L'ÉCYPTE ET LE CANAL DE SUEZ
se refuser à lui reconnaître un successeur; d'inviter la Porte à s'abstenir de toute action en Egypte. Toutefois l'Angle-, terre faisait accepter à la France l'éventualité d'un débarquement de troupes ottomanes, chargées exclusivement de réta- Idir Tordre. C'était contraire à la politique traditionnelle de la France comme à celle de la Grande-Bretagne. « C'est dire . à tout rOrient que le khalife est notre maître, s'écriait Gambetta ; c'est détruire en un jour cinquante ans de notre politique, n
Les deux agents diplomatiques, Sienkiewicz et Malet, remirent au président du conseil égyptien une note où ils demandèrent la démission du ministère, l'éloignement d'Arabi et de deux autres officiers du parti a indigène » . Lord Granville insistait auprès de M. de Freycinet sur la nécessité d'inviter la Porte à tenir prêts ses régiments, sur l'envoi en Égvpte d'un commissaire ottoman, etc. M. de P'revcinet finit par déclarer qu'il préférait la réunion d'une ' conférence où les six puissances et la Turquie seraient représentées (30 mai 1882). Lord Granville y consentit. La Porte refusa de participer à la conférence, mais envoya en Egypte, à titre de commissaire, Dervisch-Pacha.
Celui-ci n'était pas en Egypte depuis trois jours qu'éclataitle soulèvement d'Alexandrie. Il coûta la vie à cinquante chrétiens; soixante et onze furent blessés et nombre de maisons pillées (l I juin 1882). Le 23 juin se réunissait la conférence de Constantinople. La Turquie continuait, à sa manière, à pacifier l'Egypte. Le parti « indigène » lui demanda l'autorisation de fortifier Alexandrie. C'était le plus sûr moyen de faire bombarder cette ville par la flotte britannique. L'amiral Seymour, ayant, avec sa longue-vue, découvert deux canons nouvellement démasqués, envoya son ultimatum le 10 juillet et, le 11, commença le bombardement, qui dura le 12 et le 13. Les insurgés y répondirent par l'incendie du quartier européen. Dès le matin du 11, l'amiral' Conrad, obéissant à de» instructions formelles, avait emmené l'escadre française
Lord Granville se contenta de nous informer que sa flotte avait fait simplement acte de légitime défense. Gomme s'il voulait panser la blessure de notre amour-propre, il fit tenir à M. de Freycinet, le 24 juin, une proposition d'organiser
•ensemble la protection du canal de Suez. M. de Freycinet voulait obtenir, à cet effet, une sorte de mandat de la conférence réunie à Constantinople ; car, en dehors de ce mandat, « le parlement français montrerait beaucoup plus d'hésitation » . Le 18 juillet, il obtint de la Chambre, à une forte majorité — 424 contre 64 — le vote d'un crédit de six millions. La discussion fut signalée par un discours de Gambetta, insistant sur la nécessité de maintenir l'entente anglo-française, et un discours de M. Clemenceau condamnant cette même politique. Au Sénat, les crédits furent également votés, par 205 voix contre 5. Il avait été entendu, dans les deux Chambres, que le crédit était accordé « pour mettre la flotte en état, mais non comme autorisation d'agir n .
Cependant, si l'on ne voulait laisser l'Angleterre absolument maîtresse en Egypte, il fallait agir. M. de Freycinet entendait se réduire au minimum d'action : aucune opéra-
'tion contre les rebelles ; simplement deux ou trois mille soldats français à chacune des issues du canal, à Port-Saïd et à Suez. C'est pour mettre à exécution cette politique que M. de Freycinet déposa, le 24 juillet, une nouvelle demande de crédits, s'élevant à neuf millions. La discussion s'engagea
. le 29. Le plan du ministre fut attaqué avec une égale violence par ceux qui ne voulaient absolument pas d'intervention, comme M. Clemenceau, et par ceux qui estimaient cette intervention insuffisante, mesquine, indigne de la France, dont les soldats seraient occupés, sur le canal, « à garder les bagages des Anglais 'i . La demande de crédit fut repoussée par 417 voix contre 75.
