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CHAPITRE XXI

Les grands événements de Madagascar (l) se rapportent à la deuxième présidence de Jules Ferry.

Dans la grande île de Tocéanlndien, comme dans la Régence tunisienne et comme en Indo-Chine, Jules Ferry s^élait trouvé en présence d'une question qui n'était plus intacte et de droits qui se trouvaient déjà compromis. Sans remonter jusqu'à ceux que l'ancienne monarchie française avait exercés sur tout ou partie de Madagascar, il suffit de rappeler les traités de protectorat conclus sous Louis-Philippe (en 1841 et 1842) avec les chefs sakalaves du littoral de 1 Ouest, et les traités signés au temps du second Empire. Par celui de Tananarive, en date du 12 septembre 1802, le commandant Duval, au nom de la France, reconnaissait Ra- (lama II, roi des Hovas, comme souverain de l'île entière, i)icn que nous y gardions des possessions et que son autorité fut loin d'être reconnue par toutes les peuplades; nous n'obtenions aucun avantage de commerce ou autre qui ne fût tendu aux autres nations. Huit mois après, Radama II était ssassiné. Le A août 1868. un traité un peu plus sérieux était i^jné à Tananarive par l'officier de marine Garnier avec la reine Ranavalo II. De nouveau, nous reconnaissions la souveraineté royale sur la totalité de l'ile; mais l'article 4 était

(i) Livre jaune, Affaires de Madagascar. — Le capitaine G. HuMBEnT, Mndaga%t:ar. guerre franco-hova (1882-1 885j, 1895, — Le commandant GllAi«Di5, let Français à Madagascar, 2 vol., Pari», 8. d.

Compléter avec let ouvrages indiqués au chapitre xxxiii, L'œuvre justifiée ir les résultats f p. 436.

ainsi conçu : « Les Français pourront, comme les sujets de la nation la plus favorisée, et en se conformant aux lois et règlements du pays, s'établir partout où ils le jugeront convenable, acquérir toutes espèces de biens meubles et immeubles. . . 1 Les baux et contrats de vente seront passés par acte authentique devant le consul de France et les magistrats du pays. " L'article 11 ajoutait : « Les biens des Français décédés à Madagascar ou des Malgaches décédés sur le territoire français seront remis à leurs héritiers ou, à leur défaut, au consul. » Enfin l'article 22 stipulait qu'aucun changement «i ne pourrait être apporté à ces dispositions que du consentement des deux parties contractantes » .

Or, une loi de très peu postérieure à ce traité, la loi 85, ou article 85 du nouveau code malgache, semble n'avoir été édictée que pour détruire l'effet de ces stipulations. Elle statuait que « les terres malgaches ne peuvent être vendues, ni données, en échange d'une valeur quelconque, aux étrangers. . Celui qui les vendrait ou les donnerait en échange d'une valeur quelconque aux étrangers serait condamné aux fers à perpétuité. Le prix de la vente ne pourrait être réclamé par lui et ferait retour au gouvernement » .

C'est en exécution de cette loi, et en lui donnant un effet 'rétroactif qui était encore moins admissible, c'est en violation du traité de 18()8, que les biens du Français Laborde, le favori de Radama II, les terres qu'il avait reçues en toute propriété, étaient, après son décès en 1878, obstinément retenus par le gouvernement hova et refusés à ses héritiers. •Autant dire qu'il n'y avait plus, dans Madagascar, ni droit ni justice pour les colons français, attirés en grand nombre dans l'île, surtout au temps de Radama IL En outre, les Hovas, invoquant les traités de 1862 et 1808, qui reconnaissaient sur l'île entière la souveraineté de leur maître, en étaient venus à contester notre autorité sur les territoires dont la France s'était réservé la possession ou le protectorat. En 1881 encore, deux Anglais, un missionnaire et un photographe, visitèrent les roitelets placés sous notre protectorat en face

de nos possessions de Mayotte et Nossi-Bé — la reine de Bavatouki, le roi d'Ankify, le roi Tsimiero de Nossi-Mitsiou — et les décidèrent à envoyer des ambassadeurs à Tananarive, où ils furent Lien accueillis, mais d'où ils redescendirent avec des officiers hovas. Ceux-ci les obligèrent à substituer à notre pavillon celui de la reine Ranavalo. Le même fait se renouvela sur d'autres points du littoral. Un sévère avertissement devenait indispensable. M. de Freycinet, par dépêche du 28 mars 1882, fit savoir que la l^épubliquc était résolue tt à ne point laisser porter, directement ou indirectement, atteinte à la situation qui nous appartient à Madagascar » . Ces représentations, transmises à la reine par notre consul Baudais, ne furent point écoutées.

