‹ Jules FerryChapitre 78 sur 99 · IDÉES GÉNÉRALES SUR LA POLITIQUE COLOMALE ET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

IDÉES GÉNÉRALES SUR LA POLITIQUE COLOMALE ET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

Moins de quatre mois après la chute de son ministère, comme on avait à discuter à la Chambre les crédits de Madagascar, Jules Ferry se résolut à rompre le silence qu'il y avait gardé en dépit de toutes les provocations. Il allait, à propos de Madagascar, parler de toute son œuvre coloniale, du Tonkin aussi bien que de la Tunisie, et en parler avec toute la liberté de langage que lui assurait sa situation de simple député, avec toute l'autorité de l'expérience acquise, avec tout le prestige des succès qui étaient venus, depuis le 30 mars, justifier son œuvre.

La séance du :28 juillet 1885, étant donnée la violence des passions encore ameutées contre l'orateur, s'annonçait comme une grande journée parlementaire. On lisait dans le X/X' Siècle : « M. Ferry parlera ! Cette simple annonce, col- «< portée partout depuis quarante-huit heures, constituait la « grande attraction... M. Jules Ferry ne pourra pas se plain- « dre de n'avoir pas eu une belle salle. Depuis Gambetta « nous n'avions jamais vu une telle affiuence : depuis deux « jours les billets font prime ; on se les dispute avec rage. « Bien avant deux heures les tribunes réservées au public sont « au grand complet... Comme toujours, c'est le sexe aimable « qui est en majorité. Il a fait assaut de toilettes. » Le président Floquet arrive « avec la figure des grands jours. » Depuis qu'il a succédé à M. Brisson, c'est la première fois qu'il va trouver une occasion de déployer sestalentsprésidentiels. C'est une épreuve sérieuse qui va peut-être décider de sa réélection.

Jules Ferry entend exposer la thèse scientifique de Texpansion coloniale. Il tient à démontrer qu'il n'a pas, comme l'en accusent ses adversaires, cherché les entreprises et les conquêtes pour le plaisir; mais qu'il a procédé méthodi- , quement, sachant où il allait, ne laissant au hasard et à 1 imprévu que leur part irréductible, plus pressé quand il s'agissait d'une occasion qu'on risquerait de ne pas retrouver, comme pour Tunis et le Tonkin; longanimc quand on pouvait garder, comme à Madagascar, les positions acquises en attendant le moment de faire un pas en avant. Car a il ne faut pas aller partout à la fois et marcher sur toutes les routes " .

Après quelques violentes interruptionsau début, la Chambre irut décidée à écouter l'orateur.

Il ne contestait pas que sur ses initiatives jugées les plus hardies, même les plus téméraires, avait influé, comme d'ailleurs sur les décisions des Chambres, la nécessité d'obtenir certaines compensations ou de racheter certaines défaillances. Assurément, l'acquisition de Chypre par l'Angleterre a influé sur l'expédition de Tunisie; les empiétements de l'Association belge, sur notre action au Congo; la perte de l'Egypte, sur la nquéle du Tonkin.

Kn dehors de ces considérations d'ordre européen, inter- •

national, quels avaient été les mobiles de sa politique?

Depuis la perte de nos colonies de peuplement, comme le

inada au traité de 17(>3, comme la Louisiane cédée aux

Ltats-Unis par Bonaparte, il n'existait plus sur le globe

tant avait été rapide la mainmise anglaise ! — de telles

)lonie8. Il ne restait plus à faire d'acquisitions que dans

s zones tropicales. 11 n'y avait plu» à chercher des débou-

liés pour une émigration française qui sans doute ne se fût

is produite; H s'agissait do trouver des débouchés pour nos •

idustries, nos exportations, nos capitaux. C'était d'une ab-

• lue nécessité, car l'Europe 8C fermait à l'ftlurope; à l'Europe

I fermait l'Amérique du Nord en se couvrant de tarifs presque r" —

;{0a JULES FERRY

industriellement; sur maint autre point nous restions en concurrence avec l'industrie anglaise, qui elle-même récriminait contre la concurrence chaque jour plus active de rindustrie allemande. C'est pourquoi la France avait dû s'étendre en Afrique occidentale, au Congo, à Madagascar. Toutefois ce n'était pas dans ces populations à demi sauvages que nous trouverions promptement une clientèle suffisante pour le placement de nos produits. Plus précieuse, en ce moment de Thistoire, était l'acquisition du Tonkin ; elle valait moins par le Tonkin lui-même que parce qu'elle nous rendait limitrophes, grâce aux traités de Tien-Tsin, sur I 000 ou

