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CHAPITRE XIII

l'enseignement secondaire et supérieur

Jules Ferry rencontra dans la majorité républicaine de la Chambre la même ardeur pour soutenir nos lycées et collèges, nos facultés et grands établissements scientifiques, que pour développer notre enseignement primaire : sur ce terrain elle voyait le même adversaire à combattre et la même concurrence à défier. Ferry eut à se défendre contre le zèle ou le calcul de certains députés qui auraient voulu transformer en lycées les collèges de leurs circonscriptions : il dut alléguer les charges budgétaires, Tinsuffisance nu mérique du personnel, car à cette époque on n'avait pas assez de licenciés pour occuper, à défaut d'agrégés, même les chaires des lycées (1).

Par le décret de décembre 187Î), il supprima la quatrième classe des lycées et fit rentrer ceux qui la composaient, au nombre de vingt-six, dans la troisième catégorie. La loi du 3 juillet 1880 mita sa disposition 70 200 000 francs pour la construction, la restauration, l'ameublement de lycées et collèges; vingt-sept lycées nouveaux sont projetés ou créés.

Dans le personnel enseignant aucun détail n'échappait au ministre : il essaya de faire revivre les assemblées mensuelles de professeurs qui délibéraient avec le proviseur sur toutes les questions intéressant la prospérité de l'établissement; il cherchait ainsi à faire une nouvelle application de son prin- -cipe : substituer au régime bureaucratique, dans l'Université, la « consultation libre « .

Les Chambres s'étaient montrées fort généreuses pour l'attribution de bourses d'enseignement classique ou spécial dans

(1) Discours à la Chambre, 9 juillet 1881.

les Ivcées et collèges. Elles assurèrent aux meilleurs élèves , du primaire la montée vers les études supérieures.

Les trois grandes réformes qu'accomplit dans renseignement secondaire Jules Ferrv, aidé par la grande expérience, resj)rit de décision, Tardeur au travail du directeur Charles Zévort (I), furent : 1" la réforme des programmes de Tensei- ^ gnement classique ; 2" la réorganisation de 'l'enseigiiement spécial ; 3' la création de renseignement secondaire des filles.

Dans ses discours aux Chambres, surtout dans la discussion du projet sur le Conseil supérieur, Jules Ferry avait dénoncé l'influence persistante sur notre enseignement secondaire des méthodes et des programmes qui avaient fait la gloire pédagogique des jésuites aux seizième et dix-seplième siècles. ^ Convenaient-ils encore à des Français du dix-neuvième? Le ministre critiquait l'abus des exercices de mémoire, du u bourrage » pour les examens, de la préparation mécanique, du discours lalin, des vers latins, surtout l'insuffisance de la place réservée aux langues vivantes et aux sciences. Comme il le dit dans son éloge de Charles Zévort, u on engageait à la fois deux batailles : l'une, au dehors, contre les partis; l'autre, au dedans, contre la routine » . Nous avons vu Jules Ferry adjurer le nouveau Conseil supérieur de hâter la reforme qu attendaient la France moderne et la démocratie. Déjà dans son discours au Concours général, le 4 août 187Î), il disait : « C'est presque un lieu commun, en dehors des régions universitaires, dans l'opinion des pères de famille, des hommes politiques, des gens du monde, qu'il y a dans les études classiques, ce noble fonds de l'éducation française, des sacrifices à opérer, des transformations à poursuivre, des routines à abandonner. » Il se défendait de vouloir en rien « rabaisser ou amoindrir les études classiques »» . Il en parlait avec une grande élévation de pensée et une conviction des plus sincères. Mais, « étudions-nous la langue latine pour la parler et

1^ On trouvera l'éloge de Zcvorl par Jule» Ferry dans sa lettre à la Hevuc de ienteignemeut srrondaire et supérieur (15 novembre 1887) reproduite «lan« If? i VU. p. 556, des Discours et opinions.

l'écrire? N'est-ce pas plutôt pour en pénétrer le génie, pour conquérir la clef des pensées antiques, pour contempler face à face, et sans intermédiaire, ce qu'il v a d'exquis et de robuste dans l'esthétique des époques jeunes » ? Ne faut-il pas chercher à « établir un commerce sérieux et fécond entre ces jeunes esprits, ouverts à tout ce qui est beau, vibrant à tout ce qui est généreux, et les œuvres immortelles qu'enfantait, sous le ciel transparent de l'Attique ou sur les bords héroïques du Tibre, la jeunesse de l'humanité » ?

