CHAPITRE XXIV
En même temps que l'amiral Courbet accomplissait sur mer tant de brillants exploits, les mouvements des troupes de terre, au Tonkin, combinés entre le général Brière de l'Isle et le colonel Borgnis-Desbordes, avaient préparé le terrain pour une marche sur Lang-Son, la dernière place tonkinoise vers Test, sur la frontière chinoise du Kouang-Si. Brière de risie confia au général de Négrier deux brigades, d'un effectif total de 7 000 hommes, dont la brigade n" 1 était celle de Giovaninelli. Dans les premiers jours de février 1885, Négrier battit les Célestes à Nui-Bop, puis à Thaï-Hoa, Hao-Hi, Dong-Song (6 février), Deo-Quao, Pho-Vi, Bac-Viai, au marché de Ki-Lua, le 13 février, et le même jour occupa Lang-Son. Pendant ce temps, le général en chef courait au secours du commandant Dominé qui, depuis le 20 novembre 1884, avec 600 hommes, étaitassiégé dans Tuyen-Quan, sur la rivière Claire, par 15 000 Chinois venus du Yun-Nan. Durant deux jours, Brière de l'Isle eut à enlever les retranchements élevés par les Célestes, et, le 3 mars 1885, pénétra dans la ville délivrée.
Le 23 février, de Négrier, cette fois avec sa seule brigade, forte de 2 600 hommes, avait repris les opérations, enlevé les fortes positions de Dong-Dang et refoulé sur le territoire chinois les envahisseurs. Le 25, il fit sauter la porte de Chine. Sa mission étant accomplie jusqu'au bout, le général rentra victorieux dans Lang-Son. Il y fut menacé, en mars, par un retour offensif des réguliers de Kouang-Si, dont le nombre finit par s'accroître jusqu'à 40 ou 50 000 hommes.
Le 23, il se porta en avant; le 24, il échoua devant les forts et retranchements des Chinois à Bang-Bô ; le 25, en présence d'une supériorité numérique écrasante, il repassa la frontière de Chine, se replia sur Dong-Dang, à 18 kilomètres au nord-ouest de Lang-Son, assuré de pouvoir protéger cette ville, sur laquelle ses blessés furent évacués. Telles furent les nouvelles qu'apporta le télégramme adressé par de Négrier à Brière de l'Isle, le 25 mars, transmis par celui-ci et qui arriva le jour même à Paris. Certaines expressions de cette dépêche : nécessité de « se donner de l'air », « supériorité numérique considérable » de l'ennemi, « manque de munitions ", provoquèrent à Paris une très vive émotion. On ne tint pas compte de la distance de 18 kilomètres qui sépare Dong- Dang de Lang-Son, ni des renforts dont le même télégramme annonçait l'arrivée.
Le 26 mars, M. Delafosse escalada la tribune de la Chambre, flétrit de nouveau l'expédition du Tonkin comme la « plus folle et la plus criminelle des entreprises » . Granet annonça une interpellation, qui fut fixée au samedi 28. Dans la nuit du 26 au 27 survint un télégramme plus rassurant de Négrier, également transmis par Brière de Tlsle : Négrier annonçait que les Chinois avaient fait de grosses perles dans la journée du 24; que depuis sa rentrée, le 25, à Lang-Son, l'ennemi n'avait pas attaqué; qu'il avait reçu des renforts, et qu'en arrière de sa brigade une forte réserve était concentrée à Chu.
L'interpellation du 28 en fut un peu émoussée. Granet accusa de nouveau Jules Ferry de faire la guerre sans l'autorisation du parlement; Raoul-Duval, d'être le seul obstacle à la conclusion de la paix; Clemenceau, de chercher, mais vainement, à faire partager aux Chambres son écrasante res«ponsabilité.
Tandis que sa réponse était hachée par des interruptions d'une violence extrême, Jules Ferry put s'apercevoir du désarroi qui s'était déjà glissé dans la majorité. Il lutta bravement contre cette tendance à s'abandonner et à l'aban-
TA SEANCE DU 3t> MARS 188.) 361
îonner qu'il sentait grandir autour de lui. Il fit appel à i honneur de la Chambre en rappelant toute la série de ses voles antérieurs sur les crédits du Tonkin, de ses ordres du jour de confiance, et le vote qui avait ratifié le traité de Tien- Tsin, et l'approbation des mesures coercitives préparées «onlre la Chine. De quoi s'agissait-il, en somme? De faire respecter ce traité! Était-ce la France ou la Chine qui l'avait violé? Quelle était donc la politique à suivre? Évidemment, de se déclarer prêt à négocier dès que la Chine manifesterait le même bon vouloir.
o Est-ce une politique claire? Est-ce une politique limi • tée? Y a-t-il quelqu'un ici qui en soutienne une autre?..
