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CHAPITRE XII

Le 10 avril 1870, à la salle Molière, Jules Ferry, alors député au Corps législatif, avait prononcé un très intéressant discours sur VEgalité d! éducation. G est peut-être ce discours qui devait un jour le désigner comme ministre de Tinstruetion publique. On y retrouve les traits essentiels du programme de réformes qu'il devait ensuite réaliser à la rue de Grenelle. Le discours traite, à la fois, de Tégalité d'éducation entre toutes les classes de citoyens et de l'égalité d'éducation entre les deux sexes. Parlant de la première, l'orateur disait :

« En somme, voilà les deux grandes conquêtes de ce siècle : la liberté du travail et le suffrage universel ; désormais, ni le droit de travailler, ni le droit de voter... ne sont plus attachés au hasard de la naissance. » De même le droit d l'éducation devait appartenir à tous : « Avec l'inégalité d'éducation, je vous défie d'avoir jamais l'égalité des droits... L'antiquité l'avait compris, et les républiques antiques posaient en principe que, pour les enfants des pauvres et pour les enfants des riches, il ne devait y avoir qu'un même mode d'éducation. » L'orateur racontait l'étonnement, l'admiration dont il avait été saisi quand il avait rencontré dans Condorcet a ce plan magnifique et trop peu connu d'éducation républicaine » , avec ses trois étages correspondant à nos trois ordres d'enseignement, avec la science morale de l'éducation, c'est-à-dire l'art de faire des hommes et des citoyens, qui devait se trouver « au bas de l'échelle comme au sommet " .

L'autre égalité d'éducation, l'orateur la revendiquait pour les femmes.

« Je sais que plus d'une femme me répond, à part elle : « Mais à quoi bon tout ce savoir, toutes ces études? à quoi « bon? » Je pourrais répondre : u A élever vos enfants », et ce serait une bonne réponse, mais comme elle est banale, j'aime mieux dire : « A élever vos maris! " Et il montrait des époux très unis par l'affection et sur les questions d'intérêts communs, « mais, quant aux pensées intimes et aux sentiments qui sont le tout de l'être humain, aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils n'étaient que de simples connaissances » . Il ajoutait, comme pressentant les luttes prochaines : « Celui

qui tient la femme tient tout C'est pour cela que l'Église

veut retenir la femme, et c'est aussi pour cela qu'il faut que* la Démocratie la lui enlève. »

C'est dans ce discours que se rencontre cette déclaration : « Je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale : 0*681 l'éducation du peuple. »

Ce serment, les événements le mirent bientôt en demeure de le tenir. Ses premiers actes, comme ministre, se rapportèrent à l'enseignement primaire. Dans quel état se trouvait alors celui-ci ? A peu près dans l'état où l'avaient laissé la loi' Guizot de 1833 et la loi Duruy de 18f)7. Le projet de loi d'Hippolyte Carnot, en date du 1" juin 1848, proclamant la gratuité et l'obligation, n^avait pas eu de lendemain. Sous l'Empire, Victor Duruy aurait souhaité appliquer ces deux principes; c'était, au fond, incompatible avec le régime politique d'alors. Sa loi de 18(37 n'en reste pas moins très importante. Elle imposait à toutes les communes d'une population supérieure à 800 âmes l'obligation d'entretenir au moins une école de fille» ; elle imposait à toute commune fractionnée en hameaux éloignés du centre l'obligation d'avoir des écoles de hameaux. La limitation apportée par le décret Fortoul au

nombre des enfants gratuitement admis dans les écoles avait déjà été supprimée par le décret de 1866. La loi de 1867 alla plus loin; elle autorisa les communes qui voteraient les quatre centimes dit « facultatifs " à établir chez elles la gratuité absolue et leur assura même une subvention. Cette loi suffit pour attirer 200 000 enfants de plus dans les écoles publiques.

L'année 1871 vitéclore de nombreuses propositions de loi : du 29 août, par Jules Ferry, Vacherot, Gharton, Henri Martin; du 6 septembre, par H. de Lacretelle ; du 15 décembre, par Jules Simon, alors ministre. Tous consacraient le principe de l'école obligatoire. La plupart des républicains demandaient qu'elle fût, en outre, gratuite et laïque.

Voici quelle était la statistique de nos écoles primaires quand le gouvernement républicain fut enfin constitué. Celle de 1872 accuse l'existence de 56 313 écoles publiques (en progrès sur les 53 957 de l'année 1866). Sur ces 56 313, il y

' avait 38 852 écoles de garçons et écoles mixtes^ 17 461 écoles de filles. Quant aux écoles libres, en très, grande majorité congréganistes, il en existait 13 866, dont 2 868 pour les garçons et mixtes^ 10 998 pour les filles. La plupart des écoles, même publiques, laissaient à désirer au point de vue du cube d'air, de la commodité et de l'hygiène. Le personnel enseignant comprenait 110 000 maîtres ou maîtresses, titulaires ou adjoints, dont 75 000 publics et 35 000 libres, ou encore 63 000 laïques et 47 000 congréganistes. Les maîtres et maîtresses des écoles laïques étaient pourvus de brevets de capacité; ceux des écoles congréganistes y suppléaient, sauf pour les directeurs, par la lettre d'obédience; elle suffisait aux directrices. La plupart des départements, en vertu de la loi

ide 1833, possédaient une école normale pour le recrutement des instituteurs; il n'en était pas de même pour les écoles normales d'institutrices, que la même loi avait laissées facultatives : une douzaine de départements seulement en étaient dotés. Pourtant Guizot avait dit : « L'instruction primaire est tout entière dans les écoles normales primaires; ses

progresse mesurent sur ceux de ces établissements. » N'étaitce pas aussi vrai pour l'enseignement des filles que pour celui des garçons?

Deux progrès furent d'abord réalisés :

1° La loi du 19 juillet 1875, présentée par M. Wallon, alors ministre, pour Tamélioration du traitement des maîtres dans les écoles publiques. Les instituteurs furent partagés en quatre classes (il n'y avait pas alors de stagiaires)^ à 900, 1 000, 1 100, 1 200 francs de traitement; les institutrices en trois classes : à 700, 800 et 900 francs ; les adjoints à 700 et 800 francs; les adjointes à (>00 et G50 francs (l). L'obtention du brevet supérieur assurait une augmentation de 100 francs aux maîtres de toute catégorie ;

2° La loi du 1"^ juin 1878, présentée nar le ministre Bardoux, créant la Caisse des écoles. Celle-ci était dotée de 120 millions, qui seraient distribués aux communes, moitié à litre de prêt, moitié à titre de subvention, pour les aider à la construction ou à la réfection de leurs écoles.

La première loi qu'eut à présenter et à défendre Jules Ferry fut celle du 1(5 juin 1879, relative à l'enseignement départemental et communal de l'agriculture. Elle devait avoir pour complément d'autres mesures concernant la formation ou le recrutement des professeurs départementaux d'agriculture.

La seconde fut une loi dont la proposition émanait de Paul Bert, tendant à créer des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices dans tous les départements qui n'en avaient pas, au nombre de 8 pour la première catégorie et de 67 pour la seconde. Jules F^erry, dans son discours du 17 mars 1879, à la Chambre des députés, montra à quel point, dans certains départements, faute d'écoles normales, pouvait s'abaisser renseignement des filles : sur 37 000 institutrices de tout ordre, 5 700 seulement possédaient des brevets; même dans les écoles communales, 3 000 maîtresses seulement (presque

(1) Comparer avec le classement et le» traitements des maîtres dans les lois scolaires de juillet 1889 et jaillct 1893.

toutes laïques) avaient des brevets, mais 16 500 (presque toutes congréganistes) n'avaient à présenter que des lettres d'obédience. Dans la Haute-Loire, au lieu d'écoles, on avait de simples garderies d'enfants, et au lieu d'institutrices, des béates^ ne possédant ni brevet, ni lettre d'obédience, car elles ne formaient pas une congrégation.

Le projet de loi sur les écoles normales soulevait la question tout entière du caractère congréganiste ou laïque de l'enseignement. Faiblement combattue par la droite de la Chambre, et principalement par des arguments d'économie, elle fut violemment attaquée par la droite du Sénat, qui comprenait mieux la portée de la réforme. Elle fut cependant votée, au Sénat, par 158 voix contre 109, C'est la loi du 9 août 1879.

