‹ Jules FerryChapitre 72 sur 99 · iNDU-OHiiNE JLSt^l AU IRAliÉ FOURMER · texte numérisé non relu

iNDU-OHiiNE JLSt^l AU IRAliÉ FOURMER

qu'il venait de conclure avec Li-Hong-Tchang, à Tien-Tsin, un arrangement des plus singuliers, dont les termes sont exposés dans ses dépêches des 20 et 27 décembre 1882. Cet arrange- ment était inacceptable : l* parce que les Chinois entendaient que le Tonkin fût partagé par une ligne de démarcation, la partie au sud de la ligne étant sous Tautorité de la France, Tautre sous l'autorité de la Chine ; 2° parce que celle-ci revendiquait Lao-Kay comme lui appartenant; 3" parce que nous n'avions même pas le droit de consentir à ce partage d'un territoire dont les traités avec TAnnam nous obligeaient à garantir l'intégrité ; A" parce que la convention eût reconnu à la Chine, dans l'affaire di; Tonkin, un droit d'intervention que nous lui avions toujours refusé. En échange de nos concessions, que nous offrait la Chine? Rien. Elle ne consentait même pas à retirer du Tonkin les deux corps d'armée qu'elle y avait fait entrer, et se bornait à ])romettre qu'ils iraient camper un peu plus loin de nos propres positions. Et qui faisait ces promesses? Li-Hong-Tchang tout seul. La ratification par le Tsong-li-Yamen, annoncée par M. Bourée dans son télégramme du 2î) décembre, n'existait pas. Des que Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères de Jules Fcrrv, eut connaissance de cette négociation, il désavoua M. Bourée et le rappela. Ce ministre eut pour successeur M. Tricou; puis, le 12 septembre 1883, M. Patenôtre.

Le 10 juillet 1883 s'engageait, à la Chambre des députés, j)ar les interpellations Granet et Delafosse, une discussion sur la politique suivie en Indo-Chine. Granet admettait que le traité de 1874-, violé par le massacre du détachement Hivière, n'existait plus et qu'on était en guerre avec l'Annam.Que se proposait-onde faire au Tonkin? L'orateur et ses ' amis ne voulaient pas de conquête. On avait déjà bien assez de colonies à garder! Quelle garantie avions-nous que la ' Chine n'interviendrait pas, n'inonderait pas de ses pirates et de ses soldats le pays contesté ? 11 fallait donc s'en tenir à l'occupation de quelques points sur le littoral et à la police du Heuve Rouge. En somme, c'était la thèse de l'occupation.

restreinte, que certains politiques avaient soutenue pour l'Algérie et que l'expérience fit abandonner. Challemel-Lacour répondit en affirmant que notre action serait circonscrite à la possession du Delta, qu'on n'entendait point faire la conquête de l'Annam, qu'on désirait maintenir avec la Chine des relations amicales et qu'on se bornerait a exiger d'elle le respect des frontières tonkinoises. M. Delafosse, l'orateur de droite, reproduisit à peu près les arguments de l'orateur de gauche, il demandait que le projet de traité Bourée fût soumis à la Chambre. Challemel-Lacour démontra que le projet Bourée était en contradiction formelle avec le traité de protectorat annamite de 1874. Paul de Cassagnac jugea bon de troubler une discussion portant sur de tels intérêts en apportant, sous forme d'injure, une diversion. Comme il l'avait déjà fait pour l'entreprise de Tunisie, il affirma que l'entreprise du Tonkin dérivait de » motifs inavouables » . Il fut rappelé à l'ordre avec inscription au procès-verbal. Jules Ferry intervint pour le sommer d'apporter des preuves, de citer des noms, et constata qu'il n'avait rien précisé. Cassagnac lui lança, en quittant la salle, une épithète outrageante, qui lui valut la censure avec l'exclusion temporaire.

L'ordre du jour Duclaud et Spuller, ainsi conçu : a La Chambre, après avoir entendu les explications du gouvernement, CONFIANTE DANS SA POLITIQUE FERME ET PRU- DENTE... H fut mis aux voix et voté par 362 voix contre 78. On voit qu'au début des entreprises on recueillait presque toujours à la Chambre de fortes majorités ; c'était aux moments critiques qu'on ne les retrouvait plus. Pour le moment, l'affaire du Tonkin en était encore à la période de bon accord entre le gouvernement et sa majorité.

Tout le monde comprenait la nécessité d'en finir avec les difficultés que nous suscitait la cour de Hué. Une action militaire s'imposait. L'amiral Courbet proposait une attaque sur Thuan-An, s'offrant de porter ensuite, lui-même, l'ultimatum à Hué. Le 19 juillet, Charles Brun, ministre de la marine, télégraphiait son consentement.

Sur ces entrefaites, on apprit (Hn juillet), un peu tardivement, la mort de l'empereur Tu-Duc (remontant au 17 juillet). La France ne pouvait se désintéresser du choix de son successeur. Il fallait se hâter. En présence de l'hostilité des mandarins, l'amiral Courbet, le 8 août, bombarda les forts de Thuan-An, qui commandaient l'entrée de la rivière de Hué ; le 40, il mit des troupes à terre (1). La courd'Annam sollicita un armistice, qui lui fut accordé. Le D"" Harmand et Palasne de Champeauxpartirentpour Hué et, le 25 août, y imposèrent un traité de protectorat. Le protectorat s'étendait sur le Tonkin, dépendance de l'Annam. Il promettait d'être efficace, puisque nous gardions les positions conquises à Thuan-An ; qu'un résident de France, avec une escorte, devait s'installer à Hué et que les douanes de l'Annam étaient remises entre nos mains.

Au Tonkin, les mandarins récalcitrants étaient désormais des rebelles à leur propre souverain, et les Pavillons-Noirs redevenaient de simples pirates.

Contre eux, le général Bouët, le 19 août, enlevait Haï- Dzuong; le l" septembre, à Phung, il les dispersa dans un combat où nos bataillons d'Annamites, nouvellement formés, révélèrent de sérieuses qualités militaires. Son successeur, le colonel Bichot, enleva Ninh-Binh,

Le 15 octobre, à Paris, le marquis Tseng rapportait de nouvellespropositions. On pourrait les qualifier d'impudentes. Elles laissaient aux Français le Delta du Tonkin et peutêtre le sud de l'Annam ; elles réservaient à la Chine tout le reste de l'Annam et du Tonkin; c'est à Son-Tay, au sommet du Delta, que la Chine consentait à établir un lieu d'échange où les négociants français seraient admis à trah(|uer, au même litre que tous les Européens. Une autre solution qu'on nous recommandait, c'était l'évacuation totale du Tonkin, la renonciation aux traités de 1874 et de I88:i établissant notre protectorat sur l'Annam. Les documents insérés dans le Livre

1) Voyez dans Pierrk Loti, Figures et choses qui passaient^ le récit pittoresque de cette expédition, dont fit partie l'auteur [Trois journées de guerre).

jaune qui fut distribué à la rentrée des Chambres étaient suffisants pour éclairer celles-ci.

Le 30 octobre, Granet, Georges Périn, Clemenceau donnèrent encore l'assaut au cabinet. Clemenceau prétendait que les crédits avaient été votés pour assurer Tcxécution du traité

"de 1874 et non pour établir le protectorat sur TAnnam; il se plaignait que ni le « traité Bourée » — l'opposition appelait cela un traité ! — ni le traité du :25 août avec TAnnam n'eussent été communiqués aux Chambres. On trompait celles-ci en leur assurant qu'on n'était en guerre ni avec l'Annam ni avec la Chine. On avait déjà envoyé 10 000 hommes au Tonkin : allait-on continuer jusqu'à épuisement de la France? Enfin que voulait le gouvernement, et quels étaient ses projets d'action? Le président du conseil répondit, le 31 :

« Soutenir... que c'est moi qui suis l'auteur et l'inventeur a de l'affaire du Tonkin, c'est, en vérité, me faire beaucoup » trop d'honneur » . Il rappelait les actes des gouvernements antérieurs, du duc de Broglie, des divers cabinets républicains, les décisions des Chambres, l'émotion causée par le meurtre de Garnier, puis de Rivière, les votes successifs des crédits accordés à d'énormes majorités :