- Qu'y a-t-il au bout des innombrables interpellations de l'honorable M. Granet? Quelles propositions fait-il? Est-il venu ici nous proposer d'abandonner l'entreprise du Tonkin? Est-il venu nous proposer de biffer la signature de la France, inscrite au bas du traité de Tien-Tsin? Ou bien de
' porter à Pékin une division ou un corps d'armée? Qu'il
apporte une solution, et non de vaines critiques ! »
Puis il rétablissait la vérité de la situation en ce qui con-
ornait le corps expéditionnaire du Tonkin. Il y avait là au
iiioins 25 000 hommes des meilleures troupes de la France,
bien concentrés, bien approvisionnés, commandés par des
;;énéraux qui avaient fait leurs preuves. Il relisait la seconde
Icpéche de Négrier, la commentait, et en tirait les motifs les
plus sérieux de se rassurer :
« Dans ces entreprises lointaines, où toutes les nations de ♦ l'Europe, sans exception, se trouvent intéressées... il faut ^ se garder d'apporter la facilité d'impression, les émotions « changeantes, les jugements précipités que des opérations « conduites plus près de nous, et dans d'autres milieux, pour- ^ raient motiver justement. Dans ces entreprises lointaines
- et difficiles il y a toujours des mécomptes possibles, des « revers passagers; mais ce n'est pas une raison pour perdre
Ile sang-froid, pour se relâcher de la fermeté, de la perse- ■"""■■"'""■"'"•"""■"■
« doivent la leçon au monde. Là-bas, est-ce qu'on fait la « guerre comme sur le territoire européen, comme sur les « champs de bataille de l'Occident? Dans ces régions difficiles, « inconnues; sur ce terrain qu'on découvre, qu'on reconnaît, « qu'on relève, tout en le conquérant le fer à la main, en « face de formations ennemies qui échappent à nos moyens « d'information ordinaires; sous un climat nouveau qui « commande de tout improviser, les moyens de transport, « les approvisionnements, la tactique elle-même, — en de « pareilles conditions, est-ce qu'il y a un chef militaire, si « habile, si heureux qu'il soit, qui puisse se flatter d'avoir « fait un pacte avec la victoire? Eh bien! nous leur devons, à « ces chefs, à ces soldats qui portent le drapeau français « dans de lointaines régions, le concours moral de notre fer- « meté, de notre sang-froid; nous leur devons d'aborder ces « grandes affaires sans forfanterie, mais sans défaillance, et, « permettez-moi de le dire, nous pourrions y apporter un « peu plus d'oubli de nos discordes intérieures... alors qu'il « s'agit de l'intérêt et de l'honneur de la patrie ! »
Ces nobles paroles furent encore saluées par de vifs applaudissements; mais la majorité n'en restait pas moins incertaine, hésitante, furieuse d'avoir été traitée par Raoul- Duval de « majorité trop docile » , terrifiée par le réquisitoire de Clemenceau dressant devant elle le spectre des élections prochaines et adjurant les députés de saisir la dernière chance « de reconquérir leur liberté d'action » . Ils s'effrayaient de tout le parti que leurs adversaires, leurs concurrents de droite et de gauche, allaient tirer contre eux de leur prétendue servilité.
L'ordre de blâme Rivet ne fut repoussé que par 246 voix contre 217. L'ordre du jour déposé par MM. Ribot et Francis Charmes manifestait fort peu de confiance au gouvernement. Il était ainsi conçu : « La Chambre, confiante dans son armée et dans l'énergie de ses chefs... »
Le député bonapartiste Jolibois ne manqua pas de faire remarquer que l'ordre du jour « brillait par l'absence de con-
tiaiice clans le président du conseil » et que pour cette raison ses amis et lui consentaient à le voter.