Ranavalo II était alors entièrement sous l'influence des agents, des négociants et surtout des missionnaires et pasteurs . britanniques. Ainsi que ses enlours, elle professait la religion protestante, touten conservant nombre depratiques fétichistes, et favorisait sa propagation dans l'île entière. En 1877 elle avait réorganisé l'armée malgache en licenciant les vieux soldats instruits par des officiers français et confiait ses conscrits, vêtus de jaquettes rouges, à des instructeurs britanniques. Il en était de même pour les écoles, qui étaient toutes livrées à des missionnaires anglais. Enfin un vaste système de police, de surveillance sur les Français et leurs clients indigènes, obéissait aux mêmes directions. Dans un avenir prochain, il semblait inévitable (jue la grande île devint tout anglaise; en attendant, ces menées politico-religieuses provoquaient des litiges et envenimaient nos différends avec la reine.

Non seulement notre consul était tenu à l'écart, mai.s il était menacé de mort par les Hovas, et ces menaces empruntaient quelque sérieux à Tassassinat impuni du directeur de la plantation Roux de Fraissinet. Il dut quitter Tananarive et descendre à Tamatave. Son chancelier, Campan, dut l'y suivre. l'resque en même temps arriva la petite escadre du commandant Le Timbre. Il adressa aussitôt une protestation au gou-

vernement hova sur l'affaire des pavillons, lui saisit un de ses bateaux, se rendit à Nossi-Bé, dont il prit à son bord le gouverneur, gagna la baie de Pasandava, débarqua dans un des villages qui avaient reçu le pavillon hova, le fît mettre en pièces et réarbora le drapeau tricolore. Les Hovas, très inquiets de ces opérations, très désireux de les suspendre, expédièrent à Paris une ambassade, qui fut reçue par Duclerc, alors président du conseil et ministre des affaires étrangères. Ils offrirent de retirer les pavillons indûment arborés, mais restèrent intraitables sur la question des acquisitions d'immeubles par les Européens, offrant seulement des baux successifs que consentirait la reine. En outre, ils exigeaient que la France renonçât aux droits historiques qu'elle avait à faire valoir sur l'ensemble de l'île. Les négociations furent rompues. Les envoyés partirent aussitôt pour Londres. Presque en même temps, Bismarck faisait savoir à Duclerc que le cabinet de Berlin n'entendait s'immiscer en rien dans les affaires de Madagascar et lui exprimait son intention, en cas de désordres dans l'île, de confier les nationaux allemands à la protection française (9 décembre). D'autre part, les envoyés hovas échouèrent dans leur mission à Londres, car le président du conseil Duclerc déclina courtoisement les « bons offices » offerts par le cabinet britannique.

C'est le cabinet Fallières qui chargea le contre-amiral Pierre de se porter, à la tète de la division navale des Indes, sur les côtes de Madagascar, avec ordre de lancer un ultimatum (1). C'est sous le deuxième cabinet Ferry, sur des instructionsplus précises de Challemel-Lacour, que, en mai 1883, l'amiral Pierre bombarda huit places maritimes de l'île, canonna et occupa Moyonga (ou Majunga). Ce qui restait de Français à Tananarive, au nombre d'une centaine, hommes, femmes et enfants, sous le coup d'un ordre d'expulsion et

(1) Cet ultimatum exigeait : 1" reconnaissance de nos droits de propriété ou de protectorat sur les parties de l'île qui nous appartenaient déjà ; 2"{5aranties immédiates pour l'exécution du traité de 1868 et retrait de la loi 85 ; 3" paiement des indemnités dues à nos nationaux.