Au surplus, le ministre n'entendait poursuivre la réforme des études qu'en s'assurant l'assentiment et le concours de l'Université elle-même. Les élections au Conseil supérieur avaient été pour lui une première indication. Puis il avait organisé, au sujet du Concours général et des Concours académiques, une consultation du corps professoral des lycées : 37 lycées contre 33 se prononcèrent pour la suppression du premier; 42 contre 28 pour la suppression des seconds (1).

Il revenait sur ces questions dans son discours du 4 août 1880, à l'occasion de ce même Concours général, le sui*lendcmain du décret qui venait d'opérer une sérieuse réforme de renseignement secondaire (2 août). Prenant la parole après le professeur chargé du discours latin, il disait : «Vous venez de recevoir dans un savant langage les derniers adieux du discours latin; laissez-moi saluer à mon tour cette royauté universitaire qui disparaît. Pour la dernière fois la période cicéronienne a retenti sous les voûtes de la vieille Sorbonne : le discours latin a dit son dernier mot, le discours latin a vécu ! M

Il ajoutait : « On apprenait le latin pour l'écrire ; on l'apprendra désormais pour le lire. On pourra pénétrer dans ces régions inconnues dont on s'obstinait à faire le tour. Le terrain perdu par la grammaire, l'amour des lettres le reprendra. 1) Puis il expliquait à ses auditeurs l'économie des décret et arrêté du 2 août, publiés l'avant-veille, et qui réformaient le

(1) Dreyfus-Brisac, la Réforme universitaire, dans son Éducation moderne, l'« série, 1882.

L ENSKI(;NEMENT secondaire et SUPERIEUR Uil»

plan des études classiques Au lieu de la longue filière de dix ans que jusqu'à présent il fallait suivre jusqu'au bout si l'on voulait tirerqucique profit de ses études, il y aurait trois séries * de classes, chaque série formant un cycle qui se suffisait à lui-même. Que l'on interrompit les études après le premier ou après le second cycle, on avait toujours une instruction relativement complète. Dans le cycle des classes élémentaires, pas de latin ni de grec, mais du français, un enseignement pra-" tique des langues vivantes, des notions élémentaires sur les sciences. Les langues anciennes ne reparaissaient que dans le second et le premier cycles. L'étude des te.\tes, avec commentaires sur les institutions, les arts, la vie privée, remplaçait en partie les anciens exercices écrits. Les langues vivantes et les sciences prenaient une large place. La réforme, quelques critiques qu'elle ait pu susciter, était adaptée aux nécessités \ de la vie moderne.

Elle eut pour corollaires certaines modifications dans le programme du baccalauréat, certaines modifications dans le choix des exercices couronnés au Concours général : certaines classes, certaines matières n'y sont plus représentées; le prix d'honneur de rhétorique, naguère attaché au discours latin, est dévolu à la composition française. Les Concours académiques sont supprimés.

La loi du 27 janvier 1880 rendit obligatoire l'enseignement de la gymnastique aussi bien dans les lycées et collèges que dans les établissements primaires, où il avait été introduit par la circulaire du 5 avril I87Î). Celle du 21 avril organisait les exercices militaires, et c'étaient de vrais fusils de guerre que l'on mettait entre les mains des élèves : le fusil modèle 187i, le fusil Gras, alors notre dernier perfectionnement.