« Je ne dis pas cela, messieurs, pour repousser les rcs- « ponsabilités ; je fais seulement des réserves pour qu'on ne « déplace pas la question, qu'on n'en change pas le carac- « tère, et pour qu'on ne fasse pas de l'affaire du Tonkin une « affaire personnelle à tel ou tel ministre, à tel ou tel prési- « dent du conseil, à tel ou tel cabinet. Depuis le commence- « ment jusqu'à la fin, c'est une affaire française et une ques- « tion de patrie... Toutes les parcelles du domaine colonial « de la France, ses moindres épaves doivent être sacrées « pour nous... Est-ce que la République doit avoir une poli-

. « tique éphémère, de courtes vues, uniquement préoccupée « de vivre au jour le jour?... 11 ne s'agit pas de l'avenir de « demain, mais de l'avenir de cinquante ans ou de cent

'<i ans; de l'avenir même de la patrie, de ce qui sera l'héri-

L'INDO-CHIXE JUSQU'AU TRAITÉ FOURNIKR 333

« lage de nos enfants, le pain de nos ouvriers... Gela fait

• rire messieurs les démocrates de Textrëme gauche? Je les « remercie de cette manifestation... Il ne s'agit pas, bien « entendu, et personne n'y a songé, de vouloir le conquérir, « ce grand empire chinois... Les nations européennes ont a reconnu, depuis longtemps, que la conquête de la Chine,

• de ses 400 millions de consommateurs, devait être faite « uniquement par les produits et par les producteurs euro- « péens. Mais il faut être à portée de cette riche région pour* 0 en entreprendre la conquête pacifique! Et c'est pour cela a que j'admire et que je remercie la vigilance, la sagesse ou « l'instinct profond qui a poussé nos prédécesseurs vers a l'embouchure du fleuve Rouge, et qui leur a montre a comme but la conquête du Tonkin ! »

Jules Ferry n'eut pas de peine à démontrer que la nécessité s'était imposée de saisir l'occasion offerte d'aller à Hué. L'occasion, c'était le télégramme annonçant la mort de Tu-Duc. Or, voici le reproche adressé par M. Clemenceau : a Avant de répondre à ce télégramme, il fallait consulter la a Chambre ! » En d'autres termes, il fallait laisser couler « le temps, et arriver à cette date du mois d'août où la a mousson rend la rivière de Hué à peu près inabordable ! tt Si nous avions suivi une pareille politique, que nous a aurait dit M. Clemenceau? "

Comme l'obstination de la Chine à s'immiscer dans les affaires du Tonkin n'en avait pas moins causé à la Chambre quelque émotion, Jules Ferry Faisait cette pénétrante observation :

« Il ne faut pas considérer les affaires chinoises au même point (le vue que les affaires européennes. Assurément, si, au lieu de la Chine, nous avions en face de nous une puissance européenne, l'état dans lequel nous sommes aujourd'hui aurait quelque chose d'inquiétant; mais il faut bien se rendre compte de cette situation dont les faits actuels ne sont pas le premier exemple; il y a une foule de précédents de ce genre dans l'histoire de la Chine. » L'orateur rappelait

que les Portugais sont installés depuis quatre cents ans à Macao, et que, tous les ans, la Chine proteste; elle proteste de même contre l'Angleterre, contre le Japon, pour des occupations pourtant très anciennes. Et Ton voudrait qu'aujourd'hui la Chine s'empressât de reconnaître, quoi? notre occupation au Tonkin, qui n'est même pas un fait accompli, quand nous n'avons encore ni Sontay, ni Bac-Ninh, ni Bien- Hoa, encore moins Lang-Son et Lao-Kay!

Le cabinet se trouvait en présence d'autres critiques,

d'autres conseillers, qui lui disaient : « Il serait beaucoup

plus simple, beaucoup plus catégorique d'envoyer là-bas

20 ou 30 000 hommes, s'il le faut, et de dire à la Chine :

« Vous allez reconnaître nos droits sur le Tonkin, ou nous

(i vous déclarons la guerre ! »

a Messieurs, nous ne sommes pas de cette politique-là. « jNous sommes de l'école de la patience et du sang-froid. « Nous croyons qu'avec le temps, avec les forces que nous « vous avons demandées, nous resterons solidement établis « dans le Delta... La meilleure façon d'éviter les dangers, « les guerres dont on nous parle, c'est de n'en avoir pas « peur, et de faire savoir à tout le monde que nous ne les « craindrons pas si on nous les fait. »

Clemenceau répondit en faisant l'éloge de la politique de désintéressement, disant qu'il ne fallait peut-être pas se vanter d'avoir donné Tunis à la France : sur quoi Paul Bert rétorquait que Clemenceau n'avait pas à se vanter « de nous avoir fait chasser de l'Egypte. » Il se rabattit sur la mobilisation compromise, assurait-il, par l'envoi de troupes au Tonkin : le général Campenon vint affirmer qu'elle n'en serait même pas effleurée. Un ordre du jour fut proposé par Paul Bert et M. Loubet : « La Chambre, approuvaist les mesures prises

PAR LE gouvernement POUR SAUVEGARDER AU TONKIN LES INTÉ- RÊTS, LES DROITS ET l'hONNEUR DE LA FRANCE, ET CONFIANTE DANS SA FERMETÉ ET SA PRUDENCE POUR FAIRE EXÉCUTER LES

TRAITÉS EXISTANTS... » Il fut voté par 325 voix contre 115. On était toujours dans la lune de miel de l'entreprise indo-chinoise.

A plusieurs reprises, les hommes d'État chinois, Tseng, le vice-roi Li-Hong-Tchang avaient affirmé qu'il n'y avait plus au Tonkin de troupes régulières chinoises. Or voici que nos chefs militaires affirmaient leur présence, notamment dans les places de Sontay, Bac-Ninh, Bien-Hoa, contre lesquelles il avaient à diriger leurs premières opérations. Bien plus, dans une note du 17 novembre, adressée à Jules Ferry, ministre des affaires étrangères par la retraite de Ghallemel- Lacour, le marquis Tseng, se référant au discours de Jules Ferry qui annonçait que les Français allaient attaquer ces trois places, risquait cet aveu étrange après tant de dénégation (1) :

u Le gouvernement impérial a envoyé, il y a quelque temps, comme il avait fait maintes fois dans le passé, des troupes impériales au Tonkin pour y sauvegarder ses intérêts et ceux de sou vassal. — Puisque c'est justement dans les parages auxquels se rapporte la déclaration sus-mentionnée de M. le président du conseil, je dois notifier ce fait à Votre Excellence... vu les complications que pourrait produire une collision inattendue entre les troupes françaises et les troupes impériales (2). «

Jules Ferry, par une note en réponse à cette note, fit connaître que les colonnes françaises avaient déjà dû commencer leur mouvement et qu'il y avait peut-être lieu d'établir des lignes de démarcation entre les deux armées. En même temps continuait l'échange de notes entre les deux diplomaties, exposant leurs vues contradictoires. i 11 y eut à la (Chambre, le 2î) novembre 1S83, une nouvelle

f interpellation, encore de Clemenceau, dont la thèse était

(l) Une dépêche où Jule» Ferry informait officiellement Tseng de cette décision s'est croisée avec la lettre de celui-ri.

(2, Tsen{> dit é{;aleincnt ceci dans la note du 17 novcinhre : « La présence de ces troupes... fut reconnue dans l'entretien que j'ai eu avec M. Challeniel-Lacour, le i** août 1883, où Son Excellence su{»î»éra In question de leur rappel. « Or, dans le procès-verbal de cet entretien, reproduit dans le premier fa.4<icule <lu Livre juunv, on voit que Tseng avait affirmé exactement le con-

I traire : - Il n'v a pas de Chinoi.4 au Tonkin ; s'il y en a, cela tient à rc que les

celle-ci : les crédits ont été demandés pour combattre des pirates ou des bandes irrégulières; on se trouvait maintenant en face des troupes et du gouvernement chinois! Etait-il vrai qu'on eût expédié des ordres pour passer outre? Alors c'était la guerre avec la Chine, faite sans le dire, au mépris des intentions de la Chambre! Jules Ferry protesta contre l'usage ou plutôt l'abus qu'on prétendait faire d'une pièce choisie entre des centaines d'autres. Il se plaignit qu'on essayât de « placer la Chambre hors de cet état de réflexion et de sangfroid qui doit être le sien en face d'une situation grave » . 11 demanda que l'interpellation fût renvovée à la discussion du rapport qu'allait présenter la commission des crédits. Il termina par ces mots :

« Je n'hésite pas à le dire : si le régime parlementaire « était condamné, comme par une nécessité d'existence, à « apporter, à tout instant, à la première réquisition d'un « membre de l'une ou l'autre Assemblée, les documents « diplomatiques sur le bureau des Chambres, si c'était là sa « loi, il faudrait que le régime parlementaire fît son deuil « d'avoir jamais une diplomatie et une politique extérieure. »

La Chambre donna raison au président du conseil par 299 voix contre 124, avec des abstentions déjà nombreuses.

