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CHAPITRE XXIV

La coalition des peurs, des rancunes et des convoitises qui avait amené la chute de Jules Ferry ne désarmait] pas. Dans la Chambre d'alors comme dans celle qui lui succéda, il avait peine à se faire écouter. Il n'y prit que deux fois la parole : le l28 juillet 1885, à propos des crédits de Madagascar et de la politique coloniale, et le 0 juin 1889, sur rOEuvre scolaire de la République. Ces discours, quelque modéré qu'en fût le ton, soulevèrent d'assez violentes interruptions aussi bien à l'extrême gauche qu'à la droite. En revanche, c'est au pays, au corps électoral que la voix de Jules Ferry se fait partout entendre. C'est alors qu'il prononça ses grands discours de Lyon, le 9 août 1885; de Bordeaux, le 30 août de la même année; à l'Association républicaine, les 21 décembre 1888, II avril et 17 juin 1889; à l'Association d'Alsace- Lorraine, le 30 mars 1898; aux électeurs des Vosges, en de nombreuses occasions, soit à Epinal, soit à Saint-Dié.

Quand il reparut dans les Vosges, le 15 avril 1885, quinze jours après la chute de son ministère, ce ne fut point en vaincu que l'accueillirent ses compatriotes. Ils applaudirent à ces fières paroles : «Je n'ai ni l'intention ni le droit de faire

Ici une apologie; Tapologie du gouvernement tombé, je < harge les événements de la faire... L'histoire jugera toutes ces choses. » 11 affirmait — et l'événement lui donna raison — que ses successeurs ne pourraient « faire après lui une politique différente de celle qu'il avait suivie » . Il concluait en ces termes : «Il faut tout mettre en œuvre contre le retour de la réaction monarchique qui a vraiment cru, le M) mars, tenir la République à la gorge. » Ce n'étaient pas les monarchistes seuls qui avaient fait le 30 mars 1885. Les Vosgiensqui écoutaient le grand homme d'État comprenaient bien que d'autres mains y avaient trempé. Le député Bru- ;;not complétait la pensée de Jules Ferry en lui répondant : . L'histoire jugera avec sévérité l'acte parlementaire du '.() mars... Elle dira que, pour renverser un ministère répu- • licain possédant la confiance du pays, il s'est trouvé des léputés républicains pour tendre une main amie à la droite, ' t appeler à leur aide, pour cette triste besogne, les adversaires les plus acharnés de la République. "

L'attitude de Jules Ferry fut très digne, très généreuse iiéme pour les cabinets qui succédèrent au sien — cabinet Hrisson (6 avril 1885-7 janvier 188G), cabinet de Freycinet jusqu'en décembre I88G); cabinet Goblct (jusqu'au 30 mai 1887; (I); cabinet Rouvier (jusqu'au 12 décembre 1887). Il ne cherchait en rien à augmenter les difficultés de leur tâche. Au contraire, il travaillaità la leur rendre plus aisée en propa- » ;cant à travers la France les doctrines les plus saines sur les éritables conditions d'un gouvernement républicain. Gon-^ lamnant également la politique outrancicre de la droite* ctl elle de l'extrême gauche, partout il combattait cette fureur de', iiscordcs toujours croissante, comme si les républicains^'* a'avaicntd'aulre tâche que de s'outrager, de se calomnier, de

I déchirer, au point d'oublicrradversaire commun et de favo- »er ainsi, lors des élections de 1885, l'entrée à la Chambre de (1) Il finit par apporter »on vote pour renverser le c.ihinct Goblet, mais rce qu'il ne voyait pas d'autre moyen pour faire sortir du niiniâtcrc de la

'200 conservateurs; — la prétention affichée par les radicaux de traiter en monarchiste et en clérical quiconque tient à

"conserver en France une ombre de pouvoir public; — leur obstination à reproduire sans cesse une demande de revi-

' sion, « reparaissant tous les printemps comme Thirondelle " ; — l'excessive facilité des députés à « signer trop de promesses, un peu sans les lire, à l'heure dernière et décisive où le candidat éprouve le désir de plaire à ses électeurs, en même temps qu'il cherche à ne pas livrer bataille (l) ; — la manie d'entasser réforme sur réforme sans se préoccuper de la manière dont elles sont accueillies par le pays :

« Le fait est incontestal)le... Après sept ou huit ans consa- « crés à ces grands efforts, à ces hardies nouveautés..., il est « arrivé un moment où le pays, par une conséquence logique, « inhérente à la nature humaine, s'est trouvé lassé, fatigué, « surmené des réformes qu'on lui a données, prodiguées, « pourrait-on dire ; il est même permis de croire qu'il ne les

fc " a pas digérées à l'heure présente. 11 a demandé du temps, « il a montré l'intention de marquer le pas; il y a eu un

^« recul, un premier mouvement de réaction, manifesté par » les élections de 1885 (:2). »

En négligeant les faits quotidiens de la politique d'alors,. nous nous proposons d'indiquer comment se sont, pendant les années de retraite, non pas modifiées, mais précisées les idées essentielles, les idées maîtresses de Jules Ferry, celles qui avaient trait à ce qu'il y a de permanent dans la doctrine républicaine.

Rappelons que Jules Ferry, laissant de côté l'expression de parti (i opportuniste " , qui répondait à une autre situation et qui semblait suranné, avait, depuis 1881 (discours de Kancy), fait accepter par ses amis politiques la dénomination de « républicains de gouvernement » .

Ce que le public connaît le mieux, c'est le Jules Ferry des grandes luttes contre l'Empire, contre le Vingt-Quatre-Mai,.

(1) Discours de Bordeaux, 30 août 1885.

