CHAPITRE XX
La Tunisie (1\ qui flanque à Test notre Algérie, qui n'a pas avec elle de séparation naturelle, qui fait partie d'un même ensemble topographique, ethnographique, religieux, a toujours intéressé au plus haut point nos gouvernements successifs. Jamais la monarchie constitutionnelle, jamais le second Empire n'ont permis à la Turquie de revendiquer sur la Régence une part quelconque de son ancienne souveraineté. Il importait à nos possessions algériennes que la Tunisie restât indépendante de toute puissance étrangère, y compris la Porte; que le bon ordre y régnât; que le gouvernement n'y fût ni oppressif, ni trop faible, ni en trop mauvaise situation Hnancière, car la plupart des emprunts tunisiens avaient été souscrits par des Français. C'était la France qui avait obtenu la concession du chemin de fer de Tunis à la frontière aigé-
(i) A consulter : le Livre jaune de 1881, Affaires de Tunisie (1870-1881).
— P. H. X. (Pail d'Estouwnkllks de Go.nstant), /a Politi(/ue françtiise va Tunisie, 1891. — A. Hambaud, Les Affaires de Tunisie, 1882 (préface fjui est liien (le Jules Ferry). — Naucissk Fai-coî*, La Tunisie, 1892, 2 vol., avec une préface de Jules Ferrv. — Le capitaine Hois, Expédition française en Tunisie, 1886. — L Expédition militaire en Tunisie (anonyme), avec 7 cartes.
— Général Ch. Philiskut, Îm 6* brigade en Tunisie. — Le chapitre Tunisie, dans la France coloniale d'A. Rambaud, est l'œuvre d'un haut fonctionnaire des affaires étranf;crrs i'sous un pseudonyme). — La Tunisie, histoire et description, etc., 4 vol., 1896, publiés par la Société pour l'avancenient des sciences. — I^s Rapports annuels au président de la Républicpic sur la situation de la Tunisie. — Rapport VhkVùXTS à la Chambre sur la Tunisie, 1903. — Ouvrages de Pai l LEnov-REAULiKU, Duvkyrikr, dk Lanessan, etc. — Voir d'autreii indicationi* ci-dessous, au chapitre WW\\,VOEuvre justifiée par les résultats, p. 49V.
rienne, de plusieurs autres lignes, du réseau et service télégraphiques, d'aqueducs et d'autres travaux publics.
La vie de la Régence était mêlée intimement à celle de l'Algérie et de la France elle-même. Nous pouvions nous contenter de cette situation privilégiée, souscrire au maintien du statu quo, pourvu qu'il n'y eût pas trop d'incidents de frontière, qu'une puissance étrangère n'essayât pas de substituer dans ce pays son influence à la nôtre et n'entreprît rien sur son indépendance, car elle eût alors mis la main sur le rempart oriental de l'Algérie, sur « la clef de la maison » . Depuis 1870, c'était précisément une entreprise de ce genre que ritallc avait en vue; or la Tunisie est bien près de la Sicile et il y avait déjà, dans la Régence, plus de 20 000 Italiens, ouvriers, manouvriers et petits commerçants.
La Tunisie nous avait été en quelque sorte offerte au Congrès de Berlin (1878), non par l'Allemagne, comme l'ont avancé les ennemis de Jules Ferry, mais par l'Angleterre, cjui venait de faire sa main à Chypre, et qui ne s'opposait pas à ce que la France agît de même sur quelque autre point des dépendances ottomanes. Lord Salisbury, le ministre des affaires étrangères anglais, disait au nôtre, M. Waddington, qu'il « ne devait tenir qu'à nous seuls de régler, au gré de nos convenances, la nature et l'étendue de nos rapports avec le bey, et que le gouvernement de la reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique » . La politique que l'on faisait alors pratiquer au Maréchal-président, c'était « la politique des mains nettes» , c'est-à-dire des mains vides. D'autre part, à ce qu'on assure, Gambetta, qui estimait facile la conquête de la Tunisie, ne voulait pas que l'honneur en revînt au gouvernement de Mac-Mahon.