*1200 kilomètres, d'une nation de 400 millions d'hommes, peut-être de 400 millions de consommateurs, » qui ne sont pas de pauvres noirs comme les habitants de l'Afrique équatoriale, des populations sans Ijesoin parce que leur vie est tout à fait rudimentaire » . Le Tonkin nous mettait en contact

• « avec l'un des peuples les plus avancés et les plus riches du monde, et qui, par une évolution nécessaire, précipitée par les derniers événements, entre à grands pas dans l'orbite des échanges commerciaux avec les populations occidentales... a II y a une forme nouvelle de colonisation : c'est celle qui « s'adapte aux peuples qui ont, ou bien une masse de capitaux « disponibles, ou bien un excédent de produits. Et c'est là la « forme moderne, actuelle, la plus répandue et la plus « féconde... Il est évident qu'un pays qui laisse échapper un « large flot d'émigration n'est pas un pays heureux, un pays « riche; et ce n'est pas faire injure à la France... que de « remarquer qu'elle est de tous les pays de l'Europe celui « qui a le moins d'émigrants. Mais il n'y a pas que cet intérêt « dans la colonisation. Les colonies sont pour les pays riches

. u un placement de capitaux des plus avantageux... Eh! oui, « pour les capitalistes! Est-ce qu'il nous est indifférent que « la somme des capitaux s'accroisse en France par des pla- « céments intelligents? Est-ce que ce n'est pas l'intérêt du « travail que le capital soit abondant dans ce pays? Je dis que « la France, qui regorge de capitaux... et qui en a exporté

a des quantités considérables à Tétran^jer — c'est par mil- « liards qu'on j)eut les évaluer — a intérêt à considérer ce « côté de la question coloniale... C'est la question même « des débouchés... On a remarqué, et en effet les exemples a abondent dans l'histoire économique des peuples modernes, « qu'il suffit que le lien colonial subsiste entre la mère-patrie,' « qui produit, et les colonies qu'elle a fondées, pour que la « prédominance économique accompagne et suive, en quel- « que sorte, la prédominance politique. »

L'orateur invoquait l'exemple des Indes britanniques en regard de l'Angleterre, de l'Algérie en regard de la France. Et lorsque Clemenceau prêchait la politique d'effacement, lorsque Joseph Fabre invoquait au profit des races considérées . comme inférieures les principes de 1789; lorsque Georges Périn s'écriait : «Le Tonkin aux Tonkinois (1) »; lorsque Camille Pelletan déniait aux peuples civilisés le droit a d'im-. poser chez les autres la civilisation à coups de canon » , Jules Ferry ne prenait même pas la peine de discuter ces théories. Pour lui, c'était de la » pure métaphysique politique (2) » . Il comprenait que les partis monarchiques refusassent à la République le droit d'avoir une [)olitique coloniale aussi bien* qu'une diplomatie. Mais que des républicains soutinssent une pareille thèse!

Les colonies avaient pour la France une autre utilité que • celle d'ouvrir une carrière à son activité et à ses capitaux. Avec les navires à vapeur, qui ne peuvent porter dans leurs soutes plus de quatorze jours de charbon, il y a nécessité * d'avoir sur toutes les niers des rades d'approvisionnement, des abris, des ports de défexjse et de ravitaijjement : ^

n PU c'est pour cela qu'il nous fallait la Tunisie; c'est pour tt cela qu'il nous faut Madagascar, et que nous sommes à a Diégo-.Suarez et à Vohémar, et que nous ne les quitterons

(i) Séance du 18 décninbrc 1880. Un autre, A. -S. Morin, rédacteur «lu journal les fUats-Unis d' lùiropc, rédam.-iit : « Le Soudan aux Soudanais! » c'csl-à-dirc, apparciimicnt, h rAnglclcrrc.

(i) Discourf du 28 juillet 1885.

