‹ Jules FerryChapitre 59 sur 99 · L*ÉGYPTE ET LE CANAL DE SUEZ · texte numérisé non relu

L*ÉGYPTE ET LE CANAL DE SUEZ

La crise qui devait anéantir en Egypte la grande situation quV occupait autrefois la France avait débuté en 1881 (l).

A cette époque la France et l'Angleterre marchaient absolument d'accord dans les affaires égyptiennes. Elles y exerçaient un double protectorat, un contrôle à deux, ce qu'on appelait le condo minium. Elles agissaient dans Tintérét de l'Egypte et de son khédive, dans l'intérêt des créanciers européens, et respectaient la suzeraineté nominale du sultan. Les autres puissances européennes n'intervenaient pas dans ce contrôle : la France et de l'Angleterre, en restant unies, ne donnaient pas prise à cette intervention ; pas davantage elles n'eussent toléré celle du sultan-suzerain. La mauvaise administration d'Ismaïl décida la France et l'Angleterre à poursuivre en commun sa déposition et à le faire remplacer par son Hls Tewfik (18 juin 1879). Le désordre des finances égyptiennes les amena à organiser plus sévèrement le service du contrôle, où elles furent représentées par MM. deBlignières etColvin.La seule part de surveillance laissée aux autres puissances européennes consista dans la création d'une commission internationale, dite de liquidation, pour le règlement définitif de la dette. Elle comprenait les délégués des cinq puissances dont les sujets formaient l'immense majorité des créanciers : France, Angleterre, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie.

(1) Sur le» affaire» égyptienne», outre le» Livre» jnuncs «le 1882 à 1893, il faut roniiultcr l'ouvrage de M. CuAni.Kft-Houx, ancien député de Marseille, sur Vhthmc et te Canal de Suez, Hachette, 1901, t. II, notanuncnt le» chapitre» intitule» la Crise de 1881-1882 et la Neutialisation du Canal.

C'est en février 1881, Jules Ferry étant président du conseil, que commencèrent les troubles suscités par Arabi et le parti « indigène » ou « arabe » . Le désordre grandit par la faiblesse du jeune khédive. Les factieux renversèrent son ministre de la guerre et le remplacèrent par un des leurs, Mahmoud-Pacha. Le cabinet français comprit aussitôt la portée de ces incidents. Il chargea notre ambassadeur à Londres, Ghallemel-Lacour, de s'entendre avec le Foreign- Office pour que, de nouveau, fût affirmé « l'accord qui doit régner entre les représentants de nos deux pays en Egypte et qui doit se traduire par une parfaite similitude de conduite et de langage » (26 février 1881). Lord Granville fit bon accueil à ces ouvertures. Les deux puissances exigèrent le rappel de deux commissaires que le sultan avait envoyés en Egypte ; pour appuyer cette exigence, elles envoyèrent devant Alexandrie chacune un cuirassé : notre ministre des affaires étrangères, Barthélemy-Saint-Hilaire, ordonna qu'après le départ des commissaires ottomans le cuirassé français levât Tancre en même temps que le cuirassé anglais, « afin de bien marquer l'identité des instructions auxquelles ils ont à obéir » (17 octobre 1881).

Ses instructions du même jour à notre ministre auprès du khédive, M. Sienkiewicz, témoignent du même souci : « On peut dire que la France et l'Angleterre, tout en ayant en Egypte des intérêts de nature différente, y ont pourtant des intérêts égaux; et de là vient, pour les deux pays, la nécessité impérieuse de s'accorder pour la défense de ces intérêts. Les deux puissances protectrices de l'Egypte ne sauraient lui manquer sans se manquer essentiellement à elles-mêmes, sans manquer à la civilisation et à l'humanité. » Envers le peuple égyptien, elles avaient un « devoir émihent » . Le cabinet Ferry était également d'accord avec Granville lorsque celuici proclamait la nécessité de maintenir à l'Egypte l'autonomie que lui avaient conférée les firmans du sultan, sur la nécessité non moins évidente de maintenir le lien de vassalité qui la rattachait à la Turquie, car « si ce lien était

Page 1