(2) Discours à l'Association républicaine, 21 décembre 1888.

contre le Seize-Mai, contre le cléricalisme militant, le Ferry des discours et des lois de représailles, où il apparaît à la tète des fractions avancées comme des fractions modérées du parti républicain. Le Ferry que Ton connaît le moins, c'est celui de . la résistance aux opinions extrêmes, utopiques, dangereuses! pour la République et pour la France. Entre l'homme d'État qu'était Jules Ferry, et ceux qui voulaient aller toujours et toujours en avant, sans même se demander où cela les mènerait, au risque de revenir par un détour aux pratiques des despotismes les plus décriés dans l'histoire, il était impossible qu'une scission ne se produisît pas. Elle se déclara dès que les partis avancés crurent la République assez solide pour se' prêter aux expériences les plus risquées.

Sous prétexte de s'en tenir au programme de 1869, ils auraient placé la République dans des conditions telles qu'aucun gouvernement n'eût pu y vivre. Les principes, ils les poussaient à l'absurde, conservant, dans le triomphe du régime républicain, les doctrines sur lesquelles ils se fondaient pour rendre la vie impossible au gouvernement impérial. Ils en étaient toujours, malgré les leçons de la guerre, au désarmement, à l'antimilitarisme; ils en étaient toujours au principe de la séparation de l'Église et de l'État, qu'ils entendaient comme une guerre sans fin contre l'Éghse, jusqu'à son entière spoliation, et contre la conscience religieuse de la majorité de la nation. Dans cette double voie, ils ont d'ailleurs été dépassés par les antimilitaristes et les anticléricaux d'aujourd'hui.

Jules Ferrv n'avait pas attendu que l'expérience du gouvernement fût venue modifier certaines idées de sa militante jeunesse pour comprendre que, dans le programme de 18(>9, tout n'était pas applicable à l'État républicain, parce qu'il devait être un État(l). Ce fut surtout quand il eut à défendre contre les éléments ingouvernables du parlement et du pays

1^ Vtjii < i-iicoaus, I*. 17. — ^'.'^:»i uu lendeiiiain de l'article 7, ilrs 1882, |que Jules Ferry s'est déclaré contre ranticléricalisme aveugle et pour la pacification religieuse.

le régime de ses préférences, le rég^ime républicain parlementaire, qu'il trouva l'occasion de s'expliquer publiquement sur le changement qui s'était opéré, depuis 1869, dans sa doctrine politique.

Dans son discours de Bordeaux (1), il revendiquait pour le gouvernement républicain les attributions essentielles qu'avaient déniées au gouvernement impérial les opposants de 1869 :

<i Nous croyons que la République doit être un gouvernca ment. Nous nous séparons complètement d'une certaine « partie de la démocratie, qui se propose manifestement a pour but de réduire et d'amoindrir autant que possible « l'action, l'autorité du gouvernement ; à mon sens, cette « tendance est en complète opposition avec l'état de notre « civilisation et de nos mœurs, avec toutes nos traditions... « Dans notre pays, en raison d'antécédents historiques qu'on « ne supprime pas d'un trait de plume, et de nécessités qui « dérivent de la constitution même de notre démocratie, « pendant très longtemps encore la démocratie aura besoin « d'un gouvernement. »

« Il faut, continuait-il, avoir vu les événements de 1870 « en aveugles, et ceux de 1871 en complices, pour ne pas se « rendre compte que, dans ces deux épreuves terribles, on « n'aurait pu ni sauver l'honneur de la France, ni la France « elle-même, sans ces^ deux choses : le sentiment persistant . « de l'unité nationale, et le peu qui restait debout d'un gou- « vernement unitaire et centralisé. Je fais appel à vos souvea nirs, Bordelais qui m'écoutez; à vous qui avez vu réunir « ici même les épaves du gouvernement central sous la main « d'un tribun glorieux ! »

Entre le suffrage universel des grands centres, si passionné, si mobile, si prompt à se laisser entraîner par des mots d'ordre, si destructeur d'hommes et d'idées, on pourrait dire si impulsif, et le suffrage universel des campagnes.

(1) Le 30 août 1885, lorsque Jules Ferry était déjà rendu à la vie privée.

plus réfléchi, plus long à s'ébranler, plus sûr pour les idées et les hommes politiques qu'il a une fois adoptes, Jules Ferry craignait de voir s'accuser quelque jour des divergences et des déchirements. Dans ce même discours de Bordeaux, s adressant à une puissante démocratie urbaine, il l'adjurait i. de ne jamais oublier qu'elle vote en présence de la grande démocratie rurale, qui est l'arbitre de nos destinées... d'une force qui fait et qui défait, qui lie et qui délie, et qui s'appelle le suffrage universel des campagnes » . Et lui, le représentant d'un département en immense majorité agricole; lui, le député vosgien, il définissait avec une grande précision, un ;rand bonheur d'expression, avec une éloquence puisée dans !a connaissance familière et dans l'amour du pays natal, ce que . est que la démocratie rurale de France. Et il n'hésitait pas à faire cette déclaration : a Le suffrage universel des campagnes * st ce qu'il est, et il est heureux qu'il soit ce qu'il est (l). "

C'est en l'écoutant de près, ce suffrage universel des campagnes, que Jules Ferry condamnait les vaines agitations parlementaires, les discussions stériles, irritantes, dangereuses, sur la revision constitutionnelle, ou sur le régime des < ultes. C'est en s'inspirant du sens pratique de nos campa- ;nards qu'il invitait les républicains à s'occuper surtout de :'>i8 utiles au pays; à presser l'achèvement de notre outillage ri fait d'écoles, de routes, de voies ferrées; à réaliser les ("formes déjà étudiées en matière de finances, de justice, ladministration. Avec les paysans, il réclamait la stabilité lans la République, aussi nécessaire que le progrès dans la ilépublique. Avec eux, il taxait d'impuissance les prorammes sonores et retentissants, thèmes préférés par les I liéteurs parlementaires, mais dont aucun soulagement pour* ie peuple n'est jamais sorti.

