‹ Jules FerryChapitre 80 sur 99 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

LE BOULANGISME ET l'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE

Un moment il avait semblé que la nécessité d'une réconciliation entre tous les Français eût été comprise par une partie des conservateurs. En août 1887, quelques députés de la minorité, frappés du peu de succès recueilli par les monarchistes dans les élections pour les conseils généraux, constituèrent une (i droite constitutionnelle » , avec un programme dont le premier article comportait adhésion à la forme du gouvernement. L'un d'eux, A. Lepoutre, député du Nord, expliqua, dans une lettre au Temps, que les appels adressés aux conservateurs par M. Rouvier et d'autres hommes politiques méritaient qu'on y répondît.

Diverses causes contribuèrent à enrayer, puis à faire ajourner ce mouvement. Le président du conseil, M. de Freycinet, entiché de «concentration » républicaine, ne cessait de faire des avances aux hommes de l'extrême gauche. Jules Ferry caractérisait ainsi cette politique :

« Paris, 1" mai 1886.

" ... On se traîne, on bat le pavé, d'expédient en expé- « dient, ballotté entre les nécessités du gouvernement, qui « commandent l'énergie, et les convenances parlementaires, " qui prescrivent de capituler. Dans cette sorte de moyenne, « qui donne le cours vrai du gouvernement actuel, la somme « des capitulations l'emporte. Vous avez vu la dernière : « la mise en liberté, contre tout droit écrit, toute dignité « du gouvernement et de la justice, de celui que, huit jours

LK BOULAXGISME ET L'ELECTION PRESIDENTIELLE 427

u auparavant, on traînait avec les poucettes aux mains (l). K Cet incident à double face est la plate-forme de demain; « c'est là-dessus que iOO 000 Parisiens sont appelés à voter, ;i et nos amis n'ont pas su, ou pas voulu, trouver un candi- " dat. Ainsi péril le comité Tolain qui mena si bien les i. affaires au i octobre. Il n'y a pas de larme à verser sur sa a tombe; mais la franchise m'oblige de reconnaître qu'à Paris ft notre opinion n'a jamais été plus dépourvue de tout ce o qui fait les partis, les refait quand ils sont vaincus, leur a conserve l'iionneur et les fait croire au lendemain (2). "

M. de Freycinet avait laissé, en juillet, son ministre de la guerre, Boulanger, rayer des cadres de l'armée le duc d'Aumale et le duc de Chartres : à la suite de divers incidents, le duc d'Aumale fut exilé. En même temps grandissait, de façon à inquiéter les plus avisés des républicains, la popularité de ce ministre de la guerre. La Chambre ordonna l'affichage du discours qu'il avait prononcé sur celte question des princes. La revue du 14 juillet 1886 fut un triomphe que lui ménagea la badauderie parisienne, surexcitée, à son insu, par d'habiles meneurs.

Jules Ferry voyait croître le danger césarien. Il le voyait avec une puissance et une lucidité de vision réellement merveilleuses. On en jugera par la lettre suivante qu'il adressa, un mois après la revue, à un de ses amis politiques, membre du cabinet Freycinet. Si l'on fait un retour sur telle période plus récente, on est surpris de voir combien de traits sont communs aux deux situations : dans l'une et l'autre se retrouvent la même tendance à « s'occuper plus de poHtique que de stratégie » , à flagorner les grades inférieurs et à humilier les supérieurs, à engager les officiers dans

1 i.w. .1» , iédacteur à Vlntransiffennt, arrêté le 4 avril à In suite de» incidents de Deciz^^ville, condamné, par défaut, à quinze moitd emprlDonneincnt, infcnné, remit* en lilierté par le gouvernement afin qu'il pût »c présenter à élection de la Seine. Soutenu par Ho<In-fort, il fut battu parGaulicr, réd;ic- ?ur du ftappel, que soutenait Clemenceau. (2) Jules Ferrv ù M. liillot, ministre de France à Lisbonne. Lettre iné- J

« une certaine politique » , à répandre parmi eux la contagion de Varrivisme, à chercher à se créer dans l'armée une clientèle et un parti, à cultiver des fréquentations « intolérahles » avec « ce qu'il y a de pis dans l'extrême gauche " , etc.

« Saint- Dié, 14 août 1886(1).

« ... Le général Boulanger est un péril pour le cabinet, un « péril pour l'armée, un péril pour la sécurité nationale.

» Je passe sur ses fréquentations éhontëes, intolérables, « avec ce qu'il y a de pis dans l'extrême gauche, sa subordi- « nation absolue à M. Clemenceau, son intimité dégradante « avec les gens de la Lanteriie ; mais je pense que M. de « Freycinet doit savoir mieux que nous que Boulanger n'est a point son ministre, qu'il est le ministre d'un autre. Ce « n'est pas M. de Freycinet qui a eu la pensée de provoquer « d'Aumale par une manifestation superflue, pour donner « à lui-même, à ses déclarations récentes, à sa propre loi un a démenti si éclatant! M. Boulanger, qui a si insolemment « bravé, après le 30 mars, le gouvernement de son pays, le « ministre de la guerre, le ministre des affaires étrangères, « dans son commandement de Tunisie, ne tient pas plus de " compte aujourd'hui du président du conseil. M. de Frey- « cinet le sait. Il me répondra que c'est son affaire. D'ac- « cord ! Mais le maintien de ce ministre extraordinaire com- « promet essentiellement deux choses qui sont l'affaire de « tout le monde : l'esprit de l'armée et nos relations exté- « rieures.

« Pour l'armée, c'est un empoisonnement. Du moment « que la politique, une certaine politique, apparaît comme « le chemin des plus hauts grades, cette politique y trocera « autant d'imitateurs qu'il y a d'officiers sans opinions et « sans scrupules. Déjà le système inauguré par le nouveau <i ministre et qui consiste à provoquer les réclamations des « inférieurs, sous prétexte de justice, à courtiser les bas

(1) Lettre (inédite) à M. X..., membre du cabinet Freycinet,

« grades par des facilités exceptionnelles, à diminuer dans u les hauts grades tout ce qui peut faire ombrage, tout ce u qui résiste, tout ce qui ne se courbe pas, ce système qui u est la plus formidable atteinte à la discipline, à la vieille, à o la seule discipline, porte ses fruits de toute part... Nous u aurons, pour peu que cela dure, un corps d'officiers forme « à rimage de M. Boulanger, qui n'est lui-même qu'un plaa giaire de Prim et de son école. Introduire de pareils exemu pies, favoriser de si funestes tendances dans une armée « de soldats de trente mois, c'est tout livrer : l'obéissance, a l'ordre matériel, le gouvernement.

a II y a, de ce côté, croyez-le bien, beaucoup de mal déjà tt fait.

