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CHAPITRE XIV

Jules Ferry a été deux fois président du conseil : du 23 septembre 1880 au 10 novembre 1881; du 21 février 1883 au 30 mars 1885. Président ou simple ministre, il a exercé une grande autorité dans le conseil ; il a sa f)art de responsabilité dans toutes les mesures prises, dans toutes les lois votées durant une période de six années; son histoire a été plus ou moins étroitement liée à notre histoire fjéncrale. On trouvera plus loin rénumération des lois dans la discussion desquelles, soit au conseil des ministres, soit à la tribune du Sénat ou de la Chambre, il a pu intervenir (1). Dans les pa{5es qui suivent, nous nous occuperons seulement de celles qui curent une grande importance politique.

Les trois premiers cabinets dont fut membre Jules Ferry en qualité de président pour le troisième), et qui sont également les trois premiers cabinets de la présidence (Jrévy, ne diffèrent presque pas entre eux. Du premier, le ministère

[i) Voir, à VÂppenduc^ le Tableau chronologique n» II.

Waddington, on a même pu dire qu'il était le ministère Dufaure sans Dufaure. Il prenait appui, dans la Chambre, comme après lui le ministère Freycinet et le ministère Ferry, sur les fractions modérées du parti républicain, mais à l'exclusion de V Union républicaine, c'est-à-dire des partisans de Gambetta, qui, ainsi que leur chef, affectaient de se réserver. Pourtant ces trois ministères modérés, soutenus à la Chambre par une majorité de modérés, furent très nettement anticléricaux: celui que présida Jules Ferry à peine plus que les deux précédents. C'était ce caractère commun qui leur assurait la confiance de leurs partisans, revenus de la bataille électorale du Seize-Mai avec une très violente hostilité contre ks partis monarchiques, mais surtout contre le parti clérical, accusé par eux d'avoir été le ciment de la coalition et d'avoir suscité et soutenu le « gouvernement des curés » .

Ces trois ministères ne furent pas seulement en lutte avec les droites, mais aussi avec certains groupes républicains qui occupèrent d'abord une place très restreinte sur les bancs de gauche, puis devinrent plus agressifs, en même temps que plus nombreux, à mesure que la République sembla s'affermir, qu'ils crurent n'avoir plus de ménagements à garder avec les masses paisibles du pays et qu'ils estimèrent le moment venu d'inaugurer une politique soi-disant plus démocratique et de monter à l'assaut du pouvoir. Ces éléments dissidents formèrent bientôt une Extrême gauche^ composée de radicaux et d'un nombre encore infime de socialistes. Ils prirent, à force (f audace, de violence, de brutalité même, toujours plus d'empire sur les modérés, qu'ils malmenaient dans leurs journaux, dont ils affectaient de dénoncer au pays les complaisances pour le pouvoir, et qui s'affolaient à l'idée de passer auxyeux de leurs comités pour moins avancés que tel ou tel.

Les deux groupes sur lesquels s'appuyaient ces trois ministères, Centre gauche et Gauche républicaine^ étaient forcément en rivalité avec Y Union républicaine. Le malaise de la situation consistait surtout en ce que le vrai chef de la majorité, celui qui avait su grouper les 363 pour une action commune,.

dont le pays entier répétait les formules frappées à Temportepièce (1), ne fut point appelé, durant les trois premières années de la présidence Grévy, à diriger un ministère. Grévy ne se résigna que pour le quatrième cabinet de sa présidence à faire de Gambetta un premier ministre. Ainsi, pendant trois années, le grand tribun, si ardent, si impérieux, si personnel, se trouva immobilisé à la présidence de la Chambre, éloigné du pouvoir et de ses responsabilités, tenté par là même d'intervenir plus ou moins secrètement dans maint acte de gouvernement, de peser sur toutes les nominations, d'avoir ses fonctionnaires, même sa police à lui (2); Tantôt il soutenait résolument les cabinets'; tantôt, dans le dessein ou sous prétexte de les stimuler, il les critiquait, leur faisait une petite guerre de presse et de couloirs, les affaiblissait d'autant. Si, pour les batailles parlementaires, il leur prêtait ses partisans, on sentait bien que ceux-ci n'appartenaient qu'à lui. Les ennemis de la République, même beaucoup de républicains en prenaient texte pour dénoncer à l'opinion publique un « gouvernement occulte » qui aurait fonctionné au Palais-Bourbon, tenu tous les ministres sous sa dépendance et rÉlysée sous la terreur.

Sous le cabinet Waddington fut votée la loi du 13 juillet 1879, réorganisant le Conseil d'État. Elle portait de 22 à 32 le nombre des conseillers, par la création, fort utile en soi, d'une section de législation. Elle changeait le mode de nomination des conseillers. Jusqu'alors, l'Assemblée nationale s'était réservé de les élire; le Sénat seul pouvait les révoquer; le -Conseil se modifiait par un renouvellement triennal. La loi nouvelle rendit au gouvernement la nomination et la continuité de leurs fonctions aux conseillers. Par la nomination des dix membres de la section de législation, par les mises à la retraite; par les démissions qui survinrent en ma-

(1) « Le ijrand conseil des communes de France " . — « Le cléricalisme, Toilà rennemi ». — - Se soumettre ou se démettre ». — "Il faut abou tir • , etc.