.Iules Ferry a plus d'une fois manifesté son estime pour Ta-uvrc de Victor Duruy, la création de l'enseignement secondaire spécial. Celui-ci fut remanié par les décrets du 4 août 1881. Ils avaient été préparé» par une commission dont la présidence fut déférée à Victor Duruy. L'enseignement spécial formerait deux cycles : un de trois années, au

bout desquelles les élèves pourraient entrer dans les carrières agricoles, industrielles et commerciales; un cycle supérieur, de deux années, pour ceux qui tiendraient à pousser plus loin leurs études et qui ambitionneraient le baccalauréat de cet enseignement. La culture esthétique y était représentée par la littérature des langues vivantes. Cette réforme produisit d'excellents résultats jusqu'en 1891, époque où M. Léon Bourgeois remplaça cet enseignement par l'enseignement dit a moderne ", qui est loin de répondre aux mêmes nécessités sociales.

Victor Duruy, étant ministre de Napoléon III, avait essayé de fonder l'enseignement des filles; il ne pouvait songer à leur ouvrir des lycées et des collèges; il ne put que leur offrir des cours où elles entendirent les mêmes professeurs que leurs frères. Dupanloup, évéque d'Orléans, entendant garder les jeunes filles « sur les genoux de l'Eglise » , provoqua une levée en masse de l'épiscopat français. Les cours fondés })ar le ministre ne lui survécurent pas : en janvier 1870 il n'en subsistait plus que dans quatorze villes, compris Paris. Pour ce modeste essai de cours isolés, Duruy recueillit presque autant d'injures que Jules Ferry, qui opéra, par la création de l'enseignement secondaire des filles, une réforme radicale.

L'auteur du projet de loi était le député Camille Sée (1), qui l'avait présenté à la Chambre le 28 octobre 1878, Bardoux étant ministre de l'instruction publique. 11 avait obtenu, le 8 décembre, la prise en considération et avait rédigé un rapport, déposé le 27 mai 187Î), fortement documenté, avec l'étude comparée de tout ce qui s'était fait dans les pays civilisés; car à l'étranger s'étaient multipliés les gymnases etprogymnases de femmes (lycées et collèges) déjeunes filles.

Voici les principales dispositions du projet. Des lycées et des collèges de filles seraient fondés par l'Etat, avec le concours des départements et des villes. Les programmes com-

(1) Camille Sée, Lycées et collèges de jeunes filles : documents, rapports et discours. Paris, 1896, sixième édition (la première est de 1881; la sixième contient les documents parus depuis cette époque.)

prendraient u renseignement moral » ; puis les mêmes matières que ceux destinés aux garçons, sauf la substitution des langues et littératures modernes à celles de l'antiquité; en outre, l'économie domestique, les travaux à l'aiguille, des notions de droit usuel, le dessin, la musique, la gymnastique. L'enseignement religieux serait donné, sur la demande des parents, dans les locaux scolaires, mais en dehors des heures de classe, et les aumôniers n'habiteraient pas la maison. Elle aurait à sa tète une directrice. Les professeurs pourraient être de l'un ou de l'autre sexe. A la fin des études, il serait décerné un diplôme aux élèves.

L'article 2 de la loi est ainsi conçu : « Ces établissements seront des externats. Des internats pourront y être annexés sur la demande des conseils municipaux et après entente entre eux et l'État. » Mais ce fut seulement après des discussions assez vives que ce texte put être arrêté. Camille 8ée et la majorité de la commission avaient proposé un texte rendant obligatoires les internats ; puis un texte portant que « le ministre, après entente avec les conseils généraux et municipaux , déterminera les départements et les villes où seront fondés les établissements qui recevront des élèves internes et des élèves externes » . Jules Ferry, qui avait combattu la première rédaction, estimait la seconde encore trop impérative ou prêtant à l'équivoque. Il repoussait également l'article 4 du projet de la commission, chargeant FKtat d'une part d'entretien pour les internats comme pour les externats. La loi subit, à la Chambre, le 15 décembre I87i), l'épreuve d'une première lecture: après une courte discussion, on vota un amendement Hibot qui supprimait l'article 4.