La commission qu'avait nommée la Chambre pour examiner une nouvelle demande de 9 millions élut M. Ribot pour président et M. Léon Renault pour rapporteur. Le gouvernement lui donna communication des documents relatifs à Tlndo- Chine (publiés ensuite en deux gros fascicules du Livre jaune) . Elle avait conclu, par 9 voix contre 2, à l'adoption des crédits. Elle était même disposée à les augmenter, si le gouvernement n'avait affirmé qu'ils étaient suffisants pour l'exercice.

Dans la séance du 10 décembre 1883, les discours de Rivière, Delafosse, Pelletan, Clemenceau roulèrent sur le même thème : manie d'annexions et de conquêtes, dépenses engagées avant que les Chambres les eussent votées, danger imminent d'une guerre avec la Chine sans que le parlement l'eût voulue. Jules Ferry fit bravement tête aux attaques.

L'INDO-CIIINE JUSQU'AU TRAITÉ FOURMEU 337

II rappela qu'on avait fait rexpédltioii de Tunisie pour garantir la sécurité de TAlgérie. Pourquoi la conquête du Ponkin? Parce que nous avons à garantir la sécurité de la ijochinchine. On accusait le cabinet d'avoir entretenu, sciemment ou non, dans l'esprit de la Chambre, des illusions sur l'attitude de la Chine, sur son rôle éventuel, sur son intervention possible. Est-ce que, dans la séance du i:i mars 1883 au Sénat, est-ce que dans la séance du 10 juillet à la Chambre, M. Challemel-Lacour n'avait pas fait connaître les prétentions de la Chine à la suzeraineté de l'Annam ? Camille Pelletan a reproché au cabinet de faire la politique delà «quantité négligeable " . Jamais le cabinet ne s'est permis d'appliquer à la Chine l'épithète de « négligeable » . Estil responsable des journaux qui ont pu l'employer?

u Le gouvernement a traité la Chine comme une très « grande puissance, comme une puissance civilisée... Nous " avons été le plus transigeant des cabinets dans les affaires a de Chine! Savez-vous où en étaient les relations avec la « Chine quandl'honorable M. Challemel-Lacouraprls possesa sion du ministère du quai d'Orsay? On ne causait plus jamais . de l'Annam avec elle, on n'avait aucune conversation avec

son ministre : c*e8t l'honorable M. de Freycinet qui avait ; consigné, ù la fois, la diplomatie chinoise et son représenc tant. »

Quant aux propositions chinoises, on avait pris la peine de toutes les discuter. Il y en avait d'intolérables. La Chine demandait à occuper la rive gauche du fleuve Rouge, tandis jue la rive droite deviendrait une zone neutre. Jules Ferry (icHait un seul membre de la Chambre, sur quelque banc fju'il siégeât, de se lever et de dire qu'il aurait accepté ces |)ro[)Ositions. Personne ne releva le défi.

« Si nous avions été le ministère intraitable dont on M cherche à créer la légende, nous aurions rompu en pré- « sence de |)ropositions pareilles... Si nous avions eu affaire « à un gouvernement européen, nous aurions considéré de «* telles propositions comme devant entraîner une rupture

« diplomatique. Nous ne l'avons pas voulu, décidés que nous « étions à pousser la patience jusqu'à ses dernières limites. »

Comment la Chine a-t-elle récompensé tant de longanimité, un tel esprit de conciliation? Par la note comminatoire du 17 novembre 1883!

a ... Au 17 novembre, changement complet : l'humeur « entreprenante et conquérante se fait jour. D'après la ver- « sion ancienne... les troupes chinoises n'étaient dans l'An- « nam que pour réprimer le brigandage; maintenant elles y « sont pour prendre l'Annam... La Chine a changé son atti- « tude, et assurément sans aucun droit... Je demande à la « Chambre, au pays, si c'est une raison pour nous de chan- « ger notre programme... Vous direz s'il vous convient de « laisser Sontay à la Chine, parce que la Chine le réclame : « Sontay, jusqu'à présent le repaire des Pavillons-Noirs ; Son- « tay, cet écueil sur lequel tous nos efforts ont échoué; Sonet tay, pour lequel Rivière est mort! Ce serait une singulière « façon de venger la mort de Rivière! »

L'orateur concluait en ces termes :

a Comme la Chine n'offre aucune base de négociations... « il n'y a pas lieu, soit de faire revenir l'amiral Courbet, soit « d'arrêter la marche des troupes. Ce ne serait pas l'œuvre « d'un gouvernement avisé et prudent... C'est d'une action « limitée, localisée, circonscrite géographiquement, qu'il « s'agit, et pas d'autre chose. Nous voulons être forts dans le « Delta, nous voulons en tenir les points stratégiques. Pour- « quoi? Parce que, lorsque nous serons forts, nous aurons « la certitude de pouvoir négocier ; parce que, pour négocier « avec le gouvernement impérial, il faut lui démontrer que « la France n'est pas décidée à se retirer devant lui... Nous « vous demandons de voter les crédits; nous vous deman- « dons de les voter pour ceux qui combattent là-bas... Je ne « vous demande pas un vote de résignation. Il faut à nos sol- « dats, à notre drapeau, à notre cause, non pas un vote rési- « gné, mais un vote confiant, qui donne à votre gouverne- « ment la force dont il a besoin. Je vous demande aussi de

« voter ces crédits pour ceux qui négocient ; car on ne traite « qu^avec les forts, les résolus... Il faut qu'on sache que la « France est aussi résolue qu'elle est forte, et alors elle sera « écoutée. »

Après de nouveau.\ retours offensifs de l'opposition , Paul Bert et Philippoteaux déposèrent cet ordre du jour : « La Chambre, convaincue que le gouvernement déploiera toute l'énergie nécessaire pour défendre au Tonrin les droits et l'honneur DE LA FRANCE... » L'ordre du jour fut adopté par 308 voix contre :201. Il fallut quelque courage aux 308; car Jules Ferry n'avait pas dissimulé que la situation était grave ; derrière le fantôme de l'agression chinoise, certains croyaient apercevoir le fantôme d'une intervention anglaise ou allemande. Il faut tenir compte de sa hravoure, à cette majorité. Mais on était encore à vingt et un mois des élections.

La discussion sur le vote des crédits donna encore lieu à un discours de Jules Ferry, le 18 décembre, en réponse à M. Lockroy. Jules Ferry lui reprocha de ne vouloir, de ne proposer ni la paix ni la guerre, pas même une intervention amicale, une médiation. Il lui reprochait surtout de remettre en question une cause jugée par la Chambre. Est-ce que Tordre du jour du 10 décembre n'avait pas clos le débat? La Chambre n'a pas entendu sans doute que ce vote restât lettre morte î

« Quand on recommande à un gouvernement de déployer a de l'énergie, c'est à l'action, non pas à la contemplation, « qu'on l'invite. Messieurs, je considère votre vote du M) dé- M cembre comme un des actes les plus décisifs de la campagne a que nous avons entreprise. -Car ce vote a déjoué toute une « tactique des habiles adversaires qui se tiennent en face de a nous. Sur quoi a reposé et roulé toute l'action de la diplott matie chinoise jusqu'au 10 décembre? Sur cette opinion « que la Chambre ne nous suivrait pas... On a, pour répandre « cette opinion dans les esprits, en Kuropc et en Asie, usé de a tous les moyens, et une presse habilement conduite a « contribué à propager dans le monde ce préjugé : que la

« France républicaine pouvait bien commencer des entre- « prises, mais qu'elle ne les achèverait jamais. Votre vote a « fait tomber ce premier retranchement de la diplomatie que « vous combattez. »

Sous le stimulant de cette logique si serrée, de cet appel à la fierté républicaine, la Chambre ne pouvait que voter (par 327 voix contre 154) les crédits demandés. L'évéque Freppel était intervenu pour protester contre toute idée d'évacuation; il parla non en homme de parti, mais en chrétien, en patriote : il n'entendait pas qu'une atteinte fût portée, en Extrême- Orient, au prestige de la France, ni que 500 000 chrétiens indigènes fussent livrés aux vengeances des gouvernements annamite et chinois, à la férocité des bandes de pirates.