« M. Boulanger est un péril pour la sécurité nationale. • « Non seulement les États qui nous entourent, même les « plus bienveillants, n'accorderont jamais confiance ni crédit « à un gouvernement qui tolère que le chef de l'armée soit a en coquetterie publique avec la démagogie civile et mili^ a taire; mais l'attitude particulière que s'est donnée M. Boua langer, la renommée qu'il recherche, les imprudences de u langage, les fantaisies qui se débitent autour de lui, le rôle « qu'il prend, à grand renfort de réclames, de « celui qui « s'apprête à battre l'Allemagne à bref délai », ont déchaîné « dans la presse et l'opinion allemandes un courant belli- « queux auquel il faut prendre garde.

u On ne voit pas, ce qui est, hélas! trop vrai, que M. Bou- '< langer ne fortifie pas l'esprit militaire, qu'il prépare le ser« a vice de deux ans, qu'il s'occupe plus de politique que de « stratégie. On ne retient, on ne commente de ses paroles, et u de «e» actes, et de l'interprétation que leur donne une ti presse vantarde et tapageuse, que le côté comminatoire. « M. Boulanger cherche la popularité au-dedans, et ne

IM s'aperçoit pas sans doute qu'il sème la méfiance au dehors. • Aussi léger, aussi présomptueux que le maréchal Lebœuf,. • aussi peu prêt que lui, il cherche comme lui à plaire au

« foule qui s'attroupe aux abords du Cercle militaire, autour « de la tribune de M. Grévy, aux alentours des casernes « dont d'heureuses indiscrétions ont annoncé la visite improu visée.

« Si ccl homme n'était, par-dessus tout, léger, vaniteux, « infatué comme un général de Mme de Pompadour; si le « côté saltimbanque ne lui servait d'excuse, ce serait un « grand coupable. Ce n'est qu'un étourdi. A M. de Freycinet, « à M. Grévy de dire s'il convient au repos et à l'honneur de « la nation de laisser l'armée française aux mains d'un « étourdi.

« Vous ferez de ma lettre ce que vous voudrez. Vous la K communiquerez au président du conseil ou au président « de la République si vous y trouvez quelque intérêt. Tenez « seulement qu'elle est le résumé de longues réflexions et de « sérieuses informations. "

Bien qu'il risquât de s'aliéner tous les républicains un peu clairvoyants, M. de Freycinet ne se sépara pas de Boulanger. Il succomba le 3 décembre 1886 sur la question des sous-préfectures.

On eut alors, le il décembre, la surprise de voir M. Goblet reprendre, comme ministre de la guerre, dans le cabinet qu'il constituait, l'homme dont beaucoup disaient déjà : « Nous avons un maître » , et que la France militaire de Limoges désignait pour la dictature.

L'attitude de Boulanger à l'égard de l'Allemagne, de même que les imprudences de la Ligue des Patriotes amenèrent des arrestations en Alsace, puis l'incident Schn.cbelé, A un moment la guerre avec l'Allemagne fut en vue.

Jules Ferry, malgré son « horreur des crises ministérielles « , estimait qu'il était temps d'en finir avec l'intrigant général. Le 17 mai, sur une question budgétaire assez insignifiante, le ministère fut renversé par 275 voix contre 257. La majorité comprenait 165 membres de la droite et 110 de la gauche, parmi lesquels beaucoup de l'extrême gauche et de l'Union républicaine. Jules Ferry, Raynal, Spuller,

LE BULLANGISME KT L'ELECTION PRESIDENTIELLE 431

Meline avaient voté contre le cabinet. Ils ne renversaient M. Goblel que pour écarter Boulanger (1).

M. de Freycinet, appelé à l'Elysée, aurait pu compter sur le concours des modérés, à la condition expresse de ne pas reprendre le général. Il s'obstina et, par deux fois, échoua dans ses tentatives pour constituer un cabinet .

La situation apparaissait inextricable et tellement grave que Jules Ferry, également convoqué, aurait, affirme-t-on, donné au président ce conseil désespéré : « Essayez Clemenceau. » Il était tentant de voir s'user au pouvoir le fantasque chef de l'opposition ; mais il n'y avait qu'un moyen de constituer et faire vivre un cabinet sans Boulanger, et ce moyen-là, personne n'osait en parler : c'était de négocier avec la droite et d'obtenir, non pas même son appui, mais sa neutralité. C'est alors qu'un membre de la droite, Antonin Lefèvre-Pontalis, personnellement connu de Grévy, lui persuada de recevoir M. de Mackau. Avec celui-ci, le président alla droit au fait : « Si la droite combat le ministère que je médite de former, il n'y a pas d'issue... Monsieur de Mackau, je fais appel à votre patriotisme. » M. de Mackau fit observer que le concours des droites ne pouvait cependant pas être une pure abdication. Il réclamait tout au moins « une large tolérance w dans l'application de certaines lois récemment votées. Son groupe parlementaire, devenu « droite constitutionnelle « , s'abstiendrait de toute opposition systématique ; mais il appuierait les mesures libérales, combattrait les mesures antisociales et antireligieuses, n'admettrait ni emprunts, ni impôts nouveaux. A une seconde (mtrevue avec le président, M. de Mackau acheva de préciser les conditions : « Nous n'exigeons pas d'engagements formels, mais

(1) Julc* Ferry s'expliqua sur ce vote, le 1 octobre 1887, au Cercle ouvrier rcpuhlirain de Saint-Dié : « Nous avons notre rcsponHaliilité dans la chute ^^du dernier c.iliinet... Nous n'avons [ins, sur l'heure, voulu vous en donner les ^^haisons; vous Im connaissez aujourd'hui... Il n'a pas f.dlu nioinft qu'un péril ^^ftlairement entrevu, une pente sur laquelle on glissait, sans doute inconsciem- ^^^ent... Quand il s*agit de la France, il faut savoir braver les courants passa- • ^^Bers de l'opinion...