« jamais!... Dans l'Europe, telle qu'elle est faite... ou plutôt « dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement et « d'abstention, c'est simplement le grand chemin de la déca- H dence! Les nations, au temps où nous vivons, ne sont grandes H que par l'activité qu'elles développent; ce n'est point par le « rayonnement pacifique des institutions... Rayonner sans « agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à fl l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regar- « dant comme une aventure, comme un piège, toute expan- « sion vers l'Afrique ou vers l'Orient... pour une grande « nation, croyez-le bien, c'est abdiquer et, dans un temps « plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du « premier rang au troisième et au quatrième, m

L'orateur montrait ensuite combien les conditions de la guerre maritime s'étaient modifiées et combien le monde s'était agrandi :

« Regardez la carte du monde, et dites-moi si ces étapes de « rindo-Ghine, de Madagascar, de la Tunisie, ne sont pas des « étapes nécessaires pour la sûreté de notre navigation? » On « avait déjà posé cette question à l'amiral Peyron : u Que « deviendrait notre flotte s'il éclatait une guerre maritime? » a L'amiral avait répondu : « Notre flotte serait précisément « dans les parages où son action aurait à s'exercer. » ... Oui, « .elle serait là, dans l'océan Indien et dans les mers de Chine, K pour empêcher vos escadres d'être bloquées dans la Médi- « terranée... Ce n'est pas dans la Méditerranée ni dans la '«• Manche... que se livrerait la bataille décisive; et Marseille « et Toulon seraient non moins efficacement défendus dans « les mers de Chine que dans la Méditerranée... »

Avec une réelle générosité, il s'adressait à cette majorité, jadis Fidèle, aujourd'hui courbée sous le sentiment de ses propres fautes et sous les menaces ou les injures de ses adversaires; il lui faisait relever la tête, lui remettait du courage au cœur en lui montrant que la politique qu'elle avait longtemps suivie avec lui était « légitime, parce que l'honneur, » les intérêts, la bonne renommée, l'avenir de la France y sont

engagés '» . Et il poursuivait, parmi les applaudissements enfin réveillés de cette majorité et bientôt couvrant de leur fracas les murmures des dissidents :

0 Cette constatation était nécessaire... devant vous, majo- .. rilé républicaine, que Ton se proposait de traîner, vis-à-vis >; du corps électoral, sur la claie des aventures lointaines... o Cette majorité peut se présenter devant le pays le front a haut et sans cacher son drapeau dans la poche, car il est a dès aujourd'hui avéré que, de ces trois {guerres qu'on lui 0 reproche, deux sont terminées à l'honneur et au grand « profit du pays. Et, quant à la troisième, celle qui est encore engagée sur les rivages lointains de Madagascar, une a immense majorité ici, prise dans tous les partis, et le gou- « vernement en tète, proclament qu'elle est la plus impera sonnelle et véritablement la plus nationale qu'on ait entreprise depuis de longues années!... La politique d'abdica- « tion?... .le sais très bien que vous ne la voterez pas ; je sais « aussi que la France vous applaudira de ne l'avoir pas votée ; « le corps électoral, devant lequel vous allez vous rendre, n'est pas plus que nous partisan de la politique d'abdication. Allez bravement devant lui !... Ne j)laidcz pas les circonstances atténuantes!... Dites que vous avez voulu une France grande en toutes choses, grande par les arts de la « paix, grande par la politique coloniale... Dites cela fran- , " chement au corps électoral, et il vous com})rendra... Soyez tranquilles : vos électeurs vous entendront, et le pays sera "< avec vous, caria France n'a jamais tenu rigueur à ceux qui « ont voulu passionnément sa grandeur, matérielle, morale et intellectuelle. »

L'ancien président du conseil remporta ce jour-là, 28 juil-

tt, une revanche éclatante de la journée du 30 mars; car non !ulcment il regagna son banc de député sous une triple ilve d'applaudissements, les mains se tendant vers les siennes, colonel Langlois le serrant dans ses bras, mais à la séance suivante, malgré un retour offensif de M. Clemenceau, les redits de Madagascar furent votés par 227 voix contre 120.-

Ces doctrines, Jules Ferry les a reprises dans la préface du livre Le Tonkin et la Mère-Patrie :