(i) AnoRiKCS, Souvenirs d'un pré/et de police, t. I",

nière de protestation, vingt-deux membres nouveaux allaient entrer dans le Conseil et en changer totalement Tesprit.

Furent également votées dans cette période : la loi sur l'amnistie partielle (3 mars 1879); la loi qui ramena le gouvernement et les Chambres à Paris (22 juillet), installant le président à rÉlysée, le Sénat au Luxembourg, les députés au Palais-Bourbon; la dotation de 200 millions pour la caisse des chemins vicinaux (10 avril), une réglementation nouvelle du travail des enfants dans les manufactures (22 septembre) (1).

Le 2 décembre 1879, Waddington, président du conseil, se plaignit d'une opposition sourde, dénonçant des conversations de couloirs et des attaques dans la presse, également dirigées contre le cabinet. Une phrase de son discours Ht allusion à « une ingérence et une tyrannie qu'aucun ministère ne doit accepter » . Waddington mettait la Chambre en demeure de prendre une attitude moins flottante : » La première chose à faire, c'est qu'elle dise catégoriquement et nettement si le ministère a sa confiance, oui ou non Si cette

confiance n'est pas absolue, si elle n'est pas complète, nous nous retirerons immédiatement des affaires. » Le ministère crut voir une nouvelle défaillance de sa majorité, peut-être une preuve des ingérences de Gambetta, dans la prise en considération d'une proposition Boysset tendant à suspendre l'inamovibilité de la magistrature et qui fut votée par 320 voix contre 152.

Le 5 décembre, se produisit l'interpellation Brisson sur la politique intérieure. Ses amis et lui demandaient l'amnistie pour les faits de 1871, mais surtout l'épuration du personnel administratif et judiciaire. Le président du conseil se défendit avec talent, mais avec un peu de sécheresse et de raideur. Jules Ferry fit entendre un langage plus vigoureux et plus chaud qui devait sauver le cabinet. Hardiment il rompit en visière aux meneurs de l'opposition, et rendit courage à la majorité, toujours prompte aux paniques :

(1) Compléter avec le Tableau chronologicjue n» II, à l'Appendice.

« Jamais, messieurs, dans ce grand pavs, la politique ne « descendra jusqu'à ce point de n'être plus qu'une question « de receveurs buralistes ou de percepteurs des contribu- « tions! "

Il insista principalement sur cette œuvre de a l'enseignement national ^' autour de laquelle se ralliaient tous les républicains. El de fait, cette œuvre, et l'article 7 qui en semblait la quintessence, maintenaient seuls la cohésion de la majorité, divisée sur tant d'autres questions.

La Chambre vola, par 221 voix contre 97, l'ordre du jour de confiance. Le 16, lorsque MM. Lockroy et Clemenceau interpellèrent le garde des sceaux Le Royer sur l'usage qu'il avait fait des pouvoirs à lui confiés par la loi sur l'amnistie partielle et que le ministère démontra qu'il ne restait plus que 1 000 ou 1 200 condamnés à n'avoir pas bénéficié de la loi, il y eut encore un ordre du jour de confiance, voté par 250 voix contre 175. Mais le 16 comme le 5 décembre, il ivait fallu l'abstention de la droite pour que le cabinet restât lebout. Le président du conseil avait hâte d'en finir avec une iluation si précaire et si fausse.

Le 21 décembre 1879, le cabinet Waddington, miné par les gambettistes et mal soutenu par le président de la Répul»lique, démissionna. Le 28 fut formé un ministère Freycinet; de la présidence du conseil Jules Grévy avait écarté Jules Ferry aussi bien qu'il en tenait écarté Gambetta (1). Dans le nouveau cabinet, que Clemenceau dénonçait comme « le replâtrage d'un replâtrage », l'Union républicaine n'était représentée que par Lepère, ministre de l'intérieur et des cultes.

Le cabinet fit voter une loi d'amnistie pour les déserteurs des armées de terre et de mer et une loi d'amnistie en faveur

1 Au siir|>lii8, JulcB Ferry lui-inème aurait «ircllné cet honneur. Il ne »e < royait pas alors mûr pour la présidence du conseil. Il dioait ù ses amis : • Non! je n'ai pas la notoriété nécessaire, l'our être président du conseil, il faut avoir un nom connu jusr|ue dans le dernier village de France. » Andrieux, Souvenirs d'un pré/et de police, t. I., p. 293.

des condamnés de la Commune, amnistie qui méritait le nom de plénière, car la loi proposée assurait la rentrée en France de 61 membres de la Commune; elle s'appliquait même à des condamnés de droit commun qui avaient eu la bonne fortune de pouvoir commettre ensuite des crimes politiques. Gambetta, dans un discours éloquent, où il adjurait ses collègues d'en finir avec « ce haillon de guerre civile » , emporta le vote de la loi par la Chambre des députés. Le Sénat fut plus difficile à convaincre : il limita le bienfait de la loi aux condamnés qui, avant le 14 juillet, auraient été l'objet d'une grâce entière ; il en exclut ceux qui auraient été régulièrement condamnés à la peine de mort ou aux travaux publics pour crimes d'incendie ou d'assassinat. Par le premier amendement le Sénat ne faisait qu'obliger le gouvernement à multiplier les mesures de grâce ; le second amendement n'excluait, en fait, que 14 condamnés. La Chambre, de guerre lasse, adopta le projet tel qu'il revenait du Sénat (11 juillet 1880).