nous voulons d'autres procédés ». — « Soit! aurait répondu Grévy. Causez avec Rouvier, et ensuite envoyez-le moi. »

D'après le récit que nous suivons en ce moment et qui ne paraît point invraisemblable (1), M. de Mackau rencontra au Palais-Bourbon M. Rouvier, qui s'entretenait avec Jules Ferry et Raynal. La présence de ceux-ci ne l'empêcha pas d'exposer l'objet de sa démarche. Après l'avoir écouté, M. Rouvier se tourna vers Jules Ferry et, « à brûle-pourpoint » , lui dit : « Qu'en pensez-vous? »

La question était embarrassante, surtout pour Jules Ferry. D'une part, c'était le mode d'application, sinon le principe, des lois scolaires qui allait être en cause, avec une sorte de désaveu de l'article 7. D'autre part, si la combinaison imaginée par Grévy, acceptée par M. de Mackau, échouait, c'était Boulanger reprenant possession du ministère de la guerre. Le narrateur, qui se donne pour témoin oculaire de cet entretien, ajoute : « Le visage de Jules Ferry se contractait... Enfin, d'une voix ferme, mais témoignant d'un douloureux conflit intérieur, il employa cette formule triviale, mais expressive, en s'adressant à M. Rouvier : « Vous pouvez y « aller ». Le lendemain, après dix-neuf jours de crise, était constitué le cabinet Rouvier ou cabinet du 30 mai 1887. Le premier effet du « pacte » fut le rejet d'une proposition Barodet par une majorité où l'on comptait 130 voix conservatrices.

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ce récit, Jules Ferry dut s'estimer totalement dégagé lorsque M. de Mackau et les droites, par une nouvelle et condamnable évolution, se rallièrent précisément à l'ennemi qu'il s'agissait de combattre, au général Boulanger (2).

Il est à remarquer que, même avant M. Rouvier, M. Goblet n'avait pas repousséles avances des droites : c'était même grâce

(1) Récit de X. X. dans le Gaulois du 19 mars 1893.

(2) Si le récit est exact, il expliquerait pourquoi Jules Ferry, dans toutes les tractations ultérieures, a réservé si jalousement l'intégrité de son œuvre scolaire.

LK BOULANGISME ET L ELECTION PUESI DE> T lEI.LE 433

. rabstention de celles-ci, dans un scrutin du 30 mars 1887, I qu'il avait pu sauver une première fois son cabinet.

Le ministère Rouvier allait avoir à lutter contre des diffi-

iltés inouïes : d'une part, grandissait le péril boulangiste ;

autre part, s'annonçaient déjà les scandales Wilson.

C'était dans le milieu radical qu'avait d'abord été couvé le péril boulangiste. Le général, qui venait de commander l'armée d'occupation de Tunisie, fut, dès son arrivée à Paris,

cueilli par M. Naquet. M. Clemenceau le présenta comme

le seul général vraiment républicain radical » , l'imposa tomme ministre de la guerre à M. de Freycinet, puis à M. Goblet; par Laguerre il arrêta la campagne commencée

ntre lui par Rochefort et fit de celui-ci un de ses partisans I les plus dévoués (i). Les premiers journaux de Boulanger furent Y Intransigeant et la Lanterne d'Eugène Meyer.

Les hommes de l'extrême gauche voyaient en lui l'instrument qui leur permettrait d'accomplir, fût-ce par des voies

lormales, la revision intégrale de la Constitution. Ce même uppàt de la revision ne pouvait manquer de rallier également ^ autour de Boulanger les partis de droite.

Maints journaux de ces diverses nuances commencèrent à

ire l'éloge de Boulanger, et un autre Meyer (Arthur) lui -j)porla le concours du Gaulois.

Il fallut un certain courage à M. Rouvier pour entreprendre de constituer im cabinet (2) sans Boulanger et pour r «c résoudre à tourner contre lui cette énorme force de popul'iriié. La Ligue des Patriotes, que présidait un des plus I dents soutiens du général, Paul Déroulède, commença dès

rs une agitation factieuse. Le H juillet 1887, quand Boulanger, désigné pour commander le lîV corps, à Clermont- Ferrand, se rendit à la gare de Lyon, 150 000 émeutiers y

iunirent, et réussirent pendant deux heures à empêcher le

1; Mkrmkix, tes Coulisses du boulmtjisnw, l'aris, 1890, p 4, 33 et •sim. — Comparer avec Rochefort, Aventures de ma vie, t. V. '2) Ce ministèrf», très remarquable a beaucoup d'égards, dura du 30 mai lu lî décembre 1887.

JULES lERRY

départ du train : la Ligue espérait pouvoir amener le généra à rÉlysée. Lors de la revue du 14 juillet 1886, elle avai organisé Tovation à Boulanger, ministre de la guerre ; lors d< la revue du 14 juillet 1887, elle organisa une manifestatioi injurieuse contre son successeur, le général Ferron.

Le gouvernement essayait d'éclairer et de ramener Topi nion publique, égarée, surexcitée par des articles de joui naux, des pamphlets, des chansons de café-concert, dej images à un sou, par les cris des camelots et par le déploie* ment d'une immense, et parfois ingénieuse, réclame. A Lyon, à Rouen, à Dieppe, à Senlis, SpuUer, ministre de TinstruC' tion publique, de Heredia, ministre des travaux publics, par» lèrent en vrais républicains,

Jules Ferry, plus clairvovant, plus courageux que per* sonne, se plaça d'emblée au premier rang des combattants* En sa qualité d'adversaire de la revision intégrale, d'homme de gouvernement; grâce à la fermeté hautaine de son atti tude, à l'initiative qu'il avait prise dans la chute du cabine Goblel-Boulanger, il eut bientôt à essuyer la plus grande part des attaques, des injures, des calomnies propagées pai la presse boulangiste, à laquelle la presse de droite et d'ex tréme gajuche apportait un fervent concours. Par les cons pirateurs il était dénoncé comme le « Tunisien » , comme h « Tonkinois », comme le « Prussien », car il avait vendu i Bismarck l'Alsace-Lorraine et même la France. La rancune des foules à son égard s'aiguisait encore des souvenirs di siège, du « pain de famine » , du 31 octobre, du 22 janvier, du 18 mars. A la revue du 14 juillet 1887, les cris : A bai Ferry ! alternaient sur les mêmes lèvres avec les cris de Vivt Boulanger ! Cette coalition de tant de partis contre un seu homme, qui n'était alors que simple député, lui créait une* situation à part en face de la conspiration césarienne. Avec son grand cœur, sa tenace volonté, il entreprit de défendre contre elle les députés qui l'avaient trahi au 30 mars 1885; le pouvoir préskientiel, qui n'avait cessé de lui être hostile ; ce peuple même qui le poursuivait d'une haine injuste et qui,