Le président du conseil lui répliqua :
u II est aussi contraire au sentiment du gouvernement u qu'au sentiment patriotique de comprendre comment un u ordre du jour de confiance dans notre armée serait un vote u de défiance contre le gouvernement qui la dirige et les u ministres qui la commandent... Nous adhérons donc de M toute notre àme à cet ordre du jour; quant à ceux dont ». rimagination ingénieuse y a découvert une formule nouu velle et étrange de défiance envers le gouvernement, qu'ils u aient donc le courage de leur opinion! qu'ils viennent u apporter ici un vote de défiance ! »
En dépit de nouvelles attaques dirigées par Jolibois, Clemenceau, Ribot, comme les auteurs de l'ordre du jour Ribot-Charmes se défendaient d'avoir aucune confiance dans le gouvernement, Jules Ferry demanda qu'on mît aux voix Tordre du jour pur et simple. Il fut voté par :259 voix contre 209. Personne n'avait voulu présenter un ordre du jour impliquant la confiance dans le gouvernement, mais personne aussi n'avait osé proposer un ordre du jour d'explicite désapprobation.
Paris, au moins dans ses bas-fonds, commençait à s'agiter. Aux lieux ordinaires des réunions publiques se tenaient des « meetings d'indignation » . On y entendait les revenants de la Commune, le général Eudes, le colonel Lisbonne. On y discutait des motions telles que de se porter en masse sur le Palais-Bourbon pour y imposer la paix avec la Chine.
Les couloirs de la Chambre n'étaient pas moins agités. D'une part, nombre d'anciens « centre gauche » se groupaient autour de M. Ribot; leur organe officieux, le Journal des Débats^ publiait contre Jules Ferry des articles acrimonieux, plus dangereux en leur forme modérée que les plus violentes attaques de la Justice^ que les plus brutales injures de V Autorité ou de V Intransigeant. D'autre part, il était bruit d'une scission dans le groupe d'Union républi-
3lU JULES FERRY
caine; les plus avancés, disait-on, pensaient à remplacer Jules Ferry par un président du conseil moins intraitable pour les radicaux. Ainsi les uns gardaient rancune à Jules Ferry de certains actes vigoureusement anticléricaux de sa précédente administration; les autres ne lui pardonnaient pas sa modération et le courage avec lequel il tenait tête aux révolutionnaires et aux brouillons. Dans une question aussi grave que celle de l'Indo-Chine, c'étaient des considérations absolument étrangères à l'Indo-Chine qui allaient déterminer Tattitude et les décisions de la Chambre!
Parmi les journaux qui défendirent avec habileté et courage le président du conseil, il convient de citer au premier rang le Temps et la République française. Celle-ci, déjà dans son numéro du 28 mars, mettait le parlementen gardecontre de vaines paniques :
« Les A nglais ont eu au Soudan des échecs d'une tout autre portée que celui de Bang-Bô et des combats singulièrement plus sanglants, quoiqu'ils les aient décorés du nom de victoires. Ils ont perdu deux généraux. Tandis que nous avancions de plus de 100 kilomètres, ils reculaient de 500. Et ces retraites funestes, et ces rencontres meurtrières, elles ont lieu au moment où le pays risque d'être entraîné dans une grande guerre avec une des premières puissances du globe (1). A-t-on vu néanmoins les Anglais prendre peur comme certains de nos députés? »
Le Temps du 30 mars (paru le dimanche 29) essavait de faire entendre raison aux timorés, à ceux qu'il sent prêts à quelque faute colossale, à quelque honteuse déroute :
(( Si jamais la force et l'autorité ont été nécessaires aux hommes qui ont la responsabilité des affaires, c'est lejourotl leur parti est à la veille d'élections générales et où leur pays est en pleine guerre. Il vaudrait cent fois mieux encore les renverser que les diminuer. Croit-on que l'ordre du jour pur et simple qui leur a
(1) En 1885, les Russes avaient occupé Merv, Saral<s ; une armée afghane, qu'avaient jetée en avant les Anglais, se trouvait en présence d'un corps russe près de Kouschk (le combat se livra le 30 mars). Des notes diplomatiques assez vives s'échangeaient entre Londres et Pétersbourg.