Le 6 juillet 1880, avait été votée la loi établissant au 14 juillet la fête nationale. Elle fut célébrée avec un grand éclat officiel et, ce qui valait mieux, un grand enthousiasme f>opulaire. Dès le 13 juillet, dans l'après-midi, se donnait dans la vaste salle du Trocadéro une grande fête des écoles, organisée par ordre de Jules Ferry, avec des discours exposant la signification historique du 14 juillet 1789, avec les ôhœurs de l'École normale d'institutrices de la Seine, avec le concours des artistes les plus en renom de la déclamation et de la musique. Dans la journée du 14, l'épisode qui émut le plus profondément tous les cœurs français, ce fut la remise des drapeaux à l'armée. Presque tous avaient été perdus pendant la guerre de 1870-1871 ; l'armée, depuis dix ans, n'en avait que de provisoires; or elle renouvelait, à ce moment-là même, en Tunisie, ses glorieuses traditions. La remise des nouveaux étendards eut lieu par les mains du président Grévy, entouré des membres du gouvernement et des illustrations du pays. Chacun de nos régiments de toute arme était représenté par un officier qui, avec la garde réglementaire lui faisant escorte,

venait recevoir Temblème sacré. En même temps que, par le retour aux grands souvenirs de 1789, s'affirmait la France nouvelle, l'armée nouvelle se révélait devant l'étranger — suivant les belles paroles alors prononcées par le président Grévy — comme la garantie, pour la France, « du respect qui lui est dû et de la paix qu'elle veut conserver » ; à l'intérieur, elle était l'école vraiment républicaine et nationale, d'où les jeunes générations rapportaient « dans la vie civile le respect de l'autorité, le sentiment du devoir, l'esprit de dévouement, avec cette fleur dlionneur et de patriotisme et ces mâles vertus du métier des armes, si propres à faire des hommes et des citoyens » .

L'importance de cette fête, avec le préliminaire d'une amnistie générale, avec sa double signification politique et militaire, avec cette double révélation d'une France toute républicaine et d'une France redevenue puissante, ne put échappera l'Europe. La presse anglaise et autrichienne publia des articles sympathiques pour notre pays. En Grèce, le conseil municipal d'Athènes fit illuminer la ville.

Des lois utiles furent votées, réorganisant les conseils de prud'hommes, ordonnant la suppression immédiate des droits sur la navigation intérieure, favorisant l'établissement des chemins de fer locaux et tramways, modifiant le régime des patentes, dégrevant les sucres et les vins, revisant la législation sur les mines.

Les sentiments libéraux du gouvernement et du parlement se donnèrent carrière dans la loi relative au colportage des livres, brochures, journaux, lithographies, etc., et dans la loi qui abrogeait le décret de 1851 sur les cafés, cabarets et débits de boissons. Ces établissements avaient souffert sous le régime (lu Scize-Mai : en cinq mois, on en avait supprimé 2 200.

Enfin, était-il encore possible d'incriminer de cléricalisme le gouvernement et le parlement, après la loi qui supprimait à peu près entièrement l'aumùnerie militaire? après celle qui abrogeait la loi de 1814 sur le repos du dimanche? — en attendant que le repos du dimanche fût rendu plus obligatoire

que jamais parles revendications des ouvriers, employés de commerce et autres travailleurs des villes.

Nous avons vu comment la question de l'exécution des décrets amena la retraite de M. de Freycinet, le 19 septembre. Le 23, était constitué un cabinet Jules Ferry. Pour la troisième fois le président de la République s'était refusé à prendre Gambetta : il ne le prendra qu'après avoir travaillé à user l'un contre l'autre ces deux hommes qui étaient si bien faits pour s'entendre.

Le nouveau ministère offrait, comme proportion des partis représentés dans son conseil (l), à peu près le même aspect que les deux précédents; mais il ne comptait plus aucun membre de l'Union républicaine : Lepère avait disparu.

Grâce à la fermeté de son chef, le cabinet sut rallier une majorité à la Chambre, faire aboutir des lois importantes, fnotamment les lois de 1881 sur la liberté de réunion et sur la liberté de la presse, la loi qui rendait à la ville de Lyon ses droits municipaux et y rétablissait la mairie centrale. En faveur du travail national furent votées : la loi sur la police sanitaire des animaux, deux lois sur les chemins vicinaux et ruraux, la loi établissant un tarif général des douanes, la loi sur la marine marchande, la loi créant la caisse d'épargne postale.

En faveur de l'armée, furent votées la loi sur le rengagement des sous-officiers et la loi sur les pensions militaires.