Le statu quo que nous persistions à maintenir commençait à n'être plus intact. L'Angleterre, surtout l'Italie cherchaient partout, dans la Régence, à nous supplanter. Nous avions depuis 1874 à Tunis un consul général aussi habile que
ferme, M. Rouslan. C'est lui qui parvint à faire annuler la concession des chemins de fer de Tunis à la Goulette, et de Tunis en Alj^érie, que le consul britannique Wood avait fait obtenir à des compagnies anglaises. Le Foreign-Office, après l'échange de vues au Congrès de Berlin, marqua sa bonne volonté en rappelant Wood. C'était maintenant contre les Italiens que M. Roustan avait à défendre notre prééminence. , Hn 1878, un député italien ministériel, Massi, vint proposer au bey de lui acheter le merveilleux port de Bizerte. La même année arriva, comme consul général d'Italie, Maccio, qui en Svrie était devenu l'ennemi personnel de M. Roustan. Il ne manqua pas de susciter à nos nationau.x et à la France toute sorte de difficultés. Le chemin de fer de Tunis à la Goulette fut concédé à la compagnie italienne Rubattino, et le cabinet du Quirinal montra combien peu il se désintéressait de la question en faisant voter à cette compagnie une subvention annuelle de 600 000 francs. On prétendait rendre indépendant de notre réseau télégraphique le câble sous-marin. On entravait la construction du chemin de fer de Sousse, qui nous avait été concédé comme compensation du chemin de fer Rubattino. Une compagnie marseillaise qui avait acquis très honnêtement le vaste domaine de l'EnPida (120 000 hectares) se voyait opposer un prétendu droit de préemption invoqué par Tisraélite Lévy, que protégeait Maccio. Les Français ne trouvaient plus de justice dans la Régence. Nos souscripteurs à l'emprunt tunisien étaient en droit, vu le désordre financier, de trembler pour leurs créances. L'espritdu bey Saddok avait été absolument tourné contre nous. Enfin, un journal en langue arabe, mais imprimé à Cagliari, le Mostakel {f Indépendant), ne cessait d'exciter contre les Français le fanatisme musulman.
Une autre cause de l'intervention française, ce furent les pillages commis sur la frontière algérienne, les ra7zia8 evcrcées sur nos sujets par les tribus insoumises de la Régence, Khroumirs, Frcichichs, Ouchtétas, Mogods, Meknas, etc. Rien que de ce chef, la France avait dû, en dix ans, adresser au
bey 2 635 réclamations. Avec la faiblesse croissante du gou- •vernement beylikal, avec l'évidence du mauvais vouloir de Saddok à Tégard de la France, ces incidents devenaient plus fréquents et plus intolérables. Le 17 février 1881, les Khroumirs commirent une nouvelle violation de notre frontière ; ils recommencèrent les 30 et 31 mars, au nombre de 400, puis de plusieurs milliers d'hommes. Un combat s'engagea : un de nos soldats fut tué, un autre blessé.
Albert Grévy, gouverneur de l'Algérie, avait déjà signalé les dangers que ces incidents faisaient courir à la paix de celte colonie. Il pressait le gouvernement d'aller, au Bardo même, prendre des gages. Les Français de Tunisie appelaient à leur secours la métropole. Le monde musulman, comme s^il eût été exaspéré par les défaites que la Russie avait infligées au sultan-khalife, s'agitait des frontières de l'Inde aux sommets du Maroc. La mission Flatters venait d'être massacrée par les Touaregs. Dans la province d'Oran, les Ouled- Sidi-Gheikh favorisaient la prise d'armes de Bou-Améma. Les Snoussia, en Tripolilaine, nouaient partout des intrigues; les Madhistes noirs arrachaient au khédive ses provinces soudanaises; en Egypte même allaient commencer les manœuvres d'Arabi et du parti indigène.
Le 7 avril 1881, Jules Ferry, en vue des mesures militaires à prendre pour protéger nos populations algériennes, demanda un crédit de 4 millions pour le ministère de la guerre et de 1695 000 francs pour celui de la marine. Le crédit fut accordé à la Chambre, par 474 voix sur 476 votants; au Sénat, à l'unanimité, par 277 suffrages.
L'Italie cherchait à nous intimider : le 6 avril, son président du conseil, Gairoli, avait déclaré qu'il n'existait aucun engagement entre l'Angleterre et la France; que « l'Italie et l'Angleterre, étant en communication cordiale sur toutes les questions pendantes, appréciaient d'une manière identique l'affaire de Tunisie. Il accusait le cabinet français de l'avoir trompé sur ses intentions. Barthélemy-Saint-Hilaire, dans la dépêche du 7 avril, qu'il fit passer par notre ambassadeur à
Komc, releva vertement ces propos; il fît même entendre •jue si l'Italie persistait dans son attitude hostile, la France jiourrait se voir obligée de lui fermer son marché financier. Vu «urplus, Gairoli se berçait d'illusions : il avait sollicité le l'Angleterre une démonstration navale en commun; le . abinet britannique répondit par un refus.