étv marchandé hier soit de nature à accroître leur prcsti(je vis-àvis du (fouvcrneinent chinois et à faciliter les né^jociations? On va dire à Pékin : «Attendons les élections, elles vont se faire sur la quesu tion de paix ou de (guerre, et c'est la paix, la paix (pielconque, la « paix à outrance qui l'emportera. » On se méprendra absolument sur les sentiments de la Chambre et du pays, qui n'ont jamais varié dans leur ferme volonté d'en finir avec les résistances de la Chine; mais cette erreur même nous coûtera aussi cher qu'à nos adversaires. La sincérité dans les paroles, la vigueur dans les actes sont aujourd'hui les deux facteurs nécessaires d'une solution prompte et efficace. La majorité de la Chambre devait aux ministres qui font les affaires du pays et les siennes depuis deux ans, elle se devait à elle-même, et plus que jamais, de leur témoi(j[ner explicitement et spontanément sa confiance, dont elle les juge dignes du moment où elle les garde. »
Toutes les petites conjurations contre le ministère se seraient peut-être évaporées en ()aroles si, dans cette même journée du dimanche 29 mars, les journaux n'avaient eu à publier le télégramme suivant, arrivé dans la nuit :
« Hanoï, 28 mars, 1 1 heures 38 du soir, « Je VOUS annonce avec douleur que le général de Négrier, grièvement blessé, a été contraint d'évacuer Lang-Son. Les Cliinois, ' <lébouchant par grandes masses sur trois colonnes, ont attaqué avec impétuosité nos positions en avant de Ri-Lua. Le colonel Herbinger, devant cette grande supériorité nuuiérique et ayant épuisé ses munitions, m'informe qu'il est obligé de rétrograder sur Dong- Song et Than-Moï. Je concentre tous mes moyens d'action sur les débouchés de Chu et de Kep. L'ennemi grossit toujours sur le Song-Koï. Quoi qu'il arrive, j'espère pouvoir défendre tout le Delta. Je demande au gouvcrnem(»nt de m'envoyer le plus tôt possible de nouveaux renforts.
« RniKRK DE l'Islp:. »>
La panique redoubla dans Paris, surtout dans le monde politique. Il y eut de l'affolement; il y eut aussi des u affoleurs » (I). Les députés de la majorité, prévoyant avec quelle
(1 11 semble qu'il y ait eu aussi une oFHcinc de fausnes nouvelles ima{;inécs pour nrcroilre In panique. Le 30 mars, le Firjaro publiait sur la retr.nic de l.nn{;-.Son un rérit oi'i l'on parlait de 1 800 iioinrnr's tués, hlcssés ou [)ri8on-
âpreté serait exploité contre eux le désastre qui semblait juger et condamner Tentreprise du Tonkin, étaient atterrés. Les oppositions de droite et de gauche, se croyant assurées maintenant d'en finir avec Jules Ferry, rayonnaient d'une joie médiocrement patriotique.
Un nouveau télégramme de Brière de Tlsle, daté de Hanoï, 29 mars, 10 heures 15 du soir, aurait suffi à calmer des esprits moins prévenus. Il était ainsi conçu :
« Négrier est à Dong-Son ; sa guérison est certaine. Herbingerest à Than-Moï avec sa colonne ; il n'a pas été inquiété dans sa retraite, et l'évacuation s'est faite sans difficulté. Il reste à Than-Moï et à Dong-Son et barre les deux routes. Les vivres et les munitions sont à Dong-Son en abondance... Du côté du Song-Koï, rien do nouveau. »
Ce télégramme n'atténua en rien la terreur des uns et l'animosité des autres.
Des membres influents de l'Union républicaine et de l'Union démocratique, les deux grandes fractions qui avaient jusqu'alors soutenu le cabinet, firent le lendemain, lundi, auprès de Jules Ferry une démarche qui donne une idée du désarroi des modérés. Ils lui demandaient de donner sa démission avant même d'avoir paru devant la Chambre. Le président du conseil s'y refusa.
Quant au centre gauche et aux députés qui pouvaient subir son influence, leur parti était déjà pris. Voici ce que raconte M. de Marcère : « Le matin, une réunion avait eu lieu au Journal des Débats; j'y avais été convoqué. On devait délibérer sur la question de savoir quelle serait l'attitude du parti libéral dans la discussion qui allait s'ouvrir à la Chambre. On fut unanime pour reconnaître qu'il était devenu nécessaire de renverser Jules Ferry, et c'était la politique intérieure bien plus que la politique coloniale qui détermina cette résolution (1). »
(1) De Maucère, Entretiens et Souvenirs politiffues, Paris, 1894, t. II, ch. i.
LA SEANCE DU lil) MARS 1885 3t)7
C'est ce matin-là que Jules Ferrv inaugurait la conférence internationale pour la neutralisation du canal de Suez !