La deuxième délibération, ouverte le 19 janvier 1880, fut plus développée. Nous pouvons négliger les attaques de la droite contre le principe de la loi. Ce qui importe, c'est la solution donnée à la question de l'internat.

Jules Ferry était opposé aux internats pour deux raisons : la première, c'est qu'ils eussent imposé à l'Ktat des dépenses de construction et d'entretien considérables ; la seconde

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visait les responsabilités qu'ils auraient imposé à l'Université, « responsabilités nouvelles, d'un ordre très délicat et qu'elle ne recherche pas " . Le ministre admettait seulement qu auprès des collèges et lycées, par l'initative des particuliers ou des villes, il se formât des pensionnats laïques, comme ceux qui vivaient, par exemple, à lombre du lycée Charlemagne. L'article 2, malgré la résistance de Camille Sée, fut renvové à la commission. Celle-ci adopta le texte actuel. Un retour offensif de Camille Sée, insistant sur l'obligation de fonder des internats, fut repoussé par 453 contre 12 Puis l'ensemble de la loi fut voté par 337 voix contre 123. Du moins, au moment de paraître devant le Sénat, se trouvail-elle débarrassée d'une encombrante surcharge.

Au Sénat, où la discussion s'ouvrit le 20 novembre 1880, c'est sur le principe même de la loi que furent dirigées de violentes attaques parde Gavardie et Chesnelong. A pro[)Os du programme d'études, la droite prétendait introduire renseignement « moral et religieux » : sans quoi les nouveaux Ivcées de filles seraient des écoles " sans Dieu et contre Dieu » . C'était la question de cléricalisme ou d'anticléricalisme qui se dressait tout entière. Il n'est sans doute pas utile de reproduire des argumentations déjà connues. Retenons seulement cette déclaration de .Iules Ferrv :

a Nous ne voulons pas faire des femmes savantes, des « femmes incrédules, non, mais des femmes qui sachent rai- <i sonner. Nous voulons que l'habitude du raisonnement, les « méthodes scientifiques pénètrent un peu plus qu'elles ne « l'ont fait jusqu'à présent l'éducation des femmes... La mou raie étant dans la philosophie, il s'agit de la dégager de ces « hautes conceptions métaphysiques. . . sur lesquelles les tliéo- « logiens et les philosophes sont en désaccord depuis six a mille ans; il s'agit de ne montrer aux jeunes intelligences « que cette véritable et pure lumière qui, depuis l'origine du « monde, suivant une grande parole, est la fuînière (jtii eclr/irc « tous les hotnmes^ qui rayonne sur Ihumanité et éclaire sa « marche. i)

Le projet fut volé au Sénat par 161 voix contre 117 et, accepté par la Chambre, devint la loi du 21 décembre 1880.

De nombreux lycées et collèges de Filles furent construits : les premiers furent ceux de Montpellier, Rouen, Besançon, etc.

Alin d'assurer le recrutement des professeurs femmes pour, ces lycées et collèges qui vont se multiplianl, Jules V'erry fonda rÉcole normale supérieure de Sèvres, dont il confia la direction à la veuve de Jules Favre et la haute inspection ù

I illustre académicien Legouvé.

En 1885, il v avait déjà vingt lycées et quatorze collèges de jeunes filles. Il y a aujourd'hui trente-six lycées et vingt-huit collèges. En 1889, Jules Ferry constatait qu'ils comptaient alors J I 000 élèves au lieu de 2 000 en 1880(1).

Le 20 janvier 1881, à la suite d'un accord entre le ministre de l'instruction publique et le général Faidherbe, grand chancelier, fut pris un arrêté portant réorganisation de l'enseignement dans les maisons d'éducation de la Légion d'honneur.

II s'agissait de donner aux filles des légionnaires, de familles en général pauvres, une éducation plus pratique que par le passé, plus conforme à la médiocrité de leurs ressources et qui plus tard leur assurât d honorables moyens d'existence.