En France, l'opposition hésitait entre deux thèses : ou bien taxer le cabinet Ferry d'inertie coupable en présence des agressions tunisiennes ; ou bien l'accuser d'avoir trompé la Chambre en lui demandant moins de 6 millions de crédits, t est-à-dire en lui dissimulant l'étendue de ses desseins, -est sur la seconde thèse que se fonda l'interpellation Janvier delà Motte, du 10 avril. Le président du conseil, se référant à des paroles prononcées quelque temps auparavant, t cette réponse :
a Je n'ai rien à ajouter aux déclarations qui nous ont u valu, dans l'une et l'autre Chambres, le double témoignage o de confiance qui est à la fois notre honneur et notre i. force... Nous vous avons dit que nous entrions sur le ter- « ritoire de la Tunisie, à la fois pour y châtier des agressions a dont il nous sera permis de dire qu'on en parle beaucoup <- trop légèrement à cette tribune, et pour mettre fin à une u situation qui est, vous le savez aussi bien que moi, absolu- ». ment intolérable, car elle dure depuis dix ans, et dix ans u c'est trop pour Thonneur de la France et pour le repos de u nos possessions algériennes... »
Un autre bonapartiste, Lenglé, s'étant écrié que ses amis * et lui se refusaient à donner l'argent de la France et le sang de ses enfants pour a les Jeckers de la Tunisie », puis expliquant ses paroles par une allusion à l'affaire de l'Fnfida, Iules Ferry releva sévèrement l'interruption. Il garantit la probité de la compagnie marseillaise, affirmant, en outre, que l'Ënfida n'était pour rien dans l'expédition et que c'était une affaire à régler devant les tribunaux (ce qui eut lieu [)lus tard, en effet, à la confusion des protecteurs de Fisraélite Lévy).
La Chambre vota, par 322 voix contre 124, un ordre dû jour ainsi conçu : » Approuvant la conduite du gouvernement, et pleine de confiance dans sa prudence et son énergie.. . »
En dépit des intempéries tout à coup survenues, les trois divisions Logerot, Japy et Delebecque, sous le commandement en chef de Forgemol de Bostquenard, franchirent, le 22 avril, la frontière de Tunisie, refoulant devant elles les tribus insoumises, qui devinrent insaisissables au point que vainement « on chercha le Khroumir » . Après des escarmouches insignifiantes, tant la masse de nos troupes en imposait aux malveillants, elles firent, le 26, leur entrée dans Le Kef. Pendant cette marche, M Roustan s'efforçait d'apaiser le bey, qui, le 7 avril, avait refusé le concours de son armée au rétablissement de Tordre et menaçait la France d'un « mouvement de fanatisme musulman ». Le 2 mai, l'Allemagne avait informé notre ambassadeur à Berlin qu'elle ne ferait aucun obstacle à notre action, fût-elle poussée jusqu'à la conquête.
Le même jour se produisit un coup de théâtre. Une autre armée française, de 8 000 hommes, sous les généraux Bréarl et Maurand, débarquait à Bizerte. Le secret avait été si bien gardé — chose qu'on eût cru dès ce temps-là impossil^le — que la France et l'Europe apprirent le départ de Toulon en même temps que le débarquement à Bizerte. Serrée entre nos deux armées, celle du bey, longtemps hésitante, finit par se ranger à nos côtés.
C'est alors, mais heureusement trop tard, que des essais d'intervention étrangère furent timidement esquissés. Le 5 mai, Barthélemy-Saint-Hilaire chargea notre ambassadeur auprès de la Porte d'informer celle-ci que si sa flotte se risquait dans les eaux de Tunisie, elle aurait affaire à la nôtre. Le 7 mai, l'Angleterre offrait courtoisement sa médiation : elle fut déclinée avec la même courtoisie. Il paraît certain que k flotte italienne était prête à nous devancer en Tunisie. Notre diplomatie se montra si résolue, nos colonnes avançaient
<i un ?i bon pas, que nulle sérieuse difficulté n'eut le temps de se produire.