LE BODLANGISME ET L'ELECTION PRESIDENTIELLE i35

I les veux fermés, courait à la ruine de ses libertés. Dans sa vlf'oureuse harangue du 24 juillet 1887, à Épinal, il prit I corps à corps le chef des factieux, et le marqua d'une sanglante épithète :

« Si l'on en croit ces nouveaux patriotes, non seulement le patriotisme serait le monopole d'un parti, mais il serait la propriété exclusive de certains groupes, de certaines sectes de ce parti, et tous ceux qui ne pensent pas comme * eux , qui ne veulent pas substituer , dans le règlement des plus grands intérêts du pays, l'impulsion des foules irresponsables à l'action libre et réfléchie des pouvoirs publics, tous ceux qui n'adorent pas leur idole et rjui ne se ruent pas avec eux derrière le char cTun Saint- Arnaudde café-concert, tous ceux-là sont rangés péle-méle dans le parti de l'étranger!... On ose imprimer tous les jours que nous avons un gouvernement antinationai, parce qu il n'est pas le gouvernement de ces ambitions mauvaises, de ces vanités affolées et maladives ! Et l'on ose jeter cet outrage aux hommes qui ont les premiers, après nos désastres, relevé le drapeau de la France et montré à l'Europe étonnée que la France républicaine ne prenait conseil que de ses intérêts, qu'elle était maîtresse de tous - ses droits et que, partout où ils étalent menacés, elle ' entendait les maintenir, comme elle a fait en Tunisie et dans l'Extrême-Orient, sans attendre l'autorisation, ni la permission de personne. FU, parmi les accusateurs, qui « vovons-nous? Des revenants d'une époque néfaste où l'on >« fusillait les généraux! »

Le parti orléaniste subissait alors une crise intime. Hervé, ins le Soleil, lui prêchait l'opposition à outrance, donc

• lliance avec Boulanger. D'un côté, les doctrinaires du parti,

• inme Bocher, d'Audiffret-Pasquier, les Cochin, Ferdinand nval, Lambert de Sainte-Croix, etc., restaient attachés land même au régime parlementaire; d'autre part, les

orléanistes aventureux, « Un de siècle n, inclinaient aux coups de force, dût la liberté en périr, et se ralliaient au dan-

gereux expédient du plébiscite. Entre les uns et les autres, 1( comte de Paris hésita longtemps. Il finit par se prononcer ei faveur des seconds. Dans son manifeste du 15 septembre, il déclarait attendre d' «une consultation directe de la nation » Ic^ rétablissement de la monarchie. L'orléanisme empruntait au bonapartisme sa formule ! Dès lors le programme du parti tenait en ces deux mots : dissolution de la Chambre et plébiscite. \J Univers put écrire : «Il n'y a plus de roi. "

Le 27 septembre, à Saint-Dié, Jules Ferry se chargea de répondre au manifeste du prince :

« Est-ce donc que le comte de Paris est le premier préten- « dant qui se fasse entendre? On ne compte plus aujourd'hui « les manifestes des prétendants... Le comte de Cliambord « parlait périodiquement. Le jeune Victor Bonaparte parle u aussi, ou parlotte, de temps en temps. Le prince Napoléon a a écrit, il a même affiché, il s'est flatté d'ébranler la Repu- « blique par cette affiche. La République s'en est-elle portée « plus mal?... Pourquoi ce tapage, pourquoi cette colère « pour un manifeste de plus? »

Reprenant l'histoire des évolutions orléanistes, depuis le jour où le comte de Paris alla faire son humble soumission au « Chef de la maison de France » , l'orateur ajoutait :

« Alors, les d'Orléans se faisaient légitimistes. Quinze ans « se passent, et les voilà bonapartistes! Oui, l'héritier de « quatorze siècles de monarchie et de trente années de gou- K vernement parlementaire vient de signer sa seconde abdia cation, cette fois entre les mains du parti de l'Empire. Ce « qu'il apporte au pays, ce qu'il nous propose, en attendant « qu'il puisse nous l'imposer, c'est la politique du Deux- « Décembre, c'est le régime néfaste que les orléanistes ont « maudit pendant dix-huit années d'Empire!... »

Quelques jours après, le 2 octobre, au cercle ouvrier de Saint-Dié, il critiquait à fond ce qu'on osait appeler «l'œuvre militaire » de Boulanger, cette œuvre qui lui valait une aveugle popularité, mais qui n'était qu'une série de fausses mesures, de vaines parades, destinées à jeter la poudre aux

veux, dangereuse cependant par les méfiances qu'elle excitait

de l'autre côté de la frontière. Au contraire, il justifiait le

' ffènéral Ferron, qui, modestement, tranquillement, sans

ruit, venait d'obtenir du parlement la création de dix-huit

. nouveaux régiments d'infanterie, de six nouveaux régiments

i^e cavalerie, et qui allait faire voter la réduction du service

i trois ans. Devant les ouvriers qui l'écoutaient, il flétrissait

la violence des partis soi-disant avancés; cette « bande de

radicaux et d'intransigeants, qui s'abat sur notre départe-

rïient, traquant, comme ils le disent, le fauve dans son

Mitre ". Il rappelait que leurs calomnieuses attaques contre

les meilleurs républicains avaient contribué à faire entrer

1 tJOO monarchistes dans la Chambre ; que leur entente avec le

fameux général ne menaçait rien moins que la liberté et

(jue la République.