(1) Il était ainsi composé : présidence du conseil et instruction publique, Jules Ferry; affaires étrangères, Barthélemy-Saint-Hilaire; justice, Gazot; intérieur et cultes, Constans; finances, Magnin ; guerre, général Farre; marine et colonies, vice-amiral Cloué; travaux publics, Sadi Garnot; agriculture et commerce, Tirard; postes et télégraphes, A. Gocbery. — Voir les discours prononcés par Jules Ferry pour défendre l'amiral Cloué et le général Farre, à la Chambre : 25 novembre 1880 et 14 mai 1881. — Les sous-secrétaires d'État, au nombre de sept, étaient : aux beaux-arts, Turquet; aux affaires étrangères, Horace de Choiseul; à la justice, Martin-Feuillée; à l'intérieur, Fallières; aux finances, Wilson; aux travaux publics, Raynal; à l'agriculture et commerce, Girerd. — Des ministres du cabinet Freycinet subsistaient dans le cabinet Ferry : Jules Ferry, Gazot, Constans, Magnin, Farre, Tirard, Cochery,

Du Code d'instruction criminelle on supprima le fameux tt résumé " du président d'assises.

Jules Ferry continuait à s'occuper des lois et réformes d'instruction publique; mais, d'accord avec le ministre des affaires étrangères qu'il avait tiré de sa studieuse retraite, le savant helléniste Barthélemy-Saint-Hilaire, il assuma, comme président du conseil, une part d'action et une responsabilité effectives dans les affaires de Tunisie, si habilement conduites et si heureusement terminées.

Ce ministère eut à compter avec la crise des élections de I88L Jules Ferry se souvenait trop bien du livre qu'il avait écrit sur les élections impériales de 1863; il était trop sincèrement libéral, trop respectueux de ce suffrage universel que o même ennemi, il faut aimer », pour chercher à exercer sur le corps électoral la moindre pression. Dans son discours du 31 mai 1881 il avaitdit, répliquant aux interruptions de la droite :

« Les élections ne se préparent pas, messieurs ; elles ne se « préparent plus... Vous en avez fait l'épreuve après le Seize- " Mai, au grand triomphe de la majorité de cette Chambre

• et pour le plus grand bien du pays... On ne prépare pas les « élections; mais ce qu'un gouvernement sage et une majo- " rite politique préparent, c'est un état moral du pays propre « à lui donner le sentiment de sécurité et la confiance en a lui-même, confiance qui est de première nécessité quand

• le pays est a[)pelé aux urnes. «

Un peu plus tard, le 10 juin, àEpinal, il faisait cette déclaration :

Les élections prochaines ne seront pas seulement libres, « elles seront pures. Elles seront pures de toute ingérence, a directe ou indirecte, des pouvoirs politiques dans la cons- « cience électorale du pays. Certes, le parti républicain don-

• neraJt un honteux spectacle au monde et léguerait à This- « toire de notre pays un triste et humiliant souvenir si, après « avoir triomphé contre la candidature officielle, il cherchait, « d'une manière quelconque et dans une proportion quel-

« conque, à reconstituer cette même candidature officielle « contre ses adversaires. Ces élections seront donc pures, je « le répète : nous n'y tolérerons rien qui puisse en faire « suspecter l'immaculée pureté. »

Il tint parole. Lui-même prit soin d'adresser aux recteurs la circulaire du 31 juillet pour recommander au corps enseignant et à ses administrateurs « la réserve la plus scrupuleuse au milieu des luttes électorales " . A cette époque il semble qu'il y avait à craindre moins les entraînements du corps enseignant primaire que les pressions illégales exercées sur lui : « Il faut qu'on sache bien... que le gouvernement ne veut, en aucun cas, à aucun degré, faire de l'instituteur un recruteur électoral à son usage; ni souffrir qu'il devienne, de gré ou de force, l'agent politique de qui que ce soit (I). » Le ministre de l'instruction publique rappelait qu'il mettrait son honneur à ce que le corps enseignant reprît, sous son administration, sa liberté politique comme il a reconquis sa liberté de conscience. Le président du conseil invita ses collègues du ministère à s'adresser, en des termes analogues, à leurs subordonnés (2). Jamais élections ne furent plus libres que celles de 1881.

(1) Voir ci-dessus, p. 162.

(2) La circulaire de M. Gonstans, ministre de l'intérieur, est un admirable monument de loyauté gouvernementale, de respect pour le suffrage universel, de confiance en sa presque infaillibilité. Elle exprime à merveille les sentiments, peut-être les illusions, assurément généreuses, des gouvernants d'alors. A ce titre, elle mériterait d'être relue par nos gouvernants d'aujourd'hui. En tout cas, elle mérite d'être citée presque tout entière :

« MosiEUR LE Préfet,

« Au moment où s'ouvre la période électorale qui précède le renouvellement de la Chamhre des députés, je juge utile de vous rappeler les principes sur lesquels vous avez à régler votre attitude et la conduite des fonctionnaires placés sous vos ordres.

« Le gouvernement de la République, vous le savez, réprouve énergiquement la candidature officielle. Fidèle aux doctrines qui sont l'honneur de la démocratie républicaine, il est résolu à s'abstenir de toute action électorale...