Plus d'une fois, contre les révolutionnaires, il invo(|ua les ( onditions d'existence que le passé avait léguées à la h'rance, II^H ne craignit pas de se poser en homme de traditions.

^^^■(1) Discours de Bordeaux, 30 août 1885. On trouvera, p. 533, à VAppcn^

JLLES FERRY

Dans le même discours, à propos de rantimilitarisme de 1869, il disait :

« Le programme de 1869, c'était, en définitive, sous une « forme légale, la déchéance de TEmpire, par le désarmement « progressif, continu, du pouvoir impérial. Ah! si Ton avait « pu obtenir cette déchéance un an plus tôt. . . que de désastres « eussent été épargnés!... Tel était le fond du programme « de 1869. 11 y entrait, en outre, un grain d'utopie... Quand « on vit sôus la servitude, on se laisse aller aisément à rêver « d'un gouvernement idéal, on se console dans la recherche « de l'absolu. En est-il une preuve plus manifeste que les a idées qui avaient cours alors sur la guerre et sur l'ar- « mée? Vous souvient-il que, sous l'Empire, nous ne disions « pas beaucoup de bien du militarisme? Vous rappelez-vous ^ " ces vagues aspirations vers le désarmement général, le dé- « lâchement manifeste du véritable esprit militaire, cette u tendance à la création d'une sorte de garde nationale uni- « verselle qui caractérisaient la démocratie d'alors? Ces a idées-là eurent des partisans; plusieurs d'entre nous les « ont professées, y ont incliné, s'y sont laissé prendre... En « est-il un seul aujourd'hui qui n'ait été converti par les évéu nements? Le pays a vu la guerre de 1870; il a tourné le "* « dos pour jamais à ces utopies périlleuses et décevantes. Et « que fait-il aujourd'hui? Il restitue aux vertus militaires le ^ « rang qu'elles doivent occuper dans l'ordre des vertus ci- « viques, c'est-à-dire le premier. Et, en conséquence, il s'ef- « force de militariser l'école, et, par une loi militaire qui est » la plus rigoureuse de toutes celles qui sont appliquées en « Europe... il s'efforce de militariser la nation tout en- « tière. »

Le patriotisme était en quelque sorte inné chez le député vosgien. Un de ses premiers discours publics fut celui qu'il prononça à Raon-l'Etape, en octobre 1874, à l'inauguration du monument élevé aux soldats morts pendant la guerre. Jamais on n'a exprimé en un plus magnifique langage ce que doit être le patriotisme français. L'orateur rappelait le mot

de Bismarck à Jules Favre : « Vous parlez d'honneur, mais vous êtes vaincus ! Quel peuple étes-vous donc ? Votre honneur est-il fait autrement que le nôtre»? Et il montrait qu'en effet rhonneur et le patriotisme français sont d'essence spéciale : u II y a deux espèces de nations : celles qui se résignent a devant la conquête et celles qui ne se résignent pas. C'est tt parce que la France, abandonnée, trahie par ceux qui lui u avaient promis de la conduire à la victoire, envahie, mutiu lée, foulée par cinq cent mille Allemands, ne s'est pas résia gnée ; c'est parce qu'elle ne se résigne pas qu'elle fait encore « figure dans le monde, et qu'elle peut porter la tête haute a devant l'Europe... N'est-ce rien que d'avoir montré que la a force n'est pas tout en ce monde, qu'à côté de la force il y a a le droit, qui ne se prescrit pas, et qu'il existe dans les choses a humaines une autre loi, un autre dieu que le succès? »

On pouvait dès lors prévoir que l'orateur qui exprimait en un langage si noble de semblables idées, et qui sentait si profondément et sincèrement ce qu'il disait, serait homme, si quelque jour le drapeau de la France lui était confié, à le tenir très haut devant l'Europe et devant l'univers.

Ainsi que Gambetta, Jules Ferry eut le culte de l'armée nationale, la vénération de son drapeau, le respect de ses chefs. Dans le discours qu'il prononça le 25 novembre 1880, à la Chambre, pour défendre le choix qu'il avait fait de l'amiral Cloué, il disait : «Ne mettons pas si aisément les vieux soldats sur la sellette. » A ceux qui lui reprochaient de n'avoir pas choisi un civil comme ministre de la marine, il rappelait les services que celle-ci avait rendus pendant la guerre : « J'aurais été le dernier à avoir le courage de lui infliger cette diminution. « Dans un de ses dis(*our8 sur les affaires de Tunisie : « Ne touchez pas à l'armée ! » nous avons vu en quels termes il excusait l'imprudence qu'avait pu commettre, à

I Bac-Lé, le lieutenant-colonel Dugenne (I). Quand toute une fraction du parti républicain en était rcs-

lée aux réves d'humanitarisme, d'États-Unis européens, et qu'alors comme aujourd'hui on y parlait d'une France assez pareille à la Suisse ou à la Belgique, ayant des milices au lieu d'une armée, il fallait quelque courage à Jules Ferry pour faire c€tte déclaration : a Le gouvernement républicain... a montré qu'il fallait autre chose à la France; qu'elle ne peut pas être seulement un pays libre; qu'elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l'Europe toute l'influence qui lui appartient ; qu'elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie (l). "

De même, il était revenu de la doctrine qui déclarait indispensable à la liberté républicaine la séparation de l'Église et de l'État. Beaucoup de démocrates, pour la réclamer, se faisaient un argument de l'infaillibilité pontificale érigée en dogme au concile de 1870. Cet argument, Jules Ferry, qui autrefois en avait été séduit, le retournait contre leur thèse. Dans son discours du 28 mai 1881 sur le service militaire des instituteurs et des séminaristes il disait :

