873, le gouvernement de Thiers succombaif sous la coalition des partis monarchistes et du parti clérical Jules Ferry donna aussitôt sa démission de ministre à Athènes et revint occuper son siège à l'Assemblée. Contre le « gou* vernement de combat » , qui prétendait « faire marcher laj France " , il retrouva toute son ardeur de combattant. L'interpellation d'Etienne Lamy, le 4 décembre, sur l'opportui nité de mettre fin à l'état de siège, la réponse évasive du du< de Broglie subordonnant cette mesure au vote d'une loij rigoureuse sur la presse, amenèrent Jules Ferry à la tribune. Son discours, haché par les violentes interruptions de la ma-l jorité, mit à nu le sophisme du duc de Broglie et la défail-l lance des « ci-devant libéraux » . Il démasqua « ces homnieî d'État qui passent quinze ans dans l'opposition à demandei la liberté et qui, une fois qu'ils sont au pouvoir, ne connaissent plus, n'admirent plus que la force... C'est cela qu'on aJ appelé la comédie de quinze ans, et je ne sais de quel nom] l'histoire appellera vos palinodies libérales... Le premier] acte de M. le vice-président du conseil, le lendemain du jour où il est monté au pouvoir, a été de calomnier la France] devant l'Europe... La France est calme, et la violence n'est] qu'en vous. » Il montrait son pays natal, le département desj Vosges, qui, après avoir salué avec une joie patriotique lel départ des troupes allemandes, subissait tout à coup la désil-j lusion la plus cruelle : « après avoir subi pendant trois ans l'état de siège prussien, il avait à subir l'état de siège] français ! »
sous LA PRESIDENCE DU MARECHAL 81
Naturellement, l'ordre du jour qu'il proposa fut repoussé par 386 voix contre iîGO
Le 8 juin, à propos de la loi municipale, il remontait à la
tribune; il s'y retrouvait encore le lendemain, puis tous les
leux ou trois jours, pendant les mois de juin et juillet,
efforçant, à coups d'amendements énergiquement soutenus,
d élargir le terrain concédé aux libertés communales.
Le 28 juillet, il combattait l'ajournement projeté de la réunion des conseils généraux.
Quand vint en discussion la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, loi conçue de telle façon que la liberté ne pouvait guère profiter qu'à de puissantes associations, et qui retirait aux facultés de l'État le droit exclusif de conférer les grades, Jules Ferry prononça un long discours, très étudié, très documenté, très riche d'informations. Il y passait en revue les universités des deux mondes, avec le mode de collation des grades particuliers à chaque pays. Il revendiqua, hautement pour l'Université de France le droit exclusif de la} collation, droit d'État, droit régalien. Il critiquait âprement le système proposé des jurys mixtes. Enfin, il réclamait une plus large conception de la liberté d'enseignement. Nous retrouverons sa thèse et ses arguments lorsqu'il proposera la loi abrogeant celle qu'allait voter l'Assemblée nationale.
La Constitution du 25 février 1875 et les lois organiques {ni en sont inséparables ayant été votées, l'Assemblée nation.'ile consentit à se dissoudre. Elle fit place à un Sénat et à ne Chambre des députés. La transmission des pouvoirs opéra le 8 mars 1870. Si les républicains n'avaient pas la Majorité au Sénat, ils l'obtinrent à la Chambre par les élections de février et de mars. Le maréchal-président s'inclina '••vant ce résultat et forma un ministère constitutionnel, pré- Didé par Dufaure (9 mars 187()).
Celui-ci épura les administrations dans un sens libéral. I.e ministre de l*intérieur, Ricard, invita les préfets maintenus en fonctions à ne pas oublier qu'ils étaient dans leurs départements « les représentants de la République » . Jules
Ferry, dans ses correspondances adressées au journal lai Gironde^ s'empressa de donner la bienvenue au nouveau* cabinet et à prendre acte de ses bonnes intentions.
Le 12 décembre, succédait à ce cabinet un ministère Jules] Simon. Son programme était, suivant Texpression de son chef, « profondément conservateur et profondément républicain ». Il eut, d'une part, à se défendre contre les impatiences de son parti; d'autre part, à lutter contre une agita-l tion et un pétitionnement suscités par des évéques : ceux] de Nevers et de Nimes, dans leurs mandements, réclamèrentj le rétablissement du pouvoir temporel. Le 4 mai, après un discours de Gambetta, caractérisé par la célèbre formule » Le cléricalisme, voilà l'ennemi » , la Chambre, par 321 voi: "contre 161, vota un ordre du jour ainsi conçu : « Considérant! que les manifestations ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure et extérieure di pays, constituent une violation flagrante des droits de TEtat, invite le gouvernement, pour réprimer cette agitation, à user! des moyens légaux dont il dispose... » Ce fut l'origine di conflit entre la Chambre et TÉlysée; cet Elysée qui, au témoignage d'un républicain très modéré, était à l'égard de la République « comme un camp ennemi (1) ». Mac-Mahon choisit] cependant un autre prétexte. Dans sa lettre adressée, lej 16 mai 1877, à Jules Simon, il incrimina l'attitude du minis-j tère, qui n'aurait pas combattu assez énergiquement une proposition abrogeant la loi de 1875 sur la presse. Cette lettn provoqua la démission du ministère. 11 fut remplacé par un] cabinet que présidait le duc de Broglie et dont les membres! les plus importants étaient Fourtou à l'intérieur, Caillaux aux finances, Brunet à l'instruction publique, le duc Decazes aux] affaires étrangères.