« Au nom d'un chauvinisme exalté, mais à courtes vues, 0 devions-nous acculer la politique française dans une « impasse, et, les yeux fixés sur la ligne l)leue des Vosges, « laisser tout faire, tout s'engager, tout se résoudre, sans « nous, autour de nous? La politique des mains nettes, « c'était, de toute évidence, l'Italie à Tunis, nous prenant à a revers; l'Allemagne en Cochinchine (1), l'Angleterre au « Tonkin, toutes deux à Madagascar comme en Nouvelle- « Guinée ; en un mot la banqueroute de nos droits et de nos a espérances; un nouveau traité de 1763, sans l'excuse de H Rosbach et de la Pompadour. Comment ceux qui ont « épargné à la République et à la France cette humiliation a suprême auraient-ils démérité de la République et de la « Patrie ? »

Toutes ces grandes choses, Jules Ferry les accomplit avec des Chambres des députés parfois ardentes aux entreprises, mais enclines à revenir sur leurs votes, à prétendre qu'elles n'avaient pas compris où l'on prétendait les mener, et avec un président de la République dont on savait le peu de goût pour les expéditions coloniales, même pour les combinaisons diplomatiques, et qui disait volontiers, comme il dit en 1887 à Paul de Laboulaye partant pour occuper son poste à Pétersbourg : « Nous n'avons besoin de personne. Si nous restons tranquillement chez nous, on ne viendra pas nous attaquer (2). »

Ce fut un lien commun, dans la presse de l'opposition, de

(1) A relever dans cette préface de Jules Ferry une curieuse citation empruntée à l'amiral prussien Livonius : « Au temps de la paix de Francfort, on insista de plusieurs côtés, et spécialement dans les villes hanséatiques, sur l'importance qu'aurait pour l'Allemagne la possession de la Cochinchine; et si, malgré l'impuissance de la France, le vœu n'a pas été réalisé, c'est uniquement parce que dans les cercles les plus influents régnait alors un esprit d'antipathie contre les colonies. » (Ecrit en 1884.)

(2) Er:<est Daudet, Histoire cliplomatiffue de Valliauce franco-russe , Paris,

flétrir Jules Ferry comme le vassal de l'Allemagne, lui, Tancien élève du lycée de Strasbourg, l'ancien membre de la Défense nationale, le mari d'une Alsacienne. Il aurait été « poussé " par Bismarck à faire l'expédition de Tunis, l'expédition de Madagascar, l'expédition du Tonkin. On le dénonçait comme dégarnissant à plaisir notre frontière de ' l'Est — qui d'ailleurs ne fut jamais dégarnie — pour lancer nos régiments en des expéditions lointaines. Ce fut le grief formulé, non seulement par la presse, non seulement à la tribune, mais dans la rue, dans les cabarets, dans les bouges. Pour le peuple, cela se traduisait par ceci : que Jules Ferry avait vendu l'Alsace-Lorrainc à Bismarck.

Dans la bouche d'un Clemenceau, le style était plus relevé ; mais c'était toujours la condamnation de l'entreprise indochinoise parce qu'elle avait contraint Jules Ferry à se placer, après Lang-Son, « sous l'humiliante protection de l'Allemagne (1) " .

Jules Ferry a toujours énergiquement protesté qu'il n'avait, fait de pacte avec personne, qu'il n'avait été u poussé » par personne, qu'il n'avait eu besoin de personne pour agir en vue de l'intérêt français; que toutes ces questions coloniales, il les avait traitées comme des questions purement françaises. A la tribune, le 28 juillet 1885, il repoussait comme une injure, « de toute la force de son patriotisme » , l'insinuation , qu'il pût considérer la Tunisie, Madagascar ou l'Indo-Chine comme une compensation offerte pour la perte de l'Alsace- Lorraine : ««Il n'y a pas de compensation, non, il n'y en pas pour les désastres que nous avons subis. " Au surplus, le mot de compensation n'avait jamais été prononcé qu'entre la France et l'Angleterre (au congres de Berlin), et il s'agissait de Chypre et non pas de l' Alsace-Lorraine. Jules Ferry, dans sa préface d'avril 1800 au livre Le Tnnhin et la Mère- Patrie, ne se défend pas avec moins d'énergie contre de perfides insinuations : « Il est tout à fait exact que ni au Tonkin,

(1; Discours sur les crédits du Tonkin, décembre 1885.