Jamais cabinet n'était tombé sous une aussi écrasante majorité. Nombre de gambettistes avaient mêlé leurs suffrages à ceux de l'extrême gauche et de la droite. La journée du 29 apparaissait comme un épisode de la lutte entre Gambetta et son
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Reuteiiant indocile, M. de Freycinet (l). Elle eut une bien autre portée : elle n'ouvrait pas seulement une crise ministérielle; mais, comme rimprimait le Temps, « une crise de notre histoire nationale» . Elle livrait l'Egypte à l'Angleterre, et le Temps disait encore : « Le principe de l'abstention ne va-t-il pas forcément présider à la direction de nos relations extérieures ? Nos vaisseaux peuvent-ils rester dans les eaux de l'Egypte? La France peut-elle continuer à figurer dans la conférence ? La Chambre ne s'est guère doutée hier des questions qu'elle posait, et encore moins des solutions qu'elle imposait! » Dans sa préface au livre Le Tonhin et la Mère^ Patrie (1890), Jules Ferry écrira : « Ce fut là le grand naufrage ! »
Il était évident qu'après un vote tel que celui du 29, les ministères qui succéderaient au cabinet Freycinet se tiendraient pour avertis et devraient se résigner à ne plus même rêver de l'Egypte. Au moment où, le 7 août, entra en fonctions, après une crise assez prolongée, le faible cabinet Duclerc, les Anglais avaient déjà mis à Suez une garnison (2 août" . Le 20 août, ils occupaient Port-Saïd, les établissements de la Compagnie du Canal, et, malgré les protestations de I^csseps, pendant quatre jours, ils suspendirent le trafic entre les deux mers, qui ne fut repris que le 24. Le cabinet Duclerc put assister aux premiers succès des Anglais sur les troupes d'Arabi, à leur grande victoire de Tell-el-Kébir, le LJ septembre, à la mainmise intégrale de l'Angleterre sur l'empire égyptien, injonction ayant été faite à la Turquie de ne point se mêler de ces affaires, et la conférence de Constanlinople n'ayant pas tardé à se dissoudre. Le ministère Duclerc
(1) Dan» la soirée du 28, et jusqu'à deux heures du malin, M. llouvier ;ivait insisté auprir» de ffainbctta pour qu'il ne fit pa» votrr contre M. de Kreyrinct. Vainement, animé du sentiment patriotique le plus désintéressé, il remontra qu'un Yotc renversant M, de Freycinet sur la question d'Éjjypte prscrait sur toute notre politique étrangère et coloniale, et causerait tant de mjrf que même lui, Gamlietla, même en prenant le pouvoir en mains, serait impuissant à réparer le domma(>e.nanil)ettn se montra inflexible : on ne pouvait rien faire de sérieux, assurait-il, avant de s'être débarrassé du président actuel du conseil. Nous savons le peu que l'on fit au lendemain du 29 juillet!
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fut, dans les affaires d'Egypte, un cabinet d'abdication etd'effacement. Eût-il été composé d'hommes de génie, le vote du 29 aurait continué à peser sur lui ; il fût resté enlizé dans l'impuissance, les divisions et l'inertie de la Chambre. Lorsque l'Angleterre, en novembre 1882, offrit de donner à un Français la présidence de la commission de la dette égyptienne, le cabinet Duclerc refusa. Pour cette étrange politique, il avait trouvé cette étrange formule : a La France reprenait sa liberté d'action.» (1) L'Angleterre ne pouvait s'en affliger : nous lui assurions sa liberté d'action en Egypte !
Pourtant, dans une circulaire du 3 janvier 1883, lord Granville se déclara disposé à retirer d'Egypte les troupes anglaises dès que le permettrait la situation du pays : ne fallaitil pas le temps d'organiser une force indigène suffisante pour assurer l'autorité du khédive? En même temps, il proposait de consacrer et de réglementer la neutralité du canal dans un traité conclu entre les grandes puissances et auquel pourraient adhérer les puissances secondaires. Cette invitation à reprendre les négociations ne fut pas relevée par notre gouvernement. Ni sous le ministère Duclerc, jusqu'à janvier 1883, ni sous le ministère Fallières, qui d'ailleurs ne dura que trois semaines, la France ne parut se préoccuper de l'Egypte. Les affaires égyptiennes étaient comme rayées du rôle.
Enfin, le 21 février 1883, eut lieu l'avènement du deuxième cabinet Ferry. Il était nécessaire d'entrer dans le détail qui précède pour bien établir la situation en présence de laquelle il allait se trouver : avant lui, trois ministères impuissants, dont l'un avait succombé sous un vote écrasant ; une Chambre désorientée, démoralisée, déconsidérée à ses pro-
(1) Voici la fin de sa dépêche du 4 janvier à Tissot, ambassadeur de la République à Londres : a INotre intime conviction... est que le consortium de la France et de l'Angleterre est nécessaire pour assurer les résultats désirés partons... Le gouvernement britannique en juge autrement, et nous met dans l'obligatitin de reprendre en Egypte notre liberté d'action. Quelque regret que nous en éprouvions, nous acceptons la situation qui nous est faite. Je vous autorise à donner lecture de cette dépêche à lord Granville et à lui en laisser copie, s'il le désire » ,