« Les gouvernements forts, assurés de l'assentiment du pays, peuvent seuls se livrer avec confiance au jugement de l'opinion. Sans doute le gouvernement désire trouver dans la manifestation du suffrage universel la ratification de sa politique et le gage de l'attachement toujours croissant du pays aux institu-

Avant que la période électorale fût ouverte, Jules Ferry avait eu à soutenir un rude débat au sujet de propositions tendant soit au rétablissement du scrutin de liste, soit à la revision de la Constitution.

La première de ces réformes avait été l'objet d'une proposition Bardoux, déposée l'année précédente, le 13 juillet. La commission nommée par la Chambre lui était en majorité hostile. Les membres du cabinet Ferry se trouvant divisés sur cette question, il fut décidé que le ministère resterait neutre. Le président Grévy a toujours été opposé à cette réforme; il disait volontiers : « Le scrutin de liste, c'est, pour les princes et les ;;énéraux, la voiture du sacre. » Le lî) mai 1881, contre les onclusions de la commission, sous l'action entraînante de < rambetta, la Chambre vota le scrutin de liste. Il restait à le faire accepter par le Sénat. Celui-ci n'eut pas le temps ou la volonté de discuter le projet de loi avant les élections. Sur les neuf membres de la commission qu'il nomma, huit étaient hostiles au scrutin de liste. Le 0 juin 1881, par 148 voix contre 114, il rejeta le projet de loi.

Plus graves étaient les propositions tendant à faire reviser la Constitution, dont une avait été présentée par Barodet, avec 'îi de ses collègues, le 15 mars 1881. Ils entendaient supprimer l'égalité de droits entre les deux Chambres, de

'^onf qui noas régissent. Mais ces tcinoigna{^e8 de l'esprit public seraient sans prix «i leur sincérité pouvait être suspectée...

- Au milieu des compétitions qui vont s'cnj'ager, vous n'aurez qu'un devoir i remplir : exiper de tous les parti», au-dessus desquels vous êtes placé, la tricle et ri{>oureuse observation des lois. L'autorité dont vous êtes le dépolaire ne saurait, sous aucun prétexte et dans aucun cas, être mise au service 'l':s intérêt* particuliers...

• Telle est... la règle de neutralité absolue que le gouvernement désire •'MIS voir suivre... Je vous invite... à tenir la main à ce que mes instructions - 'ient observées de tous et à me signaler ceux qui s'écarteraient de cette ligne i^r conduite. Je n'hésiterais pai, s'il était nécessaire, à prendre de promptes ' t sévères mesures de répression.

■ Hecevez, etc.

• Le Ministre de Vintéricur et des cultes,

« CORSTAXS.

« .31 juillet 188L »

manière à subalterniser l'Assemblée du Luxembourg ; retirer à celle-ci le droit de voter la dissolution de celle du Palais- Bourbon; rendre la Chambre permanente comme Test le Sénat; modifier la loi électorale de la haute Assemblée; empêcher le rétablissement du scrutin de liste en faisant rentrer dans la Constitution la loi électorale des députés ; enfin convoquer une Constituante pour réaliser ces diverses réformes.

La discussion sur la prise en considération de la proposition Barodet s'ouvrit à la Chambre le 31 mai 1881. Clemenceau fit le procès à la Constitution de 1875 et attaqua violemment le Sénat. Il dénonçait l'une comme une machine de guerre contre la République, le second comme un danger permanent : il n'était pas un élément de stabilité, mais un élément de résistance. Que parlait-on de son utilité comme frein et contre-poids? «Est-ce que le suffrage universel ne porte pas en lui-même son propre frein, sa propre règle? »

Après lui, Naquet essaya de prouver au ministère qu'il n'avait pas à intervenir dans une question qu'il n'avait pas soulevée. D'ailleurs était-ce chose si importante qu'une simple prise en considération?

Jules Ferry ne se laissa pas séduire par cette argumentation insidieuse, qui 3emblait promettre au ministère de le laisser vivre s'il se désintéressait du débat. Il commença par montrer que la revision, même votée à la Chambre, n'aboutirait pas, car le Sénat lui serait certainement défavorable ; il dénia que les députés eussent reçu, ni aux élections de 1876, ni à celles de 1877, un mandat de revision :

« La majorité de cette Chambre a reçu mandat du pays, « non pas de reviser la Constitution... mais de faire vivre la « Constitution... La nation ne peut tolérer qu'à chaque légis- « lature on remette en question les fondements de l'édifice « politique où elle abrite son travail et son courage. »

Avant tout, il fallait, aux élections prochaines, réduire dans la Chambre cette minorité de 130 ou 140 voix monarchistes qui étaient, dans le parlement, «l'élément essentiellement diviseur » ; car, en se portant d'un côté ou de l'autre, elles

formaient les majorités factices et les coalitions dangereuses. « Et quand on pourra, tout à son aise, essayer de constituer, a dans une assemblée républicaine, un parti progressiste et a un parti conservateur, ce qu'on appelle depuis longtemps « déjà les xvhigs et les tories de la République, nous pourrons 0 parler de reviser la Constitution... Mais à l'heure qu'il est, a vous allez revenir devant un pays qui vous a donné sa cona fiance il y a quatre ans. Pourquoi vous Ta-t-il donnée? a Parce que vous lui avez prouvé... que le véritable sen- « timent de la stabilité était chez les républicains, qu'il n'était « pas chez les monarchistes. »

Non, ce n'était pas au suffrage universel français que l'on pourrait sans danger prêcher la théorie de M. Naquet sur Tinslitution républicaine, théorie qu'il a ainsi formulée : le provisoire perpétuel!