Au Sénat, ce fut le duc de Broglie qui se chargea, le 20 décembre, de combattre le vote des crédits. Il prétait singulièrement le flanc à son redoutable adversaire, lui, duc de Broglie, l'instigateur et le signataire du traité de 1874! Sur ce point, M. de Freycinet et Jules Ferry ne l'épargnèrent pas : qu'avaient-ils donc fait, eux, ministres républicains, sinon assurer Texécution des traités qu'avait conclus le ministre du Maréchal? Jules Ferry disait :

« Vous n'avez pas hésité, monsieur le duc de Broglie, ni a vous, monsieur le duc Decazes, à accepter le traité de 1874, « si imparfait qu'il fût; si mal agencé, si imprudemment « formulé, si défectueux qu'il fût... Vous n'avez pas hésité à « le porter au parlement, et l'Assemblée nationale a tenu à le « voter, à le ratifier tel quel, sachant que de ce faible embryon, « mal venu, un jour une grande chose pourrait sortir pour « l'avenir de la France... Ce sont vos pensées, vos sentiments; « ce sont de8 traditions auxquelles nous nous honorons d'être « restés fidèles. Pourquoi les désavouez-vous à la tribune? «

Le Sénat donna raison à Jules Ferry par 215 voix contre G.

Fort de cette nouvelle approbation des deux Chambres, Jules Ferry ne perdit pas de temps pour agir et faire agir. L'amiral Courbet venait d'être nommé généralissime. Le 16 décembre 1883, avec 5 900 hommes, y compris les nou-

LINDO-CHINE JUSQU'AU TRAITÉ FOUKMER 341

Teaux bataillons de tirailleurs annamites, après trois jours de préparation par la canonnade, il enlevait Sontay, avec une perte de 1000 tués pour Tennemi, de 8;^ tués et 319 blessés dans nos rangs. Le successeur de Tamiral au commandement des forces de terre, le général Millot, enlevait Bac-Ninh, le 12 mars 188i, sur les troupes régulières de la Gbine. Le 10 avril, sans que les Célestes eussent eu le courage d'attendre les baïonnettes, il leur enlevait Hong-Hoa. Il poursuivait les impériaux, rasait la citadelle de Dong-Van, prenait Phu-Lan-Tao. Le l" juin, par Toccupation de Tuycn-Quan, sur la rivière Claire, il achevait la conquête du Dgita. Le plan de campagne de Jujfis Ferry était réalisé de point en point. On pouvait maintenant entrer en négociations avec la Chine. Celle-ci, avant même la prise de Tuycn-Quan, avait rouvert les négociations.

Le 11 mai 1884, Li-Hong-Tchang, vice-roi du Petcbili, , un des chefs du parti progressiste dans Tempire du Milieu, signait avec le capitaine de frégate Fournicr le premier traité de Tien-Tsin. La France s'engageait ù protéger contre . foule agression étrangère les provinces chinoises limitrophes <lu Tonkin; la Chine rappellerait IMMÉDIATEMENT de ce , pays les troupes impériales; elle promettait de respecter les traités conclus ou à conclure entre la France et Tempire <l'Annam. La France renonçant gracieusement à exiger une indemnité de guerre, la Chine lui accordait, en reconnaissance, le libre trafic entre le Tonkin et les provinces chinoises ' cl lui promettait un traité de commerce.

Jamais succès plus complet n'avait été obtenu dans une entreprise aussi difficile et hérissée de tant de complicalioiis, que le gouvernement avait ù surveiller à o OOO lieues de la France, et qui se poursuivait sous un climat réputé meurtrier, dans un pays dont il fallait opérer en même temps la découverte et la conquête.

Ce dut être avec un grand soulagement de cœur, avec une satisfaction profonde, que Jules Ferry put, le 20 mai 1884, communiquer à la Chambre le texte du traité, lui annoncer

rachèvement de la conquête et la paix avec la Chine. Il se félicitait plus encore de l'ouverture du Céleste-Empire à notre commerce et à notre influence que des plus brillants succès militaires et diplomatiques. Le président de la Chambre, M. Brisson, crut devoir adresser à nos troupes d'Indo-Ghine « le témoignage des sympathies et de l'admiration du parlement et du pays » . Au Sénat, Jules Ferry reçut les félicitations du président Le Royer. M. de Saint- Vallier, ancien ambassadeur, un membre de la droite, déclara « louer le président du conseil, dont la fermeté, la résolution ne se sont pas laissé ébranler par les attaques, les accusations, les tentatives décourageantes dont il a été assailli... Il a marché sans hésiter, il en est récompensé aujourd'hui. »

Un premier résultat de ce grand succès diplomatique furent deux nouveaux traités de protectorat, plus précis et plus serrés, que M. Patenôtre conclut le G juin avec l'Annam, et Thomson, gouverneur de la Cochinchine, le 17 juin, avec le roi du Cambodge.

ITRE XXIII

l'indo-chine depuis le traité fourmeu (1884-1885)

Il était écrit que cette affaire du Tonkin serait inépuisable en surprises, du caractère le plus pénible et parfois le plus dangereux. Le capitaine Fournier avait présenté, le 17 mai 1884, à Li-Hong-Tchang une note indiquant des dates pour Tévacuation du Tonkin : Lang-Son, notamment, pourrait être occupé par les Français le 9 juin (Lao-Kay, le 2()). Le viceroi avait reçu copie de la note, l'avait acceptée, tout en faisant observer qu'il aurait à la faire agréer par le Tsong-Li- Yamen. Un mois et six jours s'écoulèrent sans que Li-Hong- Tchang nous avertît qu'il y eût rien de changé, et cependant Fournier avait, de Tien-Tsin, télégraphié en clair au général Millot les dates d'évacution : si bien que le vice-roi fut informé en même temps que Millot de nos intentions.

Une colonne française fut mise en route, le lî) juin seulement, sous les ordres du lieutenant-colonel Dugenne, pour aller tenir garnison dans Lang-Son. Ce n^était pas une colonne de guerre, car, sur 995 personnes, elle ne comptait guère que 350 combattants sérieux, le reste étant des soldats d administration et des tirailleurs annamites, au nombre de 284, levés depuis quelques jours et qui ne servirent guère que comme coolies. En outre, il y avait là de nombreux coolies, quelques négociants chinois dans des litières et toute» les femmes des tirailleurs. Le %S juin, la colonne se heurta, sur la route de Lang-Son, un peu au delà de Bac- Lé, à une force de 4 ou 5 000 réguliers chinois, appuyés sur des retranchements et des fortins. Dugenne essaya d'en-

trer en relations avec les chefs; ils lui firent tenir une lettre, que déchiffra médiocrement un interprète inexpérimenté, où ils déclaraient avoir connaissance du traité de paix et parlaient de venir conférer avec le colonel. Puis ils se refusèrent à toute entrevue. Dugenne, croyant ohéir ponctuellement à ses instructions, fit savoir aux Chinois qu'il allait reprendre la marche en avant. Les Français reçurent l'ordre de ne pas tirer les premiers; ce furent les Chinois qui accueillirent à coups de fusil notre avant-^arde. Le comhat dura toute la journée. 11 recommença le lendemain 24. Devant l'écrasante supériorité numérique, pour éviter la destruction totale de la colonne, qui comprenait un si grand nombre de noncombattants, Dugenne se résolut à battre en retraite. Les deux jours de combat nous coûtèrent, sans parler d'une soixantaine de coolies, 30 tués, dont 3 officiers, 114 blessés, dont 8 officiers, plus deux disparus et deux morts d'insolation. Les Chinois achevèrent les rares blessés qu'on ne put enlever et décapitèrent les morts. On avait tué ou blessé aux impériaux plusieurs centaines d'hommes (I).

Tout de suite se posait la question tant discutée à cette époque et même aujourd'hui : Étions-nous en présence d'un malentendu, ou d'un guet-apens?