« Cette formule de la séparation, précisément parce qu'elle « est une formule simple, est une formule décevante... Le « premier fait qui a jeté dans mon esprit une complète lu- « mière, c'est... la révolution religieuse que le concile du « Vatican a introduite dans les doctrines, dans la manière « d'être, dans les affaires générales de l'Église catholique... « C'est pour moi une raison décisive de conserver le Concor- 4i dat, car plus le pouvoir ecclésiastique est concentré, cena tralisé, plus il prend la forme d'un véritable césarisme... ^i plus le gouvernement de la catholicité ressemble au pou- 41 voir absolu, à l'autocratie, plus les Églises nationales sont « disciplinées et fondues dans une commune obéissance, « plus le chef de la catholicité est puissant, — et plus il <i importe à un gouvernement comme le nôtre d'avoir avec •<i lui un bon contrat. »

(1) Discours (lu 28 juillet 1885 à la Chambre.

Il montrait les conséquences de celte révolution religieuse dans les pays qui n'avaient pas de Concordat, comme la Belgique, ritalie, l'Allemagne surtout, où, faute d'avoir un u bon contrat " , le pouvoir civil en était réduit à engager la lutte du Kulturhanipf.

Dans ces pays « examinez les choses, lisez les mandements ; a écoutez les bruits qui viennent du dehors, et vous verrez la « différence, et vous apprécierez le profit qu'il y a pour un u gouvernement à avoir une action sérieuse sur le choix des n chefs du clergé catholique. . . Vous assimileriez à une simple a société de secours mutuels la grande association cathoo lique? Or, sachez-le bien, il faut aller jusque-là, dans le « svstème de la séparation. »

Et tandis que certains républicains d'aujourd'hui ont conçu un redoublement de haine contre la papauté, précisément parce qu'un pontife plus conciliant avait succédé à un pontife intransigeant; précisément parce que Rome conseillait aux catholiques de se rallier à l'ordre légal de leur pays, Jules Ferry, avec un courage qu'il convient d'apprécier, déclarait hautement ne point repousser ce concours inattendu : a Nous sommes profondément convaincus que l'apaisement ne peut que grandir, car il a pour principal collaborateur la plus grande influence catholique qui soit au monde, car il a pour noble et généreux complice le pontife pacifique qui siège au Vatican. »

r.8t-ce qu'après Jules Ferry nous n'avons pas vu M. Goblet, président radical du conseil, s'inspirer de sentiments analogues et prendre sa part des « amertumes du Saint-Père »?

Tout en montrant de la bienveillance à l'égard du clergé concordataire, Jules Ferry ne transigeait pas sur les conquêtes réalisées dans le domaine scolaire. Dans son discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des Vosges, il disait :

»« Je ne suis pas un apôtre d'intolérance; je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. Je crois qu'on l'obtiendra facilement en cessant d'inquiéter le clergé au

u sujet du budget des cultes. Je demande qu'on applique les « lois scolaires dans un véritable esprit de gouvernement, « c'est-à-dire dans un esprit de justice et de modération; je « veux que l'on pratique la justice, même à l'égard des con- « gréganistes, mais je ne puis admettre que l'on toucbe au a principe de ces lois. Elles ne constituent pas des expédients <t passagers, des instruments de règne, des caprices minis- « tériels : elles sont l'âme de la démocratie que nous avons a fondée. Il y a deux jours, un des hommes les plus éminents 0 du parti conservateur, M. Buffet, disait : « Passez-nous les « lois scolaires, et nous vous passerons la République. -^ « C'est trop cher, messieurs, et nous ne ferons pas le marché. « Que serait la République si elle n'était pas la grande édu- « catrice de la démocratie? L'école nationale doit rester « l'école laïque, neutre et gratuite, parce qu'elle est Técole « nationale. C'est là, vraiment, notre pilier d'airain... Quant « à ceux qui nous disent : » Nous accepterons la République « quand vous aurez abrogé les lois scolaires » , nous répo.i- « dons : « Voilà vingt ans que la République se fait sans vous « et contre vous. Elle peut vivre et grandir sans vous. "

Donc, sur certains points du programme de ISG9, sur les conditions de gouvernement, sur l'armée, sur les rapports avec l'Eglise, la réflexion et l'expérience avaient modifié, tout au moins précisé, les idées de Jules Ferry. Dans son discours de Bordeaux, il disait :

« Oui, nous l'avouons, nous avons appris quelque chose à « Técole des événements ! Nous mettons bien au-dessus de la « constance étroite et vaniteuse, qui se flatte d'avoir conçu, « dès le premier jour, la vérité politique tout entière, la sa- « gesse pratique des hommes de bonne foi qui ne changent « pas d'idéal — car on ne change pas plus d'idéal que de « conscience — mais qui mettent au service de leur idéal a des moyens différents selon les temps. Et nous n'envions 0 pas les républicains qui se disent immuables, parce « qu'après avoir fait pendant vingt-cinq ans de l'opposition « à l'Empire ou à l'Ordre moral ils se croient obligés de