Le 9 décembre suivant, un nouveau débat s'engage au Sénat, sur l'interpellation de Ghesnelong au sujet de laïcisations opérées dans les écoles de Paris par le préfet de la Seine, qui était alors le sénateur Hérold. Jules Ferry protesta contre « ces perpétuelles accusations de persécution » . Est-ce que les congréganistes ne venaient pas, en quelques mois, d'ouvrir, dans Paris, 26 nouvelles écoles ? Qui s'y était opposé ? Quant aux laïcisations incriminées, elles n'avaient été que l'application de la loi, et de quelle loi? De celle de 1850, qui avait autorisé les conseils municipaux à faire connaître leur option entre les deux ordres d'enseignement, congréganiste ou laïque. « Est-ce que, par hasard, vos desseins auraient été trompés?... Vous avez cru forger des armes contre la liberté et la démocratie, et vous ne pouvez pas tolérer que ces armes, par l'action naturelle de la liberté et l'effet de la volonté populaire, passent en d'autres mains et se retournent contre vous. » Oserait-on prétendre qu' u en présence de manifestations d'opinions non équivoques, résolues, claires, énergiques, réitérées, les pouvoirs publics doivent faire la sourde oreille, au risque de créer, dans ce pays, une situation d'antagonisme permanent entre les représentants naturels et légitimes de la population et le gouvernement central " ?

Le ministre lut ensuite au Sénat les instructions que, dans sa lettre du :2I février 1879, il avait adressées au préfet de la Seine. On y trouvait cette phrase :

a La question des écoles touche aux susceptibilités les plus « intimes, les plus respectables de l'esprit public. Tout ce .. qui donnerait au changement des maîtres le caractère i. d'une révolution violente, d'une mesure excessive et préci- » pitée, ou Tapparence d'une persécution, compromettrait la « réforme elle-même. Il faut tenir compte des habitudes ù anciennes, observer les transitions nécessaires, ménager u les consciences promptes à s'alarmer. »

Il était bon de rappeler la théorie, professée alors par Jules Ferry, du droit reconnu aux conseils municipaux de donner leur avis sur l'option entre les maîtres laïques et les congréganistes, car elle a été sacrifiée dans la loi Goblet de 1886, bien qu'un amendement de M. Jaurès eût proposé de la maintenir en vigueur.

Le gouvernement et le parlement avaient à statuer sur les graves questions relatives au triple principe d'obligation, de laïcité, de gratuité, sur les grades à exiger des maîtres, sur le classement et les traitements des instituteurs, et en général sur toute l'organisation de renseignement primaire.

La proposition Barodet, ou des« cinquante députés « , renvoyée à une commission qui eut Paul Bert pour président et pour rapporteur, aboutit à un énorme projet de loi en six titres et lOi) articles (2). C'était tout un code. On pouvait se demander si jamais les Chambres verraient le bout d'une telle discussion. Jules Ferry obtint de la commission que les questions fussent sériées et le plan d'ensemble fragmente en projets de moindre étendue, dont trois furent aussitôt mis sur le métier.

f>c projet de loi relatif aux titres de capacité fut déposé par Jules Ferry le 19 mai 1870; la discussion s'engagea le 24 mai

I) Même théorie dans na Circulaire nux préfet», 20 dc'ccmluc 1879, 2^ Le projet en lOV articles, le rapport l'aul Bert et quantité de pièces à l'appui ont fait la matière d'an volume. Maston, Paris, 1880.

1880, à la Chambre; mais la loi ne fut promulguée que le 16 juin 1881. D'après ses dispositions, nul ne pouvait enseigner dans les écoles publiques ou libres s'il ne possédait un brevet de capacité, simple ou supérieur; nulle femme ne pouvait exercer les fonctions de directrice ou sous-directrice de salle d'asile sans être pourvue d'un certificat spécial d'aptitude. Les personnes occupant les fonctions ci-dessus énumérées devaient, dans le délai d'une année à dater de la promulgation, se présentera l'examen pour l'obtention des dits brevet ou certificat. En cas d'échec, on leur accordait un nouveau délai, qui courraitjusqu'à la rentrée d'octobre 1886. Les adjoints qui auraient précédemment contracté l'engagement décennal conserveraient, s'ils échouaient définitivement, le bénéfice, à titre conditionnel, de la dispense militaire.

Étaient exemptés des obligations imposées par la présente loi :

1** Les directeurs d'écoles publiques ou libres qui, au 1"^ janvier 1881, exerçaient leurs fonctions en vertu des équivalences établies par la loi du 15 mars 1850 (certificat de stage, diplôme de bachelier, admission à Tune des écoles spéciales de l'État, ministre d'un des cultes reconnus par l'État) ;

2" Les directrices d'écoles et de salles d'asile, publiques ou libres, les adjoints et adjointes d'écoles publiques ou libres chargés d'une classe, les sous-directrices de salles d'asile publiques ou libres, qui, au 1" janvier 1881, compteraient 35 ans d'âge et au moins 5 ans de services en cette qualité. Toutefois, adjoints, adjointes et sous-directrices ne pourraient prétendre à une direction qu'après avoir acquis, outre le brevet, le certificat spécial d'aptitude exigé par la présente loi.

Dans le texte du projet, la lettre d'obédience n'était même pas mentionnée. Mais tout le monde comprit que c'en était fait d'elle. Déjà en 1866, Victor Duruy dénonçait les abus commis par les supérieurs des congrégations : « Trois aunes de drap noir, mis sur les épaules d'un paysan, leur suffisaient pour faire un dispensé militaire » — et un instituteur.

L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Ul

Les ménagements que le projet de loi gardait à l'égard des situations et droits acquis, à Tégard de directrices et d'adjointes encore en pleine jeunesse et qu'il dispensait de l'obligation d'obtenir un brevet aussi modeste que l'élémentaire, pouvaient, certes, paraître excessifs. Les opposants de droite n'en furent pas désarmés. Si l'on ne connaissait la vivacité de la passion politique, si l'on oubliait que le projet arrivait au*' lendemain des décrets du 29 mars, on aurait peine à croire que des sénateurs et des députés, hommes de sens rassis et quelques-uns bons jurisconsultes, aient pu tempêter et s'insurger pour maintenir un privilège si parfaitement injustifié, qui n'existait dans aucun autre pays catholique, et qui tendait à maintenir dans un état d'humiliante infériorité, vis-àvis de l'enseignement laïque, les écoles auxquelles ils témoignaient porter un si tendre intérêt.

Dans la discussion commencée à la Chambre, le 24 mai, Ferdinand Boyer, de La Bassetière s'ingénlèrentà démontrer que la lettre d'obédience offrait au moins autant de garanties que n'importe quel brevet de capacité. Keller soutint un amendement limitant l'obligation du brevet aux seuls maîtres et maîtresses des écoles publiques. Il s'étendit sur les persécutions dont les congréganistes auraient été les victimes. Le ministre lui répondit :

o II faudrait, pour soutenir de tels amendements, apporter M à la tribune autre chose que de vaines et retentissantes déa clamalions; il faudrait autre chose que cette rhétorique o passionnée, qui vient étaler ici je ne sais quelle persécu- « lion imaginaire... Je fais appel, non point à l'indignation « publique, mais au bon sens public. Comment! parce qu'il; a s'agit d"étai>lir qu'on possède le minimum de connais-\ « sances qu'on demande à un enfant sortant de l'école pri-| « maire... c'est une persécution publique, c'est une vari(Hé « de la torture, c'est la guerre au christianisme, c'est Julien « l'apostat, c'est Dioclétien !... La thèse de M. Keller conm siste à dire que l'enseignement est une industrie comme « une autre, que c'est une industrie libre, et que le consom-

« mateur est seul juge de la qualité des produits!... Jamais « nous ne reconnaîtrons que renseignement du peuple soit ;« une industrie privée; jamais nous n'admettrons que ceux « qui enseignent puissent avoir la liberté de l'ignorance, ni « la liberté de l'empoisonnement. i>

L'amendement Keller fut rejeté par 347 voix contre 1 13. Le 27 mai, l'ensemble de la loi fut voté par 355 voix contre 120.

Le débat allait être plus vif et plus prolongé au Sénat. En première lecture, il dura trois jours (31 mars-2 avril). La seconde lecture eut lieu le IG mai. Parmi les amendements proposés, celui de Ghesnelong ne manquait pas d'habileté : il demandait le rétablissement des équivalences au brevet, admises par la loi de J850 (1).