Iules Ferry avait déposé à la Chambre un projet de loi sur renseignement secondaire privé, tendant à exiger des directeurs d'établissement un certificat d'aptitude et des professeurs le grade de bachelier. Ce n'était point excessif; il n'en rencontra pas moins une opposition presque aussi vive que lorsqu'il avait été question de supprimer dans les écoles primaires la lettre d'obédience. Le comte de Mun et l'évéque Freppel accusèrent le ministre de vouloir détruire renseignement libre, de visera lui prendre ses 73 000 élèves pour les amener dans les maisons de l'Université. Jules Ferry fit i,,^t\(u- friiîie accusation si peu fondée:

1; ^iir JiilrH Ferry cl rcnsci{;ncinciit secondaire des Hllc«, voir, dans VÉJucdtioii nouvelle de M. DRKYFfs-HniKAf;, 1" série, une élude inléressantc d? celui-ci; et dan« la 2* fcrie, Fui loi Camille Sée jugée par un Allemand ^f Wvf h»»r?»tiim .

a Nous n'avons pas l'intention de fermer les établissements « libres, parce que nous n'avons pas le moyen de recevoir ces « soixante-treize mille élèves... Dans cette affaire, le rôle de « l'Université est bien curieux, et vous traiterez de paraa doxale la proposition que je vais apporter ici : nous travail- <( Ions à nous créer des concurrents!... La loi est faite dans « l'intérêt de l'enseignement libre... L Université travaille à « développer, à régler et à élever la concurrence des établis- « sements libres, parce qu'elle a besoin de concurrence... 11 « faut, à côté de l'Université, des établissements libres, qui, « comme on dit familièrement, aillent de l'avant, qui courent « les aventures, parce que TÉtat ne peut pas courir d'avenu tures, rÉtat ne peut pas faire d'expériences; il faut que » quelqu'un fasse les expériences pour lui, et dans son inté- « rét... Quel est le but auquel tend la loi nouvelle? Elle veut « élever les grades... Il est impossible de concevoir comment « l'élévation des grades , par conséquent l'élévation du « savoir dans le personnel enseignant, n'est pas un élément « d'amélioration et de progrès, et ne met pas dans une meil- « leure condition pour la lutte tous les établissements libres. » (Discours du 23 mai 1882).

Le projet fut voté par la Chambre; mais depuis 1882 il est resté enfoui dans les archives du Sénat.

Ajoutons que Jules Ferry a laissé dans le corps enseignant le souvenir d'un ministre soucieux d'améliorer le sort du personnel. Ce sort n'était guère enviable, surtout dans les collèges municipaux. Ordinairement le principal, chargé de la rhétorique et de la seconde, touchait 2 400 francs ; le professeur de philosophie et d'histoire, I 800 ; et cela continuait ainsi, par dégringolade de 100 en 100 francs, jusqu'au maître élémentaire chargé de la septième et la huitième, lequel touchait 1 000 francs. L'un de ces professeurs, Léon Bigot, a raconté la surprise et la joie qui s'empara de leur « popotte » quand le Journal officiel apporta le décret du 4 janvier 1881, relatif au classement et au traitement des professeurs de collège : ce décret fixait le minimum des traitements à

1600 francs, établissait une moyenne de 2 400 et faisait espérer un maximum de îi 000. La réforme s'opéra sans surcharge grave pour le budget, et un vieil inspecteur général en témoignait sa surprise au ministre : » Voilà une œuvre que le public n'appréciera peut-être pas à sa juste valeur, car il faut être du métier pour la comprendre ; mais, certainement, jamais on ne fera mieux ici, car c'est un tour de force que les administrateurs habiles considéraient comme impossible. » La reconnaissance des professeurs jusqu'alors sacrifiés n'en fut que plus vive. Au lendemain de la mort de Jules Ferry, l'un d'eux écrivait à un ancien collègue devenu publiciste:

« Les plus jeunes d'entre nous, ceux qui sont entrés dans la carrière lorsque toutes les difficultés semblaient en être aplanies, n'ont pas cette reconnaissance pour Jules Ferry. Ils n'ont point vu la misère où vivaient leurs anciens... Le professeur des collèges communaux, le serviteur instruit et mal payé, le bachelier lamentable et le licencié sans avenir étaient oubliés injustement. Jules Ferry osa penser à eux. Dites-le (l) ».