Le 12 mai, le {jénéral Bréart arrêtait sa colonne à la Manouba, continuait de sa personne sur le palais de Kasr-Said, V était présenté au bey par M. Iloustan, et, dans la soirée, lui faisait signer le traité de protectorat. Par ce traité, la France (garantissait au bey son trône et l'intégrité de ses États, assumait la charge de défendre la Tunisie et de maintenir Tordre au dedans; ses agents diplomatiques étaient substitués à ceux du bey pour les relations extérieures; elle déclarait maintenir les traités qu'avait conclus la Tunisie avec les États européens; elle se réservait d'accomplir, de concert avec le bey, les réformes indispensables à la prospérité du pays.
La « première pacification » de la Tunisie, du 22 avril au 12 mai, avait pris vingt jours.
C'est le jour même du traité de Kasr-Saïd qu'eut lieu la rentrée du Parlement. Jules Ferry, qui n'avait pas encore reçu le télégramme annonçant la conclusion du traité, fit aux Chambres une déclaration dont nous citerons ces quelques lignes : tt Les sacrifices que la France s'impose en ce moment u pour la sécurité de sa grande colonie africaine ne seraient « pas suffisamment pavés d'une soumission apparente ou pré- « caire, ou de promesses vite publiées. Il faut à notre sûreté « des gages durables. C'est au bev de Tunis que nous les tt demandons. Nous n'en voulons ni à son territoire, ni à son « trône. La République française a répudié solennellement, tt en commençant cette expédition, tout projet d'annexion, « toute idée de conquête; elle renouvelle, à cette heure où tt le dénouement est proche, les mêmes déclarations... Nous tt espérons que le bey reconnaîtra lui-même la nécessité et tt le bienfait de notre influence et que nous pourrons mettre « fin à un différend qui ne regarde que la France, qui ne « met enjeu qu'un intérêt français, et que la France a le droit « de résoudre avec le bey dans cet esprit de justice, de modé- « ration, de respect scrupuleux du droit européen qui iiisj)ire «* toute la politique du gouvernement de la Hépublicjue. »>
Ces fières et franches paroles furent saluées par de^ « applaudissements nombreux et prolongés » . Aucune discussion ne suivit la déclaration. Le lendemain, la nouvelle du traité conclu à Kasr-Saïd étant parvenue en France, Jules Ferry recevait de Gambelta le billet suivant : « Mon cher ami, je te remercie de ta communication et je te félicite, du fond du cœur, de ce prompt et excellent résultat. Il faudra bien que les esprits chagrins en prennent leur parti, un peu partout : la France reprend son rang de grande puissance. Je te serre cordialement la main. »
Le traité fut, le 23 mai, ratifié à la Chambre par 430 voix contre 1. Seul, M. Clemenceau avait refusé son approbation au traité, parce qu'il avait profondément » modifié l'ordre européen » , parce qu'il refroidissait « des amitiés précieuses, cimentées sur le champ de bataille » et qu'il suscitait, d'autre part, « des explosions d'amitié bien faites pour surprendre " . Cette allusion à l'Italie et cette insinuation sur la prétendue amitié de l'Allemagne n'avaient eu aucune influence sur le scrutin. Au Sénat, le traité fut ratifié, le 27, à l'unanimilé des voix.
D'une part, les élections générales approchaient, et il importait de rassurer l'opinion publique auprès de laquelle l'opposition faisait grand bruit, avec une folle exagération, des pertes causées parles maladies dans notre armée de Tunisie ; d'autre part, il était nécessaire de réorganiser celle-ci et de la recomposer d'éléments qui ne fussent pas indispensables enjcas de mobilisation générale en France : 10 000 hommes furent ramenés dans la métropole et 7 000 en Algérie. Le général Logerot restait avec 15 000. Ils suffisaient à garder le nord de la Régence ; mais le sud restait encore insoumis, exposé à toutes les excitations du fanatisme, à toutes les intrigues de la Porte. D'autre part, l'insurrection provoquée par Bou-Améma se propageait dans le Sud oranais; elle avait pour conséquence des attentats contre les propriétés, le meurtre de nos courriers, des attaques contre les détachements isolés. Deux incidents, l'attaque de la colonne
et du convoi Innocenti, le massacre des alfatiers espagnols à Saïda, eurent du retentissement à la Chambre des de'putés, où Ferrj' eut à soutenir, le 30 juin, Tinterpellation de Jacques, député d'Oran. Sur le terrain même, la répression ne se fit pas attendre. Le général de Négrier allait mettre les Ouled- Sidi-Chcikh à la raison, et Tannée suivante les cinq villes du Mzab durent payer de leur indépendance leurs complicités avec les rebelles. Dans le sud de la Tunisie, Ali-ben-Khalifa soulevait les tribus nomades. Le 28 juin 1881, éclata Tinsurrection de Sfax, provoquée par l'intrusion, dans cette ville, de bandes guerrières et fanatiques. Trois semaines après, la ville fut bombardée; puis, le 16 juillet, brillamment enlevée d'assaut. Les autres villes du sud, Sousse, Gabès, ainsi que File de Djerba, étaient occupées. On préparait Texpédition sur la ville sainte de Kairouan.