parmi les menaces de mort, au prix de graves périls et de rudes fatigues, mettant près d'un mois à ce voyage, se hâta de descendre à Tamatave (21 juin). L'amiral Pierre venait de canonner et d'occuper la ville (0 juin). Il y mit en arrestation, puis en expulsa le missionnaire anglais Sha\v, inculpé non . seulement d'avoir excité les Hovas, mais tenté d'empoisonner des soldats français. Cet incident donna lieu à un échange de notes assez vives entre Paris et Londres, et se termina par le versement à Shaw d'une indemnité de 25 000 francs. L'amiral avait eu aussi à se plaindre du commodore Johnston, de la Dryad, qui avait essayé d'entraver son action militaire. Très malade, il fut remplacé par le contre-amiral Galiber. Celui-ci fut autorisé, ainsi que Bandais, à reprendre les négociations avec les Hovas. Elles n'aboutirent pas.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1883 mourait la reine Ranavalo II. Elle eut pour successeur Ranavalo III. Celle-ci annonça, dans sa proclamation d'avènement, qu'elle ne permettrait pas aux Français d'acquérir de la terre malgache m pour la valeur d'un grain de riz » .

Les événements de Madagascar ne pouvaient manquer d'avoir leur écho à la Chambre des députés. Jules Ferry, le 27 mars 1884, après avoir déposé une demande de crédits de 4 millions, eut à soutenir une interpellation. Mais quelle interpellation? Chose étrange, c'est de la gauche radicale et de la droite que s'élevèrent des voix, celle de M de Lanessan et celle du comte de Mun, pour stimuler le zèle colonial du gouvernement. Les deux orateurs se trouvèrent d'accord pour lui demander une politique plus résolue. Ils furent suivis par Bureau de Vaulcomte, député de la Héunion, qui alla jusqu'à demander une expédition à Tananarive, pour laquelle il promettait le concours de ses compatriotes créoles. Aussi la discussion du 27 présente-t-elle un caractère tout particulier : à peine si Jules Ferry fut interrompu; il ne fut pas une seule fois injurié. Dès le début de son discours il marqua une certaine surprise de cette attitude nouvelle de l'opposition :

• Je ne puis que me féliciter devant vous de l'heureuse

« nouveauté de la siluation faite au gouvernemenl. Sur le « terrain de la politique coloniale, champ de bataille de tous « nos adversaires, nous ne rencontrons pas aujourd'hui de con- « tradicleurs. Ce n'est pas notre esprit d'aventure que l'on « dénonce ou que l'on critique : c'est notre grande réserve. « Je fais ce rapprochement sans aucune ironie, et je constate » ce changement de point de vue chez nos adversaires de la « droite. Je ne doute pas, en effet, que l'honorable M. de « Mun n'ait été le porte-parole de la grande majorité de ces « députés. Je constate ce changement de point de vue, non « pas pour en triompher, mais pour m'en féliciter; et je « serais au regret de dire un seul mot qui pût troubler une de « ces heures si rares où Télan du patriotisme est plus fort que « l'esprit de parti. »

C'était Jules Ferry qui, très habilement (très sincèrement aussi, parce qu'il savait que l'affaire du Tonkin était loin d'être terminée), se faisait maintenant l'avocat d'une politique de modération et de longanimité :

« Personne ne me contredira quand je ferai remarquer aux « plus ardents de nos collègues, à ceux qui voudraient pous- « scr la Chambre le plus vite et le plus loin du côtédeMada- « gascar, que, de toutes les politiques, la politique coloniale « est celle qui a le plus besoin de réflexion et de mesure. « Nous avons beaucoup de droits sur toute la surface du « globe... La France a ainsi un vaste champ pour s'essayer à « la politique coloniale. Est-ce une raison pour que cette « politique se développe partout à la fois? N'y a-t-il pas à la « coordonner, à l'échelonner, à la pratiquer par étape et par u série?»

Il montrait que sur tel point du globe il importe uniquement de conserver les situations acquises ; que sur tel autre, il convient de faire un pas en avant; qu'ailleurs, « une solution définitive, intégrale, s'impose, parce que l'occasion est là, qu'elle passe et qu'elle ne se retrouvera peut-être pas » . Quelle est donc celle de ces attitudes que commande la situation des affaires à Madagascar? On a reproché à la politique