« ni dans les mers de Chine, ni à Formose, ni à Madagascar, « TAllemagne n'a entrave, contrarié, gêné, en quoi que ce « soit, l'action de la France... On a dit, naturellement, que a le prince de Bismarck se réjouissait de nos embarras. Dans « tous les cas, le chancelier ne fit rien pour les prolonger. « Quand nous dûmes recourir... au blocus du riz, qui pou- « vait être considéré, dans l'état du droit maritime inter- « national, comme une nouveauté, il fut le premier à adhérer « à notre doctrine. Pourquoi? Parce que le commerce des « neutres, que nous avions eu grand soin de ménager, même « au risque de nous rendre à nous-mêmes la tâche plus longue « et plus difficile, aspirait ardemment à la paix. 11 n'est « besoin, pour expliquer toutes ces choses, de supposer des « engagements inavouables, on ne sait quel pacte secret... « Dans ce long épisode militaire et diplomatique, j'ose dire « que la France a trouvé l'Europe constamment équitable, « respectueuse de notre droit... »

M. Billot, l'auteur de l'Affaire du Tonkin, qui avait confidence entière des actes et des pensées de Jules Ferry, s'est expliqué nettement sur le rôle prêté à l'Allemagne dans nos entreprises coloniales. Assurément l'Allemagne n'a rien fait pour nous entraver dans l'expédition de Tunisie, dans celle de Madagascar, dans celle du Tonkin, dans celles de Chine; à la différence de l'Anglelcrre, elle s'était montrée conciliante lors de la « visite des neutres » , lors du « blocus du riz » . Si elle s'est trouvée de notre côté, contre l'Angleterre, dans le litige pour l'Egypte et le canal de Suez, c'était avec toute l'Europe. Dans le partage de l'Afrique, elle avait eu le même intérêt que nous à limiter les empiétements de la Grande-Bretagne. M. Billot fait cette constatation :

« Nul ne pouvait nier que l'Alleinagne n'eût intérêt à nous savoir aux prises avec des affaires lointaines... Le ministère Ferry en a tenu compte. A chacune tics phases de la longue partie avec la Chine, il s'est appliqué à disposer son jeu de manière à ne jamais s'engager en Orient, à tenir constamment disponibles les forces nécessaires à nos intérêts européens... Cette préoccupation cons-

tante a dominé tous ses calculs. 11 prenait soin de le faire hautement connaître, de telle sorte qu'à Berlin, comme ailleurs, on demeurât fixé sur ce point... (l). »

L'Allemagne avait assurément intérêt à ce que la guerre n'éclatât pas sur la frontière des Vosges. Est-ce que la France n'v avait pas un intérêt égal? Qui donc, à ce moment, ù part peut-être Paul Déroulède, eût proposé de déclarer la guerre à l'Allemagne? Quel gouvernement, quel parlement français l'a proposé depuis cette époque ? Près de vingt ans se sont écoulés depuis les traités de jTien-Tsin : s'est-il rencontré une Chambre ou un cabinet français songeant à guerroyer contre l'Allemagne? Au contraire, les rapports diplomatiques tendent à devenir plus faciles avec elle. D'autre pari, nombre de ceux qui reprochaient bruyamment à Jules Ferry de ne pas se montrer assez hostile à l'Allemagne siègent aujourd'hui côte à côte, sur les bancs d'extrême gauche, avec des hommes qui visent à transformer l'armée française en une sorte de garde nationale, prêchent l'effacement des frontières et conseillent la renonciation formelle à l'Alsace-Lorraine.

Avec une puissance comme l'Allemagne, il n'y a pas de moyen terme : avec elle, il faut être en paix ou en guerre. Il en était de même au temps de Jules Ferry. Fallait-il rester dans cet état intermédiaire qui offre tous les inconvénients de l'état de guerre avec tous ceux de l'état de paix, sans aucun des avantages de l'un ou de l'autre? Est-ce que nous n'avions pas, dans le monde, des intérêts communs avec l'Allemagne? Pourquoi, les relations diplomatiques étant maintenues, se refuser à étudier avec elle ces intérêts? Il s'est trouvé que l'Allemagne avait intérêt à ce que l'Angleterre ne fût pas seule en Afrique; qu'elle avait intérêt, pour son commerce, à ce que les affaires de Madagascar, du Tonkin, de Chine, fussent résolues le plus rapidement possible. Elle ne nous a ni « poussés >» ni entravés dans ces entreprises. Sa correction d'attitude nous a grandement aidés. Mais en

(i) L'Affaire du Tonkin, p. 302.