IDÉES GÉNÉRALES SI R LA POLITIQUE INTÉRIEURE il5

.. faire aux ministres républicains une opposition tout aussi

violente. ^

a L'école des événements » Tarait conduit à d'autres réflexions. II avait vu que, tandis qu'il se dévouait corps et âme à organiser fortement la République comme un État destiné à vivre et durer ; tandis qu'il luttait pour restituer à l'Université de France ses légitimes prérogatives, pour fonder l'école obligatoire, gratuite et laïque ; même lorsqu'il avait à faire front contre les congrégations récalcitrantes et l'épiscopat en grande partie insurgé, ses adversaires les plus acharnés, les plus perfides, les plus violents ne s'étaient pas toujours rencontrés dans la presse de droite et dans la droite des Assemblées. F^ntré en campagne à la tête de toutes les gauches républicaines, pour reconquérir sur les influences ecclésiastiques le domaine envahi par elles, il avait vu presque aussitôt une fraction de ces gauches, sous prétexte qu'elle en était lavantgarde, se tourner contre le corps d'armée et contre son chef. Au plus fort de la crise soulevée par l'article 7, c'est de ce côté que lui venaient les attaques les plus vives. Ces étranges compagnons d'armes semblaient avoir surtout prisa tâche de ;« lui tirer dans le dos » . Dans ses plus rudes journées parlementaires, il les avait vus confondre leurs suffrages avec ceux de la droite, former avec celle-ci de scandaleuses coalitions- Contre eux, tout autant que contre la droite, il avait eu à combattre cette thèse de la revision intégrale, qui risquait de faire du régime républicain « l'agitation en permanence » , » le provisoire perpétuel » et de la République elle-même le jouet des partis monarchiques.

Dans les questions coloniales, pire avait été leur attitude C'est par eux, non moins que par la droite, que tous ses efforts avaient été entravés; c'est grâce aux coalitions de la droite et de l'extrême gauche qu'il avait fallu faire par deux fois la conquête de la Tunisie, par deux fois celle du Tonkin; que celle de Madagascar n'avait pu être complétée; que notre mouvement d'expansion dans l'Afrique centrale avait été retardé pour plus de dix ans; que des efforts [)lu8 rudes, des

privations et des souffrances plus dures avaient été imposés à nos soldats et que parfois le sang français avait été répandu inutilement.

Il les avait vus tous, les Gantagrel, les Gagneur, les Gaillard, les Saint-Martin, les Sigismond Lacroix, les Laguerre, les Laisant, les Raspail, les Ménard-Dorian, les Georges Périn, les Salis, les Turigny, les Granet, les Clemenceau, les Barodet, les Desmons, les Camille Pelletan, les Leydet, etc., tous, les illustres et les obscurs, non seulement acharnés à le renverser du pouvoir, mais unissant leurs haines à celles de la droite, demandant, comme elles, à la Chambre sa mise en accusation. Il savait ce qu'une politique de stabilité à l'intérieur et de grandeur au dehors avait à espérer d'eux!

Peut-être, en matière coloniale, était-ce grâce à l'opposition déclarée des droites, infidèles aux traditions des anciens gouvernements qu'elles prétendaient représenter, que Jules Ferry avait pu maintenir dans les Chambres une majorité assez forte pour lui permettre de mener à bien une partie de ses entreprises coloniales. En dénonçant aux démocrates cette attitude des droites, qui semblaient refuser à la République le droit d'avoir une diplomatie, le droit de rendre à la France un empire colonial; qui prétendaient lui imposer u une politique de pot-au-feu »> (l), il était toujours assuré de rallier autour du drapeau une majorité de républicains. Il « savait, par sa longue habitude de nos Assemblées, qu'un parlement aime toujours à voter contre quelque chose ou contre quelqu'un... et que la façon la plus sûre de garder la cohésion d'une majorité sera toujours de dresser en face d'elle un obstacle, un épouvantail, un repoussoir. Les anciens partis, à leur insu, rendaient à Ferrv ce service (2). »

Toutefois il était étrange de ne devoir qu'aux animosités des républicains contre les droites l'accomplissement de

(1) Discours à la Chambre, 28 juillet 1885.

(2) GoYAU, L'idée de patrie et l'humanitarisme, Paris, 1902, p. 281 e( suiv. Tout le chap. iv, La politique de Jules Ferry, est à lire, et aussi le chap. III, La République de Gambetta.

l'œuvre coloniale, d'autant plus que les suffrages de certains républicains continuaient à se confondre dans les scrutins avec ceux des droites, et l'on a pu voir, au 24 décembre 1885, les crédits du Tonkin, dont le refus entraînait l'évacuation de celte colonie, n'être votés qu'à la majorité de trois ou quatre voix (1).

Il y avait certainement quelque chose d'anormal dans une telle situation.

Elle restait toujours dangereuse pour l'œuvre de l'expansion française; elle l'était également pour la situation de la France en Europe ; elle ne Tétait pas moins pour la République ellemême, qui, aux élections de 1885, n'obtint que 500 000 voix de majorité : si bien qu'un déplacement de i251 000 suffrages eût pu la remettre en question. U était inadmissible que les intérêts les plus vitaux de la nation, que la stabilité même de notre état politique et social, continuassent d'être à la merci d'une surprise électorale.

Le grand orateur espagnol Gastelar, qui avait suivi de fort près la politique de Jules Ferry, fait une observation très juste : c'est que jusqu'alors il s'était épuisé, lui et tous les chefs de la République modérée, à lutter contre une antinomie :

a 11 veut, disait Gastelar, la politique conservatrice, mais sans éléments conservateurs, et avec une concentration républicaine délétère (2). »

Si les partis d'extrême gauche se révélaient ingouvernables et incapables de gouverner, si les groupes modérés n'étaient que trop enclins à plier sous les attaques d'extrême gauche, et à se disperser comme un troupeau sous l'orage, est-ce qu'd n'existait pas, dans les masses profondes de la nation, des forces conservatrices, qui pourraient devenir conservatrices de la République, qu'on pourrait appeler à son secours, ahn

Ide lui donner pour fondations « l'assise de granit » dont [ ^ ^■'■"^"

(1) Et même de deux voix, eotuile contestées. — Voir ci-dessus, p. 125. (S) Emimo CAfTELâii, dans le Figaro du 19 mars 1893.