Loin de se désintéresser du débat, Jules Ferry n'hésita pas à poser la question de cabinet. La Chambre lui donna raison par 245 voix contre 184.

En revanche, sur une interpellation de Clemenceau relative à la date des élections, elle n'accorda au gouvernement que 214 voix (en y comprenant les voix des ministres et soussecrétaires d'État) contre 201. Elle avait failli renverser son propre cabinet à la veille des élections! Telle était l'étrange et dangereuse mobilité de cette Assemblée.

Dans son discours d'Épinal, le 19 juin, Jules Ferry crut pouvoir affirmer que les élections ne seraient pas révisionnistes :

u Pourquoi? Parce que la France est un pays de bon sens, tt et que tout le monde peut se rendre compte de ce fait qui « crève les yeux, que la revision est demandée, par qui?.., tt Avant tout, parles partis monarchiques!... Messieurs, que « diriez-vous d'un horticulteur qui, ayant planté un arbre, « de précieuse provenance, d'acclimatation difficile, et ayant tt réussi à le faire vivre pendant un an ou deux, se dirait soua dain : « Maintenant, je vais l'arracher, pour voir si les • racines ont pris?... » C'est pourtant ce qu'on nous conseille !

« Mais cela, messieurs, ce n'est ni de l'horticulture, ni de la

« politique. »

La période électorale fut très agitée. Contre les républicains modérés se déchaîna l'opposition radicale au moins aussi furieusement que l'opposition de droite. Leurs journaux coalisés firent âprement le procès de la majorité, prétendirent clouer au pilori les députés ministériels. Droitiers et radicaux exploitaient à outrance le prétendu désarroi des finances, les troubles du Sud oranais, les affaires de Tunisie ; la rupture qu'ils affirmaient prochaine avec l'Italie, soutenue de l'Angleterre et l'Allemagne. Le manifeste de l'extrême gauche dénonçait la politique de Jules Ferry qui nous présentait à l'Europe « comme toujours tourmentés par l'esprit de conquête M, tandis que « là est le secret de l'artificieux empressement mis par M. de Bismarck à l'encourager ». Orléanistes, jérômistes, bonapartistes dissidents lançaient également leurs manifestes.

D'autre part, Gambetta, à Tours le 4- août, à Belleville le 12 août, exposait ce programme : suppression des sénateurs inamovibles, modification du corps électoral sénatorial, décentralisation administrative, abolition du volontariat d'un an, réduction du service militaire, impôt sur le revenu, liquidation des immeubles possédés par les congrégations. Ainsi le chef de la majorité se plaçait en face du chef du gouvernement comme le leader d'un parti plus avancé. Il semblait opposer programme à programme. Il rendait très dangereux pour Jules Ferry le maintien intégral du sien. Il accroissait encore la division et le désarroi du parti modéré (qui, peut-être de ce jour, lui en garda rancune).

Cependant, divers symptômes auraient pu avertir Gambetta qu'il s'exposait grandement, ainsi que la France, en obliquant trop à gauche. S'il inquiétait les modérés, il n'avait pas encore trouvé le moyen de donner satisfaction aux exagérés, parce que ce moyen n'existe pas. Le 17 août, à Charonne, les « esclaves ivres » l'empêchèrent de parler et se donnèrent le spectacle de son impuissant courroux. Il se

refusait depuis longtemps à « couper sa queue » . C'était elle qui le lâchait; l'opération n'en était pas moins salutaire. Floquet et Lockroy furent également, au Cirque d'Hiver, empêchés de parler.

Jules Ferry, dans son discours de Nancy, le 10 août, prenait l'attitude la plus sage, faisant appel à la concorde des républicains contre l'adversaire commun ; il déclarait que la Chambre des 363, de tous les 363, avait bien mérité du suffrage universel et de la République. Il résumait en ces termes conciliants les situations respectives de la Gauche républicaine et de V Union républicaine :

a 11 y a là deux groupes... Ils avaient des origines diverses, ils pouvaient receler en eux des tempéraments différents. Mais, depuis quatre ans, que font-ils autre chose que de travailler, de voter ensemble?... Eh bien! pourquoi les diviser, pourquoi les opposer l'un à l'autre, puisqu'à force de vivre ensemble, se faisant des sacrifices comme il faut en faire dans toute vie commune, ils sont devenus un des meilleurs ménages parlementaires que l'on puisse rencontrer? »

L'orateur revenait en partie sur son discours du 10 juin à Épinal. Il admettait une u revision amiable et de gré à gré » , celle « qu'un grand orateur a exposée à Tours » , toujours distincte de « la revision absolue, impérativc, violente, radicale, qui est la thèse des partis intransigeants ». A la suite de ce discours, le National % écùiiii : « Le seul homme qui pût contenir l'envahissante fortune de M. Gambetta a fait sa soumission ! » La clairvoyance [)atriotique de Jules Ferrv ne s'arrêtait pas à ces mesquines préoccupations. Il déclarait, dans une autre occasion, à propos de Gambetta, qu'il serait au besoin «son premier lieutenant ».