En dépit des efforts faits par toutes les oppositions pour indisposer le corps électoral contre le gouvernement et contre Texpédition de Tunisie, les élections du 21 août et du 4 septembre, comme nous l'avons vu, ne furent pas un désaveu pour le gouvernement. Il put préparer en toute liberté la o seconde pacification » de la Tunisie, ou plutôt celle de la Tunisie méridionale. Le corps expéditionnaire fut porté à 50 000 hommes, au moyen des quatrièmes bataillons (au nombre de 84), dont le déplacement ne pouvait entraver en rien une mobilisation de Tarméc métropolitaine. Il était temps que des renforts arrivassent. En août et septembre, dans la Tunisie du nord, les trains étaient attaqués, la gare de rOued-Zargba incendiée et son personnel massacré. Les soldats du bey désertaient pour se joindre aux bandes insurgées. La population de Tunis même s'agitait, attribuant soit à la timidité des vainqueurs, soit à l'intervention des saints de l'Islam, soit à une injonction du sultan de Stamboul, le fait que les troupes françaises n'avaient pas encore pénétré dans la ville. On mit fin à ces rumeurs et à ces agitations en occupant militairement Tunis ; mais on n'entra pas dans les mosquées, où les Européens, encore aujourd'hui, ne sont point
admis. Ali, frère du bey, chef de l'armée tunisienne, se décida enfin à nous seconder loyalement. Dans le sud, trois colonnes françaises, parties de Tebessa, de Tunis, de Sousse, commandées par les généraux Forgemol, Logerot, Etienne, sous la haute direction du général Saussier, opérèrent, le 27 octobre, leur jonction sous les murs de Kairouan et, le 28, firent, musique en tète, leur entrée dans la ville, dont les portes leur avaient été ouvertes sans résistance. Nos colonnes parcoururent ensuite les déserts de Textréme Sud. Des tribus nomades, les unes firent leur soumission, les autres émigrèrent en Tripolitaine. Là, notre consul général Féraud employa ensuite la persuasion pour les amener à faire leur soumission et à rentrer sur le territoire tunisien. La Régence était pacifiée en totalité, et Toeuvre de réorganisation pouvait commencer.
Pendant la période électorale, la presse, surtout la presse intransigeante, avait redoublé d'attaques contre le gouvernement. Elle avait suscité contre lui les meetings, les « punchs d'indignation » . Pour atteindre Jules Ferry et Gambetta à travers M. Roustan, elle avaitdiffamé et calomnié celui-ci, le qualifiant de « traître à la patrie w , de « faiseur d'affaires » , qui n'avait cherché qu'à « voler des millions sur des cadavres ». M. Roustan appela V Intransigeant devant le jury de la Seine : nous verrons plus loin le résultat du procès. Jules Ferry avait hâte de s'expliquer devant les Chambres.