Jules Ferry démontra que : 1" avoir enseigné trois années sans aucun brevet, cela ne pouvait équivaloir au brevet; 2" on pouvait être un brillant élève de l'École polytechnique, avoir passé avec distinction un ou deux baccalauréats, cependant « être absolument étranger à cet art modeste, mais difficile, qui consiste à apprendre à lire à des enfants » ; 3" rien n'est plus respectable que les ministres du culte, mais l'instruction religieuse suffit a amplement à leur zèle évangéli(|ue » . D'ailleurs, toutes les équivalences, qu'on voit si rarement invoquer par des candidats à l'enseignement, ne furent inscrites par le législateur de 1850 « que pour flanquer, en quelque sorte, et escorter honorablement ce qui lui tenait le plus au cœur : la lettre d'obédience » . C'est donc autour de celle-ci que revenait sans cesse et que s'éternisait le débat. La lettre d'obédience avait pu avoir sa raison d'être au temps où, en France, il n'existait presque pas d'autre corps enseignant que les congréganistes. Maintenant, elle n'était plus •qu'une cause de faiblesse et d'abaissement dans l'instruction des filles. «En vous laissant louer, exagérer même tout à votre aise les services rendus, j'ai le droit de dire que ce que vous demandez aujourd'hui, c'est l'immobilité de la situation créée il y a un demi-siècle. »

(1) Voir ci-dessus, p. 140, lignes 20-22.

Loraleiir citait une brochure épiscopale où Ton expliquait qu'il faut, dans les couvents, une obéissance absolue, garantie par le vœu de pauvreté : « or, un brevet de capacité est, pour la personne qui Ta obtenu, une vraie propriété, conséqueuiment une tentation continuelle d'indépendance. » De cet aveu Jules Ferry tirait cette conclusion : a Ce n'est pas parce que vous craignez que vos institutrices ne passent pas lexameri du brevet de capacité que vous tenez à la lettre d'obédience. Non ! C'est parce que vous craignez qu'elles le j)assent. »

L'amendement Chesnelong fut rejeté (l). Un amendement Bérenger demandant qu'on respectât les situations acquises, — con^me si tous les ménagements raisonnables n'avaient pas été observés! — fut adopté, puis rejeté.

Les modifications apportées au projet de loi par le Sénat avaient si peu de gravité que le vote de la loi par la Chambre, le 11 juin, ne fut qu'une formalité.

La suppression de la lettre d'obédience, la nécessité du brevet sont si bien acceptées aujourd'hui que la résistance opposée à la loi du 16 juin 1881 nous paraît absolument inexplicable. Les congrégations elles-mêmes ont grandement\ proKté de la mesure imposée par le ministre républicain, et le rétablissement de la lettre d'obédience ne trouverait peutêtre pas un avocat, ni parmi les instituteurs congréganistes,' ni parmi leurs patrons politiques.

Le 13 juillet 1879 vint en discussion à la Chambre la loi

sur la gratuité absolue dans les écoles primaires publiques

en outre, elle supprimait le prix de pension dans les écoles

normales primaires). Elle ne devait être promulguée que

vingt-trois mois plus tard.

La question politique et scolaire se compliquait de grosses questions financières (2). Les ressources affectées à cette ré-

^1) Il te coinpogait de deux parties : la première fut repoussée par 151 voix contre 127; la seconde, par 165 contre 102.

,2) Le montant de la rétribution scolaire en 1880, d'aprcs Turlin, Oifjanisatton financière et budget, t. I, 1889, s'élevait à 16 80U 923 fr. 70. — Voir Dretfos-BrisaC, Julet Ferry, dans l'Éducation nouvelle, 3* série.

forme comprenaient : les quatre centimes spéciaux imposés 'aux communes et aux départements par les lois antérieures et que le projet transformait en centimes obligatoires ; les prélèvements à effectuer sur certains revenus communaux rigoureusement déterminés ; en cas d'insuffisance, l'État 'interviendrait par une subvention. Sous ce régime de gratuité seraient désormais placées les écoles primaires publiques, les écoles maternelles et salles d'asile, les écoles intermédiaires entre celles-ci et celles-là.

L'évéque d'Angers, Freppel, essaya de démontrer que la loi serait non seulement ruineuse pour les finances, mais nuisible au progrès de l'instruction — car le public n'apprécie que ce qu'il paie — et enfin désastreuse au point de vue politique et social.

Jules Ferry aborda la question de principe avec l'ardeur de conviction qu'il avait manifestée, en 1870, à la salle Molière, dans son discours sur VÊgalité d'éducation. Était-il possible que, sur les bancs de l'école, les enfants fussent distingués en élèves payants et en élèves non payants ? Tel rapport de recteur montrait, dans une des écoles congréganistes publiques de la ville de Bayeux, les petites filles pauvres recevant une instruction moins soignée que les filles des familles aisées ; dans une autre école, les premières mises à part, <i sous prétexte de malpropreté et de corruption précoce » . Dans une école de Bellac, il y avait le « banc des riches » et le » banc des pauvres " . A Rocliechouart, il y avait « l'école des servantes " . Où ferait-on l'apprentissage \ de l'égalité si ce n'était à l'école ? Voulait-on y faire l'apprentissage des haines de classes? Le jour où l'instruction serait déclarée obligatoire, était-il admissible qu'on rendît obligatoire pour les parents et pour les enfants cette humiliante inégalité? Jules Ferry poursuivait :

« La rétribution scolaire est le plus mauvais de tous les impôts... Non seulement il est blessant pour une partie de la population, celle qu'il met dans la nécessité de réclamer la gratuité, mais il est sujet à un arbitraire inouï, parfois tout à

fait odieux... N'y a-t-il donc que des pauvres sur la liste de gratuité?... C'est surtout un impôt inique, non proportionnel. Que dis'je? 11 frappe au rebours des besoins, au rebours de la fortune... Il pèse d'autant plus lourdement que le père de famille a donne plus d'enfants à la patrie. » Et comme les adversaires du projet déploraient la surta.\e qu'il imposait au.\ petits contribuables pour étendre la gratuité au.\ enfants des riches, Jules Ferry faisait bonne justice de ce sophisme : a Les bénéficiaires des petites cotes? Voulez-vous faire le compte de ce qu'ils paieront par an ? Ils paieront vingt centimes par an, au lieu de onze francs par abonnement ou, autrement, vingt ou trente francs par tête d'enfant ! »

Les populations des villes ont tous les avantages : ime bonne viabilité, l'éclairage du soir, les séductions d'un grand centre ; elles ont l'école gratuite. Et c'est l'école gratuite que Ion refuserait au.\ campagnes? Est-il donc nécessaire d'ajouter cette infériorité à tant d'autres causes qui activent la dépopulation des campagnes au profit des grands centres? La rétribution scolaire au village, la gratuité « scolaire à la ville, est-ce là une situation tolérable ?

L'ensemble de la loi fut voté à la Chambre, le 29 novembre, par 356 voi.\ contre 120. La discussion n'occupa que deux séances au Sénat, où Jules Ferrv eut surtout à discuter avec Buffet sur la question financière. Le projet n'y subit que d'insignifiantes modifications. Il reparut à la Chambre qui le vota, sans y rien changer, le 11 juin. C'est la loi du 16 juin IS8L

Plus important encore fut le troisième projet de loi relatif à « l'obligation de renseignement primaire » . 11 entraînait, par une conséquence nécessaire, la neutralité, la laïcité de l'école primaire. Déposé par Jules Ferry le 20 janvier 1880, il ne devait être voté que, durant son second ministère, et devenir la loi du 28 mars 1882.

Elle comprend 18 articles. En voici l'économie. L'enseignement primaire comporte, outre les matières indiquées par la loi de 1850 : les éléments de la littérature française ;

14(i JULES FERRY

la géographie, particulièrement celle de la France ; l'histoire, particulièrement celle de la France jusqu'à nos jours; quelques notions usuelles de droit et d'économie politique ; les éléments des sciences naturelles, physiques et mathématiques ; leurs applications à l'agriculture, à l'hygiène, aux arts industriels ; des travaux manuels, l'usage des outils des principaux métiers ; les éléments du dessin, du modelage, de la musique ; la gymnastique pour les deux sexes; pour les garçons, les exercices militaires; pour les filles, les travaux à l'aiguille.

Les mots : « instruction morale et religieuse » de la loi de 1850 étaient remplacés par ceux-ci : « instruction morale et civique " . (art. 1").