Il n'oublia pas non plus les maîtres répétiteurs : pour ceux d'entre eux qui aspiraient à la licence ou à l'agrégation, la cirrulaire du 25 juin 1880 prescrivit aux recteurs d'alléger les «obligations de leur service dans les lycées et collèges, afin de leur laisser le temps de préparer les examens dont le succes leur permettrait d'aspirer à une situation plus relevée. A ce moment, les facultés faisaient infiniment moins de licenciés qu'aujourd'hui ; la carrière du répétitorat, les accès du professorat étaient moins fâcheusement encombrés. 11 ne s'était pas encore formé là un « prolétariat intellectuel » .

Nous verrons plus loin quelles garanties furent assurées au j»ersonnel enseignant, dans le secondaire comme dans le supérieur.

De grandes choses furent accomplies dans l'enseignement supérieur. Les municipalités, les départements rivalisèrent

(1) LÉ05 KiGOT, dan» la Patrie du 21 mars n dans CKslufvttc du • 1893.

d'ardeur avec l'Etat pour arracher cet enseigaement à la médiocrité matérielle, à la misère des installations, à la détresse financière dans lesquelles il végétait; pour mettre fin à cette pénurie qui contrastait avec les splendeurs universitaires de l'Allemagne; pour substituer des salles spacieuses aux taudis, aux caves malsaines, qualifiées de laboratoires, où Claude Bernard réalisa tant de merveilleuses découvertes, mais puisa les germes de la maladie qui devait r.emporter. A Paris, d'une convention entre l'Etat et la Ville, contribuant par moitié aux 22 millions de la dépense, sortit la nouvelle Sorbonne. La Faculté de droit est agrandie; l'École de médecine, l'École de pharmacie, l'École des langues vivantes sont reconstruites. L'ardeur des municipalités républicaines assure l'agrandissement ou la reconstruction des facultés de Gaen, de Clermont, de Grenoble, de Lyon, de Nancy, de Montpellier, de Rennes, de Toulouse, de Lille. A cette œuvre de l'enseignement supérieur l'État

^consacre 38 389 000 francs, les villes plus de 45 millions, les déparlements 665 000 francs. Le traitement des professeurs est porté à 12 et 15 000 francs (deux classes) pour les facultés de Paris, à 10 000 francs pour l'École normale supérieure et le Collège de France.

* En 1876, il y avait 625 chaires d'enseignement supérieur sur tout le territoire français; en 1889, on en compta 1 211. Pour les facultés de médecine, en 1876, on inscrivait 3 864 étudiants; en 1889, 6 455. Pour les facultés des sciences, au lieu de 121, 1 355. Pour les facultés des lettres, au lieu de 138, 2 358 (l).

Répondant au vœu exprimé par certains membres du parlement au sujet des privat-docenten d'Allemagne, Jules Ferry, par le décret du 24 juillet 1883, autorisa les cours libres dans les facultés de l'État.

(1) C'est alors que furent créées, à la faculté de droit de Bordeaux, une chaire dliistoire du droit et une de droit maritime; à Nancy et à Caen, une chaire d'économie politique; à Besançon, une chaire d'astronomie; à Paris, une chaire de langues et littératures méridionales, une chaire de droit constitutionnel; au Collège de France, une chaire d'histoire des religions, etc.

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE ET SUPERIEUR m

De nombreux décrets modifièrent le régime des cours, le programme des examens de licence pour les lettres et pour les sciences, de doctorat en droit; réorganisèrent les écoles de médecine et de pharmacie ; statuèrent sur les études et les examens exigés des officiers de santé.