républicaine « sa mollesse, ses tergiversations, ses hésitations, ses timidités. » On lui a fait un grief d'avoir négocié avec les Hovas, d'avoir voulu traiter. On a dit : «i Est-ce qu'on traite avec les barbares? Est-ce qu'ils ont une parole? Est-ce qu'ils respectent les traités? Est-ce que, lorsque des engagements ont été souscrits par eux, ils ne prennent pas immédiatement à lâche de s'en dégager? Est-ce qu'ils ne sont pas, par essence, par naissance, fatalement, les violateurs de la parole jurée? » Le président du conseil déclarait ne pouvoir acce[)tcr ce point de vue, tellement en contradiction avec la théorie que M de Mun avait apportée à la tribune sur les devoirs des races supérieures envers les races inférieures. Est-ce que le premier devoir de celles-là n'était pas de faire l'éducation de celles-ci, de les élever jusqu'à elles, par conséquent de leur dicter des traités, de leur apprendre à les observer, à respecter la foi jurée? Est-ce que telle n'a pas été la pratique des précédents gouvernements français à l'égaid des Hovas? Sous la Restauration, sous la monarchie de Juillet, sous le second Empire, on a toujours travaillé à nouer des traités, à sceller des alliances, sans se laisser décourager par le peu de résultats obtenus.

« 11 ne s'agit pas d'apporter des susceptibilités tirées du u point d'honneur avec les Annamites, avec les Chinois ou tt avec les Malgaches. Il faut se placer... au point de vue d'une*' u race supérieure, qui ne conquiert pas pour son plaisir... On

• ne peut faire un reproche à M. Duclerc d'avoir arrêté l'action « vigoureuse du commandant Le Timbre; de ses condescen- « dances pour ces singuliers ambassadeurs, qui partirent nui- « tamment de Paris, sans nous laisser d'autre souvenir de leur

• passage au Grand-Hôtel que la note à payer. Nous ne devons « pas regretter la douceur, la longanimité que nous avons w témoignées à ces envoyés,... p; rceque ce sont des demi-bar- « barcs, de» demi-sauvages, et aus.si parce qu'on sait à quel

point ils sont mal conseillés... C'est à ceux qui les conseiU « lent, plutôt qu'aux pauvres victimes de toutes ces illusions, (» qu'il faut s'en prendre de ces tristes incidents. »»

Bureau de Vaulcomte avait émis la théorie qu'il ne fallait plus s'appuyer sur les traités passés avec les Hovas, mais poser nettement le principe de notre souveraineté sur toute Fîle de Madagascar. Le président du conseil estimait cette thèse bien dangereuse :

« On ne peut entrer dans un ordre d'idées aussi grave sans « savoir exactement jusqu'où Ton peut aller. Si vous voulez « poser la question de souveraineté à Madagascar, c'est alors, « entre vous et les Hovas, une guerre à mort : il faut que les « Hovas disparaissent de Madagascar... Alors le but de votre « politique n'est pas seulement la protection des Sakalaves, « de nos nationaux, la revendication de nos droits séculaires. « C'est la politique de l'occupation intégrale, de la conquête a pure et simple; c'est le dessein de nous créer, à celte « immense distance de la mère-patrie, une autre Algérie, a assurément moins coûteuse à conquérir... mais, je le crains, « beaucoup plus difficile à peupler, à assainir, à féconder; « car l'île est toute couverte de forêts ; il n'y a ni routes, ni « chemins, pas même des chemins de mules. Que dis-je! iln'y « a pas de mules! Tout est à faire, tout est à créer... On nous « pousse à faire grand dans l'île de Madagascar. Nousnevou- « Ions pas faire grand; nous voulons faire modeste, afin de a rester pratiques et de rester sages. »

11 fallait cependant rassurer les coloniaux que déconcertait cette prudence de Jules Ferry. Ils admettaient, à la rigueur, qu'on négociât; mais si les négociations échouaient? Voici en quels termes Jules Ferry répondait à leur pensée :

a Si les négociations échouent, il est de notre devoir de « n'écarter, pour terminer cette affaire, pour réduire à la u raison le peuple hova, l'emploi d'aucun moyen... De ce « qui se dit à cette tribune, il ne faut pas que ce peuple obs- « tiné, d'une obstination tout à fait particulière, puisse « conclure que, du haut de son nid d'aigle de Tananarive, il a peut braver indéfiniment les armes et la volonté de la « France... Il faut que cela soit dit assez haut pour que les « Hovas ou ceux qui les conseillent en prennent bonne note.