11 dénonçait « ce mauvais génie de notre race » , qui tou- 1 jours veille et guette, embusqué derrière nos discordes, toui jours prêt à tirer parti des mécomptes de la liberté, le césa-^ risme, qui a laissé parmi nous des germes de mort et qui Il est point encore extirpé des couches profondes du pays... I vieille maladie nationale, qui a livré, deux fois en cent ans, !• pays à la dictature » . Il ajoutait : " .le sais ce que peut coûter à une grande nalion une heure de folle confiance. C'est pourquoi vous me voyez me jeter dans*la mêlée, sans me soucier de la popularité, à mes risques et périls, sans regarder si je suis suivi, avec tout ce que j'ai de force et de volonté... C'est pourquoi, dans ces débats intérieurs, je m'en tiens résolument à la politique de modération, de sagesse, de concorde el d'apaisement, et, dans les questions extérieures, je poursuis partout où je la rencontre cette politique qui nous a plus d'une fois perdus, et qui est faite de jactance, d'étourderie et de présomption. »

Ces paroles, prononcées en de petites villes des Vosges, retentissaient dans la France entière; elles démasquaient la j)olitique d'équivoque où se complaisait le boulangisme;

mais dans les rangs des conspirateurs elles attisaient contre Jules Ferry des rancunes toujours plus violentes et des haines inexpiables. Lui-même comprenait-il à quel point étaient exactes ces paroles : « à mes risques et périls » ?

Parallèlement à l'agitation boulangiste, et bien propre à l'encourager, comme à réveiller les espérances des prétendants, se développaient les tristes incidents dont TÉlysée fut alors le théâtre.

Le gendre du président de la République avait montré, le 29 septembre 1883, lors du voyage à Paris du roi d'Espagne, qu'il suivait au besoin une politique radicalement opposée à celle des ministres nommés par son beau-père ( 1 ) . La politique ne l'occupait pas exclusivement. Ce n'était un secret pour personne que l'appartement qu'il occupait à l'Elysée était le siège d'une grande agence d'affaires.

Le 7 octobre 1887, le public apprenait que le général Caffarel venait d'être mis en retrait d'emploi, et, le 12 octobre, qu'il était mis à la retraite pour faute contre l'honneur. Caffarel avait été chef d'état-major de Boulanger, ministre de la guerre; celui-ci pouvait craindre que de cette affaire quelque boue ne rejaillît sur lui-même; mais tel était alors l'état des esprits qu'elle ne lui fut pas plus nuisible que ne lavait été la publication de ses lettres de dévouement au duc d'Aumale.

Les journaux de la coterie prirent même l'offensive : ils attaquèrent le cabinet, qui, en frappant Caffarel, avait voulu atteindre l'ancien « ministre patriote. » Boulanger répétait à tout venant que c'était une manœuvre dirigée contre lui par le général Perron. Celui-ci, informé de ces propos, lui infligea trente jours d'arrêts dans sa résidence de Clermont.

On sait comment « l'affaire Caffarel " devint « l'affaire Caffarel-Limouzin » , du nom de la femme qui avait organisé un trafic de la Légion d'honneur; puis " l'affaire Wilson »,, par suite des révélations du procès Caffarel-Limouzin en police correctionnelle. Le président de la République s'étant refusé

(1) Voir ci-dessus, p. 203.

LE BOLLANGISME ET L ELECTION PRESIDENTIELLE 439

à se séparer de son gendre, ce fut lui qui bientôt se trouva découvert devant les attaques. Le 19 novembre 1887, M. Clemenceau apporta une interpellation sur la situation politique. M. Rouvier voulut s'opposer à la discussion immédiate. 11 fut battu par 317 voi.\ contre 228 et porta aussitôt à I Elvsée sa démission.

La détresse du vieux président s'en aggrava : la question de sa retraite se trouva posée. Tous les hommes politiques, appartenant à toutes les nuances républicaines, qu'il fit appeler à l'Elysée pour les consulter sur la formation d'un nouveau ministère, essayèrent de lui faire comprendre la situation : on ne pourrait constituer ni une majorité, ni même un ministère, s'il ne se résignait à démissionner. Le même avis lui fut donné aussi bien par les modérés, Jules Ferry, Le lloyer, Raynal, Ribot, que par de Freycinet, Goblet, Floquet ou Brisson; par Clemenceau même, qu'il voulait charger de constituer un cabinet, lui laissant carte blanche sur le programme et sur les hommes.

Une crise très redoutable était ouverte : pas de ministère et, pour ainsi dire, plus de président. Les partis se hâtaient de l'exploiter; le prince Napoléon, de son exil, lançait un manifeste ; le député bonapartiste Jolibois, le 21 novembre, déposait une demande de revision, à laquelle se ralliait Michelin, député d'extrême gauche, pour laquelle M. Andrieux réclamait I urgence, mais qui fut repoussée sur l'énergique intervention de M. Ribot.

La Chambre se refusait à toute tentative de diversion. Elle ;ardait les yeux fixés sur l'Elysée.

Le 24 novembre, le président fit appeler M. Ribot, lui .iiinonçantson désir de se retirer etlui demandant de formerun abinetqui assurerait simplement la transmission des pouvoirs présidentiels. M. Ribot entendait prendre connaissance des formes dans lesquels serait formulé le message de démission, (/révy s'y refusa et M. Ribot se retira. Grévy, alors, refusa ia démission du cabinet Rouvier, qui accepta de se prolonger, mais uniquement pour assurer la transmission des pouvoirs.

Il s'agissait maintenant de pourvoir à la succession de Jules Grévv. Les droites de la Chambre et du Sénat choisirent le général Saussier pour se compter sur son nom, bien qu'il eût fait aussitôt connaître qu'il n'était pas candidat. Le 28, dans le Petit National^ Ranc, tout en reconnaissant que l'impopularité de Jules Ferry était « injuste, absurde et béte » , en prenait texte pour écarter le candidat dont il faisait l'éloge. Au contraire, le 29, Ghallemel-Lacour, dont l'autorité était si grande sur le parti républicain et sur le Sénat, et la foi républicaine au-dessus de tout soupçon, adressait au directeur de la République française (l) une longue lettre où il posait en ces termes la candidature de Jules Ferry :

u II est inutile d'insister sur les résultats de la conduite adoptée et suivie couramment, sauf à de courts intervalles, depuis sept ou huit ans. Tout le monde, à cette heure, peut les toucher du doigt. Ils se résument en ces trois mots : plus de gouvernement, plus d'administration, plus d'autorité nulle part. Si cela durait encore quelque temps, la République achèverait de perdre toute

* considération et toute force; le pays lui-même serait en péril... Il emporte d'adopter sans retard une politique différente... Les répu- ^blicains capables de réfléchir et de prévoir reconnaissent que, ^ parmi les candidats à la présidence de la République, le seul qui