L'indépendance des professeurs était assurée par l'article 1 1 de la loi sur le Conseil supérieur. Ce conseil aurait à statuer sur les cas « de révocation, de retrait d'emploi, de suspension des professeurs titulaires de l'enseignement public, secondaire ou supérieur, ou de mutation pour un emploi inférieur des professeurs titulaires de l'enseignement supérieur » . C'était la fin de l'arbitraire ministériel. Jules Ferry était en droit de dire à la Chambre, le 6 juin 1889 : « Le ministre peut suspendre le cours ; il n'a pas le droit de suspendre le traitement, v Son action devenait toute de contrainte morale.

Jules Ferrv avait eu la conception de grandes universités régionales, formées par la réunion des facultés et écoles supérieures d'un même centre, et que devait réaliser la loi du lOjuillet 189G(1).

Dans sa circulaire du 17 novembre 188îi, le ministre s'exprimait en ces termes : u Nous aurions obtenu un grand résultat s'il nous était possible de constituer un jour des universités rapprochant les enseignements les plus variés pour qu'ils se prêtent un mutuel concours... gérant elles-mêmes leurs affaires, pénétrées de leurs devoirs et de leur valeur, s'inspirant des idées propres à chaque partie de la France, dans la variété que comporte l'unité du pays. « 11 comprenait que le temps était nécessaire à la réalisation d'une telle œuvre et que la question devait être tout au moins mise à l'étude. 11 invitait le corps enseignant à a faire connaître ses vues » . Ni l'opinion publique, ni celle du parlement, ni les habitudes et les idées d'une notable partie de ce corps ensei-

(1) L'auteur du présent ouvra{^e a eu l'honneur, étant niinistro de l'instruction |>uMi(|uc, de porter devant le Sénat le projet déjà voté par la Chamhrc rt «le le faire accepter par celte ÀMeinblée qui avait rejeté, en 1892, le projet I..éon Bourgeois.

178 JULES FEllUV

gnant n'étaient alors préparées à l'exécution du plan ébauché par le grand ministre.

Le 20 décembre 1879, après une intervention personnelle à la tribune, il pouvait faire promulguer la loi sur l'enseignement supérieur en Algérie, avec ses quatre écoles supérieures de droit, de médecine, de sciences, de lettres, novau d'une future université d'Alger, dont les constructions monumentales, remplaçant les mesquines installations d'alors, devaient bientôt occuper le plateau d'Isly, alors désert, et que j'ai vu couvert des tentes des Arabes appelés à Alger pour la fantasia.

Parle décret du 12 mars 1879, conséquence du décret du 27 mars 1877, il installait à Paris, au boulevard Arago, la faculté mixte protestante, héritière de la faculté de théologie de Strasbourg, que la conquête prussienne avait chassée d'Alsace (1). Il présidait, le 27 mars, à l'inauguration.

La Bibliothèque nationale, cette puissante usine de travail intellectuel, allait être garantie contre les risques de l'incendie par contagion de voisinage, grâce à la loi du 28 décembre 1880, qui consacrait 3 800 000 francs aux acquisitions d'immeubles et aux travaux nécessaires à son isolement.

C'est Jules Ferry qui a installé aux château et parc de Meudon l'observatoire d'astronomie physique de Paris, prévu par sa loi du 15 avril 1879.

Par décret du 8 octobre 1880, il institua le « Bureau national de météorologie » .

Il créa de nouveaux laboratoires de zoologie maritime (à Luc-sur-Mer, Goncarneau, Villefranche, Marseille).

Aux Ecoles françaises d'Athènes et de Rome il ajoula

(1) C'est la faculté de théologie protestante qui, dans l'Université de Paris, est à la tête des autres facultés. En effet, les facultés de théologie catholiques ont disparu en mars 1885. Elles furent supprimées, par refus des crédits, au budget de cette année-là, non sur l'initiative de Jules Ferry, alors président du conseil, ni de M. Fallières, alors ministre de l'instruction publique, mais par une décision de la Chambre, que le Sénat a vainement essayé de réformer. Une des raisons qui décidèrent la Chambre fut que nos facultés de théologie catholiques n étaient pas reconnues par la cour de Rome.