Les écoles primaires vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire, s'ils le désirent, mais en dehors des locaux scolaires, donner à leurs enfants l'enseignement religieux. Celui-ci est facultatif dans les écoles privées (art. 2). Cet article cont sacrait le caractère laïque, c'est-à-dire non confessionnel, neutre au point de vue religieux, de l'école puhlique. L'instituteur, à l'école, enseignerait les matières du programme ; le ministre du culte, à l'église, enseignerait la religion. C'est pourtant cette disposition si simple et si logique, encouragée dans les établissements primaires d'Angleterre, qui fit donner à nos écoles, par la passion politique, le nom d'écoles sans Dieu : expression au moins étrange dans la bouche d'hommes pour qui Dieu est présent partout ! Au surplus, l'interdiction absolue des locaux scolaires à l'enseignement religieux était excessive : elle se comprenait à Paris et dans la plupart des villes ; mais non dans les villages, dans les hameaux, où l'on n'a pas plusieurs espèces de locaux ; non dans les pays de neige, aux hivers rigoureux, où l'on arrivait à interdire en fait l'instruction religieuse aux enfants. Cette disposition fut arrachée à Jules Ferry par les plus avancés du parti, et parce qu'il fallait « aboutir " . Dans la pratique, et jusqu'à ce jour, on a toujours admis des accommodements.

Tout droit d'inspection, de surveillance et de direction , dans les écoles publiques était retiré aux ministres des divers cultes. Les consistoires protestants et israélites perdaient le droit de présentation en faveur des instituteurs et institutrices de leurs cultes respectifs (art. 3).

Ces trois premiers articles consacraient un principe si ^ longtemps méconnu : l'indépendance de l'école et de l'instituteur vis-à-vis des ministres du culte.

L'instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six ans révolus à treize ans révolus. Elle peut être donnée soit dans les écoles primaires ou secondaires publiques, soit dans les écoles libres, soit dans la famille (art. i). Une commission municipale scolaire est instituée pour surveiller et encourager la fréquentation des écoles (art. 5). Quinze jours au moins avant la rentrée des écoles, le père, le tuteur ou le patron de l'enfant doit faire savoir au maire de la commune quel genre d'enseignement — public, libre ou familial — il entend donner à l'enfant. En cas de silence de sa part, l'enfant est inscrit d'office dans une école publique art. 5, 7, 8). En ca.8 de non fréquentation de Técole choisie ou assignée, la personne responsable de l'en- < faut est invité à comparaître devant la commission municipale scolaire; en cas de non comparution, sans justification admise, elle est passible des peines suivantes : l'inscription de son nom pendant quinze jours ou un mois à la porte de la mairie ; en cas de récidive, les condamnations de simple police (amende, emprisonnement de cinq jours au plus). Les mêmes pénalités seront appliquées aux personnes responsables qui se seront obstinées à ne pas faire la déclaration (art. 9 ù 14). Les enfants élevés dans la famille subiront, dès la deuxième année, un examen public ; si le résultat est jugé insuffisant, la personne responsable de l'enfant sera tenue de l'envoyer à une école publique ou privée; en cas de non option, l'inscription aura lieu d'office dans une école publique (art. Kî).

Tous ces articles sont destinées à organiser et à sanctionner l'obligation scolaire. On sait combien elle est rigoureuse

dans certains pays, notamment en Prusse, où les autorités scolaires exercent sur les enfants et sur les parents une autorité souvent tracassière et vexatoire. L'institution de la cornmission municipale scolaire, composée de gens de la commune, fut peut-être destinée à modérer la rigueur de l'obligation. Les pénalités prévues par la loi n'ont presque jamais été appliquées, et encore uniquement à des personnes qui affectaient de la braver.

En somme l'instruction était obligatoire ; mais l'école n'était pas obligatoire, puisque les parents conservaient l'option entre l'école publique, l'école privée et l'éducation familiale.

La loi établissait à la fois l'obligation de renseignement et le caractère laïque de l'école publique. Ces deux termes étaient inséparables dans la pensée des auteurs de la loi comme en bonne logique. Décréter l'obligation de fréquenter l'école sans décréter en même temps qu'elle sera neutre au point de vue religieux, c'eût été imposer une véritable tyrannie à tous les parents et enfants qui n'appartiennent pas à la religion de la majorité. Or, sur 1 360 communes ayant un temple protestant, 348 seulement avaient une école protestante, cl la loi nouvelle ne leur laissait aucune espérance de la conserver.

Le 4 décembre 1880, à la Chambre, s'engagea la discussion par un discours du rapporteur Paul Bert. On pouvait s'attendre à ce que le projet fût vigoureusement attaqué par les orateurs de droite. En effet, Villiers, de La Bassetière, Freppel, Ferdinand Boyer, soutinrent que « l'école sans Dieu » serait « une école contre Dieu » et que l'obligation n'était qu'un moyen de plus pour déchristianiser la France.

Jules Ferry leur répondit, le 20 décemljre, en démontrant que, malgré les progrès accomplis grâce aux lois de 1833 et de 1867, il subsistait en France une énorme proportion d'enfants ne fréquentant aucune école. Cette proportion atteignait 15 pour 100, tandis qu'en Prusse elle n'était que 'de 8 pour 100. La France restait en arrière de presque tous les pays civilisés.

i.'ensei(;nement primai ke ii;i

II était donc nécessaire de recourir au moven que certains pays avaient admis dès le seizième siècle : c'est-à-dire à Tobligation scolaire. En quoi la loi proposée pouvait-elle passer pour tvrannique? » Ce n'est pas le gendarme qui est le grand « ressort de cette loi. La condamnation judiciaire est nécesu saire comme réserve, comme sanction dernière ; mais u noire loi est toute faite de contrainte morale. » D'où vient tt donc l'opposition qu'elle rencontre ?

^ a C'est que le livre et la puissance de se l'assimiler sont « considérés par vous et par nous à deux points de vue très u différents. Pour nous, le livre, quel qu'il soit, c'est l'insa irument fondamental et irrésistible de l'affrancliissement t o de rinlelligencc... Votre principe est qu'il vaut mieux ne tt pas lire que de lire des livres qui ne sont pas bons, c'est-àtt dire qui ne sont pas conformes aux doctrines que vous a défendez... Nous croyons à la rectitude naturelle de l'es-* « prit humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à' « la raison et à ladémocralie ; et vous, vous n'y croyez pas! »; ^

Le 23 décembre, dans une réponse à Keller, qui protestait contre l'exclusion de l'enseignement religieux, Jules Ferry cita l'article 2 de la loi de 18)J3, que le législateur de 1850 s'était gardé de reproduire : « Le vœu des pères de famille sera toujours consulté quand il s'agira de l'instruction religieuse de leurs enfants. » Or, que proposait le nouveau projet de loi, sinon de garantir encore plus efHcacement le respect des convictions du père de famille? N'était-ce pas conforme au principe de la loi Guizot?

Kn dehors même de l'enseignement religieu.x, désormais réservé au ministre du culte, est-ce que tout le reste de l'enseignement ne doit pas également «« respecter les convictions cl la conscience du père de famille «?

« Non, il n'est pas vrai de dire que, dîins notre l'rant^e de • 1789, la doctrine doit être catholique parce que le plus « grand nombre des enfants qui fréquentent les écoles sont « catholiques... Et pourquoi? D'abord par respect pour la « liberté de .cooscicncc de l'instituteur, par respect pour ce <•

« grand principe qui veut que toutes les fonctions soient « accessibles à tous les Français, quelle que soit la religion a à laquelle ils appartiennent... La neutralité confessionnelle « est une neutralité qui importe à la sécurité de l'Etat et à u l'avenir des générations républicaines... Elle est d'intérêt « général. »

Un amendement de Beaussire demandant que, pour l'instruction religieuse, « les ministres des cultes pussent être suppléés par les instituteurs et institutrices, qui ne seront astreints, dans ce cas, qu'à surveiller la récitation purement littérale des textes religieux » , fut rejeté par 298 contre 18(). Fut également rejeté, par 28() contre 164, un amendement de Ribot, Bardoux et Beaussire, proposant que les ministres des cultes fussent autorisés à venir donner, à certains jours, l'instruction religieuse dans les locaux scolaires. L'ensemble de la loi fut voté, le 24 décembre, par 32i) voix contre 134. Transmis au Sénat le 21 janvier 1881, le projetfut rapporté par Ribière le 11 mai. La discussion commença le 3 juin.

