CHAPITRE XXV
LA PAIX AVEC LA CHINE (4 avril-9juin 1885}
Quand Jules Ferry, dans la journée du 30 mars, fut attaqué avec une animosité et une violence inouïes, peut-être n'aurait-il eu qu'un mot à dire pour déconcerter les fureurs de la droite et de l'extrême gauche, pour transformer en triomphe Tapeurement, les angoisses et l'humiliation des modérés, pour faire de cette journée désastreuse une journée de victoire. Ce mot eût été décisif : il ne le dit pas. Mais au moment où sombrait la fortune de son cabinet la fortune de la France, grâce à lui, se relevait de façon éclatante.
Le 2 1 janvier, s'était présenté à Jules Ferry sir James Duncan Campbell, ancien délégué de la Chine à l'Exposition univerversellc de 1878; puis secrétaire en chef de sir Robert Hart, inspecteur général des douanes chinoises. C'était précisément Robert Hart qui l'adressait à Jules Ferry; car, voyant que ses services douaniers ne pouvaient que souffrir de la prolongation de la lutte entre la France et le Céleste-Empire (1), il s'était employé à faire comprendre aux ministres chinois la nécessité de s'arranger avec la France.
Jules Ferrv répondit aux ouvertures de Campbell que la France ne voulait qu'une chose : l'exécution loyale et complète du traité de Ticn-Tsin, c'est-à-dire la renonciation de la Chine à toute prétention territoriale au Tonkin, à toute prétention de suzeraineté sur l'Annam.
(1) Déjà lors de la signature du premier traité de Tien-Tsin ou traité Fournier, M. Détring, ex-conimissaire des douanes chinoises, avait joué un rôle très utile dans la négociation.
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Campbell reparut au quai d'Orsay, le 24 janvier, avec des instructions plus précises de Robert Mart. Celui-ci faisait savoir que, « en sa qualité d'agent chinois « , il était actuellement désireux d'obtenir pour la Chine la meilleure solution possible; «« mais il se ferait volontiers le promoteur de toute solution admissible >» .
En conséquence, Campbell expliquait que la Chine consentirait à ratifier le traité de Tien-Tsin pourvu : 1" que la France ne s'opposât pas à ce que le roi d'Annam continuât, s'il le voulait, à payer un tribut à la Chine; 2° qu'il fût fait au Tonkin une rectification de frontière, d'après une ligne passant au sud de Lang-Son. C'était la reproduction des conditions soumises par le marquis Tseng à lord Granville. Jules Ferry fit connaître qu'il ne pouvait en accepter aucune; mais qu'il était prêt, tout en poursuivant l'action militaire, à continuer les pourparlers.
Robert Hart, d'une part, fit comprendre au Tsong-li-Yamen qu'il était inutile de parler du tribut annamite ; d'autre part, il insista auprès de Jules Ferry sur la rectification de frontière. Celui-ci déclara (8 février) qu'il ne repoussait pas, en principe, la rectification; mais que la ligne de démarcation devrait être reportée très au nord, de manière à laisser Lao- Kay à la France.
Nos succès au Tonkin et sur mer, le blocus du riz, eurent à ce moment quelque effet sur l'esprit des Chinois. Ils se décidèrent à brusquer leur adhésion. Par télégramme du 25 février, Robert Hart demanda si la France se contenterait de la o ratification pure et simple du traité de Tien-Tsin » . Jules Ferry ne pensait guère à demander plus! Dans les négociations précédentes, il avait déjà fait bien des concessions sur le chiffre de l'indemnité et laissé entendre qu'il pourrait même y renoncer.
Kn outre, Robert Hart l'avertissait que la négociation était tout entière entre ses mains, sous Tautorité de l'Empereur et du Tsong-li-Yamen. Il insistait pour que Jules Ferry, de son «ôté, la tint secrète, même k l'égard des agents français en
Extrême-Orient. Le président du conseil répondit par la promesse de « garder tout secret jusqu'au moment où nous pourrons reprendre officiellement les négociations » .
Le lendemain, nouveau télégramme de Robert Hart, daté du 26 février : » Le Tsong-li-Yamen a décidé de consentir à la ratification, sans conditions, du traité de Tien-Tsin. J'attends même aujourdhui un décret impérial contenant des propositions qui paraîtront, je pense, acceptables. » Ces conditions furent apportées dans le télégramme du 28. Elles étaient formellement autorisées par l'Empereur. La principale était ainsi conçue : « D'une part, la Chine consent à ratifier la convention de Tien-Tsin, de mai 1884, et, d'autre part, la France consent à ne rien demander de plus que ce qui est stipulé par cette convention » . Plus tard, Jules Ferry demanda et obtint que le second membre de phrase fût ainsi modifié : » D'autre part, la France déclare qu'elle ne poursuit •pas d'autre but que l'exécution pure et simple de ce traité. >> Il craignait que la rédaction primitive ne lui fût opposée quand il demanderait un traité de commerce ; mais nous aurons toujours à regretter que, pour une variante de rédaction, Jules Ferry ait risqué de voir s'ajourner l'acceptation définitive du gouvernement chinois. Et, en effet, cette acceptation ne lui • fut apportée que le lendemain du désastre parlementaire.
Le télégramme du 28 annonçait, en outre, que l'Empereur demandait l'envoi d'un plénipotentiaire français à Pékin ou à Tien-Tsin, et que Campbell serait nommé commissaire impérial à Paris pour signer les préliminaires de la paix. On autoriserait même les troupes françaises à rester dans Formose jusqu'après la complète évacuation du Tonkin par les troupes chinoises. Robert Hart insistait toujours sur la nécessité de lui garder le secret et de ne prêter l'oreille à aucune autre négociation, celle-ci étant la seule autorisée par l'Empereur. Jules Ferry mit alors Campbell en relations avec M. Billot, directeur politique aux affaires étrangères. Dès le 1*' mars commencèrent entre ces deux hommes les conférences. L'idée d'une indemnité à payer par la Chine fut décidément écartée;