Le gouvernement français expédia aussitôt à M. de Sémallé, notre chargé d'affaires à Pékin, l'ordre de protester, d'exiger le rappel immédiat des troupes impériales et de réserver nos droits à une réparation pécuniaire. L'amiral Lespès devait également demander des explications à Li-Hong-Tchang. Jules Ferry télégraphiait directement à celui-ci : « En vue d'assurer la paix et le bien de nos deux pays, nous avons fait un traité sérieux. L'encre esta peine séchée, et il est violé !... » Pour appuyer l'action diplomatique, l'amiral Courbet prit le

(1) Capitaine (plus tard commandant) F. Lecomte, témoin oculaire, Le guet-apens de Bac-Lé^ 1890. — Voir, dans le Livre jaune, le rapport du {général Millot, en date du 4 juillet 1884, constatant que les parlementaires «hinois, avant que le combat se fût engagé, déclarèrent « qu'ils avaient connaissance du traité de Tien-Tsin » .

commandement des deux divisions navales (du Tonkin et des Mers de Chine).

Le 7 juillet 1884, allant au-devant d'une question Blancsubé, Jules Ferry prit la parole devant la Chambre. Il rappela que le traité Fournier lui était parvenu sous la forme la plus ré{;ulière et la plus authentique. Alors que signiHait ce qu'il n'hésitait pas à appeler le « guet-apens de Bac-Lé»? Sans rechercher à qui, des autorités militaires locales ou de l'autorité supérieure chinoise, incombait la responsabilité, il avait cru trouver dans celte violation du traité de Tien-Tsin a le fondement d'une réparation pécuniaire » . L'indemnité qu'à Tien-Tsin il n'avait pas voulu demandera la Chine, pour ménager « sa face » , il l'exigeait aujourd'hui. Et attendant la réponse du Tsong-li-Yamen à nos sommations, le gouvernement français, dès à présent, se «i croyait en mesure de faire respecter les traités, de les protéger contre des tentatives dont l'imprudence touche au vertige» . La Chambre accueillit ces déclarations par des « applaudissements répétés » . Quant à Tinterpellation que Granet demandait à substituer à la question Blancsubé, la Chambre en décida l'ajournement. Donc elle admettait l'interprétation que donnait Jules Ferry à l'in- (;ident de Bac-I^é.

La Chine pouvait s'excuser en alléguant un malentendu. Le Tsong-li-Yamen préféra répondre à la protestation Sémallé (praucun passage du traité de Tien-Tsin ne stipulait l'éva- <:uation de Lang-Son et ne fixait de date pour celle des autres places; que le mol immédiatement dans l'article 2 n'avait pas le sens qu'on lui attribuait, attendu que le traité de Tien-Tsin ne pouvait être considéré lui-même que comme de simples préliminaires, préparant la voie à un « traité déhnitif » . Dans une note remise à M. de Sémallé, le Tsong-li-Yamen

I insistait sur ce caractère provisoire du traité du 11 mai; il déclarait qu'en conséquence il avait envoyé au commandant de ses troupes au Tonkin l'ordre de ne pas livrer les places, tout en s'efforcent d'éviter des engagements avec les Français ;

346 JLLES FERRY

les premiers; enfin la note demandait qu'il fût interdit à nos troupes de se porter en avant et que, le plus promptement possible, fût envoyé à Pékin le plénipotentiaire français chargé de négocier le « traité définitif » . Ainsi le Tsong-li-Yamen, loin de désavouer ses généraux de Bac-Lé, les couvrait de son approbation; quant au traité du 1 1 mai, il s'en dégageait purement et simplement, sous prétexte qu'il ne l'avait jamais considéré comme « définitif » .

En même temps on apprenait par le lieutenant de vaisseau Jacquemier, dépéché par l'amiral Lespès à Li-Hong-Tchang, que celui-ci paraissait consterné de l'affaire de Bac-Lé, mais qu'il avouait ne plus être maître de la situation, et ne pouvoir promettre ni réparation, ni garanties pour l'avenir. 11 devenait évident que, dès le lendemain du traité de Tien-ïsin, une révolution s'était opérée dans les conseils du gouvernement chinois (1) : le parti de la guerre, représenté par les vice-rois

' Une lettre (inédite) de Prosper Giquel, officier de la marine française au service de la Chine et le créateur de l'arsenal de Fou-Tcliéou, adressée ù M. Ad. Cochery, membre du cabinet Ferry, et datée du 8 septembre 1884, rend très bien compte de la situation :

« Le traité de Tien-Tsin, conclu par Li-Hong-Tchang. sous sa propre responsabilité, a contre lui les huit dixièmes des lettrés de la Chine, parce qu'il a supprimé, de fait, la souveraineté de l'Empereur sur l'Annam et qu'il laisse à nos troupes la faculté de s'installer dans le voisinage immédiat des trois provinces du Sud.

« Un très grand personnage, nommé Tso-Tsung-Tang, l'ancien vainqueur des rebelles Taïpings dans les provinces du Ghan-Si et duKan-Sou et dans le Turkestan, esta la tète de l'opposition faite à ce traité par la grande majorité de la classe dirigeante. Dès que les conditions acceptées par Li-Hong-Tchan{{ ont été promulguées, Tso, quoique âgé de 79 ans au moins, n'a pas hésité à quitter sa maison de famille du Hou-nan, où il paraissait avoir pris une retraite définitive, pour venir s'installer à Pékin et préparer une campagne destinée à obtenir de la France des modifications importantes au traité de Tien-Tsin. Si le vice-roi du Petchili n'était pas aussi fort par les services éminents de son passé, si surtout il n'était pas aussi nécessaire pour la défense de la capitale, il est fort probable qu'il eût subi le même sort que Tchoung- Héou, le négociateur du traité de Saint-Pétersbourg relatif à la rétrocession de Kouldja ^ traité de Livadia, octobre 1879].

Tchoung-Héou fut condamné à mort, mais non exécuté, et tous ses biens confisqués.]

tt L'influence des lettrés, qui, jusqu'ici, se particularisait dans les provinces — les lettrés du Kouang-tong ne s'inquiétant pas de ce qui se passait dans la province du Kiang-Sou ou toute autre province éloignée — se trouve avoir,

de Nankin et des deux Kouang, l'avait emporté sur le parti de la paix représenté par Li-Hong-Tchang et auquel celui-ci avait un moment gagné l'impératrice douairière ; que les conseils belliqueux envoyés de Londres par le marquis Tseng avaient contribué à ce revirement; que les vainqueurs avaient remplacé, à la tête des troupes du Tonkin, les amis de Li-Hong-Tchang par des généraux à leur dévotion; que c'était pour cette raison que le vieil homme d'État se déclarait impuissant à remédier en rien à la situation. Et même il n'avait pas osé soumettre au Tsong-li-Yamen, si mal disposé, la note relative aux dates d'évacuation que lui avait remise le capitaine Fournier, pas plus qu'il n'osa nous avertir. Son silence nous aurait donc été aussi funeste que l'animosité des nouveaux gouvernants. Mais il fit plus que se taire : à ce que nous affirma le Tsong-li-Yamen, il aurait déclaré à celui-ci qu'il n'y avait eu entre lui et Fournier qu'une simple conversation, sans qu'aucun document fût échangé. Plus tard, autre mensonge du vice-roi : Fournier lui aurait bien remis une note; mais, sur la prière de Li-Hong-Tchang, il aurait consenti à l>iffer le passage relatif à l'évacuation ; et l'on produisait un fac-similé de la note barrée d'un coup de crayon.