la conversion des chefs qui avaient si longtemps mené ces masses au scrutin, n'était-il pas permis d'espérer qu'on leur enlèverait leurs troupes pour les amener à la République ? A défaut du ralliement des chefs, ce serait, — ce qui valait infiniment mieux, — le ralliement des masses. La concentration des partis républicains, après les discordes, les mauvais procédés, les rancunes inexpiables, qui les avaient séparés, était un problème de plus en plus difficile à résoudre; mais la concentration de tous les Français de bonne volonté sous le drapeau de la République serait peut-être aisée à réaliser. N'arriverait-on pas à leur faire comprendre que la République n'était pas autre que la chose de tous et que leur commun patrimoine? Le paysan qui se proclamait républicain et le - paysan réputé conservateur n'avaient-ils pas, au fond, les mêmes idées premières, comme le même genre de vie et les mêmes aspirations? Souvent, entre deux partis villageois, c'était avec aussi peu de raison qu'on se renvoyait les uns aux autres les épithètes de « rouges " ou de « chouans » .

Ferry n'ignorait pas que la campagne de représailles, si légitime qu'elle pût être, contre les excès du Seize-Mai, avait laissé des traces profondes dans les esprits. Ses propres actes, ses propres lois, les pouvoirs ecclésiastiques exilés des conseils de l'Université, la suppression de la lettre d'obédience, l'école neutre et laïque — toutes choses sur lesquelles personne n'essaierait de revenir aujourd'hui — n'étaient point encore acceptés par une fraction importante de l'opinion publique. Toute cette grande œuvre scolaire avait été défigurée aux yeux des populations; la passion politique Favait travestie ou résumée en ces deux termes : l'article 7 et « l'école sans Dieu » .

Quand, dans l'intimité, il arrivait à Jules Ferry de parler de ^ l'article 7, sans exprimer aucun regret de l'avoir proposé, il avait soin de le replacer dans son moment historique, c'està-dire au lendemain du Seize-Mai.

Il avait la conviction très nette que lorsqu'on fait la guerre, surtout entre compatriotes, ce n'est pas pour le plaisir de la

faire : c'est en vue de repousser une agression, de reconquérir le terrain usurpé (1). Une fois que l'Etat avait recouvré tous ses droits, une fois que la barrière qui doit séparer les deux domaines civil et religieux avait été relevée, il n'y avait aucune raison de perpétuer les hostilités. Cette conception suffit à marquer la différence entre l'anticléricalisme politique, qui ressortit à la raison d'Etat, et l'anticléricalisme sectaire, qui est chose de passion.

Jules Ferry estimait qu'à la question religieuse il y avait une autre solution que la guerre à outrance, la guerre à toujours :

« ... La guerre n'est pas un système de gouvernement. On il ne fait généralement la guerre que pour avoir la paix. . . Les « gouvernements ne sont pas institués pour faire la guerre ; a ils sont institués pour faire régner la paix et la justice. On tt nous dit : a Prenez le glaive de la loi et réduisez l'Église à tt Tobéissance! » ... Messieurs, nous l'avons fait, nous u sommes tout prêts à le faire, quand cela sera nécessaire... « Mais ce n'est pas là un état normal : c'est un état de lutte it et de combat... Je crois que l'on pourrait arriver à autre « chose... Je ne me fais aucun scrupule d'appliquer à cette a situation le mot de tolérance... Oui, autant que je le pour- « rais, je prêcherais, dans la commune, la tolérance au a maire, la tolérance au curé (2). »

Son expérience d'homme d'État lui faisait deviner les dangers, encore obscurs et inconnus, qui allaient de nouveau assaillir la République; il redoutait aussi quelque gros péril à l'extérieur; et les événements — l'éclosion du houlangisme et l'affaire Schnaebelé — n'allaient que trop vite donner raison à sa prévoyance ou à sa prescience.

Pour que la République put faire face à toutes ces épreuves,

(1) Sur celle <|uc4lion, voyez «l'aulrcs cilalions de .Iules Kfiry dan» le clia-

I pitre intilulé : Autour de l'article 7, p. 132-133; puis, p. 162-165, el «i-desboaa au chapilre : Le boulangi$me et l'élection lér/islative, p. 454, 460. I (i) Discours à rAtsociatioa républicaine, 17 juin 1889. On trouve dans ce jiitcours une très belle citation de Liltré sur Le catholicisme selon le su/'

il n'était que temps de travailler à refaire entre tous les Français l'union que la malencontreuse entreprise du Seize-Mai^ ainsi que les représailles qui suivirent, avaient si cruellement compromise. En un mot, il y avait là une idée juste que, suivant son expression favorite, Jules Ferry n'entendait pas laisser « chevaucher » par ses adversaires (l). Parmi les hommes d'État républicains, il ne fut pas le seul, mais il fut un des premiers à proclamer cette nécessité de la réconciliation entre tous les Français et à leur présenter la République comme le régime politique le mieux fait pour offrir à tous la même sécurité et les mêmes garanties.

Toutefois il importe de préciser comme il entendait le ralliement : « La prétention qui consiste à faire entrer dans la majorité républicaine, sans concession, sans condition, drapeau déployé, tovis ceux qui attaquent, condamnent et outragent la politique de la majorité, ce n'est pas là de la conciliation. C'est une prise d'assaut, et vous ne l'accepterez pas. » Jules Ferry n'a jamais perdu de vue « l'ennemie, la véritable . ennemie, la coalition clérico-monarchiste, qui n'a jamais été plus dangereuse que lorsqu'elle rentre ses ongles... se contentant, hélas ! il faut bien le dire, de recueillir dans la polémique intransigeante les calomnies et les outrages dirigés contre les républicains (2). »

Jules Ferry se déclara toujours pour la République ouverte ; mais, soit au lendemain de la journée du 30 mars 1885, soit en présence des coalitions formées sous la raison sociale du boulangisme, ce fut toujours avec cette réserve que la Constitution républicaine et les lois républicaines seraient formellement acceptées par les nouveaux venus.

