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CHAPITRE XXII

L INDO-CHINE JUSQU AU TRAITK FOURMER

De toutes les entreprises coloniales de Jules Ferry, la plus hérissée de difficultés, parce qu'elle se poursuivait en des régions plus lointaines, et parce qu'elle risquait de se compliquer de conflits internationaux; la plus coûteuse, encore que les dépenses en millions et en vies d'hommes aient été singulièrement exagérées ; la plus longue, la plus fertile en surprises, la plus funeste à sa popularité, mais peut-être la plus promptement féconde en résultats, ce fut celle qu'il trouva engagée au Tonkin, qui finit par s'étendre sur l'Annam et qui embrassa une moitié de l'Indo-Chine (1).

(1) Outre les Livres jaunes sur les Affaires du Tonkin et de Chine, parniî les très nombreux ouvrages sur le Tonkin, — de Francis Garnier, Jean Dupuis, Armand Rivière, Gastonnet des Fosses, Dutreuil de Rhins, de Bizemont,. tiarmand, de Lanessan, prince Henri d'Orléans, Bouïnais et Paulus, etc ,

— nous |>laçon8 en première ligne V Affaire du Tonkin, par un diplomaie (M. Billot), 1888, dont Jules Ferry a parlé en ces tenues ; « Unbeaulivre lumineux et grave, autour duquel la presse hostile, grande et petite, s'est donné pour consigne de faire silence » (Voir aussi, à V Appendice, une lettre où il en fait l'éloge). — A consulter aussi Paul Deschanel, la Question du Tonkin, 1884; le commandant Ghabrol, Opérations militaires an Tonkin, 1896; Caiiteron, Souvenirs de la campagne du Tonkin; Jacoues Harmast, La vérité sur la retraite de Lang-Son, mémoires d'un combattant, 1888; F. Legomte, Lang-Son, combats et négociations, 1895; du même, Le Guet-apens de Bac-Lé, 1890; Ga>>eron, l'Amiral Courbet; le lieutenant de vaisseau Loir, L'escadre de l'amiral Courbet; le commandant Thirion, L'expédition de Foimose; puis un livre que Jules Ferry a fait précéder d'une préface : L. SE^TLPÉRY, le Tonkin et la mère-patrie, 1890.

— Sur l 'action de la politique anglaise en Birmanie aussitôt après la défaite parlementaire de Jules Ferry, l'ouvrage anonyme intitulé la Chutedes Allompra ou la fin du royaume d'Ava, 1886; — lady Dufferix, Quatreans aux hiJes anglaises (récits sur la conquête de la Birmanie, traduits enfrançais, 1890). — Voir, ci-dessous, la bibliographie de la p. 498.

Là encore il ne fit que recueillir un legs des ministères républicains qui avaient précédé le sien et même des gouvernements qui avaient précédé la République.

C'est le roi Louis XYI qui, le 28 novembre 1787, à Vernlles, conclut le premier traité avec un souverain de TAn- ,im : en échange du concours militaire de la France, l'eracreur Gia-Long lui cédait les deux îles Poulo-Gondore et la ville et baie de Tourane, desquelles nous n'avons jamais pris possession. Louis-Philippe, en 1841, obtint l'ouverture de plusieurs ports annamites au commerce français. Sous Napoléon III, après deux brillantes campagnes, intervinrent les traités du 5 juin 1862 et du 14 avril 18(37 : l'empereur Tu- Huc nous céda trois provinces d'abord, puis trois autres, vec les îles Poulo-Condore. On en forma la Cochinchine rancaise. En 1863, le 1 1 août, par l'amiral de La Grandière, ans aucun emploi de la force, fut établi le protectorat frantis sur le royaume de Cambodge. L'amiral proposait de établir également sur l'Annam, dont le Tonkin n'est que la plus riche province. En réalité, le protectorat sur l'Annam -t déjà en germe dans l'article 4 du traité de 1862.

Dès 1873, le fleuve Rouge, la grande artère du Tonkin, tait exploré, les armes à la main, par le négociant français .ban Dupuis. La même année, le lieutenant de vaisseau Gariiier, chargé par l'amiral Dupré de prêter main-forte à Dupuis, enlevait la grande forteresse de Hanoï et conquérait, sur les troupes annamites et sur les bandes des Pavillons-Noirs, le Delta du fleuve Rouge. Le 21 décembre il fut tue dans une embuscade.

Le gouvernement français, qui, depuis le 24 mai, était celui du Maréchal, avait alors pour président du conseil et ministre des affaires étrangères le duc de Broglie. Ce fui lui qui chargea le lieutenant de vaisseau Phila8trc,8ous la dircc- •îon de l'amiral Dupré, de négocier avec la cour de Hué. 'n excluait d'avance toute occupation militaire du Tonkin. De ces négociations sortit le traité de Saigon, du 15 mars 1874, qui fut ratifié par l'Assemblée nationale, le I" août de la

même année. La République reconnaissait a souveraineté de l'empereur d'Annam et son indépendance à Tégard de toute puissance étrangère ; elle s'engageait à lui donner, sur sa demande, un concours militaire pour la sécurité de son trône, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et pour la répression de la piraterie.

Tu-Duc s'engageait seulement à conformer sa politique extérieure à celle de la France, à ne rien changer à ses relations diplomatiques actuelles, à ne signer aucun traité sans en avoir au préalable « informé » le gouvernement français. Nous lui faisions un don gratuit de cinq bâtiments à vapeur, cent canons et mille fusils « à tabatière » . Nous mettions à sa disposition des instructeurs français pour son armée, des capitaines de navire, des ingénieurs. Les traités de 18(>2 et 1867, portant cession des six provinces de Gochinchine à la France, étaient confirmés. Une amnistie pour les faits récents était stipulée, ainsi que la liberté religieuse pour nos missionnaires et pour les chrétiens indigènes, la liberté de navigation sur le fleuve Rouge entre le Yun-nan chinois et la mer, l'ouverture de ports au commerce européen; l'installation, dans chacun de ces ports, d'un consul français avec une escorte de cent hommes.