Le duc de Broglie et le baron de Ravignan soutinrent un amendement tendant à rétablir, dans l'article L% les mots : u instruction morale et religieuse " . Jules Ferry leur répondit, le 10 juin, par un discours où se trouve cette belle déclaration. Elle embarrasserait grandement ceux de nos contemporains qui revendiquent le monopole du républicanisme simplement parce qu'ils ont le monopole de l'intolérance : « Est-ce que jamais, quand j'ai eu l'honneur de parler au « nom du gouvernement ; est-ce que jamais, avant que « j'eusse l'honneur de diriger les affaires de l instruction « publique; est-ce que jamais, comme député, comme phi- « losophe, on m'a entendu proférer aucune parole d'outrage « sur la foi d'un citoyen français?... J'ai toujours pensé, « quant à moi, qu'il n'est pas d'un homme politique, d'un « homme de gouvernement, de déclarer, directement ou « indirectement, la guerre à la conscience d'un si grand « nombre de nos concitoyens. J'ai toujours pensé que l'œuft vre du gouvernement de la République n'est point une

L KNSEIGNEMENT PRIMAI IlE ïOl

o œuvre de sectaires; que nous n'avons ni le devoir ni le droit « de faire la chasse aux consciences, et qu'en agissant ainsi a nous manquerions à notre premier devoir ; que nous ii sommes institués pour défendre les droits de TEtat contre tt un certain catholicisme qui n'est point le catholicisme o religieux, et que j'appellerai le catholicisme politique. <i Quant au catholicisme religieux... il adroit à notre res* ti pect et à notre protection, dans la limite du contrat qui u lie les cultes avec l'Etat. Est-ce que je dis cela pour hi u première fois? Est-ce que je le dis pour les besoins de la t. cause?... Oui, nous avons voulu la lutte anticléricale; mais « la lutte antireligieuse, jamais, jamais ! »

L'amendement repoussé, Lucien Brun en produisit un autre qui n'eut pas un meilleur sort : il tendait à autoriser l'enseignement religieux dans les locaux scolaires. D'autres amendements, variantes des premiers, eurent la même fortune, sauf un amendement Paris qui modifiait l'article relatif aux pénalités.

Une lutte plus redoutable s'annonça quand Jules Simon vint apporter à la tribune cet amendement : » Les maîtres enseigneront à leurs élèves leurs devoirs envers Dieu et envers la Patrie. » Dans cette mémorable séance du 4 juillet ISHI on vit en présence deux doctrines philosophiques : la doctrine déiste, représentée par Jules Simon, et la doctrine positiviste, à laquelle se rattachait Jules Ferry.

Celui-ci démontra que si les mots de « morale religieuse » pouvaient prêter à équivoque, les mots de » devoirs envers Dieu ' présentaient, à un degré supérieur, le même inconvénient. Dans un milieu aussi modeste, aussi peu métaphysique que l'école primaire, » quand vous jetez dans les esprits la formule devoirs envers Dieu^ vous v jetez tout de suite la notion d'une religion positive ; le premier des devoirs envers Dieu est notamment de le prier, et la prière est essentiellement la manifestation d'une religion positive ». Un sénateur de gauche, Schœlclier, ayant interrompu par ces paroles : « Quel Dieu ? »» Jules Ferry en prit texte pour poser

la même question à son illustre contradicteur. Et un sénateur de droite, Lareinty, ayant lancé ces mots : « 11 n'y a qu'un Dieu, le Dieu des chrétiens » , Jules Ferry en fit logiquement sortir cette affirmation : la formule proposée par Jules Simon serait considérée par tous comme relevant non de quelque philosophie naturelle, comme celle dont Jules Simon était l'éloquent apôtre, mais bien d'une religion positive. D'ailleurs, « la conception de Dieu varie selon les religions positives et selon les philosophies, et, en même temps que cette conception, varie la notion des devoirs envers Dieu... Est-ce que les devoirs envers Dieu sont les mêmes, si ce Dieu est le Dieu des chrétiens, ou s'il est le Dieu de Spinoza, le Dieu de Malebranche, le Dieu de Descartes » ? Charger l'instituteur d'enseigner les devoirs envers Dieu, à côté du prêtre qui a la même mission, n'est-ce pas instituer, l'un en facede l'autre, deu.x professeurs de religion; or peuton espérer qu'ils ne se contrediront jamais? Et l'orateur raillait Téminent philosophe sur l'espérance dont il semblait se bercer de » rencontrer, dans nos cinquante ou soixante mille instituteurs, cinquante ou soixante mille Vicaires Savoyards » . Il terminait en disant : " Je crois que la République n'a pas besoin de voter la formule qui vous est proposée pour démontrer qu'elle n'est ni antireligieuse, ni persécutrice... Il ne s'agit pas de voter ici pour ou contre Dieu : on ne vote pas Dieu dans les assemblées. »»

Toutefois le Séuat, impressionné par un second discours de Jules Simon, adopta par 139 voix contre 126 son amendement. 11 adopta ensuite l'ensemble du projet, qui n'en dut pas moins retourner devant la Chambre. Celle-ci rejeta les amendements Paris et Jules Simon. La loi revint devant le Sénat. Les élections sénatoriales du 8 janvier 1882 ayant modifié cette Assemblée dans un sens plus avancé, elle vota, le 11 mars, la suppression des amendements que la Chambre avait déjà rejetés : celui de Jules Simon fut repoussé par 107 voix contre 123. Jules Ferry dut contribuer à ce résultat -e» remontant à la tribune pour s'expliquer avec soa ancien

L'ENSEIGNEMENT l'RIMAlHE 153

collègue de la Défense nationale. Voici la vigoureuse péroraison de son discours :

« 11 ne vous est pas permis de vous renfermer dans une o conviction doctrinale, théologique ou philosophique, si « haute, si noble, si respectable qu'elle soit, et de vous « abstraire des conditions politiques dans lesquelles vous u vous trouvez, de la situation même que le Sénat a créée « en adoptant l'amendement que je combats aujourd'hui. Et o quand vous avez vu surgir si vile de ce corps électoral, « consulté il y a quelques mois, un mouvement pour la reviu sion de la constitution sénatoriale, mouvement dont il « n'apparaissait aucun symptôme une quinzaine de jours « auparavant, vous avez dû vous dire et vous devez recon- *i naître — si vous vovez clair et si vous ne vous mettez pas « volontairement un bandeau devant les yeux — que c'est u l'ajournement des lois sur l'enseignement qui est devenu « la plate-forme électorale des adversaires du Sénat.. « L'amendement proposé par M. Jules Simon a été un mal " politique. Les derniers événements l'ont montré avec tt éclat... Mais ceux qui, aujourd'hui, persisteraient à laisser « debout entre les deux Chambres cet étendard de discorde, « ceux-là seraient bien coupables envers la Patrie, envers la « République, envers la Constitution. »

Gomme Tamendement sur les locaux scolaires revenait, .Iules Ferry, en le combattant, prononça ces paroles : » Nous voulons l'école libre, l'école neutre, l'école affranchie, l'école laïque. » 11 repoussa de nouveau l'accusalion d'esprit sectaire ;

« Notre politique est comme la nation française : elle est « anticléricale, mais elle n'est pas irréligieuse... L'irréligion " d'État, le fanatisme à rebours, nous le réprouvons autant « que vous... L'irréligion d'État ne doit pas prendre la place « de la religion d'État. »

Le lendemain, l(i mars 1882, comme Buffet insistait pour savoir si les parcnis seraient obligés d'envoyer leurs enfants dans une école où l'instiiutetir tiendrait un langage contraire îi leur foi religieuse, Jules Ferry lui répondit :

« Le premier devoir du législateur qui institue l'éco « neutre, notre devoir à tous, le devoir du ministre et du a gouvernement qui feront appliquer cette loi, sera d'assua rer, de la manière la plus scrupuleuse et la plus sévère, la « neutralité de l'école. Si, par conséquent, un instituteur « public s'oubliait assez pour instituer dans son école un « enseignement hostile, outrageant, contre les croyances u religieuses de n'importe qui, il serait aussi rapidement et « aussi sévèrement réprimé que s'il avait commis ce méfait « de battre ses élèves... (1). >'

Un incident assez vif se produisit le 18 mars, car la droite exaspérée ne désarmait pas. M. de Garayon-Latour s'étant écrié : « Non ! la loi ne sera pas exécutée ! » le ministre, à travers les plus violentes interruptions, fit entendre ces paroles : « Elle sera exécutée, malgré vous... et contre vous, s'il le faut... Et vous pourrez apprendre à vos dépens qu'il n'y a qu'une loi en France et qu'une justice. "

Le 23 mars 1882, la loi, qui avait coûté près de deux années de luttes, fut enfin votée par le Sénat telle que l'avait votée la Chambre, et le 28 elle fut promulguée. On lisait dans la République française du 26 mars :

« Le système d'enseignement établi par les lois, dont le Sénat a voté la dernière et la plus importante dans la séance du 23 mars 1882, est, sans comparaison, le plus libéral qui existe dans le monde civilisé; le plus moderne, le plus conforme aux inspirations comme aux besoins d'une nation émancipée du joug théojogique. Ni la Suisse, ni la Hollande, ni l'Allemagne protestante, ni la républicaine Amérique n'ont rien à nous offrir qui puisse être comparé à notre enseignement national primaire. D'un seul bond, la France, qui était en arrière, vient de se placer à la tête des peuples. »

Après avoir fait voter les trois projets de loi dont il avait obtenu, les dégageant du plan d'ensemble de Paul Bcrt, la disjonction — loi sur les grades, loi de gratuité, loi d'obli-

(1) Dans un discours du 31 mai 1883 au Sénat, en réponse à une interpellation du duc de Broglie, Jules Ferry, parlant de la conscience religieuse de l'enfant, l'appelait « la plus vénérable de toutes les conscience»».

galion et laïcité — Jules Ferry comptait tenir la promesse qu'il avait faite alors et mettre sur pied de nouveaux projets de loi, de manière à remplir le cadre immense qu'avait tracé la commission présidée par le député de TYonnc.