Toutefois un grand souffle de générosité semblait parfois emporter toutes restrictions. Le 16 août 1886, dans un discours prononcé à Epinal, comme président du Conseil général des Vosges, il s'adressait en ces termes au parti conservateur,.

(1) Nous verrons que le boulangisme ne manqua pas de s'en emparer. Cidessous, Le boulangisme et l'élection législative, p. 454,

(2) Discours de Bordeaux, 30 août 1885.

IDEES GENÉHALES SUll LA POLITIQUE INTÉHIEUUE i'21

alors très puissant encore dans les Vosges, et représenté dans l'assemblée départementale par des hommes comme Buffet et le baron de Ravinel :

> Le parti conservateur renoncera-t-il à ses chimères? i. Comprendra-t-il enfin qu'en dehors de la République, fran- ». chement et résolument acceptée, il n'y a plus, pour les

conservateurs dignes de ce nom, ni rôle politique sérieux à a prendre, ni action efficace à exercer sur les grands intérêts u nationaux? Nul ne le souhaite plus vivement, plus sincère- « ment que nous. Il n'est pas bon pour le pays qu'une partie a de ses forces vives se consume dans une protestation ima puissante. Il faut à une République bien constituée un parti " conservateur. Tempérer la démocratie, la modérer, la con- " tenir est un noble rôle; mais, pour le remplir, il ne faut « pas se séparer d'elle. Puissent les conservateurs qui s'ata tardent le comprendre un jour! C'est le vœu de tous les a républicains patriotes et clairvoyants. »

Le 24 juillet 1887, encore à Épinal, à l'occasion du concours fédéral des sociétés de tir, il protestait contre un certain *« patriotisme haineux et bruyant, qui ne fait pas œuvre d'union et d'apaisement, mais qui semble avoir pris pour programme de diviser et d'exciter les citoyens les uns contre les autres» . Il rappelait que le parti républicain lui-même ne prétendait pas au monopole du patriotisme :

« U s'enorgueillit d'avoir sauvé l'honneur en 1871; il l'a « fait parce que la France entière a marché derrière lui. « Nous n'oublierons pas, nous n'oublierons jamais que les « soldats de Charette sont venus spontanément se ranger sous u le commandement de (jambetta... Pour être prête, il ne « faut pas seulement à une nation des canons et des soldats ; « il faut encore et surtout cette grande préparation morale « qui unit toutes les âmes et tons les ccKursdansla résolution a aux communs sacrifices. C'est pourquoi, messieurs, au lieu

I« de fermer la République, il faut l'ouvrir, Touvrir à tous • les hommes de bonne volonté... Je bois à la République ■""" '■■"■ ""'

« les républicains, que dis-je? de tous les Français (1). » Presque en même temps, le 11 juillet 1887, à la Chambre des députés, M. Rouvier, ministre des finances et président du conseil, assailli, par les mêmes hommes qui n'avaient laissé aucune trêve à Jules Ferry, d'une interpellation sur « les menées cléricales et monarchiques » ; sommé par eux, pour se disculper de toute complicité avec les « ralliés » , de proposer des projets de loi « que la droite fût obligée de combattre » , répondait à peu près dans le même esprit qui inspirait alors Jules Ferry. Il refusa nettement de « marcher à l'ennemi » , quand l'ennemi qu'on désignait à ses coups, c'était « une partie des représentants de la nation française » . Et s'adressant à M. Clemenceau : « Cela, nous ne le dirons pas ; nous ne pouvons pas le dire; aucun gouvernement ne le dira; fussiezvous, vous-même, le gouvernement, vous ne pourriez pas faire semblable déclaration. »

La politique de la République ouverte et tolérante, elle était alors celle que M. Goblet déclarait hautement souhaiter quand, le 30 mars 1887, il appelait à faire partie de la majorité « un certain nombre de membres de la droite, de membres de bonne volonté, reconnaissant que la République est définitivement le gouvernement nécessaire du pays » ; celle que défendait son successeur M. Rouvier dans cette journée du 11 juillet 1887; celle que Challemel-Lacour, en paroles sincères, éloquentes et nobles, va recommander au Sénat dans son discours du 19 décembre 1888 ; celle que célébrera plus tard Eugène Spuller, à la tribune de la Chambre, le 3 mars 1894, annonçant un «esprit nouveau (:2) » ; celle que M. Casi-

(1) Voir au cliapitre Retour de popularité , p. 483, le discours que, toujours dans les niêaies idées, prononça Jules Ferry lorsqu'il prit possession de la présidence du Sénat.

(2) « Je déclare qu'il est absurde, dans une société bien réglée, qu'on se dispute pour des affaires religieuses... Je dis qu'il est temps de résister à tous les fanatismes, quels qu'ils soient; de lutter contre tous les sectaires, à quelque secte qu'ils appartiennent. Je dis que sur ce point vous pouvez compter à la fois sur la vigilance du gouvernement pour maintenir les droits de l'État et sur l'esprit nouveau qui l'anime et qui tend à réconcilier tous les citoyens dans la société française.

mir-Perier, président du conseil, définira dans la même séance (1); celle que le président Carnot glorifiera lors de la fête commémorative de la réunion des États-Généraux (5 mai 1889) (2).