.échange, que lui a-t-on livré, que lui a-t-on vendu? L'état de choses qui suivit, lorsque le général Boulanger multipliait les baraquements dans les Vosges et Bismarck les incidents du type Schnaehelé, lorsqu'on se réveillait chaque matin avec l'appréhension d'une guerre dont ne voulaient ni la France ni l'Allemagne, fut-il donc plus avantageux et plus glorieux pour la France?

Gomme l'opposition ne savait de quelle accusation, même de quelle calomnie, harceler Jules Ferry, dès qu'il fut question d'une alliance russe, à partir de 1887, des hommes qui n'y avaient jamais pensé auparavant et dont on retrouverait aujourd'hui quelques-uns parmi les plus acharnés à la discréditer et à l'ébranler, ne manquèrent pas d'imputer à Jules Ferry d'être, par servilisme envers l'Allemagne, hostile à l'alliance franco-russe.

Faut-il rappeler ce qui a été dit plus haut sur les relations amicales de la France et de la Russie dans la question d'Egypte (1)?

Est-il nécessaire de rappeler que c'est Jules Ferry qui, le 10 novembre 1883, désigna comme ambassadeur à Pétersbourg le général Appert, et l'on sait de quelle faveur a joui celui-ci auprès le tsar, ainsi que Mme Appert, une Danoise, auprès de la tsarine. » Rarement, dans le choix d'un ambassadeur, ministre eut la main plus heureuse que Jules Ferry. » L'appréciation est d'autant plus à noter qu'elle n'émane pas, je crois, d'un ami politique (:2).

Ces excellents résultats ne tardèrent pas à être compromis par le ministère Freycinet (janvier-décembre 1886), qui, très indulgent aux conspirateurs russes, les Krapotkine et les Hartmann, semblait ne prendre aucun souci de ce que pensait ou ressentait l'empereur Alexandre IIL Certaines des mesures prises par M. de Freycinet parurent à Jules Ferry, dans cet ordre d'idées, particulièrement désastreuses.

Dans l'automne de 1901 le journal la Liberté a publié un

(1) Voir ci-dessus, p. 270.

(2) Erxest Daudet, Histoire diplomatique de V alliance franco-russe ^ 1894-.

POLITIQUE COLONIALE ET POLITIQUE ÈTRAiNGÈRE 399

interview de M. Jules Hansen, sujet danois, conseiller d'ambassade honoraire, sur Talliance franco-russe et Fatlitude qu'avait eue à son égard Jules Ferry. M. Hansen donnait communication d'une lettre que celui-ci lui avait écrite « quelques années après sa chute du ministère » . En voici la teneur :

>i Quand on fera l'histoire de mon ministère, on y consta- » tera le constant effort de la diplomatie française pour créer a entre la Russie et la France des liens positifs. On peut « dire que c'est la France qui a reconnu la première, a en 1884, l'intérêt qu'a la Russie, à raison de sa possession " du Pacifique, à sauvegarder la liberté du Canal de Suez. " C'est elle qui a le plus énergiquement insisté pour que la .' Russie devînt garante, avec les autres puissances, de l'em- 'i prunt contracté par l'Egypte pour payer les indemnités ' d'Alexandrie et pour qu'elle fût représentée par un délégué dans l'administration de la Caisse de la dette ; ce qui la ' plaçait au niveau des autres puissances pour le contrôle des affaires d'Egypte. Lors des imj)ortantes négociations . qui suivirent, la France et la Russie ont marché la main ' dans la main. Pour s'en convaincre, on n'a qu'î\ relire les • protocoles de la conférence de Berlin. J'ai la conviction . profonde que la France et la Russie sont destinées à s'en- . tendre, parce qu'elles ont des intérêts communs, non seu- « lement en F2urope, mais aussi en Egypte, en Chine et dans •< le Pacifique. En résumé, je partage absolument l'idée > qu'une entente entre la France et la Russie sera nécessaire pour maintenir l'équilibre européen et assurer la i paix que désirent les deux nations. »

Jules Ferry devait donc accueillir avec joie les manifestations de Cronstadt et de Cherbourg en juillet 1891. S'il n'avait pu, étant ministre, n^nier plus étroitement l'alliance, <

test, comme il le dit, peu après son élection à la présidence u Sénat, à un correspondant de journal, « parce qu alors il 'y avait pas à espérer le succès de cette tentative n .