L'intention de violer le traité du 1 1 mai était, de la part du Tsong-li-Yaraen, assez évidente, et dès lors l'intention du };uet-apens ne Tétait pas moins : les généraux chinois de Bac- Lc, n'étaient qu'à vingt-quatre heures d'une station télégra-

\>t\ ic télégraphe qui va maintenant de Pékin à Canton et, je crois, à Hankcoij, une concentration qui ne pouvait antérieurement exister. Il y a actuellement en Chine, dans le vrai sens du mot, une opinion publique. Ce n'est donc pa» une coterie de Pékin ou simplement qucl<]ueH hrouillons qui poussent le {gouvernement chinois à résister à la France, mais la pres(|uc unanimité des lettrés, ralliée par Tso dans une pensée commune et dans un hut (ommun. Les lettrés ont la même éducation dann toute la Chine, les mêmes prf-jupés, la même aversion de race pour \vn étran{»ers. Ceux (jui ont reçu les leçons de 1857 et de 1860 les ont oubliées; ceux qui ont été hors des coups des alliés ont besoin, comme les autres, d'une forte leçon pour reconnaître la supériorité des armes de la France, subir les faits accomplis au Tonkin et le traité de Tien-Tsin »

phique du réseau de Tempire; ils pouvaient se mettre en communication avec leur gouvernement, lui demander des ordres; ils ont dû en recevoir. En un mot, le parti chinois de la guerre, mécontent du traité Fournier, avait préféré recourir de nouveau à la fortune des armes, aux chances de quelque intervention européenne, tout en amusant la France de négociations et d'offres aussitôt retirées que proposées.

Cette attitude fit comprendre au gouvernement français que les voies de rigueur pourraient seules procurer un résultat satisfaisant. Il avait répondu aux Chinois que 1 envoi d'un plénipotentiaire français à Pékin serait inutile tant qu'ils se refuseraient à reconnaître le traité signé par eux. A Shanghaï se trouvaient réunis M. Palenôtre et l'amiral Courhet; ils dressaient un projet d'ultimatum comprenant : la reconnaissance par la Chine du traité de Tien-Tsin ; l'évacuation immédiate du Tonkin; le paiement d'une indemnité de 250 millions; la remise entre nos mains, à titre de gages, des arsenaux de Fou-Tchéou et Nankin. On accordait à la Chine un délai de trois jours pour se prononcer. Dans le cas où la réponse ne serait pas satisfaisante, l'amiral demandait l'autorisation d'agir aussitôt à Nankin et Fou-Tchéou pendant que les troupes du Tonkin marcheraient sur Lang-Son; et, ensuite, ^'aller saisir d'autres gages, tels que Port-Arthur et Waïhaï-Waï.

Jules Ferry n'aurait pu être blâmé s'il avait adopté les propositions d'hommes aussi compétents que M. Patenôtre et l'amiral Courbet. Cependant il apporta au projet d'ultimatum de profonds changements : il écarta la demande relative à Nankin et Fou-Tchéou, trop humiliante pour la Chine, l'occupation de ces places étant d'ailleurs presque impossible avec les forces dont nous disposions; il ajouta au délai, trop bref, de trois jours un délai d'une semaine. Quant aux moyens de coercition, aux gages à prendre, il préférait une tentative sur Formose à des opérations dans le golfe de Petchili, sujettes à des complications de toute nature, et il valait mieux, croyait-il, détruire Fou-Tchéou que de l'occuper.

L INDO-CHINE DEPUIS LE TRAITE FOURNIEIl 34>

Le 12 juillet, M. de Sémallé remit au Tsong-li-Yamen l'ultimatum tel que l'avait modifié Jules Ferry. Le délai devait expirer le 2L Quand le gouvernement chinois apprit que Courbet cinglait sur Fou-Tchéou et Lespès sur Kélung (Formose); bien renseigné d'ailleurs par son nouveau représentant à Paris, Li-Fong-Pao, il comprit que l'affaire devenait plus sérieuse qu'il ne l'avait prévu. Un nouveau revirement s'opéra. Un télégramme du Tsong-li-Yamen, en date du 15 juillet, fut remis, le 16, à Jules Ferry par Li-Fong-Pao : on reconnaissait que « le retrait des garnisons du Tonkin était en effet stipulé dans la convention de Tien-Tsin et que, si la France n'e.xigeait que l'exécution de l'article 2 de cette convention, on était prêt, bien qu'un mouvement en arrière des troupes eût été déjà ordonné, à demander à Sa Majesté d'émettre un décret portant que l'évacuation du Tonkin devait être complétée dans le délai d'un mois " . Quant à la prétention du gouvernement français d'exiger une indemnité* et de prendre des gages — ce qui est contraire à l'article 3 de la convention de Tien-ïsin — le gouvernement impérial a se réservait de soumettre la question aux puissances européennes »> .

Fn somme, le télégramme : l" reconnaissait la validité du traité de Tien-Tsin; 2" constatait que celui-ci avait stipule l'évacuation du Tonkin ; 3" annonçait que les troupes chinoises avaient déjà commencé un mouvement de retraite; 4" faisait espérer un décret impérial qui le prescrirait; 5' ne résistait que sur la question d'indemnité. Bien plus, le i(i juillet, la Gazette de Pékin publiait le décret impérial promis, ordonnant aux troupes du Yun-Nan et du Kouang-Si d'avoir à opérer dans le délai d'un mois l'évacuation totale.

Sur la question d'indemnité, Jules Ferry télégraphiait à M. Palenolre : a Dans ma pensée, le chiffre indiqué pour l'indemnité n'est pas définitif... Mais nous tenons... à ce que la Chine en reconnaisse le principe. « Kn même temps, le délai pour l'ultimatum était reporté au l" août. La Chine semblait s'humaniser encore plus : Li-Fong-Pao, « sans décli-

ner d'une façon absolue le principe d'une réparation pécuniaire» , exprimait le vœu que la solution de cette question fût réservée aux plénipotentiaires qui allaient se réunir à Tien- Tsin (et non plus à Pékin : c'était une nouvelle concession). Il laissait même espérer que « s'il ressort de l'examen des faits que les commandants des troupes chinoises... sont responsables du conflit de Lang-Son... la France recevrait, s'il y avait lieu, les réparations qu'elle réclame, sans que la dignité de la Chine dût en souffrir » . (Lettre du IS juillet.)

Supposons que Jules Ferry, sans insister davantage sur la question d'indemnité, eût alors accepté les conditions que lui offrait la Chine : il est permis de se demander si c'eût été l'intérêt français; car l'intérêt français, avec un parlement doué d'un peu de suite dans les idées et de constance dans ses desseins, c'était assurément de tirer tout le parti possible de la violation du traité et d'agir comme a fait le Japon en 1895, quand il se saisit des îles chinoises le plus à sa convenance. En tout cas, accepter alors les conditions chinoises, c'eût été l'intérêt évident de Jules Ferrv. Il serait sorti, à temps pour lui, de ces dangereuses complications d'Extrême-Orient; il n'eût pas connu l'angoisse de succès militaires parfois incertains ou partagés, la cruelle surprise de Négrier blessé et de Lang-Son évacué, la joie odieuse de ses ennemis et la défaillance de ses amis, l'abominable journée du 30 mars 1885, la longue impopularité si injuste et si obstinée, les calomnies et les tentatives de meurtre, le naufrage de ses ambitions les plus légitimes. Il eût très probablement succédé à Jules Grévv comme président de la République. En imposant de plus dures conditions aux Chinois, de nouveau il s'éloignait du port et se livrait à la violence et à la perfidie des flots démontés.

Après que Jules Ferry eut répondu aux démarches chinoises par la prolongation au 1" août du délai fixé par l'ultimatum, il semble que l'orgueil et l'entêtement des Célestes aient repris le dessus. Ils firent le silence sur l'indemnité. Ils préférèrent solliciter les bons offices des États-Unis, en

même temps qu'ils adressaient à toutes les puissances un mémoire où ils nous représentaient comme les agresseurs de Bac-Lé et glorifîaiont leur propre modération qui les empêchait de réclamera nous-mêmes une indemnité! Les conférences, reprises avec M. Patenôtre le 2S juillet, n'aboutirent à aucun résultat : vingt fois le Français demanda au négociateur chinois, le marquis Tseng, nommé vice-roi des deux Kouang, et à ses deux acolytes s'ils adhéraient ou non au principe d'indemnité. Il ne put leur arracher une réponse. Quarante-huit heures avant l'expiration du délai, le 30 juillet, Tseng offrit, « par esprit de conciliation « , 3 millions et demi à titre de secours aux familles des victimes de Bac-Lé. La proposition fut rejetée par nous comme « dérisoire » . Jules Ferry déclarait, le 3 août, se contenter de 50 millions avec un bon traité de commerce. Puis il se déclara, le G août, prêta accepler une combinaison suggérée par sir Robert Hart, directeur général des douanes chinoises : le versement, en huit années, de 80 millions. Seulement la Chine ne l'acceptait que si nous autorisions l'Annam à lui payer de nouveau l'ancien tribut!