Les élections des 21 août et 4 septembre 1881 donnèrent r> millions de suffrages aux républicains de toute nuance contre 1 700 000 aux monarchistes de toute couleur. Il y eut 467 élus républicains contre 00 « conservateurs » , dont 45 bonapartistes (dans la Chambre précédente, les chiffres respectifs étaient 304 et I 41). Jules Ferry avait prédit que les

droites seraient réduites de 50 ou 60 membres : sa prédiction se réalisait. Par malheur, l'opposition de gauche s'était accrue : le chiffre des élus républicains se décomposait en 204 députés d'Union républicaine (parti Gambetta), 168 de Gauche républicaine (parti Ferry), 39 du Centre gauche, 46 d'extrême gauche.

Les élections étaient, au fond, plus favorables au parti républicain dans son ensemble, même à la politique Ferry, qu'au ministère Ferry. La situation qui opposait au chef du gouvernement le chef de la majorité apparut tellement illogique qu'au lendemain d'élections qui faisaient honneur à Jules Ferry et qui lui donnaient à peu près autant de soldats qu'à Gambetta, le premier jugea — et beaucoup parmi ses amis eurent également cette impression — que le rôle du cabinet qu'il présidait était fini. Il semblait indispensable, inévitable, que l'homme, qui passait pour le vrai chef de la majorité et à (jui les opposants imputaient un « gouvernement occulte » et une « dictature oblique » , prît la direction officielle des affaires.

Dès le 4 novembre Jules Ferry avait donné à entendre que son cabinet était virtuellement démissionnaire. Les jours suivants furent consacrés aux interpellations sur les affaires de Tunisie. Elles aboutirent au rejet, par 328 voix contre 161, de la proposition d'enquête soutenue par les opposants de ^ droite et d'extrême gauche. Puis, sur l'approbation des actes du gouvernement, Jules Ferry demanda l'ordre du jour pur et simple, qui fut écarté par 312 voix contre 176, bien que Gambetta et ses amis l'eussent voté. Puis vingt-trois ordres du jour motivés furent successivement repoussés; même la motion pour la clôture des débats fut rejetée par 285 voix contre 203, et la motion pour le renvoi des ordres du jour aux bureaux par 361 voix contre 96. La Chambre aboutissait à l'impuissance et au plus extraordinaire gâchis.

Cela durait depuis deux heures. Alors Gambetta, dans l'attente générale, dans le silence tout à coup profond de la Chambre, prit possession de la tribune. 11 lut un ordre du

jour qui était la plus éclatante justification de la politique tunisienne suivie par Jules Ferry :

« La Chambre, résolue à Texécution intégrale du traité souscrit par la nation française, le 12 mai 1881... »

Cette motion fut adoptée par 355 voix contre 68, avec I2i abstentions. (9 novembre.)

Le 10 novembre, le cabinet Jules Ferry démissionnait. Ce n'était pas lui seulement qui succombait sous la logique de la situation : c'était aussi le président de la République. Il devenait impossible à Jules Grévy de ne pas confier à Gambetta la présidence du conseil; par conséquent, il lui fallait admettre que le rétablissement du scrutin de liste, qu'il avait en exécration, s'inscrivit en tête du nouveau programme.

Le cabinet fondé le 14 novembre 1881 devait être le « grand ministère » . Il avait été question d'y faire, sous la présidence de Gambetta, entrer Jules Feriy à l'instruction publique, M. de Freycinet à la guerre, Léon Say aux finances : ce devait ftie le « ministère des quatre présidents » . Aucun de ces trois noms n'y figura. Du moins, le cabinet se distingua de ses devanciers par le grossissement de l'équipe gouvernante, où s'alignèrent douze ministres et neuf sous-secrétaires d'Etat (1). Ce fut dans l'opinion publique une désillusion. De tous les ministres, dont quelques-uns eurent dans la suite un grand rôle, un seul, alors, avait réellement une grande notoriété, une popularité, une personnalité. Le public se vengea de sa déconvenue en répétant: «Gambetta a douze portefeuilles au

(1; Le» nouveaux ministères étaient : celui Je l'affriculturc, (l<Mlouhl<; du commcrre ; celui des arts, institué pour M. Aiitunin Proust et (jui ne devait pas lui .survivre. Waldcck-Rousseau était à l'intérieur; (;énéral Cauipenon, ^ la (guerre; Goufreard, à la marine; Paul Kert, ù l'instruction publique; Raynal, aux travaux publics; Devès, à ra(»riculture; Houvier, au commerce et colonies; Cazot, à la justice; .\llain-Taq;é, aux finances; A. Cochcry, aux poste» et télé|;raphes. Gambetta prenait le portefeuille des affaires étrangères, avec Spuller comme sous-secrétaire d'Ktat. Les huit autres sous-sccrétaire-s étaient : Blandin .'i la guerre, Chalamet à l'instruction publiqtie, Martin- Feuillce .'i la justice, Lelièvre aux finances, Margue à l'intérieur, Cazc à ra(»riculture, Félix Faure au commerce et colonies, Lesguillcr aux travaux publics

lieu d'un " . Une caricature le représenta en sultan suivi d'eunuques marchant à la file indienne.