Dès le lendemain, 17 mai, le ministère se présentait devant! la Chambre, mais ce fut pour y lire un décret de prorogation
(1) « Presque aucun membre de la Gauche n'y allait ; et si l'on y entraitJ l'air ambiant ne vous mettait pas à l'aise. ï De Marcère, le Seize-Mai et la fin du Septennat, Paris, 1900.
sous LA PRÉSIDENCE DU MARÉCHAL 83
à un mois. Le règlement de la Chambre ne permettant pas à un député de prendre la parole après la lecture de ce décret, les paroles adressées à ses collègues par le président Grévy n'en eurent que plus de portée : « Restez dans la légalité ; restez-y avec sagesse, avec fermeté, avec confiance. »
Pendant Je premier ministère Dufaure (10 mars-12 décembre 1876), Jules Ferry, qui avait décidément repris sa plume de journaliste, continua de correspondre avec la Gironde et lui envoya une série d'articles, sérieux de fonds, mais d'une forme piquante, où il se plaisait à donner, en quelques coups de crayon vigoureux, les portraits des hommes du jour : Dufaure, Buffet, de Marcère, Naquet, Martel, Jules Simon, le duc Decazes, etc. Il écrivit aussi dans VÉcho universel, de Iules Simon.
Lorsque \V. Waddington, ministre de Finstniction publique du cabinet Dufaure, avait apporté le projet qui restituait aux facultés de l'État la collation des grades, Jules Ferry, très lécidé en faveur de cette mesure, prit de nouveau la parole, le 3 juin 1870 : «Dans l'Assemblée de 1875, j'ai voté le prin- < ipe de la liberté de l'enseignement; je ne regrette pas mon vote, et si la liberté de renseignement était atteinte, et le i'>ur même où elle le serait, je monterais à cette tribune pour 1.1 défendre. » La Chambre vota, par 357 suffrages contre 123, I article unique du projet. Le Sénat devait le rejeter.
Jules Ferry prit la parole, le 1 1 juillet I87() et le 5 mal 1877, iir les projets d'organisation municipale, dont il avait été lommé rapporteur. La loi du 12 août 1876 donna aux con- • lls municipaux la nomination des maires, excepté pour les licfs-lieux de département, d'arrondissement et de canton. hiant à la loi sur l'organisation municipale, elle ne devait .il»oiitlr qu'au temps où Jules Ferry fut pour la seconde fois l»rfsirlcnt du conseil : c'est la loi du 5 avril 1S84 (1).
1 I>an« celte mhne période de la vie pulilirjue de Jules Ferry se place Il Ole le plu» important de sa vie privée. Le 2V octobre 1875, il épousa Mlle Ku{;énie Rissler, pctitoKllc de Mme Kestner. Celle-ci eut quatre gendres : ^î î<i««l<r p' rr» de Mme Jules Ferry ; le colonel Charras, décédé en jan-
Lorsque la Chambre se réunit de nouveau le 10 juin, Jules Ferry, après les discours de Bethmont et de Gambetta, eut l'honneur de soutenir l'interpellation contre le ministère de Broglie. C'est au président du conseil surtout qu'il s'attaquait :
« Je viens demander au cabinet au nom de quelle politique « il est sur ces bancs; je viens lui demander quel usage il « fait et entend faire du pouvoir, et enfin où nous conduit a sa politique. Sa politique, qui vient de s'étaler à cette « tribune, je ne crains pas de la qualifier du vrai nom qu'elle « doit porter : c'est à la fois une politique antiparlementaire « et antirépublicaine. »
Tandis que chaque phrase de son discours était brisée par tes interruptions de la droite et chacune de ses paroles soulignées par les applaudissements des gauches, il avait l'air de mener le chœur des indignations républicaines. Et même, l'autorité du président de la Chambre, Grévy, élant ouvertement bravée par les passions réactionnaires, Jules Ferry sut se maintenir de vive force la parole :
« Est-ce que nous sommes sous un gouvernement de i^on « plaisir ou sous un gouvernement de majorité ? Est-ce que « nous sommes sous l'épée d'un maréchal ou sous le régime a des lois?... Si nous avions donné au président de la Répu- 0 blique les immenses pouvoirs dont vous avez tout à l'heure « présenté le tableau, sans le correctif de la responsabilité nii- M riistérielle,nous aurions été malhonnêtes et coupables envers « ce pays... Pour faire marcher la Constitution du 25 février a 1875, une seule condition était nécessaire : la loyauté. »
Ce mot souleva une tempête encore plus violente. Sommé de la retirer, un moment forcé de quitter la tribune, il y rçmonta, continua son réquisitoire, réfuta les calomnies que le ministère venait d'apporter contre le parti républicain, qualifié par lui de parti radical ; énuméra toutes les concessions que la Chambre avait faites à la Présidence et a'u Sénat ; glo-
vier 1865, MM. Floquet et Scheurer-Kestner, qui devinrent ainsi les onclespar alliance de Jules Ferry.