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l'École française du Caire, pour l'étude des antiquités égyptiennes; la direction en fut confiée à M. Maspéro.

A la grande Commission des travaux historiques, siégeant au ministère, il incorporait, le 20 janvier 1880, la Commission de géographie historique de la Gaule et de Tanclenne France.

Le service des missions scientifiques était alors richement doté — 500 000 francs au lieu de 130 000 aujourd'hui — et fortement organisé. Une seule de ces missions d'aspect si pacifique, celle qui fut confiée à Savorgnan de Brazza et Ballav, sous les auspices du ministre de l'instruction publique, devait nous donner tout un empire africain : le Congo. L'abbé Debaize, parti à la fin de 1877 pour son exploration dans l'Afrique orientale, mourait le 12 décembre 1879 sur les bords du lac Tanganyika. Masqueray pénétrait dans le Mzab et en rapportait la précieuse chronique d'Abou-Zaccharia. Soleillet poursuivait ses explorations sur le haut Niger, Foureau en pays touareg, Lecart au Sénégal, Vossion au Soudan, Lombard et Lucereau en Abyssinie, Revoil sur la côte des Çomalis ; Luntz, Pelagaud, Raffray, à Madagascar; Chaper à Grand-Bassam et en Assinie. L'Amérique inconnue était étudiée par d'autres explorateurs : Crevaux dans l'Amazonie (où il devait périr en avril 1882), Amaury de Lacretelle en Californie, Boussenard en Guyane; Wiener et Gharnay dans les cités mortes de l'Amérique du Sud, du Mexique, du Yucatan. Pour l'Asie, le ministère envoyait Ujfalvy, Capus, Bonvalot dans le Turkestan; Sarda au Japon, Lacombe en Annam, le lieutenant Gautier en Cochinchine, Aymonnier au Cambodge, le docteur Hacks en diverses contrées de l'Extréme-Orient, Clermont-Ganneau en Palestine et Phénicie, Lortet en Syrie, Victor Guérin an Sinaï, Charles Huber en Syrie et Arabie, Sarzec en Chaldée, d'où il rapportait la révélation d'un art presque inconnu. Pour l'Océanie, c'étaient Brau de Saint-Pol, Lacroix, Wallon, dans la Malaisie; Montano, Paul Hey, Marche, aux Phibp[)incs. Plus près de nous, Pouchet allait étudier la Laponic; Habaut, Bréon,la

péninsule Scandinave ; Chantre, le Caucase et la Crimée ; Schrader, les Pyrénées; les deux Milne-Edwards, avec le Travailleur et le Talisman, poursuivaient leurs sondages du golfe de Gascogne à des profondeurs s'évaluant en kilomètres.

En août 1882, l'astronome Tisserand fut placé à la tète d'une mission chargée d'aller ohserver, à la Martinique, le passage de Vénus.

Les pays classiques n'étaient point négligés : Homolle,avec l'architecte Nénot, poussait ses fouilles dans l'île sacrée de Délos, le consul Champoiseauen Épire (Nicopolis, Ambracie, Actium). Après Charles Tissot, avec Cagnat, Gasselin, Saladin, d'Hérisson, S. Reinach, etc., se poursuivait l'exploration archéologique et épigraphique de Carthage et de la Tunisie.

De l'Exposition universelle de 1878 survivait le palais du Trocadéro. Par décret du 13 novembre 1879, Jules Ferry l'affecta «aux services de l'instruction publique et des beauxarts ». On y installa : 1" le Musée d ethnographie^ qui n'a cessé de s'enrichir par les apports de nos voyageurs ; 2" le Musée de sculpture comparée, d'après une idée reprise à la Convention nationale, qui avait chargé A. Lenoir de recueillir les œuvres de notre ancienne sculpture et d'en former le Musée des monuments français , ensuite dispersé par la Restauration.

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