Elles se réunirent le 28, le jour même où nos troupes entraient dans Kairouan. Quand lecture fut donnée à la nouvelle Chambre du télégramme annonçant le succès, l'opposition ne manqua pas de crier : « C'est une comédie! » Le 4 novembre, le bureau définitif étant constitué, Jules Ferry entra en contact avec la Chambre sortie des élections. Bien que, déclara-t-il, d'après les usages parlementaires, en présence d'une nouvelle Chambre, le cabinet dut se considérer comme démissionnaire, celui-ci avait tenu à rester constitué pour répondre aux interpellations déjà déposées sur les affaires de Tunisie. Il ajouta : « Pour que cette
discussion fût libre, entière, nous avons voulu vous offrir la responsabilité d'un cabinet debout et solidaire. 5)
Dès le lendemain, 5 novembre, la bataille s'engagea. Le président du conseil prit TofFensive :
« Mandataire de la dernière Cbambre, le gouvernement « doit des comptes à la nouvelle... C'est un lieu commun de a discussion, à l'heure qu'il est, de dire que jamais gouver- « nement n'a accumulé dans une affaire autant de fautes « politiques, diplomatiques et militaires. Là-dessus, nous 0 répondrons... Heureusement, la procédure parlementaire o n'est pas la procédure des réunions publiques, des meea tings dits d'indignation ; il ne suffit pas de jeter ses advero saires à la porte pour leur répondre; il faut venir ici pré- « ciser les faits et les prouver... C'est l'ancienne Chambre « que Ton vise par-dessus la tête du cabinet, car c'est la maa jorité, l'immense majorité de l'ancienne Chambre qui a fait u l'expédition avec nous, qui l'a voulue, qui l'a ratifiée, quia a voté le traité de protectorat, qui Ta acclamé. Ce procès-là o meparaitde beaucoup le plus grave. Frapper les ministres, tt les renverser, les blâmer, c'est peu de chose! On trouve (i toujours des ministres... Mais les intérêts permanents du u pav8, mais la politique nationale, mais l'honneur de la « République et de la France compromis, ce sont des questt lions de premier ordre et sur lesquels il faut tout d'abord « nous entendre. La première question que vous aurez à « vous poser, dans le débat, est celle-ci : Désavouerez-vous « la majorité qui vous a précédés sur ces bancs? Que dis-je?
• Vous désavouerez-vous vous-mêmes?... Je sais que les
• temps sont bien changés! xVujourd'hui la campagne menée « par la droite a trouvé des renforts inattendus dans l'cxa tréme gauche. »
On peut imaginer de quelles interruptions fut saluée celte courageuse offensive. Sans se laisser arrêter par les insultes, le président du conseil continuait :
« Le parti, l'opinion de ceux qui se donnent à eux-mêmes a le nom d'intransigeants, a repris, à son compte, la cam-
a pagne commencée par les monarchistes; elle Ta portée sur « le terrain électoral, et la question de Tunisie est devenue une « plate-forme électorale pour ceux qui n'en avaient pas « trouvé d autre. Et après les réunions électorales, sont « venus les meetings populaires... ces assemblées étranges, « ces assises odieuses et grotesques, où l'on met en accusa- « tion les gens sans les entendre et où on les condamne sans « les avoir laissé parler; où Ton voit, chose scandaleuse! les « fonctionnaires congédiés du ministère des affaires étran- « gères (1) applaudis par les revenants de Nouméa; où l'on a voit, au contraire, par une amère et douloureuse ironie, « traîner dans la boue de toutes les insultes le représentant « du gouvernement français qui, depuis sept ans, tient si « haut en Tunisie le drapeau de la France... Je ne sais si « toutes ces infamies oseront affronter la majesté de cette « tribune ; pour le moment, je me contente de les repousser (i du pied, comme il convient. »
Abordant le fond du sujet, il montrait que le cabinet n'était pas l'inventeur de la question tunisienne ; qu'elle est aussi vieille que la question algérienne, qu'elle date de la conquête d'Alger ; que tous les gouvernements français, depuis plus de cinquante ans, s'en sont préoccupés ; qu'aucun d'eux n'eût admis que ni la Porte, ni toute autre puissance mît la main sur la Régence; que la France ne peut tolérer en Tunisie « ni l'anarchie, ni l'étranger m . Est-ce que le cabinet actuel aurait dû les tolérer? Quand le conflit avec la Tunisie était passé à l'état aigu, quand le sang français avait coulé dans les journées des 30 et 31 mars, quel avait été le sentiment du pays, l'attitude même de l'opposition ?