du 23 mars 1893, réfutaient en ces termes l'accusation si légèrement portée contre Jules Ferry : a Parmi les hommes d'État de la France contemporaine, le défunt président du Sénat était le plus capable d'imprimer de ladécision à la nouvelle politique étrangère et de mettre en valeur tous les avantages de l'entente franco-russe. »

Presque aussitôt après la chute de son cabinet, Jules Ferry, accompagné de Mme Ferry, était allé passer en Italie quelques jours de repos. C'était la troisième fois qu'il visitait un pays qui dès son premier voyage l'avait tenu sous le charme. Il y retrouvait un régime constitutionnel fonctionnant à peu près comme le nôtre, » depuis la roche Tarpéienne jusqu'au parlementarisme émietté et hâbleur, jusqu'à l'opposition interpellant à jet continu, harcelant, chicanant, mentant avec la parfaite conscience de sa mauvaise foi » . Le régime italien avait du moins une supériorité sur le nôtre : c'est qu'aucun parti, aucun groupe n'y contestait « soit la forme du gouvernement, soit l'unité nationale : à plus forte raison n'y est-on pas exposé à ces coalitions coupables et cyniques qui tueront quelque jour la France et la République » . C'est ainsi qu'il s'exprimait dans une lettre adressée à son frère. Elle contient aussi d'intéressants portraits du jeune roi Humbert, de Mancini, de députés italiens, plus un tableau très exact de la Rome ultra-moderne en l'an de grâce 1885 (1).

Pour montrer à quel point, même dans sa retraite, Jules Ferry se préoccupait et se tourmentait de la marche suivie par notre politique étrangère, nous citerons encore trois de ses lettres inédites :

« Rome, 6 mai 1885.

« ... Je suis à Rome depuis dix ou douze jours. C'est, en « dépit des efforts qu'elle fait pour se transformer en a moderne capitale, la ville des grands repos de l'âme, des « plus beaux loisirs de l'esprit. Je me livre à ces impressions « toutes-puissantes, que j'ai connues il y a vingt ans, et que

(1) A M. Charles Ferry, Rome, 4 mai 1885. Lettre inédite. Reproduite intégralement dans V Appendice, à la fin de ce volume, p. 545.

« je retrouve aussi fortes, malgré bien des changements, et u je pense le moins possible à la politique française. On ne a me la laisse pas oublier pourtant, et de toutes façons, en o toute occasion, je puis toucher du doigt le mal que nous a « fait, dans l'opinion de Tétranger, le soubresaut du 30 mars. o J'en suis parfois réduit à plaider les circonstances attéa nuantes de celte défection, tant je sens qu'on nous en fait « grief chez ceux qui comptaient sur nous, comme on s'en a fait une joie chez ceux qui nous redoutent et nous jaloua sent. Les bonnes dépêches arrivées depuis quelques jours " font diversion à ce vilain souvenir: notre protocole du w i avril s'exécute avec une ponctualité invraisemblable (l). a Nous élèverons quand nous pourrons une double statue à o sir Robert Hart et à son brave Campbell.

«... Il faut reprendre résolument la Conférence du Canal, « puisque le conflit anglo-russe s'arrange définitivement (2). « J'en suis très heureux, car, malgré mon robuste scepti- \* cisme à l'endroit d'une guerre sérieuse, j'ai eu peur, un « instant, d'avoir péché par optimisme. Le moment me m semble, je le répète, très favorable à une solution de la

• question du Canal. On a été si près de la guerre qu'on doit m sentir le prix d'un arrangement précis et définitif pour le « cas de guerre. M. Mancini m'a dit qu'il appuierait une « solution transactionnelle pour le contrôle du Canal, con-

I» sistant à ne faire fonctionner qu'en temps de guerre déclarée le contrôle que nous proposons. Mais il n'a pas « autorisé ses délégués à prendre l'initiative, craignant, « m'a-t-il dit, de ne satisfaire de la sorte aucune des deux

• parties et de mécontenter tout le monde. Il y a peut-être quelque chose à tirer de là. — Je ne m'excuse pas de vous parler d'affaires : le travail est le seul consolateur (3). >»

(1) Voir r'i-deêêun, p. 376.