Le 14 août 1884 vint en discussion la demande du crédit de 38 483 000 francs que le gouvernement avait déposée r|uand le traité du 1 1 mai semblait devoir tout finir, et que .Iules Ferry déclarait encore suffisant pour faire face à la situation nouvelle. Ce fut un député de la droite, Raoul- Duval, qui engagea la lutte. Comme il mettait en doute que Li-Hong-Tchang eût accepté les délais d'évacuation fixés par le capitaine Fournier, Jules Ferry lui répliqua :

« Vous disiez tout à l'heure, monsieur Raoul-Duval, « qu'entre la parole d'un officier français et celle d'un man- « darin chinois vous n'hésitiez pas... En effet, vous n'hésitez a pas à croire le mandarin... Il vous suffit d'une allégation » que vous avez extraite d'une dépêche du ministre Li-Fong-

Pao pour déclarer que ce sont les Chinois qui ont raitt son... Kt ne devriez-vous même pas aller jusqu'à dire, si « vous étiez logique, que c'est nous qui devons une indcm- « nité à la Chine? »

Il insista sur tous les caractères qui faisaient de l'affaire de Bac-Lé un véritable guet-apens :

« Il se trouvera, il s'est trouvé, je crois, dans la presse, des « esprits chagrins pour blâmer ce qu'il peut y avoir d'un peu « hasardé dans la marche du colonel Dugenne. Je crois qu'il est « très téméraire d'apprécier les actes d'un oflîcier quand on « n'a pas été à côté de lui et dans les mêmes circonstances. « Je suis toujours très réservé quand il s'agit de juger la con- « duite des chefs militaires; leurs responsabilités sont des « plus lourdes, et, quand il leur arrive, comme au colonel « Dugenne, d'aller en avant, peut-être avec trop de confiance, « je préfère voir là une manifestation nouvelle de la vieille « bravoure française, et je ne me sens pas le courage de a blâmer... Il avait pris ses précautions; il avait dit qu'il « repartirait dans une heure... Par contre, de l'autre coté, « est-ce que la trahison n'est pas évidente? "

Maintenant il fallait en finir; il fallait que la Chine «connût, par des faits sensibles, que la résolution de la France était prise " . C'est pourquoi ordre a été donné à l'amiral Courl)et d'aller à Fou-Tchéou, et à l'amiral Lespès d'aller à Kélung.

« Tout à l'heure, je vous montrais la Chine irrésolue, oscll- « lante, attendant quoi? Attendant, messieurs, votre avis, « attendant votre vote. Croyez bien que ce qui pèsera du « poids le plus lourd dans la balance des décisions du goua vernement chinois, c'est le vote de cette Chambre... Et « pourquoi ce vote ne serait-il pas unanime? "

La discussion continua le 15 août; la Chambre adopta un ordre du jour présenté par Sadi Carnot et Antonin Proust : « La Chambre, confiante dans la fermeté avec laquelle

LE gouvernement SAURA FAIRE RESPECTER LE TRAITÉ DE TlEN-

TsiN... » Elle accorda les crédits, qui furent également votés, le lendemain, par le Sénat.

C'est surtout pendant la séparation des Chambres que, pour répondre aux intentions manifestées par elles, les opérations militaires furent, tant sur mer que sur terre, poussées avec énergie.

Dés le 16 juillet, l'amiral Courbet avait aligné son escadre au fond de la rivière Min, en face du redoutable arsenal de Fou-Tchéou. 11 avait ordre de ne pas tirer s'il n'était pas attaqué; mais durant trente-sept jours il allait voir les Chinois multiplier leurs batteries, surtout celles qui, commandant le bas fleuve, devaient empêcher la flotte française de redescendre vers la mer et l'anéantir au passage.

Le 1" août expirait le délai de Tultimatum signifié à la Chine.

Sur Tordre de Courbet, l'amiral Lespès, avec un cuirassé, un croiseur et une canonnière, parut, le 4 août, devant Kélung, un des ports de l'île Formose. Le 6, il le bombarda et l'enleva d'assaut. Il ne put ni occuper les mines du voisinage, ni même garder la ville, à cause d'une armée de 15 000 Chinois campée sur les hauteurs voisines.

A Kélung, la France avait voulu saisir un gage ; à Fou- Tchéou, elle allait user de représailles. Le 22 août, ayant reçu les ordres qu'il attendait de Paris avec une inquiétude croissante, car il ne pouvait plus sauver son escadre que par une victoire, Courbet donna le signal du l)ranle-bas. Il n'avait sous ses ordres que 3 croiseurs, 2 canonnières et 3 torpilleurs. 11 osa cependant assaillir la flotte chinoise, lui coula 22 navires sur 23, plus 12 grandes jonques de guerre, avec une perle, pour les Célestes, de 2 200 hommes. Le 24, il commença le bombardement de l'arsenal et des ouvrages de Fou-Tchéou, mit à terre les compagnies de débarquement, poursuivit jusqu'au 29 cet œuvre de destruction, infligeant à la Chine une perte de 25 à 30 millions. Puis il fit sautep-toules les batteries dont l'ennemi avait hérissé, pour lui fermer la retraite, les deux bords de la rivière, et opéra triomphalement son retour i\ rOccan. Il avait eu seulement 10 tués et 45 blessés, en ac<:omplissant un des faits d'armes les plus prodigieux des guerres navales.

L'amiral Courbet 8e proposait de mettre la main h la fois sur Kélung et Tamsui, et de retenir l'ilc Formose, aussi bien que les iles Pcscadores, comme un gage.

Toutefois, comme action immédiate à exercer sur le moral de la cour de Pékin, l'amiral eût préféré au blocus de Formose des opérations dans le golfe du Petchili. En août et septembre, il demandait que la guerre fût formellement déclarée à la Chine.

Déjà nous l'avons vu solliciter l'autorisation d'aller s'établir à Tchéfou, de courir sur la marine chinoise, de prendre Waï-hai-Waï et Port-Arthur. On voit qu'il savait choisir, car la première de ces places a été occupée en 1895 par les Japonais, et la seconde est, depuis 1898, entre les mains de la Russie. C'est ici que se placent les dissentiments, dont on a fait si grand bruit, entre l'amiral et son gouvernement.

Au point de vue militaire, l'amiral avait pleinement raison, et Jules Ferry le reconnaissait. Seulement le président du conseil était obligé de tenir compte du point de vue politique : la guerre, transportée dans le Petchili, exigeait tout d'abord 6 ou 7 000 hommes de débarquement, et risquait de nous engager dans une marche sur Pékin; nos opérations apporteraient un trouble profond à tout le commerce de l'Europe et de l'Amérique; des acquisitions, tout au moins des saisies de gages sur le continent, irriteraient, bien autrement que Toccupation de Formose, les jalousies des puissances. Jules Ferry tenait aussi à ménager Li-Hong-Tchang, le viceroi du Petchili, qu'il se réservait comme un médiateur possible entre Pékin et Paris, et qu'on eût achevé de s'aliéner en attaquant ses ports à lui et en coulant ses navires à lui. Enfin la déclaration de guerre aurait pour effet d'empêcher notre flotte de se ravitailler auprès des neutres. Il fut donc décidé que, jusqu'à nouvel ordre, on maintiendrait le blocus de Formose et que l'amiral recevrait 2 000 hommes de renfort pour des opérations à l'intérieur de l'île. D'ailleurs, c'estseulement au printemps qu'on pourrait agir efficacement dans le nord du littoral chinois, car c'est à ce moment que s'y font les importations de riz (1).

En octobre, nous trouvons les deux escadres de Courbet et

(1) Sur le prétendu désaccord entre Jules Ferry et l'amiral Courbet,

L'INDOCHINE DEPUIS LE TRAITÉ FOLilNIER 3r>r>

.^spès réunies dans les eaux de Formose : du l'" au 4, le

corps de place el tous les forts de Kélung sont enlevés par

Courbet; mais, le 2 octobre, l'amiral Lespès échouait devant

iinsui. Courbet jugea qu'il n'avait pas les forces nécessaires

»ur défendre Kélung et recommencer Tattaque sur Tamsui.

'. se contenta de garder Kélung. Les attaques firent place à

:i simple blocus, mais par des temps en général mauvais,

.ui éprouvèrent durement nos équipages.