Le traité politique fut complété par le traité de commerce du 31 août 1874.

Le traité politique pouvait être considéré comme un traité de protectorat, quoique le mot n'y fût pas prononcé. Du reste, il ne vaudrait que par la vigilance et Ténergie que nous apporterions à en assurer l'exécution. Leduc de Broglie aurait mieux fait de ne pas l'exiger si on entendait le laisser à l'état de lettre morte. L'initiative prise par lui devait, logiquement, obliger les cabinets qui lui succédèrent.

La clause par laquelle Tu-Duc s'engageait à ne rien changer à ses relations diplomatiques présentes ne visait pas seulement les puissances européennes : elle visait surtout la Chine. Celle-ci avait autrefois exercé sa suzeraineté et perçu un tribut de vassalité sur l'empire d'Annam ; mais l'Annam

ne pavait plus le tribut et avait même cessé d'envoyer à Pékin les cadeaux qui l'avaient remplacé. La France entendait que les choses en resteraient là.

La première protestation contre le traité vint, en effet, de la Chine ; son ministre en France, le marquis Tseng, par une note du 10 novembre 1880, commença par demander des renseifjnements sur l'état actuel des rapports de la France avec le Tonkin; Barthélemy-Saint-Hilaire, alors au quai d'Orsay, répondit, le 27 décembre, que ces rapports reposaient sur le traité de 1874 conclu entre la France et l'Annam, et que la France comptait exercer les droits et remplir les obligations qui en découlaient. Le :25 septembre 1881 seulement, Tseng reprend la conversation : il informe le ministre français « que le gouvernement impérial ne peut pas reconnaître le traité de 1874 « ; il espère que le gouvernement français s'efforcera de u se mettre d'accord avec la cour de Pékin, afin que l'affaire en question soit réglée d'une manière satisfaisante ». — a La reconnaissance par la France de Fin- dépendance du prince d'Annam (Tseng refusait à Tu-Duc le titre de roi ou d'empereur) ne peut changer les relations déjà existantes entre la Chine et l'Annam... Le prince de ce pays ne peut, par aucun acte, conférer à qui que ce soit... aucune partie des droits souverains qu'il tient directement de l'empereur de la Chine, en vertu de son investiture. » La lettre était adressée à Barthélemy-Saint-Hilaire, ministre avec P'erry; ce fut Gambetta, ministre des affaires étrangères et président du conseil, qui se trouva chargé de la réponse. Par dépêche en date du P' janvier, il Ht observer au marquis que ses protestations arrivaient trop tard, le traité avec l'Annam ayant été signifié, dès le 25 mai 1875, à la cour de Pékin, qui n'avait alors élevé aucune objection. L'ancienne vassalité de l'Annam, à l'égard de la Chine, » ne présente, à vrai dire, qu'un intérêt historique... » Mais Tu-Duc, en haine de notre ' protectorat, tendait à se replacer sous celui de la Chine. Il adressait à la cour de Pékin les présents depuis longtemps oubliés. Ses agents travaillaient à provoquer une ingurrccticgi

dans notre Cochinchine ; ses mandarins et ses généraux au Tonkjn faisaient cause commune avec les bandes de Pavillons-Noirs, avec les éclaireurs des troupes impériales chinoises, et celles-ci commençaient à se glisser dans le pays.

Sous le ministère Freycinet (30 janvier-29 juillet 188:2), M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la Cochinchine, après avoir vainement adressé une protestation à Tu-Duc sur les désordres qui se commettaient au Tonkin et dont souffraient nos nationaux, chargea le capitaine de vaisseau Rivière de donner une leçon auvAnnamites. Le 25 avril 1882, Rivière, avec 600 hommes, enleva d'assaut Hanoï. A Paris, Tseng nous importunait de ses protestations. M. de Freycinet lui fit savoir que « nous n'avions aucune explication à fournir au gouvernement chinois » . Il écrivit à M. Bourée, notre ministre en Chine, que, » pas plus à Pékin qu'à Paris, nous ne devons permettre à la Chine de s'ingérer dans la politique que nous suivons en Indo-Chine ». Le cabinet Duclerc (7 août 1882- 28 janvier 1883) suivit la même politique. 11 envoya, par la Corrèze, 700 hommes de renfort à Rivière.

C'est de cette situation, créée par tous les cabinets précédents, qu'allait hériter le second ministère Ferry, constitué le 21 février 1 883. Après la prise de Hong-Gay, de Nam-Dinh ; après la nouvelle conquête du Delta, par Rivière, Jules Ferry était bien obligé de demander aux Chambres un crédit (cinq millions et demi, 27 mars). Puis on apprit la mort de Rivière, tombé, avec quatre-vingt-cinq de ses hommes, dans une embuscade des pirates, près du Pont-de-Papier (19 mai). Dans l'intervalle, les députés avaient voté les crédits (15 mai). Le Sénat les vota le 26. Les Chambres semblaient brûler du désir de venger Rivière. Une impulsion énergique fut donnée par le gouvernement; on expédia des renforts ; le général Bouët fut nommé commandant en chef des troupes de terre; le contreamiral Courbet fut placé à la tète de la nouvelle « division navale du Tonkin » ; le docteur Harmand reçut le titre de ii commissaire général civil de la République au Tonkin » .

A Pékin nous avions pour ministre M. Bourée. On apprit

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