Le gouvernement avait décidé de demander aux Chambres, dans la séance du lundi, un crédit de :200 millions, dont 100 pour la guerre et 100 pour la marine. Le président du conseil monta le premier à la tribune. Il admit — peut-être \ oc trop de facilité, mais faute de renseignements assez précis — que les forces ennemies au Tonkin s'étaient accrues f^n nombre et en importance de manière à « dépasser toutes < prévisions » : ce qui justifiait le chiffre des crédits demans. Il déclara que, pour éviter qu'aucune considération )rdre secondaire (la question de cabinet) empêchât tous les I trtis de « se réunir dans un effort commun " , le gouverneinent tt ne considérerait pas le vote des crédits comme un vote de confiance... Si la politique énergique à laquelle nous vous convions est agréée par vous, vous pourrez déterminer librement, par un vote ultérieur, à quelles mains vous I tendez en confier Texécution » .
Cette déclaration fut coupée fréquemment par des intcr-
iptions souvent outrageantes. Le président Brisson avait dû
itervenir en ces termes : « Au nom de la France qui nous
;;arde et de l'armée qui nous attend, je vous prie tous de
ire silence et de donner au pays le spectacle de notre
Mi;;nité. " Ce solennel avertissement ne fut guère écouté.
Clemenceau ouvrit le feu. Ce ne fut pas une discussion; il
.lit la prétention de faire une exécution. Certains voulaient
que la question ministérielle fût d'abord résolue : elle l'est
^'' jà, affirmait l'orateur. « Je ne viens pas répondre à M. le
ésident du conseil... Oui, tout débat est fini entre nous.
)us ne voulons plus vous entendre; nous ne pouvons plus
scuter avec vous les grands intérêts de la patrie... Ce n'est
l'ius un ministère, ce n'est plus des ministres que j*ai devant
ii»oi; ce sont des accusés... Ce sont des accusés de haute
«liison sur lesquels, s'il subsiste un principe de responsailé et de justice, la main de la loi ne tardera pas à «'abattre. "
368 JULES FEHRY
Il paraît que le président du conseil ne put se maîtriser tout à fait en présence de ce qu'avait d'étrange un tel langage dans la bouche de M. Clemenceau. La situation avait quelque chose de tellement énorme et paradoxal que l'indignation fit, dans son esprit, place à l'ironie. Aussitôt MM. de Mun et Raoul-Duval de le dénoncer au pays comme s'étant permis de rire ! En des circonstances si prodigieusement émouvantes, le rire du ministre prenait une signification tragique, particulièrement accusatrice contre ceux qui prétendaient sauver la France en le renversant et qui l'estimaient indigne de « discuter avec eux les grands intérêts de la patrie » .
Puis M. Clemenceau déposa un ordre du jour » condamnant le ministère » .
M. Ribot lui succédait à la tribune et se lançait dans un amer réquisitoire : il ne pouvait plus être question de voter les crédits que sur la demande d'un cabinet » qui prendrait demain la responsabilité si lourde de la situation » . S'adressant au président du conseil, il lui disait : » Vous ne pouvez, à cette heure, que vous retirer; vous le devez à la Chambre que vous avez entraînée à votre suite sans lui dire avec assez de franchise où vous la conduisiez. Vous le devez à la République, à qui vous venez d'infliger sa première humiliation. Vous le devez enfin à la France, qui est prête à faire tous les sacrifices, mais à qui vous ne pouvez plus, à cette heure, parler avec autorité. » L'ordre du jour que déposait M. Ribot avec M. Mézières était, au fond, plus dur que celui de Clemenceau. Celui-ci se bornait à » condamner » le cabinet; 1 ordre du jour des deux députés modérés était ainsi conçu : « La Chambre, résolue à faire tous les sacrifices pour maintenir l'intégrité de l'honneur national, blâme les fautes commises, regrette de n'avoir pas connu, jusqu'ici, toute la vérité (1)... "
(1) M. Mézières se défendit, dans une lettre que publia le Temps (\u'2, avril, d'avoir voulu mettre en doute la sincérité de Jules Ferry : si la Chambre n'a pas connu toute la vérité, c'est que le gouvernement ne la connaissait pas. » Au moment même où M. le président du conseil parlait, les événements
On allait se compter sur une question de procédure. Le président du conseil ayant demandé la priorité pour la discussion sur la demande des crédits, elle fut repoussée par 30G voix contre I 49. Dans la majorité se confondaient les suffrages de 8() députés de la droite, ceux de l'extrême gauche, ceux du centre gauche qui avait tenu à jouer un premier rôle dans ce drame, ceux d'un petit groupe de futurs boulangistes(l); ceux des jaloux, des timides, des flaireurs de vent, et de ces députes qu'on a appelés depuis les « toupies hollandaises " . La minorité ne comprenait que des républicains. Parmi les abstentionnistes, l'évéque Freppel. Jules Ferrv avant demandé la parole, Gassagnac s'écria : » La tribune est devenue un gibet! '» Quand le silence se fut rétabli, Jules Ferry annonça que le cabinet allait porter sa démission au président de la République.