Cette thèse n'a-t-elle pas toujours été celle du grand parti républicain? Est-ce qu'elle n'était pas celle de Gambetta, qui avait accepté, contre les envahisseurs, le concours de Gharette et de ses zouaves pontificaux; qui, plus tard, placera le général de Miribel à la tête de notre état-major; qui, le 24 mai 1874, sur le cercueil de d'Alton-Shée, ancien pair de France, rallié dès 1849 à la cause démocratique, parlait en ces termes :

« 11 faut que le souvenir de d'Alton-Shée nous aide à nous débarrasser de l'esprit d'exclusion... Prouvons à ceux qui nous calomnient et qui nous diffament que nous ne sommes pas des républicains intolérants; démontrons que cette République, que nous finirons bien par fonder, sait accueillir ceux qui viennent loyalement à elle, et surtout ces fils de l'aristocratie qui embrassent sincèrement notre cause. Pourvu que les conversions soient sincères, désintéressées; pourvu qu'elles aient pour origine le sentiment de la justice, pour but le service de tous, il convient,

« Cet esprit nouveau, c'est l'esprit qui tend, dans une société aussi profondément troublée que la nôtre, à ramener ton» les Français à toutes les idées de bon sens, de justice et de charité qui sont nécessaires à toute société qui veut vivre... Je re{;arde ce qui se passe dans le pays, et je soutiens, et je prétends que le pays n en est plus sur la question reli^jieuse au point où il en était il y a dix ou quinze ans. «

Et Spuller, prenant à partie M. Brisson, l'adjurait de se rappeler» ce qu'il avait dit a lui, Spuller, dans une conversation intime, u à savoir que la lutte contre le cléricalisme, rendue nécessaire par l'action politique de l'Eglise, a été ce qui a fait le plus de mal h la Hépubliquc, ce <jui l'a empêché de triompher dix ans, quinze ans plus tôt » .

(1^ «Si nous entendons être les défenseurs énergiques des droits de l'État, nous croyons aii.tsi avoir autre chose à faire que d'animer les citoyens les «ns contre les autres à propos de questions religieuses... Nous savons qu'il y a dans ce pays bien des causes de division, même de discorde, et nous considérons que notre premier devoir est de chercher à les apaiser. "

(2) ■ Le siècle glorieux que nous célébrons dans cette pieuse et grandiose cérémonie doit être couronné par la réconciliation de tous les Français dans la commune passion du bien public, au nom de la liberté, au nom de la patrie. •

messieurs, de les accueillir. Dans une grande société comme la nôtre, qui a tout un passé glorieux à continuer, il y a place pour tout le monde, surtout pour ceux qui semblent, plus que d'autres, représenter le passé, ses traditions d'élégance, d'esprit et de dignité. L'ancienne aristocratie, d'où était sorti d'Alton-Shée, appartient à la France: elle peut encore la servir. Si elle a, comme d'Alton-Shée, l'intelligence de se rallier à la France nouvelle, à la France du travail et de la science, elle contribuera, par son patriotisme fier et sa noble délicatesse, à lui donner cette Heur d'élégance et de distinction qui fera de la République française dans le monde moderne ce qu'était la République athénienne dans l'antiquité. »

Le 6 février 1876, à Lille, il déclarait ne pas séparer de la notion de République celle de Liberté :

u Par libéral, j'en tends un homme acquis à la liberté de conscience sous toutes ses formes, respectueux de tous les cultes; professant pour toutes les religions une même estime extérieure; libre, dans son for intérieur, de suivre telle ou telle religion ou de les décliner toutes ; respectueux des ministres des divers cultes aussi bien que des pratiques qui, de près ou de loin, ressortent de l'exercice régulier d'une opinion religieuse, morale ou philosophique. Mais, par libéral, j'entends aussi... celui qui est disposé à ne pas tolérer qu'un clergé quelconque devienne, dans l'Etat, un parti politique, une faction politique... J'entends que l'Église reste l'Église. »

Le 13 février 1876, dans un discours à Bordeaux, il reprenait les mêmes idées :

a Est-ce que vous connaissez une politique qui soit plus désirable que la conciliation entre des Français venant à la République, abjurant leurs anciennes idées, vous apportant l'influence de leurs noms et de leurs situations locales? »

Le 12 juillet 1881, à Belleville, il renouvelait ces déclarations de principes. 11 s'était dit à lui-même, assurait-il :

"Tu consacreras ta vie à combattre la violence qui a tant de fois égaré la démocratie, à lui interdire le culte de l'absolu, à la diriger

vers Tétude des faits, à lui apprendre à tenir compte des traditions, des mœurs, des préjugés, qui sont une force dont on ne triomphe que par la persuasion, n

Par malheur, Gambetta et Jules Ferry n'ont connu que les jours où les anciens partis, auxquels ils adressaient d'éloquentes adjurations, s'obstinaient à y fermer Toreille. Après les premiers appels du « glorieux tribun » à la réconciliation entre tous les Français, était venue la tentative du Seize-Mai. Puis on avait vu ces mêmes partis s'obstiner dans une politique d'opposition systématique, et, sourds aux avertissements de Févéque Freppel, appuyer la politique antifrançaisc de l'efFacement en Europe, de l'abdication aux colonies.

(iambetta mort, en dépit des appels à la concorde de Rouvier, de Jules Ferry, de Challemel-Lacour et de tant d'autres, on a vu ces mêmes partis se compromettre, avec l'honneur de leur passé et la probité de leurs programmes, dans l'aventure boulangiste.

A peine si, sous une partie de la présidence de Carnot, sous les présidences de Casimir-Perier et de Félix Faure, on a pu jouir d'une accalmie; elle fut trop courte pour permettre de reconstituer le faisceau des forces nationales contre les assauts de l'esprit cosmopolite et de l'esprit de nivellement. C'est par suite de toutes ces hésitations et de tous ces retards que la France s'est laissé surprendre par la crise où elle se débat aujourd'hui.

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