* puisse servir de point d'appui à cette politique est M . Jules l^'erry. . . Cette candidature a de nombreux partisans; elle a aussi d'ardents adversaires... »

Laissant de côté ceux qui se complaisent dans cet état d'anarchie et d'impuissance, Challemel-Lacour ne s'adressait qu'aux « seuls avec lesquels il vaille la peine de discuter » :

(c Ils craignent, disent-ils, qu'un tel choix ne froisse l'opinion publique ; ils allèguent l'impopularité de Jules Ferry tout en la déclarant injuste et absurde ; ils vont jusqu'à parler de péril pour la paix publique dans le cas où cette candidature triompherait... Je ne crains pas de dire que si la candidature, si vivement attaquée, de M. Jules Ferry l'emporte, l'opinion publique la ratifiera sans

(1) OEuvres oratoires de Ghallemel-Lacour, 1897, p. 365.

LE BOULANGISME ET L'ELECTION PRESIDENTIELLE Ail

hésiter... Je parle de l'opinion de la France républicaine. Impatiente d'avoir enfin un gouvernement, loin de s'alarmer de cette élection, elle y verra le commencement d'une période d'ordre, la revanche de la raison, de la droiture et de l'honneur... Parmi les candidatures en présence, il en est une qui est vraiment un coup d'audace; elle vous jette dans les terres inconnues : c'est celle de M. de Freycinet. Telle autre est une fiction; telle autre encore est une éni(jme. Celle de M. Jules Ferry est la seule qui ait une signification claire. C'est là, du moins, dans les ténèbres où nous sommes, un mérite qu'on ne lui contestera pas. »

Pendant que, dans le parti républicain, se discutaient ainsi, au grand jour de la publicité, les mérites respectifs des candidatures Jules Ferry, de Freycinet, Brisson ou Floquet, dans l'ombre s'agitaient les adhérents multicolores du boulangisme (1) et les meneurs de la Ligue des Patriotes, ceux-ci désavoués par la plupart de leurs associés de province, qui entendaient autrement qu'eux le devoir patriotique.

Le général Boulanger s'était déjà mis en relations avec la droite et avait reçu le baron de Mackau. Comme Le Hérissé paraissait étonné de l'étendue des engagements qu'il avait pris avec ce confident du comte de Paris, Boulanger lui répondit : « Tout plutôt que Ferry et la guerre civile. Pour empêcher ces calamités, j'aurais promis bien d'autres choses ! »

A la Chambre, le 28 novembre, Granet avait fait part à Laguerre des craintes que lui inspirait la candidature Ferry, dont les chances paraissaient alors très sérieuses : notamment le Sénat, comparant la revision dont il était alors menacé à la revision qu'avait obtenue de lui Jules Ferry, et comprenant que celle-ci restait contre celle-là le seul paratonnerre, le Sénat se ralliait en immense majorité à sa candidature. Granet disait à Laguerre : » Cette élection déchaînerait la guerre civile; or l'élection est certaine si Grévy se retire.

(1) Mermeix, les Coulisseï du houlanyi^tne. Oi récit» .sur les deux ^uits hiitorique% n'ont été, assure Tauteur, jamais démentis. Nous pouvons <ionc les accepter dans leurs traitA grnrr.iux, laissant à l'auteur la responsahilité de quelques malices à Tr'^aril de certains per8onnn{;c8, non des moindres. Comparer RochbFort, Intransigeant, Î6 août 1903, cl Aventures.

Nous ne pouvons éviter de grands malheurs à la République qu'en gardant le président. » En conséquence, eul lieu au Grand-Orient une réunion de radicaux purs et de boulangistes, à laquelle assistèrent Clemenceau, Camille Pelletan, Pichon, Georges Périn, Tony-Bévillon, Granet, Laguerre, Camille Dreyfus, Millerand, Laisant, Leporché, et trois directeurs de journaux : Rochefort, de V Intransigeant ; Eugène Meyer, de la Lanterne; Victor Simond, du Radical. Granet répéta que, pour prévenir une élection Ferry, il n'y avait que deux partis à prendre : ou maintenir à son poste le président Grévy, ou faire porter les suffrages soit sur Freycinei, soit sur Floquet. Camille Pelletan et Georges Périn déclarèrent que le maintien de Grévy était impossible : voulait-on prendre à son compte le discrédit qui pesait sur l'Elysée? Clemenceau se ralliait à cette manière de voir. La discussion languit, on n'examina même pas les candidatures, et l'assemblée se sépara.

Granet, qui paraît avoir agi sur les instructions de l'Elysée, ne voulut pas démordre de sa proposition. Il rejoignit Laguerre, Eugène Meyer, Laisant, et tous quatre allèrent aux bureaux de la Justice^ où ils retrouvèrent Clemenceau. Celui-ci parut se rendre à leur plaidoyer en faveur de Grévy et les conduisit à un rendez-vous qu'il avait avec Boulanger. Le général, bien que sa résidence fût à Clermont, ne cessait de venir à Paris, soit ouvertement, soit en secret. On se rendit au restaurant Durand, où arrivèrent bientôt Rochefort et Paul Déroulède, celui-ci ayant déjà fait commencer dans la rue l'agitation contre la candidature Ferry. La discussion recommença ; il fut décidé qu'on enverrait deux délégations, cette nuit même, l'une à M. de Freycinet, l'autre à M. Floquet, pour les inviter à prendre la présidence du conseil et à rnain^ tenir Jules Grévy; il fallait aussi leur faire accepter Boulanger comme ministre de la guerre. Chez le premier se rendirent Laisant et Paul Déroulède; chez le second, Clemenceau, Rochefort, Eugène Meyer. Ceux-ci revinrent les premiers : Floquet ne voulait pas entendre parler de la présidence du conseil ; n'était-il pas sûr d'être élu président de la Repu-

blique? Or, c'était le meilleur moyen d'en finir avec la candidature Ferry. Déroulcde et Laisant arrivèrent ensuite : M. de Frevcinet était également sûr d'être élu président de la Répu- Mique; par là, serait conjuré le danger d'une élection Ferrv. Quant à la réintégration de Boulanger au ministère de la j;uerre,il semble que F'ioquet aurait dit oui et que M. de Freycinet se serait réservé. Ainsi se passa la première « nuit historique » (du 28 au 29 novembre 1887).