xVprès la sortie des ministres, Delafosse et Laisant, l'un de la droite, l'autre radical, déposèrent deux propositions à peu près identiques, tendant à la mise en accusation du cabinet. La Chambre repoussa l'urgence par 287 voix contre 15i2. Puis elle se réunit dans ses bureaux pour nommer la commission chargée d'examiner la demande de crédits.
Le Sénat avait montré plus de sang-froid que la Chambre. Il applaudit Hippolyte Garnot, qui se déclarait prêt à voter les crédits en présence d'événements « dont il convenait de ne pas s'exagérer la portée» , et son président exprima les sympathies de la haute Assemblée pour notre armée du Tonkin.
Les journaux sérieux, presque tous, tinrent à dire quelle triste impression leur avait laissée la séance de la Chambre. I..e Journal des Débats, si peu favorable à Jules Ferry, s'exprimait en ces termes :
lui infligeaient un démenti cruel... C'eflt ie contraste entre l'optimisnie de M. Jule« Ferry rt \n réalitf' de» choses qui m'a inqui«'t«';. »
I II n'est pas inutile de ndever, parmi les députe» (|ui votèrent contre le cabinet, les noms de ceux qu'on trouve, une année après, enga^'és à fond dans l'aventure hoidan{>iste : Granet, Turqiiet, Saint-Martin, Vacher, La{;uerre, Tony-Révillon, Laisant, sans parler «lu rôle important joué par M. Clemenceau en ces deux occasions.
u Nous aurions souhaité que les représentants de la France se souvinssent, à si peu de jours de distance, du noble exemple que les représentants de l'Angfleterre ont donné quand la nouvelle de la chute de Khartoum a été connue en Europe et à Londres. ^
Le Temps se montrait plus sévère, et ses réflexions étaient inquiétantes pour les défectionnaires :
a La Chambre a renversé le cabinet présidé par M. Jules Ferry : c'était son droit. Elle a mis à l'abattre un véritable acharnement et, depuis qu'il est à terre, elle paraît prendre plaisir à le fouler aux pieds... L'intérêt électoral a tout primé. Reste à savoir si on a choisi le meilleur moyen de servir cet intérêt... »
Et, se demandant quelle serait l'attitude de la France le jour où un réel danger la menacerait, le Temps ajoutait :
u Ne suffit-il pas de réfléchir un moment à certaines éventualités, toujours possibles, pour concevoir de vives inquiétudes, pour douter moins encore de la puissance matérielle de la France que de sa force morale ? "
Pire que la séance de la Chambre fut l'aspect de la rue dans la soirée du 30 mars. Soulevée par les meneurs des partis réactionnaires, révisionnistes ou démagogiques; surexcitée par les violences de la presse intransigeante, une foule énorme — dans laquelle figuraient beaucoup d'enfants, des marmitons, des apprentis — envahit les abords du Palais- Bourbon, aux cris de : « A bas Ferry ! A mort Ferry ! A l'eau Ferry ! » . Elle assaillit les grilles du palais des Affaires étrangères, faisant entendre les mêmes cris sous les fenêtres du président du conseil. Le lendemain matin, la presse monarchiste et la presse révolutionnaire rivalisaient de brutalité et de grossièreté envers l'homme qui avait fait de la France la seconde puissance coloniale du monde.
Dans sa séance du 31 mars, la Chambre, sur le rapport de Floquet, décida de ne voter, sur les 200 millions demandés, qu'un acompte de 50 millions. Ce n'était guère fait pour alléger la tâche ni du président de la République qui avait
,( constituer un cabinet, ni du cabinet quand il serait constitué. Le (> avril seulement parut à V Officiel \e ministère présidé par M. Brisson. Celui-ci s'était donné pour principaux collaborateurs : M. de Freycinet aux affaires étrangères, M. Goblet à l'instruction publique, le général Campenon à la ;uerre, AUain-Targé à l'intérieur, le contre-amiral Galiber à la marine, Sadi-Carnot aux travaux publics.