« Que disaient donc les journaux à cette époque? Est-ce « qu'ils se plaignaient de nous voir nous occuper trop ardemu ment des affaires de Tunisie? Le Rappel^ par la plume de u mon honorable et spirituel collègue, M. Lockroy, nous « gourmandait. Il nous disait : « Mais vous n'allez pas assez
(1) Allusion à l'attitude prise par M. de Billing, ancien diplomate.
tt vite ! C'est à Tunis que vous devriez être ! C'est honteux de a ne pas être à Tunis !... » Oui, messieurs, la Chambre et le a gouvernement avaient pour eux l'opinion, la presse, le sentic ment national unanime... L'expédition de Tunisie, c'est a la France qui la faisait, qui la voulait, qui l'a acclamée... a Je n'ai pas à vous rappeler que trois votes successifs du tt parlement — le vote du premier crédit qui sanctionne le « principe de l'expédition, le vote du 12 mai, le vote des u derniers crédits demandés par M. le ministre de la guerre u — que ces trois votes ont entièrement lié, dans l'honneur a et les responsabilités, le gouvernement et les Chambres... m C'est pendant que la Chambre précédente achevait le derii nier mois de sa dernière année de législature, que le prou tectorat a été appliqué efficacement, que nous avons dompté « rinsurreclion à Sfax... que nous avons occupé Gabès, que tt nous avons occupé Djerba, que nous avons envoyé des tt troupes à Tunis... Qui s'en est plaint? Donc le gouverne- « ment avaient pleins pouvoirs pour exécuter le traité de « protectorat...
« La question est celle-ci : Avons-nous outrepassé les « termes du mandat? L'avons-nous accompli, je ne dirai pas « sans commettre de fautes... Heureux ceux qui ne commettt tent pas de fautes dans la direction des affaires humaines ! . . . a (Exclamations à droite.) Je pense que ce sont des personnes « infailhbles qui m'interrompent !... L'avons-nous accompli tt ce mandat... en y apportant le degré de prévoyance, d'actt tivité, d'énergie qu'on a le droit de demander à un gouver- « neraent français? >»
L'orateur reprenait ensuite une à une les accusations [)orlées contre le cabinet. Il aurait fait une guerre, une grande guerre sans l'autorisation du parlement? Mais les trois votes rappelés ci-dessus! — Au surplus, de quelle guerre parlet-on? Avait-on été en guerre contre le bey de Tunis? On n'a même pas rompu avec lui les relations diplomatiques, et M. Roustan est resté à ses côtés ! Contre ses troupes? On n'a pas échangé avec elles un coup de fusil ! Au contraire, on les
SOO JULES FERRY
a appelées à coopérer avec les troupes françaises, clans l'intérêt même de leur pays, pour la répression des pillards et des insurgés. Aujourd'hui elles sont payées comme auxiliaires et touchent les rations militaires. — Le cabinet aurait a gouverné sans contrôle » ? Est-ce que ce n'est pas au vu et au su de tout le monde qu'il a envoyé des renforts en Tunisie, employant les crédits votés par les Chambres? C'est cela qu'on appelle « faire acte de dictature " ? Les crédits votés par les Chambres étaient « une provision et non une limitation » . En se séparant, elles entendaient donner au gouvernement des pleins pouvoirs, un blanc-seing. Gomment en auraitil pu être autrement? Est-ce que personne pouvait prévoir tous les développements que prendrait une insurrection alors à ses débuts? De la part de la Chambre, eût-il été raisonnable de nous dire : « Vous ne réprimerez l'insurrection que jusqu'à tel point, et vous la laisserez s'aggraver si elle le dépasse? » — On reproche au cabinet d'avoir, dans un intérêt électoral, au détriment des intérêts militaires, retiré de Tunisie une partie des troupes et d'avoir ainsi favorisé la seconde insurrection ? Dans un intérêt électoral? Singulière manœuvre, qui aurait été aussitôt suivie d'une contre-manœuvre, puisque c'est avant les élections qu'on a renvoyé 8 000 hommes en Tunisie ! — Au détriment des intérêts militaires ? Mais c'est précisément pour des raisons militaires qu'on a d'abord ramené en France les unités qui auraient fait défaut en cas de mobilisation, puis renvoyé en Tunisie les quatrièmes bataillons, qui n'intéressent en rien cette opération ! — En quoi ces modifications dans l'effectif ont-elles pu favoriser l'insurrection du Sud ? Mais dans le Sud est-ce que l'insurrection ou l'insoumission ne sont pas en permanence? Qu'y a-t-il de surprenant à voir s'élever contre la France des tribus qui, en réalité, ne reconnaissent aucune autorité, pas même celle du bey? S'il y a eu déchaînement plus violent de fanatisme, cela tient à des causes profondes, à un phénomène social, à cette agitation presque générale dans le monde musulman, depuis les victoires de la Russie sur