Il avait fait du scrutin de liste sa principale plateforme, comme s'il eût voulu prendre sa revanche de l'hostilité manifestée par l'Elysée et le Sénat et peut-être de la neutralité affectée par Jules Ferry. Or, parler du scrutin de liste à une Chambre élue au scrutin d'arrondissement, toute fraîche sortie des urnes, dès les premiers mois de sa réunion, en plein orgueil et en pleine illusion, prétendre saper dès le début la base de son mandat, c'était lui parler de suicide.

Et puis, les gambettistes le prirent de trop haut avec la Chambre : ils menaçaient les députés hostiles au scrutin de liste de les rayer de la liste. Le 14 janvier, Gambetta faisait déposer un projet de revision partielle, comprenant le scrutin de liste, la réforme du mode d'élection sénatoriale, la limitation des droits financiers du Sénat. Oublieux des ménagements que Jules Ferry avait toujours gardés envers les pouvoirs qui pouvaient se croire menacés par quelque projet de réforme, Gambetta n'avait point réussi à se concilier le Sénat. Il commençait à s'aliéner la Chambre. Celle-ci nomma une commission de 33 membres, en majorité hostiles au projet; les partisans de la revision intégrale firent insérer dans le texte de la commission un paragraphe final ainsi conçu : « La Chambre déclare qu'il y a lieu à revision des lois constitutionnelles. » En séance, le principe de la revision Intégrale fut d'abord repoussé par 298 voix contre 173. Un discours de Gambetta, d'abord très bien accueilli, excita des rumeurs quand il aborda la question du scrutin de liste. Alors le président du conseil, pour que la lumière fût faite sur les intentions de l'Assemblée, proposa de mettre aux voix le paragraphe final de la commission. La Chambre, se déjugeant elle-même, le vota par 268 voix contre 218.

Les ministres sortirent de la salle ; la Chambre n'en continua pas moins à rejeter par 287 voix contre 169 le scrutin de liste. Puis elle vota, par 257 contre 85, Tensemble du projet de la commission (26 janvier 1882).

Le cabinet avait vécu. Le a grand ministère » avait été, à certains égards, selon la malicieuse expression du président Grévy, le « ministère de déception nationale » . 11 avait duré juste deux mois et douze jours.

Par malheur, la Chambre, une fois échappée à l'impérieuse tutelle de son ancien leader, devenait ingouvernable; elle s'habituait aux discussions confuses, aux votes irréfléchis, à Tincohérence des ordres du jour; elle semblait incapable de soutenir un gouvernement.

Elle enterra, le 2î) juillet 1882, un ministère Freycinet, à propos des crédits pour l'intervention en Egypte; un ministère Duclerc, le 28 janvier 1883, à la suite d'incidents soulevés par une affiche du prince Napoléon; un ministère Fallières, le 17 février, compromis par une indisposition de son pré sident.

Le 31 décembre 1882, Gambetta était mort aux Jardies (l).

Le second ministère Freycinet(2), qui dura du 30 janvier au 2î) juillet 1882, a compté parmi ses membres Jules Ferry (;omme ministre de l'instruction publique et des beaux-arts. Ce cabinet, malgré sa brièveté et sans parler de l'œuvre scolaire continuée par Jules Ferry, a laissé des traces de son passage aux affaires (3). La plus importante fut la loi qui attribua aux conseils municipaux dans les chefs-lieux de département (Paris excepté), d'arrondissement et de canton, le droit d'élire

(i) En dépit des compétitions et des froissements qui avaient existé entre eux, .Iules Ferry ne cessa de conserver à Gambetta une profonde admiration et une affection réelle. Il le re{;rctla sincèrement. C'est dans nn Ianga{^eémuet mai'niOque que, dans son discours de Cahors, le 14 avril 1884, il prononça l'éloge de Gamhetla, qui eut au cœur « une grande passion, ramoiir, le culte, oserais-je dire la sublime folie de la patrie « !

(2) Le deuxième cabinet Freycinet était ainsi composé : présidence du < (inseil et affaire» étrangères, de Freycinet; justice et cultes, (Gustave llumbcrt; intérieur, Hené Goblet; finances, Léon Say ; guerre, général Billot; marine et colonies, vice-amiral Jauréguiberry ; instruction publique et beauxarU, .IiLKs Fkbhv; travaux publics, Varroy ; commerce, Tinird; postes et télégraphes, .Adolphe Cochcry ; agriculture, de Mahy. Il y eut quatre soussccréuires d'État, parmi lesquels il sufKt de noter Sadi Carnot aux travaux publics.

(8) V otr h ï Appendice^ tableau II, la liste des principaux actes législatif».

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les maires et adjoints comme cela se pratiquait déjà, depuis la loi de J876, dans les autres communes. Une loi très démocratique fut celle qui abroge les dispositions législatives concernant « les plus imposés» . Une autre eut pour objet de constituer l'état civil des indigènes musulmans en Algérie. Enfin, c'est le 7 février 1882 que fut déposé le projet de loi relatif à la réorganisation et à l'épuration de la magistrature. Cette double question reviendra sous le second ministère dont Jules Ferry a été le président.

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