Le IG février 188:2, il déposait deux projets de loi relatifs : I" aux conseils départementaux et aux comités cantonaux de renseignement primaire; 2" à la nomination et au traitement des instituteurs et institutrices. Il ne lui fut pas donné de les faire voler. Beaucoup des dispositions qu'il proposait se retrouveront dans la loi du 30 octobre 188G « sur Torganisation de renseignement primaire », et dans les lois des 19 juillet 1880 et 25 juillet 1893 sur « le classement et le traitement des instituteurs «. La première fut votée M. Goblet étant ministre de l'instruction publique, les deux autres sous les administrations de MM. Fallières et Poincaré.

Une disposition remarquable du projet Ferry tendait à transférer des préfets aux recteurs la nomination des instituteurs. On lit dans VExposédes motifs :

u C'est à la solution la plus libérale, et l'on peut ajouter la u plus impatiemment attendue, qu'après mûre réflexion « nous vous demandons de vous rallier. Le gouvernement « vous propose de rendre les instituteurs à leurs chefs hié- « rarchiques et de les faire rentrer délinitivement, comme u. on le leur promet depuis longtemps, dans la famille uni- « versilaire. Tous les fonctionnaires de l'Université sont «♦ nommés soit par le ministre, soit par le recteur. Seuls, les « instituteurs sont restés jusqu'ici dans la dépendance abso- « lue d'une autorité étrangère à l'Université et qui décide « souverainement de leur sort. En principe, celte exception H à la règle commune ne se justifie pas : plus la position du « fonctionnaire est humble et fragile, plus il semble néces- « saire de la mettre sous la sauvegarde de l'autorité la plus « compétente pour apprécier ses titres, la plus portée à " ménager ses droits, la moins exposée à lui faire subir le « contre-coup des exigences ou des nécessités de la poll- M tique locale. La loi du 14 juin 1854, qui a fait passer la

K,6 JULES FERllY

Xi nomination des instituteurs des recteurs aux préfets, n'était « point une loi scolaire : c était, de l'aveu de ses auteurs, a une loi politique. »

En conséquence, les instituteurs stagiaires seraient, à l'avenir, nommés par l'inspecteur d'académie, les titulaires par le recteur.

Les grandes lois qui naquirent au milieu des passions déchaînées et des tempêtes parlementaires, et qui aujourd'hui rencontrent à peine quelques contradicteurs, et ne peu vent être compromises qvie par les plus fougueux de leurs partisans, ne constituent pas l'œuvre entière de Jules Ferry eu matière d'instruction primaire. La Caisse des écoles, créée sous Bardoux, a été encore plus richement dotée par les lois du 3 juillet 1880, du 2 août 1881, du ^0 mars 1883, du 30 janvier 1884(1). Dans le grand discours que Jules Ferry prononça, redevenu simple député, à la séance de la Ghambri; du G juin 1889, sur VOEuvre scolaire de la République^ il eut la satisfaction de constater les résultats de ses diverses lois Le budget de l'enseignement primaire s'était élevé de 24010 738 francs en 1877 à 94 millions en 1889; 19 000 écoles primaires avaient été construites, 8 228 avaient été mieux appropriées à leur destination. En 1877, 312 communes fêtaient complètement privées d'école; il n'y en avait plus que 152 en 1882 et 80 en 1887. Partout les classes trop nombreuses avaient été dédoublées par la création de nouveaux maîtres. Durant le premier ministère Ferry, il fut créé plus de 6 000 emplois nouveaux. En quelques années 020 000 enfants de plus étaient entrés dans les écoles primaire, presque autant dans les écoles maternelles (2).

(i) Elle fut supprimée par la loi du 20 juin 1885, l'État substituant à ces «ubventions en bloc des subventions par annuités.

(2) Pour avoir une vue d'ensemble sur le progrès de notre instruction primaire déterminé par l'initiative de Jules Ferry, il suffit de comparer certains chiffres à deux époques distantes de vingt ans : pour l'année scolaire 1876-1877 et l'année scolaire 1896-1897. En ces vingt années, le nombre des écoles , maternelles, à la fois publiques et laïques, s'est élevé de 581 à 1 925, soit 1 344 d'augmentation ; et si l'on prend les écoles maternelles de toutes caté-

Celles-ci, organisées par les décret et arrêté du 2 août 1881 ^ avaient remplacé les salles d'asile; elles furent dirigées par un personnel féminin très bien prénaré à sa tâche.

Non seulement les nouvelles écoles primaires étaient spa-

{^ories, de 4 147 à 5 685, soit 1 538 cl'au{]men talion. Le nombre des écoles publiques laïques ou congré{»anistes, de {^arçons, de filles, ou mixtes) s'est élevé de 59 021 à 67 579, soit une auj^rnen latinn de 8 558. Les écoles libres, con{^réganistes ont progressé de 6 685 à 13 226, 8oit une aiiginenlation de 6 540, car ces écoles ont bénéficié aussi de la loi sur l'obligation : elles ont utilisé le personnel congréganiste des écoles publiques atteint parla laïcisation.

L'acrroisst*ment du nombre des écoles ne donne qu'un faible aperçu du progrès accompli ; car beaucoup des nouvelles écoles sont à plusieurs classes, tandis que de telles écoles étaient rares autrefois. Le nombre des maîtres et maîtresses e.sl plus probant : le personnel de.s écoles maternelles publiques s'est accru de 1291 unités, et celui des écoles maternelles libres et congréganistes de 2 040; celui des écoles primaires publiques de 25711, celui des écoles primaires libres de 13 857; total : 41 568.

Troisième cbiffre à considérer : la progression dans le nombre des écoliers. Elle a été de 532 077 à 729 64S, soit une augmentation de 197 751 pour les écoles nialernelles de tout ordre ; de 4 716 935 à 5 531 418, soit une augmentation de 814 483 unités, pour les écoles primaires de fout ordre. Si l'on veut distinguer entre les écoles primaire.-^ pid)lique.s et les écoles primaires libres, les chiffres sont : pour les premières, de 3 823 348 à 5 190 310, avec une augmentation de 1 366 962 écoliers ; pour los secondes, de 893 587 à 1 341 098, avec une augmentation de 4'*7 511 unité*. E!n outre, 33 241 jeunes gens fréquentent les écoles primaires supérieures pub]i({ues, 1178 les écoles j)rivée8 du même ordre, pi us do 30 000 les cours complémentaires ou publics ou privés.

Quatrième chiffre à considérer : eu 1876-1877, avec la rétrihutiDn scolaire évaluée à 18 825 372 fr.. les dépenses communales étaient de 34 397 464 fr., celles des départements «le 16 505 789, celles de l'État de 23 671 092 : soit au total, 94 397 55V fr. Kn 1896-1897, la rétribution scolaire ayant disparu. Ici» centime» départementaux et une partie des centimes communaux étant, perçus pour le compte de l'Ktat, les communes payent 70,246,285 et l'État IW 768 989. Au total : 21V 815 254 fr.

(Voir la statistirpie de l'enseignement primaire pour 1893-1897 : çapport présenté par M. Levasseur. — A noter qiie les chiffres pour 1896-1897 sont majorésde ceux d.îH écoles d'.\lgérie qui n'entraient pas en nombre dans la statislirpie do 1876-1877; ils ne sont que de quel(|ue8 milliers d'uniiés).