Dans la journée du 29, entre autres affiches injurieuses pour Jules Ferry, les ^ Égaux de Montmartre "firent placarder celle-ci :

«Peuple de Paris! La République est en danger! Le congrès de Versailles va nommer le successeur de Grévy. Et c'est Ferry- Famine, c'est Ferry-Tonkin, Ferry le valet de Bismarck, à qui une coalition monstrueuse veut livrer la République! Républicains de toutes nuances, socialistes, révolutionnaires, laisseronsnous commettre un pareil crime? Non! mille fois non! Le sang ne doit pas couler inutilement ; mais nous ne reculerons devant aucun sacrifice pour empêcher que la France ne soit représentée par le dernier des lâches ! Citoyens, préparons-nous et veillons ! La République est en danger! »

(Jn colportait partout que l'évêque Freppel aurait proposé Jules Ferry à la réunion des droites, le 29, comme u le candidat le plus agréable au Vatican » ! On ne parlait que de soulever les pavés de Paris et de pratiquer le " plus saint des devoirs w .

Le même jour, (:rranet et Laguerre se rendirent auprès de Jules Grévy, qui déclara partager leurs patriotiques appréhensions au sujet d'une élection Ferry. Il les pria, pour lui permettre de se maintenir à l'Elysée, de lui trouver un président du conseil : ce qui n'était point facile après l'échec des démarches de la nuit auprès de Floquet et M. de Freycinet.

Le soir, Laguerre avait retenu à dîner le général Boulanger, ainsi que Clemenceau, Uochefort, Eugène Meyer, Laisant, Déroulède, Camille Dreyfus. On chercha encore une issue à la situation : on n'en vit pas d'autre que de maintenir à

. rÉlysée, coûte que coûte, Jules Grévy. On constituerait un ministère d'affaires, on prorogerait les Chambres pour lui laisser le temps de se retourner. Dès le lendemain matin, la Lanterne et V Intransigeant^ qui avait violemment malmené Grévy, entameraient une campagne en sa faveur, en agitant devant le public Tépouvantail d'une élection Ferry. On offrit la présidence du conseil à M. Clemenceau, qui la refusa. On fit appeler M. Andrieux, qui la refusa également parce qu'on lui imposait Boulanger comme ministre de la guerre et qu'alors c'eût été » un cabinet de combat à outrance » . Une autre difficulté consistait à proroger les Chambres lorsque le budget n'était pas encore voté. On pourrait leur demander, au préalable, des douzièmes provisoires. Mais si elles les refusaient? On se trouverait alors acculé à un coup d'Etat. Que ferait l'armée ? Qui la commanderait? A ce moment, le général Boulanger, longtemps silencieux, interrompit : « On n'a pas besoin de commander l'armée, on la consigne! " La seconde « nuit historique >» (du i2J) au îiO novembre) se passa donc, comme la première, en vaines discussions et en projets aussitôt abandonnés qu'imaginés.

Ce qu'il faut en retenir, c'est la colère etl'effroi qu'inspirait à tous ces hommes la candidature Jules Ferry et combien elle répondait exactement à la situation et à l'intérêt le plus évident du pays.

Peut-être toute cette agitation, si peu efficace qu'elle fût, contribua-t-elle à entretenir Jules Grévv dans son aveuglement. Le 30 novembre, Granet et Laguerre reparurent à l'Elysée et annoncèrent l'insuccès de leurs pourparlers. Le président leur dit : « Tout est fini, j'enverrai demain mon message. » Il leur lut le brouillon de cette pièce, les remercia du service qu'ils avaient essayé de rendre « à la France, à la République et à lui " et les congédia sur ces mots : « Tout est fini. Merci encore! » Non, il n'en avait pas fini avec ses incertitudes et ses revirements!

En effet, V Officiel Au 1" décembre publia la réinstallation du cabinet Bouvier. Le matin de ce jour, au conseil des

LE BOULANGISME ET L'ELECTION PRESIDENTIELLE 44i

ministres, Grévy annonça qu'il avait réfléchi et qu'il ne ferait aux Chambres aucune communication. De nouveau, le cabinet donna sa démission, qui fut aussitôt annoncée aux deux Chambres. Elles décidèrent de suspendre leur séance jusqu'à quatre heures pour attendre la communication que leur adresserait le gouvernement. La décision fut prise au Palais- Bourbon par o22 voix contre 3, au Sénat par 264 voix contre 5.

Contre cette unanimité du parlement, le président s'obstinait. Il Ht savoir qu'il acceptait la démission du ministère ; mais il persistait à rester. Des attroupements s'étaient formés sur la place de la Concorde, devant le Palais-Bourbon. Paul Déroulède les haranguait aux cris de Vive Grévy! Vive Bou~ langer! unissant dans la même acclamation le chef encore légal du pouvoir exécutif et le général factieux. Il pénétra même dans le Palais-Bourbon, dont les questeurs l'obligèrent à sortir. Le Sénat et la Chambre s'étaient de nouveau ajournés jusqu'à six heures. La communication qu'ils comptaient avoir provoquée ne vint pas. A une séance du soir, le ministère l'annonça pour le lendemain.

La soirée, dans Paris, fut très agitée. Déroulède se fit arrêter après s'être épuisé à crier A bas Ferry! Louise Michel ameutait la foule en hurlant la Carmagnole. Le « général » Kudesétait en permanence sur la place de la Concorde. Toutes les folies devenaient possibles. On était en plein interrègne, en pleine anarchie.

A la séance du vendredi 2 décembre, les deux Chambres eurent enfin la lecture du message de démission. Elles l'écoutèrcnt dans un silence glacial. Puis elles décidèrent, pour le lendemain samedi, la réunion du Congrès.

Les retards qu'avait apportés Jules Grévv à une décision que, depuis quinze jours, la presque unanimité du parlement cl de Popinion jugeait inéluctable; ses atermoiements, ses promesses pour le lendemain, toujours ajournées, avaient singulièrement atténué les sentiments de sympathie et de pilié que méritaient son infortune et le grand service qu'il

avait rendu au pays lors de l'affaire Schn?ebelé. En outre, ils avaient créé, au moins dans Paris, une situation révolutionnaire: Enfin, ils avaient affaibli les chances de succès pour une candidature d'énergique modération, telle que l'avait conçue Ghallemel-Lacour.