sous LA PRESIDENCE DU MARÉCHAL 85
rifia sa modération et son esprit politique. Il dénonça les
inHuences cachées, extraministérielles, qui avaient fait le blo-
* us du Maréchal, qui agissaient « derrière le rideau » , oppo-
anl un gouvernement occulte aux cabinets parlementaires,
isant la popularité de M. de Marcère, brisant tout à coup
hiles Simon : si bien que, le l() mai, « le rideau est tombé
t le gouvernement occulte est devenu le gouvernement offi-
iel » . Maintenant, le pays était convoqué pour de prochaines
élections :
« C'est entre le pouvoir exécutif et nous que la question se pose... Vous nous jetez au visage la dissolution comme une menace; nous l'acceptons comme une délivrance : la délivrance de l'équivoque!... Que seront ces élections? On prépare je ne sais quelle épreuve monstrueuse, sans exemple dans notre histoire, de la candidature oflicielle, la honte et le fléau de notre pays... Le nouveau cabinet est en fonctions depuis un mois : eh bien! j'ose dire qu'il ne s'est, pour ainsi dire, pas passé un jour sans qu'il ait mis la main sur un de nos droits et sur une de nos libertés. » Menacé par la droite, il ripostait par une menace qu'un venir prochain devait réaliser :
a Nous reviendrons ici, et nous ne nous contenterons pas, cette fois, d'annuler des élections frelatées par la candidature officielle : nous saurons montrer aux fonctionnaires « de tout ordre et de tout rang, et si haut placés qu'ils soient, « qu'il y a des juges en France... Nous vous donnons à tous, « artisans de candidatures officielles ; nous vous donnons ù tous, préfets, juges de paix, agents de tout ordre, cet avertissement solennel... c'est qu'il y a des rcsponsa])ilités civiles et même correctionnelles écrites dans nos lois, et M que ces responsabilités, nous saurons les ap{)liquer sans « faiblesse. »
La discussion se termina, le 19 juin, par le vote de «l'ordre du jour des W^ » .
Quand le Sénat eut accordé au ministère la dissolution de la Chambre (25 juin), la bataille électorale s'engagea, avec
une âpreté inouïe, dans tous les arrondissements de France. Pour s'assurer la victoire, Gainbetta groupa les 363 députés en un seul bloc, sans distinguer entre leurs nuances d'opinion et déclara le parti républicain tout entier solidaire de chacun d'eux. Même le prince Napoléon fut un des 363.
Jules Ferry ne s'était pas trompé sur la façon dont la campagne serait menée par le gouvernement. Il revit tous les excès de pouvoir qu'il avait signalés dans sa brochure sur les élections de 1863. Les républicains n'avaient plus affaire aux 0 candidats de l'Empereur » , mais aux » candidats du Maréchal » , consacrés par une investiture officielle et jouissant du privilège de « l'affiche blanche » . La profession de foi de Jules Eérry à ses électeurs des Vosges reproduisait les idées essentielles de son discours du 16 juin et se terminait par ces mots : « Entre le pouvoir personnel et nous, il n'y a qu'un juge : la nation ! Nous ne doutons pas de sa réponse. »
Il n'y avait pas à en douter. A Saint-Dié, Jules Ferry obtint 13 230 voix contre son concurrent réactionnaire; mais la pression électorale, dans la France entière, fit perdre aux républicains 38 sièges. Ils n'en gardaient pas moins dans la Chambre une majorité de 110 voix. Les invalidations, qui furent poursuivies avec une implacable rigueur contre les privilégiés de l'affiche blanche, allaient restituer aux gauches la plupart des sièges que les menées administratives leur avaient fait perdre (1).
La nouvelle Chambre n'entendait pas rester désarmée
(1) Que le régime du Seize-Mai, pendant la campagne électorale, ait pratiqué la pression gouvernementale et administrative la plus extravagante, ce ne peut être contesté par personne. Chacun peut se souvenir de ce qui s'est passé dans son propre pays. Citons l'appréciation d'un des hommes les plus modérés, John Lemoine : « Oui, il y a eu une orgie. Il y a eu l'insolente, violente et immorale orgie administrative qui s'est étalée sur nous pendant cinq mois. Jamais les instruments de règne, jamais les moyens de gouvernement n'ont été altérés avec plus de perfidie et d'hypocrisie. Les hommes qui, dans un jour de malheur, ont mis la main sur le pouvoir, ont trouvé la meilleure manière de faire les affaires de l'Empire : l'art de le réhabiliter en le dépassant. » — Voir aussi ce que raconte M. de Marcère dans le Seize-Mai et la fin du Septennat, p. 162 et suiv.