Dec 1877, on ne rencontrait plus que 15 conscrits sur 100 (|ui fussent «^ illettrés. La proportion avait atteint 23 pour 100 en 1860, et 36 pour 100 en 18V7. Fn 1897. il n'y avait plus <jue .-«ept départements métropolitains et deux départementii algériens oii cette proportion ne fût pas inférieure à 10 pour 100. En réalité, elle est, pour l'ensemble de la France, de 5,1 pour 100. — Prenons une autre donnée de la .Htatisti(|ue : celle des conjoints qui peuvent signer leur acte de mariage; en 1877, on comptait 82,2 hommes et 70,6 femmes; en 1895, 91,6 hommes et 90,6 femme», l'instruction étant ù peu près égale pour les deux sexes.

158 JULES FEURY

cieuses, salubres, aérées, lumineuses, avec leur éclairage orienté suivant les prescriptions de la science ; mais le ministre avait institué une commission chargée de veillera leur décoration esthétique, et c'est d'elle que sortit le beau rapport de Charles Bigot.

Le décret du 13 octobre 1881 avait organisé la création des écoles de hameau.

La France possédait 7 nouvelles écoles normales d'instituteurs et 67 nouvelles écoles normales d'institutrices.

A un degré supérieur, et pour leur fournir des professeurs, on avait créé les deux Écoles normales supérieures de Saint- Cloud pour les hommes (directeur Jacoulet) et de Fontenayaux-Roses pour les femmes (directeur Pécaut).

Une série de décrets et d'arrêtés avaient fortifié, par de nouvelles épreuves aboutissant à de nouveaux diplômes, le cadre des inspecteurs primaires, des directeurs et directrices d'écoles normales.

Quant aux maîtres des écoles publiques, comme si le brevet élémentaire et le brevet supérieur n'eussent point paru suffisants, on avait créé le certificat d'aptitude pédagogique, qui, seul, aujourd'hui, donne accès au titulariat.

Les programmes de l'école primaire s'étaient enrichis de façon à mieux répondre aux exigences de la vie moderne.

A Paris s'étaient constitués le Musée pédagogique et la Bibliothèque centrale de l'enseignement primaire.

Dans toutes les communes de France, à l'école primaire ou prés de l'école, furent créées et multipliées les bibliothèques scolaires et les bibliothèques populaires.

L'enseignement primaire avait obtenu sa représentation au Conseil supérieur de l'instruction publique (1).

Une autre institution représentative dont Jules Ferry dota le personnel de l'enseignement primaire, ce furent les Congrès pédagogiques nationaux. En avril 1880, il provoquait une réunion d'inspecteurs d'académie, d'inspecteurs primaires, de

(1) Voir ci-dessus, p. 98.

directeurs et directrices d'écoles normales, en un mot Tétatmajor du corps primaire et nous verrons, par son discours du 2 avril, quel langage il savait leur parler. Encouragé par le succès de cette première expérience, il appela, Tannée suivante au congrès d'avril, I8(> instituteurs et 20 institutrices élus par leurs collègues. Voici quelques lignes de son discours à la séance de clôture, le 19 avril 1881 :

u J'attendais avec beaucoup de curiosité, mais aussi avec « beaucoup de confiance les résultats de ce congrès... C'est, tt après tout, la première réunion des États-Généraux de l'cnw seignement primaire; mais j'avais confiance, parce que, en u politique comme en pédagogie, vis-à-vis du suffrage uniu versel comme vis-à-vis du, corps enseignant, la politique » que j'ai toujours suivie, et qui m'a toujours réussi, est celle a de la confiance, n II rappelle aux maîtres du primaire, comme il l'a fait pour ceux des autres enseignements, que l'administration de l'instruction publique ne doit plus être une bureaucratie; mais qu'il faut a y faire entrer cette pra-y a tique nouvelle de la liberté, de la li])re discussion, de la conu sultation libre et plénière du corps enseignant lui-même ». Revenant sur les travaux du congrès et les conclusions formulées par ses membres, il prenait plaisir à constater qu'ils avaient déclaré nécessaire l'obligation scolaire : il leur affirmait qu'elle serait votée par les Chambres. Nécessaire aussi la gratuité? Il les remerciait de ce vœu, car, émané d'hommes aussi compétents, il lui serait un puissant argument contre ceux qui affectaient de croire que la gratuité porterait atteinte à la fréquentation de l'école en diminuant aux yeux des parents la valeur de l'enseignement. Ils avaient demandé l'institution de caisses locales des écoles primaires : ils la trouveraient dans un article du projet de loi sur l'obligation. Kt il continuait ainsi, traitant tour à tour, avec une entière compétence, toutcsces questions si passionnantes pour ses auditeurs : suppression des surveillances et patronages ecclésiastiques ; transformation des écoles de hameau; rôle d'éducateurs qui incombe aux maîtres primaires et qui n'est pas le monopole

« d'une certaine caste ou d'une certaine robe » ; convenance de confier uniquement à des institutrices les classes de jeunes enfants et les écoles mixtes quant au sexe. Ainsi, le ministre s'appliquait à convaincre de l'importance de son œuvre ses subordonnés, à les persuader et à les g^agner, à paraître même prendre appui sur eux et ne faire que donner force de loi à leurs décisions; à bien marquer que, sur tous les points, il marchait d'accord avec eux. Ces congrès pédagogiques eurent donc à cette époque une importance considérable.

Une autre forme d'organisation du corps enseignant primaire, ce furent les Conférences pédagogiques^ réunissant tous les instituteurs d'un canton et généralement présidées par un inspecteur. Il en existait, çà et là, avant Jules Ferry ; mais il en fit réellement une institution qu'il destinait, d'une part, à faire sortir de leur isolement les maîtres primaires, à les grouper, à leur donner confiance en leur mission et en leur force; d'autre part, à être des réductions de congrès pédagogiques, de petites assemblées consultatives, où l'administration locale pourrait trouver des informations utiles, la solution de certains problèmes techniques, en même temps qu'un concours raisonné et par cela même dévoué. Jules Ferry leur donna un caractère officiel en leur confiant une tâche jusqu'alors accaparée par les bureaux de la rue de Grenelle : le choix des livres de classe. Elles étaient appelées à rendre de très grands services. Il est regrettal>lc que lu aussi, du moins en beaucoup de régions, la politique ait fini par se glisser et par exercer son action démoralisatrice et dissolvante.

De nouvelles branches de l'enseignement primaire avaient été créées ou développées : les cours d'adultes ; les écoles manuelles d'apprentissage, constituées par la loi du II décembre 1880, que prépara une commission ayant à sa tête un ancien ouvrier, le sénateur Tolain ; les cours normaux de coupe et d'assemblage à l'usage des jeunes filles. De l'année 1881 datent l'École nationale des arts et métiers de Lille et l'Ecole nationale professionnelle de Vierzon, prototype de celles qui suivirent (Armentières, Voiron, Nantes). Par

L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE IGl

l'arrélé du 20 novembre 1879, le ministre témoignait de sa sympathie pour d'heureuses initiatives scolaires prises par la ville de Paris en désignant les écoles municipales ou libres de ' Chaptal, ïurgol, Colbert, Lavoisier, Say, Ivry, pour recevoir des boursiers de TElat (Arrêté du :20 novembre 1871)).

Ainsi, à son début dans la vie Tenfant avait les écoles maternelles; à Tàgede six ou sept ans, l'école primaire s'ouvrait à lui; à douze ou treize ans, il pouvait choisir dans tout un ensemble d'enseignements plus élevés. Le ministre avait donc le droit de dire : « Naguère, sans préparation dans la première enfance, sans caractère obligatoire dans la période scolaire, sans suite et sans consécration au lendemain de la sortie de l'école, l'enseignement primaire ne menait à rien. Il mène à tout aujourd'hui par deux larges issues : par le nouvel enseignement complémentaire, parla nouvelle ordonnance de ses programmes et le bienfait incessamment accru des bourses de l'État, n

Kn Algérie, au moins pour les populations indigènes les plus susceptibles d'en profiter, comme sont les Berbères des massifs montagneux, Jules Kerry créa de nouvelles écoles destinées aux jeunes musulmans. Pour en finir avec les difficultés que suscitaient les autorités locales, le ministère de l'instruction j^ublique se rendit acquéreur, dans la Grande- Kabylie, de huit emplacements sur lesquels se bâtirent autant d'écoles. De celles-ci le nombre s'est considérablement accru : le chiffre de leurs élèves est de dix ou douze mille. C'est encore bien peu sur environ iOOOOO enfants d'âge scolaire que compte la |)opulation musulmane de la colonie.