• Nous ne nous en irons pas; nous n'évacuerons pas, comme « ont eu la douleur de le faire les gouvernements qui nous « ont précédés, les points que nous occupons; nous rcpous- ■ sons la solution du désistement et nous supplions la « Chambre de nous donner un ordre du jour qui exclue d'une « manière absolue la politique de l'abandon. »

L'ordre du jour demandé était ainsi conçu : «La Chambre, résolue à maintenir tous les droits de la France sur Madagascar... » Il fut voté par 437 voix contre 26.

11 y eut encore une forte escarmouche, le 21 juillet 1884, menée par Georges Périn, quand la commission nommée pour l'examen des crédits, et qui avait pour rapporteur M. de Lanessan, vint apporter son plan et proposer le vote des crédits. Jules Ferry laissa Georges Périn aux prises avec l'évéquc Freppel, qui félicita les républicains de reprendre l'œuvre de Richelieu et de Colbcrt. Puis il demanda si la Chambre, au bout de trois mois seulement, entendait désavouer sa propre politique. Les crédits furent votés par 360 voix contre 81.

Jules Ferry avait prescrit à l'amiral Galibcr une offensive énergique : et, en effet, en octobre et novembre 1883, dix villes du littoral furent canonnées. L'amiral Miot, le nouveau commandant de la division navale, reçut les mêmes instructions. De mai à décembre 1884, les places de Mahanourou, Fénérife, Vohémar, etc., étaient bombardées, la province d'Ambaonio et, au début de 1885, la magnifique baie de Diégo-Suarcs furent occupées fortement. Le 15 octobre 1884, le commandant Penuequin, avec 96 hommes et quatre officiers français, battait un nombre décuple de Hovas.

La chute du cabinet F'erry (le 30 mars 1885), qui semblait un désavœu par les Chambres françaises de la politique coloniale, exerça sur les affaires de Madagascar, comme sur tant d'autres, un effet déprimant. Il faut cependant rendre cette justice au chef du cabinet formé le 6 avril, M. Brisson, et à son ministre des affaires étrangères, M. de Freycinet, qu'ils parvinrent à maintenir notre situation dans la {jrande île. Toutefois, il était évident que ces ministres, l'affaire duTonkin étant

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à peine terminée et les élections de 1885 approchant, ne pouvaient songer à pousser plus loin l'offensive contre les Hovas, qu'ils avaient hâte d'en finir, et que, dès lors, on ne pouvait aboutir qu'à une paix boiteuse, à un traité qui n'établirait sur l'île qu'un protectorat précaire; et qu'il faudrait laisser à des temps meilleurs la solution intégrale de nos difficultés. Le 25 juillet 1885, le cabinet Brisson reprit une demande de crédits, montant à un peu plus de 12 millions, qu'avait déposée le cabinet Ferry. La Chambre entendit de nouveau les diatribes de Georges Périn, Camille Pelletan, Clemenceau, contre la politique coloniale, les patriotiques objurgations de M. de Mahy, député de la Réunion. M. de Freycinct, M. Brisson soutinrent les crédits On était déjà au 28 juillet. On croyait la discussion épuisée; c'est alors que Jules Ferry, que ses adversaires représentaient comme courbantla tète sous la réprobation publique, parut à la tribune. Il constata que dans les discussions des jours précédents, de la veille, « la cause de la politique coloniale avait fait quelques pas en avant; qu'il lui était arrivé un retour de fortune, inespéré sans doute» ; que, « tandis que samedi tout était à la bataille, hier tout était à l'apaisement » ; que «« les oppositions, d'extrême droite et d'extrême gauche avaient manifestement molli » . De ce résultat, Jules Ferry faisait honneur à M. de Freycinet : « 11 avait suffi pour cela que M. le ministre des affaires étrangères, organe d'un gouvernement qui a reçu le dépôt des traditions, des intérêts et de l'honneur de la France, montât à cette tribune et rappelât avec simplicité, avec clarté, avec fermeté, à tous les contempteurs de la politique coloniale, de la politique des expéditions lointaines, prises en bloc, qu'il y a cependant des expéditions lointaines qui sont légitimes; que la France a des traditions et des droits; qu'il n'est pas permis, à l'abri d'un changement ministériel, de rompre la continuité des traditions de la France; que cette entreprise de Madagascar n'a pas été l'œuvre d'un seul cabinet, mais d'une série de cabinets; que nous l'avions reçue des mains de M. de Freycinet et que nous la lui avons rendue. »