(t) Voir ci-dessus, p. 364, note. Glad.ilonc était loiiibc d'accord avec le rernemenc riu«e que le combat de Kouschk était le résultat d'une « erir» .

(3) Jules Ferry à M. Billot, alors directeur politique aux affaires étran- ^res. (Lettre inédite.)

Paris, le^ mai 1886.

0 ... Le rappel inutile, maladroit, injustifiable du général « Appert a profondément blessé la cour de Russie. Jointe à « la grâce de Krapotkine, cette sotte mesure nous a pour « longtemps fermé de ce côté tout moyen d'action. A la pré- « sentation du nom de B., le czar a mis, de sa main, l'annou tation suivante : « Ni B., ni personne (1) ». Et il a ajouté « qu'il n'avait pas besoin d'ambassadeur ; qu'un simple charge « d'affaires suffirait pour un pays « qui va droitàla Commune. '

« Tout cela est, malheureusement, de l'histoire et, par « bonheur, c'est une histoire qu'on ne sait pas. Tel est le « régime qu'il faut défendre, de peur d'avoir pis, et ce[)en- « dant il n'est que trop clair que, si le régime laisse tout dis- « soudre au dedans, il compromet tout ce qui nous restait au « dehors (:2). »

Foucharupt, 2 octobre 1888.

« Il y a... un si grand intérêt à détendre nos rapports avec « l'Italie ! N'étes-vous pas effrayé comme moi de ces étranges « rapports de voisinage, de cette insolence préméditée et « quotidienne, de ce parti pris de provocation? Mon frère, « qui se promène à Rome et à Naples, m'écrit que l'état « d'opinion, tel que le révèlent les journaux, est extraordinai- « rement violent. Tout bon Italien est persuadé que l'on tue « un Italien par jour sur les chantiers français, et la légende « du coup de main sur la Spezzia est entrée dans tous les « esprits. Gela est plein de périls, même en faisant la part du n tempérament de roquet qui caractérise le jeune royaume. « Aussi ai-je peu goûté l'incident de Massaouah, qu'on pou- « vait — peut-être — éviter (qui ne nous serait pas arrivé « dans tous les cas, j'en suis bien sûr, et vous aussi), et qui a ne nous a rapporté que des impertinences (3).

(1) Ernest Daudet, Hist. diplomatique de Valliance franco-russe, 1894.

(2) A M. Billot, ministre à Lisbonne. (Lettre inédite.)

(3) Les Italiens, pour couvrir certaines dépenses d'utilité publique dans la colonie, avaient frappé d'un impôt les Européens résidant à Massaouah. La

« Mais le mal vient de plus loin... S'apercevra- t-on enfin « qu'un ministère radical (1) ne peut compter ni sur la cona fiance, ni même sur les égards de TEurope? Tisza, Grispi, u les passeports d'Alsace-Lorraine, coups de boutoir ou coups a d'épingle, tout cela a un sens clair, trop clair pour qui u connaît l'Europe et ses façons. Tout cela se poursuivra, a s'aggravera, si la France ne remonte pas le courant d'imtt bécillité et de folie où s'en vont périr son honneur et sa u liberté (2). Le remonterons-nous? Il semble que nous toutt chons au fond du trou (3) .

France contesta à l'Italie le droit d'agir ainsi, Massaouah étant territoire ottoman et soumis au régime des Capitulations. Nous avions dans cette affaire" très peu d'intérêt, car il n'existait que deux Français à Massaouah. L'inci- <lent prit de la gravité; des notes très vives s'échangèrent entre Paris et Home. L'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne, la Russie, l'Espagne, etc., déclaraient que le régime des Capitulations n'avait rien à voir à Massaouah. La France se trouvait isolée. Elle finit par déclarer qu'elle laissait .1 la Porte le soin de résoudre le différend, et, naturellement, la Porte se garda de rien faire.

'1) C'était alors le cabinet Floquet, qui dura du 3 avril 1888 au 22 février 1889. Floquet était ministre de l'intérieur; M. Goblet, des affaires étran- ;;ères; M. de Freycinet, de la guerre, etc.

,2) Il ne faut pas oublier que l'on était alors en pleine agitation boulangiste.

(3) Jule» Ferry à M. Billot, alors ministre à Lisbonne. (Lettre inédite.)

Page 1