Jules Ferry avait donné le signal de ce progrès nouveau par sa lettre du 11 octobre 1880 adressée au gouverneur général Albert Grévy. Il indiquait, avec raison, la Orande- Kabylie comme la région où devait d'abord se porter notre principal effort :

« De toutes les parties de l'Algérie, elle est la mieux prc- «* parée à l'assimilation par le caractère, les mœurs et les u coutumes de ses habitants... H n'y a pas une contrée dans »

« la colonie où nos instituteurs soient plus impatiemment « attendus, où les populations se montrent plus empressées « à nous faciliter les moyens d'y ouvrir les écoles. Il esjt « temps que l'Université réponde à cet appel. Je n'ai pas à « rappeler le chef kabyle Si-Lounis qui s'est fait l'interprète « de ses coreligionnaires en vous demandant, à une de vos " réceptions, de Veau et des écoles. »

Faisant remarquer qu'à ce moment même s'organisait en Algérie le régime civil, le ministre ajoutait : « C'est par « les écoles que nous réaliserons le plus aisément, je dirai « même avec le plus d'économie, les améliorations dési- « râbles (1). »

Yj'Akhar félicitait Jules Ferry de cette initiative :

« Cette mesure va démontrer aux Kabyles, si disposés à « envoyer leurs enfants dans nos écoles pourvu que l'on ne « fasse aucun effort pour les détourner de leur foi religieuse, « que la France est désormais décidée à exercer sa domina- « tien dans un autre but que celui de percevoir des impôts. »

Sur la nécessité de soustraire les instituteurs aux exigences ou aux tentations de la politique, la conviction de Jules Ferry ne s'est pas manifestée seulement dans V Exposé des motifs où il propose d'attribuer aux chefs universitaires la nomination des instituteurs; mais elle est le fond des discours prononcés par lui à l'occasion de réunions ou de congrès pédagogiques. C'était de la politique électorale et locale qu'il s'efforçait d'éloigner les instituteurs pour tourner leurs esprits vers une politique purement républicaine et nationale.

Dans son discours du 2 avril 1880, il disait à l'état-major primaire réuni sous ses yeux, faisant allusion au rôle qu'avait imposé aux instituteurs le régime impérial :

« Il a été fait des choses détestables! Les instituteurs « sont devenus, en quelque sorte, des pions qu'on faisait « mouvoir sur je ne sais quel échiquier électoral menteur et

(1) Alfred Rambaud, V Enseignement primaire chez les indigènes musulmans d'Algérie et notamment dans la Grande- Kabylie (souvenirs de mission), « Paris, Delagrave, 1892 (extrait de la Revue pédagogique.)

L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE l(î3

« frelaté. On les a déplacés, frappés, inquiétés; on a voulu « faire d'eux ce qu'il y a de plus triste au monde : des agents « délections. Eh bien! sachez, et dites-leur bien que le - gouvernement de la République, au nom duquel je parle, « veut rompre avec ces déplorables pratiques... Dites-leur

• que leur ambition doit viser plus haut qu'aux petites luttes « des petits milieux dans lesquels ils sont jetés, ils ne

a doivent pas faire de politique, non! Ils doivent être en À a dehors des partis politiques. Pourquoi? Parce qu'ils sont « au-dessus; parce qu'ils doivent être, parce que nous vou- j « Ions qu'ils soient des éducateurs; parce que, pour nous — « et si Dieu nous prête vie, la parole que je dis sera réalisée o — pour nous, République libérale et démocratique de 1880, « l'éducateur sera chose sacrée. »

Sacrée, à la condition, bien entendu, qu'il se renferme dans son rôle et ne se laisse pas enrôler dans les factions locales. Jules Ferry revient encore sur cette idée dans son discours du 19 avril 1881, au congrès pédagogique :

a La politique contre laquelle je tiens à vous mettre en u garde, c'est la politique militante et quotidienne, la poliu tique de parti, la politique de personnes, de coterie. Avec « celle-là, n'ayez rien de commun ! Elle se fait, elle est néces- « saire; c'est un rouage naturel, indispensable dans un pays ' de liberté; mais ne vous laissez pas prendre par le bout ' du doigt dans cet engrenage; il vous aurait bien vite '. emportés et déconsidérés tout entiers ! Une école pour « un parti, un instituteur de parti ou de coterie, vous seriez ' cela, quand vous êtes les instituteurs de la France et de

la Patrie!

•« C'est la République elle-même qui pourrait être singu- « lièrement compromise, si l'on pouvait dire : " Voilà un

* gouvernement qui fait les élections avec les instituteurs, « comme ceux qu'il a remplacés ont essayé de les faire avec « les curés... » Gela, nous ne le souffrirons pas... S'il se ren- « contrait des administrateurs indiscrets, s'il se trouvait — «* ce qui est peut-être plus vraisemblable — des candidats

trop

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idriez : « Notre mimst

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« LE VEUT PAS(l). »

L'instituteur qui, sans y être sollicité, méconnaît soit le caractère neutre au point de vue religieux de l'école primaire, soit le devoir de neutralité au point de vue de la politique électorale et locale, commet un véritable crime contre son propre enseignement; s'il y est sollicité ou contraint, c'est le politicien, c'est le préfet protecteur du politicien qui commettent ce crime. Jules Ferry a conçu l'école primaire < comme elle devait être : ni religieuse, ni politique, uniquement nationale; faite pour rappeler constamment aux enfants non ce qui est pour les diviser, les religions ou l'irréligion, mais ce qui les unit, la patrie; avant tout une grande école de patriotisme, une grande école de paix, de solidarité et d'amitié. Ceux qui tendent à en faire un instrument de discorde, de désunion, d'oppression, sont les pires ennemis de l'école laïque.

Non seulement Jules Ferry a été, pour l'enseignement populaire, un créateur, un organisateur, un administrateur vigilant, un financier habile, un défenseur éloquent devant le parlement et devant le pays, mais il avait le sens pédagogique et les dons d'un éducateur (2). Sa Lettre aux instituteurs, en date du 17 novembre 1883, sur l'enseignement moral et civique, et qui est une page admirable de science pédagogique, ses discours, tour à tour élevés ou familiers, dans les congrès pédagogiques, montraient qu'il était présent, de toute son âme et de tout son cœur, à chacun des organes de l'immense machine. Il pouvait s'appliquer à lui-même ce qu'il disait au congrès pédagogique, le :2 avril 1880, parlant des difficultés de la profession : « On triomphe par le cœur, par une certaine tendresse d'âme; on triomphe parce qu'on

(1) Voir ci-dessous, p. 190.

(2) Pjîcaut, Deux ministres pédagogues : M. Guizot et M. Ftrry (ISS-i- 1884j. Paris, 1887 (extrait des Mémoires et documents scolaires, 33*^ fasc , reproduit dans le livre de PÉcaut, l'Éducation publique et la vie nationale^ Paris, 1897). On y trouve le texte de la lettre du 17 novembre 1883.

L'ENSEIGNEMENT l'RIMAlKE l(ir>

aime son métier, parce qu'on aime Tenfant... Ah! si Ton n'aime pas Tenfant, il ne faut pas se faire instituteur! »

Dans cette Lettre du 17 novembre, relevons un passajjc relatif aux devoirs de l'instituteur envers « les magistrats municipaux, l'autorité religieuse, les pouvoirs léf;aux qui maintiennent la sécurité publique... Le curé et le pasteur ont droit au respect, car leur ministère répond à ce qu'il y a de plus élevé dans la nature humaine... C'est au succès de son école (il s agit de l'instituteur) à désarmer les prétentions injustes; c'est à sa prudence à ne donner aucun prétexte à l'inlolérance. Il doit éviter l'hvpocrisie à l'égal de l'impiété. Kien d'ailleurs n'est plus désirable que l'accord du prêtre et de l'instituteur : tous deux sont revêtus d'une autorité morale... Un tel accord vaut bien qu'on fasse, pour l'obtenir, quelques sacrifices (l) » .

1^ PÉCAUT, le grand pédagogue protestant, qui dirigea l'Kcole nonnalc de jeune» filles de Fontenay, parlant (ouvr. cite) de cette Lettre aux instituteurs, lui donne sa pleine approbation : « C'est là assurément un noble langage, «ligne d'un gouvernement libre, f|ui a mesuré toutes les difficultés d'une lâche inhniiiifnt LOiupU-xe... >

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