Puis l'orateur dcHnit la politique coloniale; distingua entre celle qui n'aurait ni programme, ni mesure, ni frein, et qui serait non de la politique, mais de la démence, et la politique conforme aux traditions, soucieuse uniquement de maintenir les droits et le patrimoine de la France, ennemie des folles aventures, proportionnant les efforts au but qu'il s'agit d'atteindre. Elle était celle qu'avait suivie le cabinet précédent et que soutenait celui-ci. C'est cette politique-là, la sienne; celle qu'avait approuvée et soutenue tant de fois la Chambre, que l'opposition s'efforçait de présenter au pays sous les traits de l'autre, la travestissant à plaisir et la défigurant pour la rendre odieuse à la France : « On a fait de la politique coloniale, non pas un portrait, mais une caricature; on l'a représentée comme une espèce de conception délirante et conquérante, comme une sorte de paladin déchaîné, s'en allant à travers le monde à la recherche des aventures coûteuses et lointaines... Messieurs, il n'y a jamais eu pareille politique coloniale! "

Très hardiment, très habilement, l'orateur faisait l'apolologie de l'entreprise du Tonkin, sous la responsabilité de laquelle il avait succombé, en même temps que de l'entreprise de Madagascar.

Sentant combien les députés, à la veille de se représenter devant leurs électeurs, étaient émus, déconcertés, démoralisés par les attaques contre la politique coloniale, il les forçait à redresser la tête, à hausser leur cœur, à se retremper en des paroles vibrantes de fierté nationale (I).

Les crédits furent votés.

La fusillade des derniers combats pétillait encore dans Madagascar. Les coups de théâtre de la politique métropolitaine, les temps d'arrêt et les reculs, l'espérance devoir céder la France, avaient rendu courage aux Hovas ; ils avaient eu le temps de se grouper, de se discipliner, de se munir de canons et de fusils perfectionnés, que le commerce européen,

(1) Voir ci-deȐouf, p. 393.

surtout britannique, leur fournissait en abondance. Ils répondaient par des obus aux obus de nos canonnières. Cependant, le 26 août, le commandant Pennequin, à la tête de 50 Français et de 70 Sakalaves dressés à la française, mettait en déroute, à Andampy, plusieurs milliers de Hovas. En revanche, le 10 septembre, l'amiral Miot échouait à l'attaque des lignes de Farafate, insuffisamment reconnues et cachées dans répaisseur des bois. Par bonheur, la cour de Tananarive se lassa plus vite encore que les Chambres françaises. Elle reprit les négociations.

Le 17 décembre, à bord de la Naïade^ en rade de Tamatave, entre les plénipotentiaires français (M. Patrimonio et l'amiral Miot) et les plénipotentiaires de Ranavalo III fut signé un traité de paix :

La reine des Hovas était de nouveau reconnue reine de l'île entière, mais sur l'île entière elle acceptait le protectorat français.

Les relations extérieures de Madagascar seraient désormais confiées à un résident général de France installé à Tananarive. Nous renoncions à intervenir dans l'administration intérieure. Nous évacuerions les places occupées par nous, à l'exception de Tamatave, dont les douanes resteraient entre nos mains jusqu'à l'entier paiement de l'indemnité de 10 millions imposée aux Hovas. Enfin la baie de Diégo-Suarez était cédée à la France en toute propriété avec le droit « d'y faire des installations à sa convenance » .

Ce traité fut ratifié, le 26 décembre 1885, par la Chambre des députés. Il le fut aussi par le Sénat.

Il devait être encore plus difficile à exécuter qu'à conclure. Jules Ferry vit se développer les litiges qui devaient sortir presque de chaque article (1). Il ne lui fut pas donné de voir le succès de l'expédition de 1895, les exploits des généraux Duchesne et Metzinger, le protectorat solidement établi, bientôt transformé en annexion (1896 et 1897), l'administra-

(1) Voir G. Hanotaux, V Affaire de Madagascar, 1896.

tion réparatrice et créatrice du général Gallieni: toutes choses |ue, seul, rendit possible le retour de popularité que Taiiien président du conseil avait déjà pressenti en faveur de la

jiolitique coloniale.

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