La journée du 2 décembre fut particulièrement orageuse. 11 fallut des charges de cavalerie pour déblayer les abords du Palais-Bourbon, où les députés radicaux se livraient à des scrutins préparatoires. Gamélinat, Duc-Quercv et Baslv essavèrent une marche sur l'Hôtel de Ville. Aux Champs-Elysées, dans la rue Royale, les émeutiers attaquaient les gardes municipaux; essayaient, à coups de bûches, de casser les jambes de leurs chevaux. Le soir, à la réunion de la salle Favié, on proclama l'insurrection pour le cas où Jules Ferry serait élu. Le Conseil municipal prenait une délibération enjoignant au préfet de la Seine de lui remettre les clefs de l'Hôtel de Ville. Son bureau décidait de s'entendre avec les députés de la Seine pour faire obstacle à l'élection si redoutée. Eudes et son comité s'étaient installés dans une salle du palais municipal. Les blanquistes annonçaient qu'ils tueraient l'ancien maire de Paris plutôt que de le voir entrer à l'Elysée.

Le samedi 3 décembre, à Versailles, au théâtre des Variétés, se réunirent en séance plénière, pour les scrutins préparatoires, les républicains de la Chambre et du Sénat. Clemenceau avait obtenu le désistement de Floquet, qui paraissait n'avoir aucune chance sérieuse. Au premier tour du scrutin d'essai, sur 552 votants, Jules Ferry obtint 200 voix, de Freycinet 192, Brisson 81, Sadi Carnot 69. Au second tour, 216 voix à Jules Ferry, 196 à de Freycinet, 79 à Brisson, 61 à Sadi Carnot. On se sépara, réservant pour l'après-midi les deux autres tours d'essai.

Dans l'intervalle Clemenceau sacrifia M. de Freycinet comme il avait sacrifié Floquet. Il estima que celui-là ne pouvait plus que perdre du terrain : les voix de Sadi Carnot se reportant alors sur Jules Ferry, celui-ci serait nécessairement élu. 11 réunit ses amis et leur dit : «Tout plutôt que la guerre civile.

Prenons donc un outsider... Prenons Garnot. » Les radicaux se résignèrent à chercher le futur triomphateur dans les ran^js des modérés (l). Le scrutin préparatoire de Taprès-midi témoigna du chemin qu'avait fait l'idée de Clemenceau. Au troisième tour, 179 voix furent données à Jules Ferrv, 1()2 à Carnot, 109 à de Frevcinet, 51 à Brisson.

La séance du Congres s'ouvrit à deux heures. Il v eut seulement deux tours de scrutin. Au premier tour, sur 835 votants, Carnot obtint 303 suffrages, Jules Ferrv 212, Saussicr 148, le reste partagé entre huit autres noms, M. de Frevcinet n'arrivant plus qu'avec 7(> voix.

Aussitôt Jules Ferrv convoqua ses amis de l'Union des gauches, les remercia de leur fidélité, leur annonça qu'il voterait au second tour pour Sadi Carnot et les pria d'en faire autant. Il obtint d'eux une déclaration conforme. Rentré dans la salle des séances, il s'avança vers Sadi Carnot, lui prit les mains et lui dit à haute voix : « Je viens vous féliciter de votre succès et vous dire que je me dispose à voter pour vous w .

Au second tour, sur 842 votants, Carnot réunit 616 voix contre 188, groupées sur le nom de Saussier, et fut proclamé l*résident de la République.

L'élection du 3 décembre fut certainement influencée par le spectacle de l'agitation de Paris, si peu spontanée et si évidemment arrangée et truquée qu'elle eût été. Beaucoup de parlementaires se sentirent troublés par les vaines menaces de guerre civile, les bruvants préparatifs d'insurrection; par la peur de voir se soulever les tranquilles pavés de Paris. Ils n'eurent guère plus de courage civique qu'ils n'en avaient eu le 30 mars 1885. Plusieurs se laissèrent persuader que le caractère belliqueux de Jules Ferrv le rendait plus propre à occuper un poste de combat, comme la présidence du conseil, fju'une magistrature de dignité rassise et de sereine impartialité. Tous passèrent à côté de rhommequi,dansla faiblesse

(1) C*e»t ce fju'ili <»nl fait plut d'une fois; tout récemment encore.

croissante des gouvernements, le désarroi administratif, Tanarchie de la rue et des idées, la décadence commençante, eût pu prendre d'une main ferme le gouvernail et dresser en face de TEurope une France forte de Tunion de tous les Français.

Telle avait été la fureur des calomnieuses dénonciations, des injures forcenées lancées contre Jules Ferry, pour lui fermer l'accès de l'Elysée, que, parmi toutes les têtes qui en déliraient, il s'en trouva une plus violente ou plus faible que les autres et où toute cette frénésie éparse se concentra en une idée fixe : celle du meurtre.

Une semaine après l'élection présidentielle, le 10 décembre, au Palais-Bourbon, un certain Aubertin tît appeler Jules Ferry dans la salle des Pas-Perdus. A bout portant, il lui tira plusieurs coups de revolver; une balle contourna le flanc droit sans causer de dommage; une autre, sans pourtant pénétrer, frappa Jules Ferry au côté gauche, entre le quatrième et le cinquième espace intercostal, à la hauteur du cœur. Cette balle, amortie par l'épaisseur des vêtements, n'en causa pas moins de graves désordres intérieurs ; elle provoqua une lésion qui compromit pour l'avenir le bon fonctionnement du cœur. La vie de Jules Ferry fut dès lors à la merci d'une émotion ou d'un mouvement un peu trop vifs.

Le meurtrier, ensuite reconnu pour fou, fut enfermé dans une maison de santé, d'où il s'évada obscurément. Il venait des ténèbres, il y est rentré. Un des médecins-députés qui étaient accourus auprès du blessé dans la salle des Pas-Perdus, fut précisément M. Clemenceau. Il ne put que constater l'effet des prédications meurtrières de ses amis et de lui-même.

Un autre des collègues de Jules Ferry lui demandant comment il avait pu se rendre dans cette salle à l'appel d'un inconnu, le député des Vosges lui répondit : « Il avait mis sur sa carte qu'il était Lorrain! »

Page 1