Au Tonkin, Brière de Tïsle succédait au général Millot.

Il forma trois colonnes : celle du général de àSégrier battit

les réguliers chinois à Kep (8 octobre) ; celle du colonel Don-

ier leur enleva les positions de Lam et de Chu (6-12 oc-

•bre) ; celle du colonel Duchesne chassa des bords de la

iivicre Claire les troupes du Yun-Nan.

Après la rentrée du parlement, nouvelle discussion, le

» octobre, à propos d'un crédit de 16 millions demandés sur*

'xercice 1884. Le député Rivière réclama le dépôt aux

rchlves de la Chambre de toutes les déclarations faites par

s précédents ministères à l'ancienne commission des

rédits. Ferry fit rejeter la motion. Elle fut reproduite, sous

ne forme aggravée, par M. Clemenceau exigeant commu-

ication des procès-verbaux de la commission actuelle du

I <>nkin. A plus forte raison Jules Ferry s'y refusa. S'il n'y

vait pas à consulter l'intérêt national, « vous verriez, mes-

iL-urs, à quel degré — permeltez-moi le mot — de puérilité

t de mesquinerie l'esprit d'opposition, que dis-je? le génie

;«i l'opposition et de l'obtruction peut arriver... Tout débat,

lorlé sur le terrain où vous voulez l'amener, aboutirait à

• cl : jouer avec la Chine carte sur table »> . De nouveau, la

Chambre lui donna raison (21 octobre).

D'autres discussions s'élevèrent encore à propos d'autres

rédits, et, au Palais-Bourbon, Jules Ferry prononça les

urs des 22 et 26 novembre 1884. La Chambre, à de

::j6 majorités, accueillit une nouvelle demande de crédits

oir an très curieux interview pris à Jules Ferry quelques jours après qu'on 'Ml appris la mort de lamiral, et publié dans le Figaro du 19 juin 1885.

montant à 43 millions et vota l'ordre du jour Spuller et Sadi Garnot : elle déclarait persister dans sa résolution d'assurer l'exécution pleine et entière du traité de TIEN-TSIS et continuer au gouvernement sa confiance. Le 11 décembre, au Sénat, nouveau discours. Le 14 janvier 1885, à l'occasion d'une interpellation Raoul-Duval sur la retraite du général Campenon, qui tenait pour une occupation restreinte dans le Delta, et sur son remplacement par le général Lewal, Jules Ferry affirma que « l'exécution pleine et entière du traité de Tien-Tsin, c'est l'occupation pleine et entière du Tonkin jusqu'à la frontière chinoise » .

11 n'est pas de sujet, si riche qu'il soit, et certes la matière du Tonkin l'était beaucoup, qui à la longue ne s'épuise. Nous n'insisterons pas sur ces diverses séances. De nouveaux incidents allaient d'ailleurs renouveler, de façon douloureuse et tragique, les discussions qui commençaient à se répéter et à languir.

Le 15 février 1885, l'amiral Courbet atteignit une division chinoise de cinq navires sortis du fleuve Bleu; trois lui échappèrent; quant aux deux autres, réfugiés dans le port de Shei^ pou, deux canots porte-torpilles, montés par d'audacieux offi4 ciers, les firent sauter.

A Formose, au Tonkin, comme on le verra, les forces françaises ne restaient pas inactives.

Dans la pensée de Jules Ferry comme dans la réalité des faits, étant données les façons de penser chinoises, la France n'était pas en guerre avec le Céleste-Empire. On échangeait des coups de fusil, des coups de canon ; on se tuait des hommes, on se brûlait des villes, mais on continuait à négocier; les relations diplomatiques n'étaient même pas rompues. L'Angleterre avait sur la situation une appréciation toute différente. Le 23 janvier, elle publia un acte de neutralité, « Foreign enlistement act " , par lequel elle interdisait aux belligérants — mais cette interdiction ne pouvait gêner

(1) E. GA^»'Eno>', C Amiral Courbet. — Loir, L'Escadre de l'amiral Courbet.

LINDO-CIIINE DEPUIS LE TRAITE FOURNIER 357

;e les Français — de se ravitailler de charbon ou de tout tre approvisionnement de guerre dans les ports britanniques. (C'est ce qui obligea la France à établir trois dépôts <î^ charbon à Obok, Mahé et Pondichéry.)

La France, du moment qu'elle était traitée en belligérante, <olut d'user de tous les droits que lui conférait celle qualité; et tout d'abord du droit de visiter, en haute mer, les l'Hteaux de commerce neutres, pour empêcher Timportation Chine des armes ou de toute autre contrebande de guerre. 26 février, Courbet obtint l'autorisation de prendre une mesure qu'il avait instamment recommandée à son gouvernement, comme le moyen le plus énergiquement coercltif Qtre l'entêtement chinois : c'était de déclarer le riz contreiiide de guerre; d'organiser le » blocus du riz » dans les ux chinoises du Nord; d'interdire, dans les provinces craines du Petchili, Tentrce de cette denrée aussi nc- >saire là-bas que chez nous le blé. L'effet de celte mère était immanquable : en affamant les provinces, ainsi que l'ekin, on était sûr de dompter l'obstination de la cour. L'Anf'.leterre protesta énergiquement : Jules Ferry lui répondit r l'énumération des précédents; d'ailleurs, n'avait-elle pas imé l'exemple en interdisant, dans ses porls d'Asie, notre ravitaillement en charbon? Les autres puissances n'intervinrent en rien. Toutes avaient intérêt, pour leur commerce, ' c que le conflit franco-chinois ne pût se prolonger; elles inprenaient que la France avait précisément recours au iiMjven le plus efficace d'en finir. Enfin, dans les derniers iours de mars, l'amiral Courbet s'empara d'une position qu'il nvoitait depuis longtemps : les îles Pescadores avec l'exceli« lit mouillage du port Ma-Kung.

Il suffira de dire un mot sur les interventions que susciti tre guerre d'Extrême-Orient. Tant que la lutte resta loca- ♦ie au Tonkin, c'est-à-dire jusqu'au traité Fournier, les

itsances n'avaient aucune raison de s'en mêler, et il ible bien qu'elles ne s'en sont point mêlées. La situation

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ports de la Chine furent bloqués ou canonnés. Le commerce des neutres en souffrait, l'Europe et les États-Unis avaient droit de s'en émouvoir. Sur la demande des Célestes se produisirent des offres de bons offices, tant des Etats-Unis que de l'Angleterre. L'obstination de la Chine les rendit vaines.

Lord Granville ne croyait pas possible de communiquer à notre ambassadeur à Londres les propositions qu'osaient faire les Chinois : ce sont, disait-il, des propositions « de vainqueur à vaincu » . (Dépêche Waddington, 17 novembre 1884.) Jules Ferry était donc autorisé à écrire, le 7 janvier 1885 : » Nous croyons que le général Brière de l'Isle est actuellement le seul négociateur que la Chine puisse écouter... «

Au surplus, les puissances européennes, y compris les Etats-Unis, bien qu'en rivalité d'influence politique et de commerce dans l'Extrême-Orient, ont des intérêts communs; il importe à toutes que nul membre de la famille européenne n'éprouve en Chine un échec ou une humiliation; le prestige et le crédit de toutes en seraient trop fortement atteints. On laissa donc à la France une grande latitude. Les procédés de l'Allemagne à notre égard furent particulièrement corrects : elle s'abstint même d'offrir ses bons offices.

Telle était la situation à la fin de l'année 1881. Rassurante assurément, elle pesait cependant, et d'un poids énorme, sur les épaules du président du conseil. A l'extérieur, il n'avait pas seulement à conduire cette épineuse affaire du Tonkin, mais aussi celle de Madagascar, mais aussi des négociations assez délicates avec la Birmanie, mais aussi les pourparlers pour la neutralisation du canal de Suez et peut-être de l'Egypte. A l'intérieur, la tâche était presque aussi lourde, car c'est le 9 décembre seulement que Jules Ferry obtint le vote définitif sur la revision partielle; il restait à conduire la campagne pour le rétablissement du scrutin de liste; et jamais le jeu des divers partis n'avait été aussi compliqué et aussi absorbant. Pour faire face à tant de labeurs, de préoccupations, souvent d'anxiétés, il fallait une intelligence, un caractère et une vigueur physique plus qu'ordinaires.

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